Forêts humaines

Paysage au couchant à Villars-Santenoge
(photographie de l’auteur)

C’était au lendemain d’un orage batailleur. La lumière était limpide, les odeurs soyeuses des champs et des forêts embaumaient le vent. Nous cherchions en vain ce lieu discret : une mystérieuse formation naturelle autour d’un cours d’eau sous les arbres. Après plusieurs voies sans issue et en absence d’indications, nous fîmes halte devant une barrière verte face à une route de terre. Un rectangle coloré pour randonneurs nous faisait signe. Le chemin forestier descendait après la poutre de bois, en douces ondulations sous une canopée vertigineuse et mouvante ; des petits ruisseaux sonnaient comme des grelots. Nous vîmes des dizaines de limaces orange vif, rampant sur le sol ou grimpant de subtils entrelacements d’herbes, d’écorces et de plantes – des microcosmes cultivés par des nains. Les arbres bruissaient, dansaient avec le soleil.

Mais j’ai préféré continuer, traverser la forêt silencieuse, prendre entre deux rangées de hauts peupliers d’Italie la route de Santenoge et découvrir le soir, dans ce paysage ruiselant d’or, de mélilots, de libellules, le hameau de Villars et le café Au bon accueil. Je le recommande à tous ceux qui passent par là. C’est un gîte de fortune, isolé au seuil de la forêt, avec une ou deux chambres que l’on n’a pas dû retapisser depuis 1925 à en juger par le papier aux rosaces jaunies (…) En ouvrant la fenêtre qui donnait sur la forêt toute proche, les sapins et les épiceas et en respirant cette odeur de foin et de terre chaude, j’eus le sentiment du bonheur intense de cette marche, qui vous fait découvrir, au crépuscule, un lieu comme celui-ci, accordé à la lenteur des choses…
Jacques Lacarrière, Chemin faisant, 1977

Nous voulons des forêts, pas de faux rêves
Slogan de zadistes, cité par Gaspard d’Allens, Des forêts en bataille

Il entend, dit la légende, le chant des oiseaux, les hurlements des loups ; il comprend le cerf qui brame et la feuille qui craque en se détachant et va rejoindre ses sœurs dans les valses du vent.
Louise Michel, Contes et légendes

Les choses se sont succédé dans l’ordre suivant : d’abord les forêts, puis les cabanes, les villages, les cités et enfin les académies savantes
Giambattista Vico, La Science nouvelle (1744)
(cité par Harrison, Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental)

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So Long

Sur une île britannique en 1970
(source Wikipédia)

C’était une nuit d’été tiède, au creux d’un large hémicycle de basses collines, parsemées de centaines de milliers de jeunes chevelus, de tentes, de toiles et de sacs de couchage. Tout autour du petit territoire environnant taillé en diamant : la mer. Un bruit parfois assourdissant provenait d’une scène de métal, plantée au bas de l’amphithéâtre naturel. Le jeune homme avait obtenu une place à quelques mètres d’elle. Ses compétences linguistiques lui avaient permis d’être engagé comme bénévole dans un release center, un lieu où des spectateurs victimes d’overdose pouvaient trouver du secours. Il officiait comme interprète entre soignants britanniques et junkies francophones. Puis, son tour de garde terminé, il se rapprocha de la scène à la nuit tombante ; il avait obtenu son laissez-passer pour services rendus. Une jeune chanteuse s’y trémoussait, suivie d’un guitariste noir et frisé jouant l’hymne américain tout en grincements. L’obscurité était totale lorsqu’il apparut enfin. Un homme grave à la barbe de quelques jours. Une ferveur s’éleva de l’hémicycle, des bougies et des briquets s’allumaient dans la nuit telles des lucioles. Comme dans un anime japonais.

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L’œil de la terre

Gare à Bruxelles
(Source Wikipédia)

À l’est de la vieille gare de briques, surmontée d’un clocheton noir, s’étendaient des collines ensauvagées et tristes. Elles formaient une mince bande arborée entre la zone de triage et les faubourgs. Pour y parvenir de son quartier, il lui fallait remonter de petites rues grises aux curieux trottoirs de dalles disjointes, insidieux réservoirs de flaques d’eau après l’averse. C’est là qu’il marchait quand il étouffait chez lui, à n’en pas savoir hurler. Au sommet d’une des rues, l’on atteignait un plateau cerné d’arbres dont les saillies étaient entrecoupées d’un étang vert-de-gris. Ce jour-là, il parvint près du sommet. Il avait la respiration pénible d’un homme aux poumons viciés par le tabac et les nuits hachées.

