Nicolas Bouvier, 22 Hospital street

Chambre de Bouvier fev 2008

Chambre de Nicolas Bouvier à Galle (photographie de Marianne Lootvoet)

Il faut bien trouver un nom pour les coups bas et trahisons que la vie nous réserve […] Par moments, c’est à se demander si ce n’est pas expressément pour cela que nous sommes ici.
Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion

Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne lui laissez pas aussi le droit de vous détruire. C’est une règle vieille comme le monde. Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer. Le reste, c’est du patinage ou du tourisme.

Nicolas Bouvier, Le vide et le plein

Après deux années de voyage continental au début des années cinquante, de Genève au sud de l’Inde, l’écrivain suisse franchit une dernière douane qui lui ouvre les portes d’une ile ensorcelée : Ceylan. Il y rejoint son compagnon de voyage qui l’a quitté à Kaboul, le peintre Thierry Vernet et sa femme, Floristella. Ceux-ci retournent au pays et le laissent seul dans la petite ville côtière de Galle. Bouvier y sombrera dans une zone de silence, peuplée d’insectes et de magie noire, brisé par une lettre qu’il attendait depuis six mois. Elle était Scorpion, lui Poisson ; il n’y aura jamais de trait d’union. Le récit de cette déréliction sera un livre « surécrit », d’une prose splendide et malicieuse : Le Poisson-Scorpion.

Un film, réalisé par Christoph Kühn et publié en disque numérique ce mois d’août 2006, nous en retrace les prémices et l’histoire. Commençons par le livre et celui-ci par sa fin, cette citation de Céline qui vient clore le récit : « La pire défaite en tout c’est d’oublier et surtout ce qui vous a fait crever. » Nicolas Bouvier n’a pas oublié, même s’il lui a fallu vingt-trois ans de recul et des flots de whisky pour ciseler le mémorial de cette descente aux enfers, cette traversée du miroir qui lui ont probablement permis de forger son écriture si particulière. Car c’est bien après avoir eu raison de « ce moi qui fait obstacle à tout » qu’il pourra vivre au plus loin le voyage et entrer véritablement en écriture, laisser le monde le « traverser comme une eau et lui donner ses couleurs ».

Cependant, malgré les pluies salvatrices de la mousson et les larmes lentes à venir, la poursuite de son voyage vers le Japon, la rencontre d’Éliane Petitpierre, sa femme, la paternité et la reconnaissance littéraire, Bouvier ne sera jamais un prosélyte du voyage salvateur et de « la route vers soi », lui qui évoquait si souvent ce « monde trompeur » et « l’insuffisance centrale de l’âme ». Ses poèmes, ses textes et son autobiographie dialoguée, Routes et déroutes, montrent que sa perception aigüe et exigeante de la vie se payera au prix fort, jusqu’à la fin[1].

Baisé par les Tropiques

Le film de Kühn n’aborde pas explicitement cet aspect, mais il suffit d’écouter les textes de Bouvier lus par Jean-Luc Bideau, extraits de plusieurs livres, pour avoir compris. Notamment ceux-ci : « Si l’on savait à quoi l’on s’expose, on n’oserait jamais être vraiment heureux » ; « La vie des insectes ressemble en ceci à la nôtre : on n’y a pas plutôt fait connaissance qu’il y a déjà un vainqueur et un vaincu » ; « Ce jour là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est jamais définitivement acquis. » On pourrait y ajouter ce propos aussi drôle que cinglant, extrait de Le vide et le plein : « Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne lui laissez pas aussi le droit de vous détruire. C’est une règle vieille comme le monde. Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer. Le reste, c’est du patinage ou du tourisme. »

C’est bien la mer qui sera à la fois menace d’anéantissement et promesse d’un contact purifié avec le monde, car, dans le petit port de Galle, Bouvier est au bord du vide, « le vide de la mer qui descend depuis cette plage jusqu’à l’Antarctique ». Il a peur et « s’attache au mât comme Ulysse ». La solitude, la maladie (paludisme, amibiase, jaunisse), l’immobilité forcée ouvrent la boite de ses « fantômes et ses ombres », menacent de le dissoudre dans l’informe, lui, le rôdeur imprudent qui est tombé « dans une zone de silence, dans un de ces calmes plats où les voiles qui pendent condamnent un équipage entier à la démence ou au scorbut ».

