Hommage à l’Avesnois

Vue de l’Avesnois par le peintre Raymond Debiève
(Maison du Bocage à Sains-du-Nord)

La journée fut ardente et folle pour une fin d’avril. Le paysage de prairies, de haies vives, darbres d’une verdure cristalline étincelait dans la chaleur de l’été. La conjonction d’un soleil couchant somptueux, de buissons d’aubépine ployant sous d’épaisses grappes et de prairies tapissées de renoncules recouvrait la terre d’un manteau doré. L’étroite route parcourue à bicyclette serpentait entre bocages et bosquets. Parfois, une trouée dans les haies laissait entrevoir des groupes de moutons ou de petites vaches brunes, de vieilles maisons de pierres et de briques. Nous revenions de Maroilles pour rejoindre Noyelles, non loin de la Sambre, des marais et prairies humides qui la bordent. Au-delà, la forêt de Mormal dressait ses chênes sur le versant nord de la vallée. Notre logement apparut bientôt au premier étage d’une maisonnette de vieilles briques. Après avoir rangé les vélos, nous avons escaladé l’escalier de bois pour retrouver notre gîte nimbé de lumière pourpre. Le premier soir tombait.

Si t’vas dins l’Avesnois
Té pousses ch’qu’à Trélon
Ten’verras mi in bout d’carbon

Dins l’Nord y a pas qu’des coronschanson d’André Dufour

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Forêts humaines

Paysage au couchant à Villars-Santenoge
(photographie de l’auteur)

C’était au lendemain d’un orage batailleur. La lumière était limpide, les odeurs soyeuses des champs et des forêts embaumaient le vent. Nous cherchions en vain ce lieu discret : une mystérieuse formation naturelle autour d’un cours d’eau sous les arbres. Après plusieurs voies sans issue et en absence d’indications, nous fîmes halte devant une barrière verte face à une route de terre. Un rectangle coloré pour randonneurs nous faisait signe. Le chemin forestier descendait après la poutre de bois, en douces ondulations sous une canopée vertigineuse et mouvante ; des petits ruisseaux sonnaient comme des grelots. Nous vîmes des dizaines de limaces orange vif, rampant sur le sol ou grimpant de subtils entrelacements d’herbes, d’écorces et de plantes – des microcosmes cultivés par des nains. Les arbres bruissaient, dansaient avec le soleil.

Mais j’ai préféré continuer, traverser la forêt silencieuse, prendre entre deux rangées de hauts peupliers d’Italie la route de Santenoge et découvrir le soir, dans ce paysage ruiselant d’or, de mélilots, de libellules, le hameau de Villars et le café Au bon accueil. Je le recommande à tous ceux qui passent par là. C’est un gîte de fortune, isolé au seuil de la forêt, avec une ou deux chambres que l’on n’a pas dû retapisser depuis 1925 à en juger par le papier aux rosaces jaunies…
Jacques Lacarrière, Chemin faisant, 1977

Nous voulons des forêts, pas de faux rêves
Slogan de zadistes, cité par Gaspard d’Allens, Des forêts en bataille

Il entend, dit la légende, le chant des oiseaux, les hurlements des loups ; il comprend le cerf qui brame et la feuille qui craque en se détachant et va rejoindre ses sœurs dans les valses du vent.
Louise Michel, Contes et légendes

Les choses se sont succédé dans l’ordre suivant : d’abord les forêts, puis les cabanes, les villages, les cités et enfin les académies savantes
Giambattista Vico, La Science nouvelle (1744)
(cité par Harrison, Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental)

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La Roue encerclée

La Grande Roue de Bruxelles

Après avoir viré de bord vers un étroit chemin bucolique réservé aux piétons, ils zigzaguent entre buissons et prairie. Le passage se resserre davantage sans prévenir. Des racines heurtent les roues, des branches frôlent les épaules des pédaleurs, des orties chatouillent leurs mollets. D’un seul coup, le large guidon courbé du premier accroche le fil de fer barbelé bordant la prairie. Le cycliste perd l’équilibre et déchire son cuissard sur les pointes de métal rouillé, manquant de s’éborgner à un mouvement près. Un choc sec et soudain le fait sursauter : la clôture est électrifiée. Il faut s’extraire rapidement de ce début de mêlée. Au loin, près du centre de leur vaste parcours circulaire, la Grande Roue domine la vieille ville. Elle continue de tourner tranquillement. Serait-ce le karma du cycliste qui le précipite dans cette ferraille survoltée ?