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L’Emprise

L’âme d’une momie égyptienne
(source Wikipédia)

C’était une fin de matinée en 197… Il parlait allongé sur le dos, un peu comme ce personnage de roman à l’aube de sa métamorphose. Soudain, les objets, le cadre et les êtres s’éloignèrent comme pour rejoindre un autre monde, séparé par une surdité enveloppante. Sa voix devint prisonnière de son corps, se transmuant en organe caverneux, immobilisé, paralysant. Elle lui était devenue étrangère par ses sonorités, tout en demeurant la sienne par le contrôle qu’il en avait, par son vocabulaire, son phrasé. Il pensait avoir déjà vécu cette sensation, mais avant le temps de sa vie ou bien ailleurs, dans le monde de ses rêves ou des limbes. Il continua de parler, tenta de chasser cette étrange paralysie par l’un ou l’autre mot qui la démasquerait, la nommerait, la ferait tomber. Comme l’on tente de faire disparaître un envoûtement par une formule magique. Mais rien ne vint, rien ne viendrait jamais la faire s’évanouir en la nommant ou en faisant surgir sa vraie nature. C’était comme une ombre ancienne, qu’un agencement singulier des lieux et des lumières lui avait révélée, et qui s’était emparée de son être. Il finit par se lever et se défaire de l’organe caverneux en secouant son corps. Sa marche le remit d’aplomb dans ce monde amoindri.

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Chenille des Lumières et papillon transhumaniste

Scorpion rouge
(source Wikipédia)

Un ouvrage à la fois enlevé, inquiétant et souvent ironique, retrace l’histoire socio-politique de l’individu européen – des Lumières à la civilisation transhumaniste entrevue. Il s’agit du livre de Julien Gobin, L’individu fin de parcours ? Le piège de l’intelligence artificielle (2024). Il m’a fait penser au premier article que j’avais publié dans La Revue nouvelle en 1996. C’était une contribution à un dossier sur les sectes – « Les religions en vadrouille » – dans lequel mon texte titrait : « New Age : entre monade mystique et neurone planétaire ». À ma grande surprise, en effet, le titre et le contenu de cet article sont en phase avec la thèse de l’auteur. Le sujet m’intéresse d’autant plus que j’avais proposé un dossier sur le transhumanisme pour la même revue. Les membres de la rédaction ignoraient jusqu’au mot. L’analyse de Gobin peut se comparer à celle d’un scorpion qui se pique lui-même. En effet, le déploiement de la démocratie libérale génère, d’un côté, une individuation des sociétés jusqu’à la « monade » individuelle (terme que Gobin emprunte à Leibniz), et, de l’autre, un développement vertigineux des sciences et des techniques, dont les algorithmes et l’intelligence artificielle constituent « la pointe ». Ils soutiennent l’individu autonome dans l’expression de sa singularité tout en pilotant ses désirs. De la « monade radicalement autonome » au « neurone totalement incorporé », en effet. Voyons cela.

« Mais cet idéal européen de l’homme libre avait son revers : une inquiétude permanente et l’insatisfaction, l’angoisse et l’avidité, qui poussèrent les Européens dans tous les coins du monde… »

Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka
(réflexion d’un philosophe déporté au Goulag sur les différences entre Européens et Russes)

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Poutinisme, réactivation fondamentaliste ?

Vladimir Poutine et le Patriarche Kirill
(
source Radio Canada)

Cette analyse trouve son origine immédiate dans un témoignage, venant illustrer des réflexions et constats antérieurs. Une jeune slave orientale, ayant trouvé refuge en Belgique, exprime sa crainte de rester en Europe. Elle a peur que sa fille ne devienne transgenre. Plus fondamentalement, elle pense que les Européens accueillent ses compatriotes pour les épouser, faire des enfants, et dissoudre ainsi l’identité de son pays. Il me semble qu’il ne faut pas ironiser sur ses craintes plus ou moins complotistes, en partie héritées du monde soviétique et de la propagande poutinienne. Je pense qu’elles expriment quelque chose de plus profond : la peur du monde occidental « décadent » générant, pour faire court, « une perte des pères et des repères ». Je l’avais déjà rencontrée il y a de nombreuses années en traversant la Hongrie à vélo. Un soir, dans une petite ville de la Puszta, un étudiant hongrois anglophone me confia que l’intégration européenne allait dissoudre l’identité hongroise. C’était bien avant Orban. Qu’en est-il de la Russie ? Le poutinisme, qui « marche à reculons » (Ackerman, 2022), serait-il aussi une réaction néo-traditionaliste face au caractère dissolvant de la modernité européenne ? En partie, sans doute. Argumentons.

« Pour Vladimir Poutine, qu’il faut prendre au mot sur ce point, il s’agit d’un conflit existentiel, mené contre le système de valeurs qui constitue le cœur du modèle européen »

Éditorial du Monde, 23 février 2024 (nous soulignons)

« Il faut ajouter que ce discours nous semble étranger car la société russe est, à tort ou à raison, considérée comme européenne ou culturellement proche.
Le mélange d’un langage vulgaire, sexualisé, machiste et de références historiques juxtaposant visions historiques ou religieuses très personnelles et promesses de fin du monde purificatrices, correspond mal à nos catégories intellectuelles, ce qui produit l’effet habituel : la négation ou le passage sous silence de ce qui ne fait pas totalement sens. »

Élisabeth Sieca-Kozlowski, Poutine dans le texte, 2024

« La métamorphose de la Russie poutinienne en secte eschatologique couvait depuis longtemps. On se souvient que Poutine avait déclaré en novembre 2018 qu’en cas de guerre nucléaire, « nous, en tant que victimes d’une agression, nous, en tant que martyrs, irons au paradis, et eux [les ennemis de la Russie] mourront tout simplement. Parce qu’ils n’auront même pas le temps de se repentir. » »

Françoise Thom, La grande imposture russe, Desk Russie, 14 avril 2024

« La Russie fut l’un des premiers pays non occidentaux à subir une crise identitaire que d’autres peuples, non occidentaux eux aussi, ont depuis vécue à leur tour ; une crise provoquée par la conviction que, aussi inférieure et odieuse qu’elle ait pu paraître, la civilisation occidentale avait découvert les secrets de la puissance et de la richesse qu’il fallait s’approprier afin de pouvoir rivaliser avec elle à armes égales. »

Richard Pipes,
Histoire de la Russie des tsars (nous soulignons)

 « Je le dis aux démons, vous n’intimiderez personne.
Dieu existe. Nous vaincrons
. »

Zakhar Prilepine, écrivain russe chantre de l’attaque contre l’Ukraine

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La leçon de Bernard Lahire

L’ouvrage de Bernard Lahire
(source
La Découverte)
Détail d’un tableau de Gauguin, D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, 1898, longuement commenté par le sociologue en préambule de son livre

Face à un ouvrage aussi impressionnant par son ambition, rien moins que Les structures fondamentales des sociétés humaines (2023) du sociologue Bernard Lahire, par son volume de plus de neuf cents pages et par sa documentation monumentale, l’auteur de ces lignes s’est senti intimidé. Serait-il capable de le lire ? Et ensuite, d’en faire une recension ? Voire une approche critique, s’il en éprouvait la nécessité et la pertinence ? Mais ayant déjà été à l’œuvre pour L’interprétation sociologique des rêves (2018) du même auteur, il a relevé le défi. Sa lecture fut interrompue par des ennuis collatéraux, mais reprise rapidement. Et puis, s’est-il dit, voilà un ouvrage d’un sociologue matérialiste « de gauche », de filiation marxiste et bourdieusienne, qui se situe à l’opposé du « constructivisme » dans les sciences sociales, se plonge dans les déterminants biologiques du vivant et des « animaux humains ». Et dont le livre est, in fine, une leçon « anti-woke » redoutable, bien que probablement non intentionnelle au départ. Pour reprendre le vocabulaire de Lahire, il s’agira ici simplement de tracer les « lignes de force » de ce maître-ouvrage, d’en synthétiser les enseignements majeurs sans trop de lourdeur. Et, enfin, de nous interroger sur un « angle mort » qui nous est apparu à l’issue de cette lecture.

« Aujourd’hui comme hier, les combats émancipateurs se nourrissent avidement de toutes les recherches, même les moins fondées et peut-être surtout elles, qui pourraient apporter la preuve qu’avant, dans d’autres sociétés, cela (la violence interpersonnelle ou intergroupe, la xénophobie, la domination et notamment la domination masculine, etc.) n’existait pas, et l’espoir que tout peut changer avec un peu de bonne volonté politique. Mais les faits sont têtus, et souvent un peu désespérants, quand on croit en la nécessité historique de l’émancipation ou de la pacification des mœurs. »

Bernard Lahire,
Les structures fondamentales des sociétés humaines
Conclusion générale

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L’infirmière volante

Entre chien et loup
(source Wikipédia)

L’attente fut interminable : de minuit à quatre heures de l’après-midi, sans boire ni manger. Il avait la gorge sèche, le corps tendu, l’esprit anxieux. Ses jambes, surtout ; il pensait les perdre pour toujours, du moins telles qu’elles étaient. Son voisin de chambre qui devait subir la même opération – mais d’un seul côté et par un autre chirurgien – était déjà descendu. Lui attendait. Les minutes s’étiraient, se transformant en secondes de la même durée. Le lit qui partageait la chambre revint après deux heures. Son occupant était réveillé, un peu hilare sous la morphine. Le tour du second tardait ; il pensait déjà à la fatigue de la chirurgienne qui allait mollir son bras, lui faire perdre de la précision, la distraire. Ne valait-il pas mieux remettre l’intervention au lendemain ? Mais il fut enfin descendu. Son lit roulait dans le couloir, prit l’ascenseur, entra dans une grande salle s’ouvrant derrière des battants beiges.

À M. S. avec gratitude
En mémoire de mon frère Richard, infirmier, qui fut convalescent dans le même lieu

D’un ouvrage sur les combats de Séoul en septembre 1950, je tire au hasard ce témoignage de Rutherford Poat, alors correspondant de l’agence United Press. Une fillette brûlée par un obus au phosphore s’approche d’un barrage routier tenu par des marines. « Elle était aveugle et on se demandait comment elle vivait encore. (…) Trois autres enfants coréens qui avaient eu plus de chance qu’elle la regardèrent approcher du trottoir contre lequel elle buta. Elle dut s’y reprendre à trois fois pour l’escalader. Les enfants riaient » (Decision in Korea, 1954). Une saynète parmi des milliers d’autres et qui, pour moi, révèle une sorte de mal absolu. Qui a vécu cela, en acteur ou témoin impuissant, ne peut plus se contenter de vivre sans comprendre.

Nicolas Bouvier, Les chemins du Halla San

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Ambivalences de l’exil

Viorne rouge
(source Wikipédia en langue ukrainienne)

Dérobées à leur vue par un long couloir, ils avaient entendu leurs voix et reconnu leur langue avant de découvrir leurs visages. Elles parlaient russe et venaient d’Ukraine orientale. Une mère et sa petite fille, qui avaient déjà un long parcours d’exil derrière elles : de leur ville lointaine vers le nord de l’Europe, et puis de là-haut vers Bruxelles. Après ce qu’elle avait enduré pendant des semaines, la mère semblait sur ses gardes. Elle leur racontera plus tard que du fond des caves de leur immeuble bombardé – partagées avec des voisins terrorisés, certains ivres –, elles avaient vu passer les chars russes à quelques mètres. La mère et la fille choisirent rapidement de s’abriter dans une autre cave, plus sûre, sous l’école. Puis la ville fut reprise par l’armée ukrainienne et elles décidèrent de partir dans un autocar bondé de réfugiés. Quelques jours plus tard, elles s’embarquèrent pour un long périple vers la Pologne et l’Allemagne. Les voici donc à Bruxelles, pour un accueil dans la ville…

Oh, dans le pré, la viorne rouge s’est inclinée,
Notre glorieuse Ukraine a une bonne raison d’être triste. Et nous relèverons cette viorne rouge, Et nous soutiendrons notre glorieuse Ukraine, hey, hey ! Et nous relèverons cette viorne rouge, Et nous soutiendrons notre glorieuse Ukraine, hey, hey !

Oi u luzi chervona kalyna, Chant ukrainien

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La Roue encerclée

La Grande Roue de Bruxelles

Après avoir viré de bord vers un étroit chemin bucolique réservé aux piétons, ils zigzaguent entre buissons et prairie. Le passage se resserre davantage sans prévenir. Des racines heurtent les roues, des branches frôlent les épaules des pédaleurs, des orties chatouillent leurs mollets. D’un seul coup, le large guidon courbé du premier accroche le fil de fer barbelé bordant la prairie. Le cycliste perd l’équilibre et déchire son cuissard sur les pointes de métal rouillé, manquant de s’éborgner à un mouvement près. Un choc sec et soudain le fait sursauter : la clôture est électrifiée. Il faut s’extraire rapidement de ce début de mêlée. Au loin, près du centre de leur vaste parcours circulaire, la Grande Roue domine la vieille ville. Elle continue de tourner tranquillement. Serait-ce le karma du cycliste qui le précipite dans cette ferraille survoltée ?

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