Malabar Blues

Malabar 3

Filet de pêche à Cochin (photographie de l’auteur)

On pourrait tout aussi bien avancer que tout avait commencé des milliers d’années plus tôt. Bien avant l’arrivée des marxistes. Bien avant la prise de Malabar par les Britanniques ou le protectorat hollandais, bien avant l’arrivée de Vasco de Gama, bien avant la conquête de Calicut par Zamorin. Avant que trois évêques de l’Église de Syrie en robe de pourpre soient assassinés par les Portugais et que leurs corps soient retrouvés flottant sur les vagues, la poitrine couverte de serpents de mer, leurs barbes emmêlées serties d’huitres. On pourrait aller jusqu’à dire que tout avait commencé bien avant que le christianisme débarque de son bateau et se diffuse au Kerala comme le thé en sachet. Que tout avait commencé à l’époque où furent décrétées les lois sur l’amour. Les lois qui décidaient qui devait être aimé, et comment. Et jusqu’à quel point.

Arundhati Roy, Le Dieu des Petits Riens

 

L’escalier de métal est solidement pitonné dans les flancs d’un immense bloc de granit poli par des moussons millénaires, arrondi et grisâtre comme la momie d’un pachyderme. Les marches vibrent sous la pression de groupes bruyants qui montent et descendent, maillons d’une chaîne humaine pivotant autour d’un axe invisible, blotti au cœur d’une caverne située là-haut, sous la roche. Parfois, les coups de sifflet d’un gardien ponctuent ses avertissements, éructés d’une voix nerveuse et rarement suivis d’effets. L’excitation de la foule, grisée par son mouvement giratoire et la perspective d’une plongée dans la grotte ancestrale, semble devenue un des objectifs principaux de l’ascension, commencée quelques kilomètres plus bas, au bout d’une route écrasée de lumière.

Cocotiers et passe-montagnes

Lorsqu’un des maillons humains s’arrête et contemple le vide, face à la falaise et à son escalier, il peut apercevoir un paysage montagneux de cultures et de forêts tropicales – qui s’étend vers le Karnataka ou le Tamil Nadu – d’où émergent des pains de sucre sertis par les arbres. Cocotiers aux palmes dentelées comme des peignes, bananiers tendres et volontaires, manguiers touffus, lianes de poivriers frangées de grappes, caféiers en sous-bois, nappes de théiers piquetés d’arbres pour fixer les sols, plants de cardamone en éventail, arbustes de tapioca semblables à des trèfles géants, jaquiers aux appendices testiculaires énormes, rangées d’hévéas striés de veines blanches, bambous géants… De temps à autre, au creux des cuvettes, des champs de riz se découpent en damiers, avec leurs bœufs flanqués d’oiseaux blancs. Le microcosme surélevé du Wayanad[1] que l’on atteint par une route en épingles à cheveux venant de Calicut – bordée de panneaux publicitaires géants et de parapets où gambadent d’impassibles macaques surgis de la forêt – se situe aux environs de mille mètres d’altitude, entourés de sommets qui le surplombent de la même hauteur. La caverne, attirant la chaîne de fourmis humaines comme du miel, abrite les reliquats d’une présence archaïque sur ce plateau luxuriant, longtemps isolé de la côte de Malabar par la jungle.

Après un dernier ressaut vertical, durement atteint dans la bousculade torride, le parcours devient plane et oblique vers la droite, puis s’engouffre entre deux pans de rochers vertigineux. La foule espiègle pénètre dans la cavité dans un crépitement de rires, de babils, de flashes et de sonneries téléphoniques. Les avertissements martelés tout au long du chemin, affichés sur des troncs ou des pans de roche, interdisant de photographier et imposant « le silence le plus total » dans la grotte, ne sont respectés par personne. Le pays semble coutumier de ces annonces suivies d’aucune réalité, comme si le fait d’écrire une prescription ou une proclamation suffisait à son existence, détaché de la vie qui parait obéir à d’autres lois. La caverne est un espace pyramidal formé par les deux rochers déclives qui n’ont guère bougé depuis des milliers d’années. Dans une lumière blafarde, on devine, au bas de falaises protégées par des barrières, d’étranges dessins qui ressemblent à des tatouages épais, comme scarifiés dans la peau du pachyderme. Striures verticales ou obliques, brunes et grumeleuses devant lesquelles chacun tente de discerner des formes qui lui sont familières : hommes levant les bras au ciel, animaux stylisés, feux ou rivières, sorciers…

