Trois plateaux dans la Puszta

Maramures

Paysage du Maramures en Roumanie
(photographie de l’auteur)

Qu’est-ce que l’espoir ? Une catin qui nous séduit pour se faire tout donner.

Sandor Petöfi, poète hongrois mort à Sighisoara

À la sortie du village[1], un chemin de terre pierreux, déchiré d’ornières recuites par le soleil, escalade un bourrelet des Carpates avant de débouler en Transylvanie. C’est la voie la plus directe au départ de Botiza, une trentaine de kilomètres à travers la forêt recouvrant les montagnes d’une ombre silencieuse. Pour rejoindre la patrie de Vlad l’Empaleur[2], il faut franchir un col bossu de neuf cent quatre-vingts mètres qui n’en finit pas de se dérober sous ma bécane vacillante. « Toujours tout droit ! Toujours tout droit ! Surtout ne pas prendre les sentiers à gauche ou à droite ! », m’avait dit un moustachu sous sa faux étincelante. Sinistre présage. Ahanant dans la moiteur, les yeux perlés de sueur, j’ai bien du mal à distinguer la voie directe. Que faire de cette fourche qui s’ouvre devant moi ? Un peu à droite ou un peu à gauche ? Les chemins de montagne ont un langage subtil qu’il faut savoir décoder : pente légèrement moins raide, ornières un peu plus fatiguées, herbe moins folle… Va pour le tout droit qui va à gauche. Quelques lacets plus haut, le même dilemme se reproduit. La température fraîchit, le vent bruisse dans les feuillages. Le « Pasul Botiza » est si discret que son franchissement ne se remarque qu’à l’effort évanoui : on avance tout à coup sans pédaler.

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À vélo au pays du cimetière joyeux

Sapinta 2

Cimetière de Sapinta, Maramures roumaine
(photographie de l’auteur)

… au terme de ma vie, tout au long de laquelle j’ai
connu de nombreux pays et lu de nombreux livres, j’en arrive
à la conclusion que celui qui a raison c’est bien le paysan
roumain. Ce paysan qui ne croit en rien, qui pense que
l’homme est perdu d’avance, qu’on ne peut rien faire, que
l’histoire le broie.

Émile Cioran, cycliste et philosophe né en Transylvanie

C’est une plongée endiablée : cinq cents mètres de dénivelée abrupte entre les arbres et les sources, dans la fraîcheur d’une forêt de hêtres tapissée d’humus. Des masses d’air frais odorantes, captives dans les sous-bois, s’épanchent sur la route, nous caressent le visage et les jambes. Si la descente pouvait se prolonger toute la journée… Cet été 2007, la canicule étouffe les plaines et le piémont carpatique, taillé comme un jardin (petits vignobles alignés, rangées de maïs, pruniers en bosquets). Les buffles d’eau se morfondent dans l’eau tiède des marigots. À près de quarante degrés celsius, le bitume se liquéfie, les grenailles collent aux pneus, puis frappent les garde-boue comme nuées de sauterelles.

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Kosovo : violence, holisme et mémoire historique

Kosovo

Kosovo (source US Department of Defense)

L’interminable tragédie du Kosovo, dont les prolongements actuels nous montrent le profond enracinement historique et social, ne se résume pas plus aux effets d’une manipulation historique perpétré par Milosevic qu’à l’impact local de stratégies géopolitiques sur l’échiquier mondial. En deçà des manoeuvres du pouvoir politique serbe dans la foulée de l’après-titisme et du « grand jeu » des puissances mondiales, elle est surdéterminée par le mouvement long de l’histoire, la force de la mémoire collective et la prégnance d’un habitus social qui semble échapper à de nombreux observateurs occidentaux. Un article publié il y a peu par La Revue nouvelle invite à mieux prendre la mesure de ces facteurs, tout en n’oubliant pas l’histoire récente et mal connue du Kosovo qui en constitue un relais essentiel.

Bernard De Backer, 1999

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