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La seconde vélorution

Publicité anglaise de 1897 pour une marque d’embrocation
(source Wikipédia)

La scène aurait paru surprenante en ville il y a quelques années : je dépasse en pédalant deux jeunes femmes, roulant côte à côte à bicyclette avec chacune un duo de fillettes sur les sièges arrière. Les enfants casquées échangent vivement entre elles, mais aussi d’un vélo à l’autre. Elles agitent les mains. On imagine le dialogue, qui est en allemand : « Meine Mama fährt schneller als deine », « Das ist nicht mal wahr ! ». Le vélo est à assistance électrique, de cette marque qui s’est spécialisée dans les engins pouvant transporter plusieurs enfants, ou des marchandises dans un coffre à l’avant. Ce sont des vélos-cargos qui se déclinent en d’innombrables versions. Une des enseignes qui les vendent à Ixelles est gigantesque, luxueuse, et cela depuis peu. À l’origine, c’étaient des jeunes qui y avaient ouvert une boutique avant le Covid. J’y avais acheté ma seconde bécane, un pliable robuste pour la ville, venant compléter mon Fahrrad de voyage. Ma voiture avait été liquidée quelques années plus tôt. Sa carcasse usée m’avait rapporté nonante euros, un abonnement à la Stib (société de transport public bruxellois) et à une entreprise de voitures partagées. L’actuel grand magasin de vélos, ironie du sort, appartient à un concessionnaire automobile. Le vent, aussi, tourne.

« Depuis toute la vie et pour toute la vie, je pédale. Sur les routes et déroutes qui vont de l’enfance à l’âge que l’on croit adulte, avec un petit vélo dans la tête qui n’en finit pas de me faire tourner en rond sur ma terre toute ronde, comme si la vocation première de la bicyclette était d’arrondir les angles du monde. »

Eric Fottorino, Petit éloge de la bicyclette
(
cité par David Le Breton dans En roue libre)

Aux cyclistes méconnus, notamment Annie Cohen Kopchovsky, Hélène Dutrieux, Alexandre Soljenitsyne et Emil Cioran

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Wolfsschanze

Vieux manoir en Mazurie
(photographie de l’auteur)

L’itinéraire à suivre, pointé par une flèche blanche sur l’écran, quitte soudainement la route pour emprunter un chemin de terre se dirigeant droit vers une forêt. Dans un premier temps, confiants dans l’exactitude du GPS, nous poursuivons notre course sous les arbres, mais l’étroitesse de la piste, son caractère boueux et forestier nous fait douter. La journée fut très longue depuis la frontière allemande, le soir tombe et un bivouac sous les arbres ne nous tente guère. Nous rebroussons chemin après un demi-tour serré sous les pins, tentons de trouver le village de Harsz près d’un lac. Nous y  voici. Il a beau être petit, le village, nous ne voyons pas la Stara Szkola (« la vieille école ») qui sera notre gîte pour deux nuits. Au bord de l’eau, un trio de jeunes hommes, visiblement du coin, bavarde et fume. Je leur adresse la parole en anglais, mon polonais étant réduit à cinq mots. Ils ne comprennent pas. Je tente l’allemand. Pas davantage. En désespoir de cause, je risque prudemment le russe. Ils comprennent et nous indiquent le gîte…

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La Pologne à l’Horizon

Coucher de soleil sur l’Elbe près de Wittenberg
(photographie de l’auteur)

« La bicyclette fait de vous un heureux ;
quelqu’un de libre en tout cas, de nouvellement libre et c’est insondable et exquis ce sentiment. »

Charles-Albert Cingria

« Le vélo est un jeu d’enfant qui dure longtemps »

Eric Fottorino

En juin 2015, je me suis aventuré dans un long périple me conduisant de Bruxelles à Słubice, sur la rive orientale de l’Oder – fleuve marquant, avec la Neisse, la frontière actuelle entre l’Allemagne et la Pologne. Bien que muni d’un équipement de cyclo-campeur et d’une condition physique assortie, ce ne fut pas « un voyage sportif ». Le but était de rejoindre ma cycliste à la frontière polonaise, puis de poursuivre notre route vers le nord des pays Baltes, au voisinage de Saint-Pétersbourg. Dans cette étape initiale, il s’agissait de mieux connaître l’Allemagne réunifiée, tout au long de l’axe ouest-est, parcourue jadis jusqu’au Danemark sur l’axe vertical. Une traversée par la voie lente, exposée au soleil et aux pluies, à la fraîcheur et à la canicule, riche en paysages, villes, villages, rencontres de hasard et de nécessité, de fortune et d’infortune. Une leçon de géographie et d’histoire. Jusqu’au jour où, entre les arbres d’une forêt, je verrai la terre polonaise par-delà le fleuve.

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Quedlinburg am Harz

Au Brocken montent les sorcières
Par le chaume jauni, par le pré verdoyant
L’Assemblée est là-haut, sur les cimes altières
Où trône Seigneur Urian
Nous allons ! rien ne nous arrête
Et le bouc pue, et la sorcière pète

Goethe, Faust

Les premières scènes en noir et blanc du film Frantz de François Ozon montrent une jeune femme fleurissant une tombe dans un cimetière allemand, peu après la Grande guerre. On y découvre un décor urbain ancien : des maisons à colombages, des magasins d’antan et une église à double clocher, flanquée de hautes demeures, érigée au sommet d’un piton rocheux. Aux environs, un pays de plaines et de rochers romantiques à la Caspar David Friedrich, que surplombe au loin un massif montagneux tapissé de forêts sombres. Ce pays m’est familier, bien que la ville ne soit guère nommée. Puis me revient le nom d’une cité médiévale, traversée lors d’un long voyage cycliste entre Bruxelles et la Pologne. C’est Quedlinburg, l’une des capitales du Saint Empire romain germanique où siégea la diète de la première dynastie ottonienne. Mais que diable vient y faire Faust ?

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La flèche curonienne

Campeurs sur le versant lagunaire de la flèche dans les années 1930
(source Wikipedia)

Plus haut encore, c’était la ligne des dunes, inlassablement modelées et remodelées par le vent, qu’on s’efforçait de fixer en y semant de l’oyat, et au sommet desquelles on voyait parfois défiler la silhouette massive et archaïque d’une harde d’élans.

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes

De vieilles cartes postales donnent l’image d’une insularité grandiose, une enfilade rectiligne de dunes énormes, de lames ourlées d’écume, de pins majestueux au bord desquels se blottissent quelques villages de pêcheurs et d’artisans. Ce lieu singulier, surgi de la nuit des temps et des soulèvements marins, se trouvait sur la route reliant Königsberg – capitale de la Prusse orientale et ville de Kant – à Saint-Pétersbourg, en passant par Riga et Dorpat. Sur cette langue de sable piquetée de bois, large de quelques centaines de mètres et longue de cent kilomètres, les courriers et les diligences affrontaient les embruns, le vent contraire et le hareng saur aux étapes.

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Tu as voulu voir Vouziers

Vouziers

Route de Vouziers
(photographie de l’auteur)

Dès la frontière franchie, avant même de virer vers la Meuse dans une brassée d’air tourbillonnant, un curieux bouquet humain lui était apparu au bord de la route. Planté avec régularité entre fossé et bitume, le binôme figurait sur des panneaux de signalisation, deux silhouettes orangées se découpant sur fond blanchâtre, telles des fleurs revêches sur une sucette. L’un, visage ovale, glabre et poupin, portait une tignasse doublant le volume de son crâne, l’autre, presque chauve et à la barbe folle, avait l’air d’un satyre pensif. Le premier avait souvent marché le long du fleuve, étant natif de la région. Le second avait tenté de s’y établir, après un séjour à la prison de Mons, puis s’était fait embastiller une seconde fois, non loin de la ferme où son amant écrivit ses plus belles pages. La mémoire du cycliste le lâchait sur les détails, mais il savait qu’un village ardennais portait son nom.

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Voyage au pays des Moor

Homme conservé dans la tourbe, Aarhus, Danemark
(photographie de l’auteur)

Wohin auch das Auge blicket
Moor und Heide nur ringsum
Vogelsang uns nicht erquicket
Eichen stehen kahl und krumm

Die Moorsoldaten, 1934

La route goudronnée s’est réduite, puis effilochée en plaques de bitume éparses balayées par un vent aigre qui soulève des cônes de sable. Il ne reste bientôt plus qu’un chemin étroit le long de champs piquetés de fougères, une cendrée crissante qui fait vaciller les pneus. Au loin, derrière des lignes forestières couronnant l’horizon, se nichent des villages de l’Emsland dont les noms sombrement gothiques sont une variation à partir de quelques syllabes entêtantes : Börgerwald, Surworld, Neuwald, Börger, Börgermoor… La fatigue physique, la froideur humide qui suinte de la terre, une carte imprécise et la solitude me troublent. Les noms me trottent dans la tête comme de sinistres mantras, alors que je m’égare sur des chemins forestiers. Ne serait-ce pas Surwald, Neubörger, Börgerworld, Neumoor ?

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