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Petroglyphe de la grotte d’Eddakal (Wikimedia Commons)

Bien avant que les Dravidiens ne peuplent l’Inde du sud, probablement en provenance de la vallée de l’Indus, que des Indo-Européens ne les suivent après avoir franchi la passe de Khyber, des populations plus anciennes s’étaient établies dans ces montagnes. Ce sont les ancêtres des « tribus » aborigènes – les Adivasis (« résidents d’origine ») ou « scheduled tribes », comme dit l’administration indienne[2] – qui vivent dans les espaces reculés des Ghats occidentaux, bordant le plateau du Deccan sur près de deux mille kilomètres. De rares Adivasis nomadisent encore dans les montagnes ; la majorité d’entre eux est sédentarisée dans de petites cases de briques grises et travaille comme journalier dans les champs ou les chantiers des nouvelles habitations, construites avec l’argent des expatriés du Golfe Persique.

Le responsable d’un projet d’écotourisme, dans le village où nous sommes hébergés, avait décrit les aborigènes en évoquant l’histoire récente du Wayanad. « Dès qu’ils ont gagné de quoi vivre quelques jours ou quelques semaines, ils s’en vont et on ne les revoit plus. Ils n’épargnent pas, vivent au jour le jour et boivent parfois beaucoup d’alcool de noix de coco ». Dans la petite gargote du « village » (l’habitat étant très dispersé au Kerala, les toponymes européens sont trompeurs) où l’on peut siroter un thé parfumé à l’abri du soleil, l’on croise parfois quelques tribaux venus regarder la télévision en couleur du chai-wallah[3]. Ils sont petits, de peau foncée, les yeux parfois rougis, et paraissent impassibles. Ils préfèrent Bollywood aux fresques de leurs ancêtres Kurumbars. Les touristes regardent les tribaux qui regardent la télévision…

Thé Wayanad

Plantation de thé au Wayanad (photographie de l’auteur)

Les visiteurs qui arpentaient les échelles de la caverne étaient des Indiens issus des classes moyennes, venus de Bangalore, Calicut ou Mysore. Certains d’entre eux ont peut-être acheté des terrains et construit des maisons sur le plateau, un havre de fraicheur relative, surtout pendant les mois d’intense chaleur qui précèdent la mousson de juin. De nombreuses terres sont à vendre, les paysans s’étant endettés lorsque le café ne valait plus grand-chose au cours mondial, suite à la libéralisation du marché indien. Des centaines parmi eux se seraient suicidés en avalant des engrais chimiques dans les années 1990. L’on croise pourtant nombre de voitures neuves sur les routes de campagne. Quelques Nano Tata indiennes, symbole du « Shining India » – slogan du parti nationaliste hindou – mais surtout des voitures coréennes et japonaises, ainsi que des gros cubes qui sortent de maisons colorées, garnies d’étoiles en carton et de guirlandes multicolores s’illuminant le soir. Des bâches couvertes de café et de poivre sèchent devant les garages. Cette récolte suffit-elle à acheter des voitures et des motos neuves ?

Un frère, une sœur ou un mari, ayant confié son sort (voire son passeport) à quelque entrepreneur des émirats, doit sans doute servir de caution aux banques ou fournir des ressources plus palpables, lorsque la Western Union crache quelques billets. Un soir, nous rencontrons les parents de notre hôtesse, de vieux paysans qui vivent dans une petite maison voisine, sous les arbres. Le père, un sexagénaire asthmatique, nous offre un sourire extatique, d’une simplicité lumineuse et troublante.

God’s Own Country

A l’une des extrémités du territoire villageois se dresse une église jacobite[4] relevant du Patriarcat d’Antioche, blanche et orange avec un vaste pignon crénelé. Elle est flanquée d’une école, comme c’est souvent le cas ici. De l’autre côté, à quelques kilomètres de distance, se trouve une autre église, dissidente autocéphale, derrière sa crèche de Noël et ses arbres couverts d’ouate pour simuler la neige. Le soir, les paysans portent parfois un passe-montagne, alors que nous sommes en bras de chemise. Le vingt-trois décembre, à la tombée de la nuit qui survient tôt, ils vont de maison en maison, chantent des « Christmas Karol » en compagnie d’un père Noël qui ressemble à un macaque portant barbiche blanche et bonnet rouge.

Dans l’église jacobite, la très longue messe de Noël est somptueuse et envoûtante, emmenée par un pope barbu à la voix infatigable et sonore, coiffé d’une petite mitre à ruban. Des rangées bruissantes de saris étincelants, au pied desquels reposent parfois des enfants assoupis, garnissent les rangs de droite ; des hommes dressés occupent ceux de gauche. Des chants, accompagnés d’une sorte d’harmonium et de tabla, emplissent l’église de leurs ondes majestueuses, alors qu’un grand rideau vert, ponctué d’étoiles rouges, est parfois tiré d’un bout à l’autre, comme dans les spectacles de Kathakali[5], voilant et dévoilant les officiants. A la fin de la célébration, ponctuée de cris de bambins, on dévore des cakes au gingembre en buvant du café du Wayanad. Une danse éclate au milieu de pétards et tambourins. Le pope, frais comme un gardon après quatre heures de performance, vient saluer les fidèles et avaler son cake.

Khatakali

Personnage du Kathakali (photographie de l’auteur)

Situé entre les deux églises chrétiennes, un mystérieux petit temple est dédié à Shiva. Des femmes y psalmodient dans la pénombre, sur les bords d’un couloir face à l’étroite ouverture qui donne accès à une divinité noiraude aux yeux brillants, couverte de fleurs, et éclairée par des lampes à huile. A quelques kilomètres de là, une mosquée de béton vert pomme domine les plantations de thé et appelle bruyamment les fidèles à la prière ; un peu plus loin, des slogans marxistes (PCI-M)[6] couvrent les murets de la plantation, près du village des cueilleuses de thé. Lors d’une randonnée pédestre conduisant à un monolithe sacré, perché sur la crête dominant le village et le séparant de la vallée du chef-lieu, Kalpeta, notre jeune guide nous confiera tout à trac, après avoir coupé son portable, qu’il a accès à des « secrets cachés » de la Bible : le Christ est revenu sur terre sous un autre nom, et ceux qui le reconnaissent seront sauvés avant l’Apocalypse. Il est membre de la « Church of Light ».

Même dans ce district reculé du Kerala – « God’s Own Country »[7] comme le proclame le ministère du tourisme – les divinités et leurs cultes sont au grand complet, ou presque, à quelques kilomètres de distance. Cette présence envahissante du religieux, sous diverses formes et avec une variété que l’on ne rencontre que dans peu de régions indiennes, compose la « brillance » du Kerala. Mais sous cette gemme multicolore du sacré se cachent des communautés endogames rigides (les mariages mixtes sont rares, les crimes d’honneur ou le bannissement des transgresseurs, fréquents) et des castes exclusives, dont les clivages se reproduisent aussi en dehors de l’hindouisme. Que ce soit au sein de l’Islam, des églises chrétiennes, du néo-bouddhisme auquel ont adhéré nombre d’intouchables à la suite de leur leader Ambdekar[8], des Juifs de Kochin « castéifiés », sans oublier les partis communistes dirigés par des brahmanes. