
Chambre de Nicolas Bouvier à Galle
(photographie de Marianne Lootvoet)
Il faut bien trouver un nom pour les coups bas et trahisons que la vie nous réserve […] Par moments, c’est à se demander si ce n’est pas expressément pour cela que nous sommes ici.
Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion
Après deux années de voyage continental au début des années cinquante, de Genève au sud de l’Inde, l’écrivain suisse franchit une dernière douane qui lui ouvre les portes d’une ile ensorcelée : Ceylan. Il y rejoint son compagnon de voyage qui l’a quitté à Kaboul, le peintre Thierry Vernet et sa femme, Floristella. Ceux-ci retournent au pays et le laissent seul dans la petite ville côtière de Galle. Bouvier y sombrera dans une zone de silence, peuplée d’insectes et de magie noire, brisé par une lettre qu’il attendait depuis six mois. Elle était Scorpion, lui Poisson ; il n’y aura jamais de trait d’union. Le récit de cette déréliction sera un livre « surécrit », d’une prose splendide et malicieuse : Le Poisson-Scorpion.
Complément du 27 juillet 2025. L’entretien intégral de 1996 avec Bertil Galand. Interview autobiographique informelle et passionnante de Nicolas Bouvier par l’éditeur vaudois Bertil Galand, deux ans avant sa mort. Je n’en connaissais que la partie relative au Poisson-Scorpion et je viens d’en découvrir la totalité. Un Bouvier quelque peu bouddhique – impassible avec un regard clair qui ne cille pas, sans doute affecté par la maladie, mais d’une grande précision d’expression, parfois très drôle, poétique, ironique, implacable. Ce que j’ai vu et entendu de plus fort comme interview du Genevois. Des passages très enlevés, notamment la rencontre avec Eliane, sa femme, qu’il a « piqué à son ex, vite fait », le retour du nomade au pays et devenu prisonnier du monde social sédentaire « comme une pistache dans le nougat », la perception du Suisse exotique par les journalistes un peu ethnologues de France culture, etc. Parmi ses premières lectures, Jack London et Robert-Louis Stevenson. L’entretien se clôt, tout comme le film de Christoph Kühn, par cette phrase de Vladimir Holan : « Il y a le destin, et tout ce qui ne tremble pas en lui n’est pas solide. »
Lire la suite