Dans la touffeur angoissante de l’ile et des fièvres, l’hospitalité d’une épicière musulmane, les quelques mots qu’il reçoit du pays, son travail d’écriture – notamment pour une revue de Colombo dirigée par « de grêles gentlemans acajou aux yeux de choucas » – tiennent encore les fantômes à distance. Puis surviennent le même jour deux enveloppes tracées d’une main de femme : une lettre de sa mère et une lettre de M., son amour resté en Europe, « apportée par poste de mer depuis Hambourg ». Sa mère le traite en petit garçon, « un sucre », et l’autre lettre, ouverte avec appréhension à la fin de la journée, est un fairepart de mariage : « Désolée, ciao et bon voyage. » Comme le dit Bouvier : « Désormais chacun sa vie et chacun sa musique : pour quelque temps la mienne ne sera qu’un grincement. »

La suite du récit, écrit comme un exorcisme avec une précision de miniaturiste, raconte la déglingue d’un « pauvre petit lettreux baisé par les Tropiques » dont la tanière est envahie par les insectes, la mémoire et l’identité lentement détruites, le psychisme soumis à mesure aux influences dévastatrices de la magie noire qui sévit dans l’ile. C’est plus particulièrement le cas dans la bourgade de M. où l’auteur se rend un jour de déroute en marchant sur la plage. Dans ce village de nécromants blotti sous un banian où nichent des vampires, le danger se fait physique et l’horreur prend une forme palpable : « Une grande raie tachetée de bleu sombre encore prise aux filets, qui achevait d’étouffer dans une puanteur abominable. » Car ce qui le menace est bien de cette nature, la décomposition des formes, la réduction à l’état d’objet pris dans les rets, l’enfouissement dans le flux, comme celui de l’océan si proche « où des ciels entiers pouvaient se défaire en averses sans que personne, jamais, en fût informé ».

Mémoire et écriture

Le salut viendra d’une rencontre hallucinée avec un jésuite mort depuis six ans, Padre Alvaro, aperçu au pied d’une église baroque, et auquel il adresse cette supplique : « Mon Père, priez pour moi : je ne peux plus me souvenir. » Il le retrouvera à plusieurs reprises, persuadé que ce « vieux grillon badin et calciné savait une ou deux choses dont j’allais avoir besoin avant longtemps ». Et notamment que « le secret le mieux gardé du Mal c’est qu’il est informe », que « le monde des ombres tournoie dans une épouvante sans substance ni pivot ». Car le père Alvaro connait les mots : « Son vocabulaire était superbe, particulièrement pour tout ce qui évoque la dégradation, l’abandon, le chagrin. »

Padre Alvaro représente le pôle du langage, le « pivot » qui lui faisait défaut, et l’aide à conjurer l’envoutement de l’ile, à retrouver sa capacité d’écrire. C’est en effet par un retour de la mémoire et une libération de l’écriture que Bouvier remonte à la surface « comme une bulle », que sa tête enfin ouverte se vide « de tout le noir mirage qui y pourrissait ». La meilleure revue de Ceylan lui décerne son prix annuel et lui commande un article qu’il écrit en quelques jours, pendant que la mousson du Nord-Est s’abat sur Galle. Non sans quelques retours de bâtons, qui, comme les répliques d’un séisme, le font encore vaciller jusqu’à son départ. Le jour où il prendra enfin la mer pour se rendre au Japon, le poisson-scorpion (un animal bardé de dards venimeux que lui avait offert l’épicière) sera abandonné dans son bocal comme un mauvais esprit dans sa bouteille[2].

Musique

Le film très bien rythmé de Kühn est un montage sensible de documents photographiques et d’interviews (Floristella Vernet, Éliane Bouvier, son oncle Claude Petitpierre et Walter Gunasekara, l’aubergiste de Galle d’une jeunesse étonnante), notamment sur les périodes qui précèdent et suivent le séjour à Ceylan : le parcours depuis Genève raconté dans L’usage du monde (titre tiré d’un essai de Montaigne, Des boyteux) et le voyage au Japon.

Cette part documentaire s’insère dans la narration filmée inspirée par Le Poisson- Scorpion, relativement fidèle au livre dans les limites de cet exercice difficile, passant par un découpage et un remontage du texte. Les alternances de scènes prises de jour – admirablement accompagnées d’une musique allègre jouée par des musiciens de Galle – et des scènes nocturnes avec une pellicule à gros grains, traduisent sur l’écran ce que l’auteur vécut sur l’ile : « Cette observation toujours à cheval entre le réel et l’occulte. » L’oeil unique en est le leitmotiv obsédant, sous les formes du phare ou du moyeu d’un ventilateur qui brasse l’air dans la tanière de l’écrivain envahie par les insectes. Comment ne pas penser au cyclope évoqué par Bouvier, auquel Ulysse hurle son nom : Personne ?

Dans les dernières images, tournées dans la maison de l’écrivain à Genève, un spectateur averti reconnaitra une phrase du poète tchèque Vladimir Holan, digne d’un koan zen[3]. Elle est écrite sous nos yeux en lettres rouges par Bouvier, à la fin d’un cahier que l’on devine être le manuscrit du Poisson-Scorpion : « Il y a le destin, et tout ce qui ne tremble pas en lui n’est pas solide. »

Bernard De Backer, 2006

En 1996, deux ans avant sa mort, Nicolas Bouvier raconte sa descente aux enfers au journaliste et éditeur suisse Bertil Galland.

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Bibliographie

  • Nicolas Bouvier, 22 hospital street, un film de Christoph Kühn. Erzähler : Bruno Ganz ; narrateur : Jean- Luc Bideau, DVD, Filmkollektiv, Zurich, 2006.
  • Bouvier Nicolas, Le vent des routes, entretiens avec et autour de Nicolas Bouvier, éditions Zoé et Radio Suisse romande, 2005.
  • Bouvier Nicolas, Le Poisson-Scorpion, Gallimard, 1982.
  • Bouvier Nicolas, Routes et déroutes, entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall, Metropolis, 1992.
  • Bouvier Nicolas, Œuvres, Gallimard, coll. « Quarto », 2004.
  • Bouvier Nicolas, Le vide et le plein. Carnets du Japon, Hoëbeke, 2004.
  • Hambursin Olivier, « Nicolas Bouvier. Mort d’un écrivain-voyageur », dans La Revue nouvelle, avril 1998.
  • Holan Vladimir, DouleurBolest »), préface de Nicolas Bouvier, Metropolis, 1994.
  • Pouilloux Jean-Yves, « Approche de l’écriture » dans Autour de Nicolas Bouvier. Résonances, éditions Zoé, 2002.
  • Zaccai Edwin, « Le monde de Nicolas Bouvier », interview parue dans La Revue nouvelle, juillet-aout 1992.

Notes

[1] Voir à ce sujet un texte drôle et émouvant, « La panne », publié sous ce titre l’année de sa mort en 1998 et racontant son séjour dans une clinique psychiatrique en 1992. Dans Routes et déroutes, Bouvier confie à son interlocutrice : « J’ai l’impression d’être une coquille presque vide, et très souvent que mon existence est une sorte d’imposture – ce qui m’a valu des dépressions nerveuses où j’ai presque disjoncté ; j’ai tenu grâce aux médecins, à la chimiothérapie, et au travail que je n’ai jamais interrompu. »

[2] Bouvier utilise cette image dans Routes et déroutes : « Il y a des choses dont il faut se débarrasser en les mettant en forme. Ensuite elles sont prises dans la forme. C’est comme un démon qu’on enferme dans une bouteille. » Mais il avouera que l’opération n’a pas entièrement réussi, « Il y a encore une sorte de malheur résiduel, un noyau central noir que je ne suis pas arrivé à faire fondre ».

[3] Énoncé absurde ou paradoxal utilisé dans le bouddhisme zen rinzaï comme support de méditation.

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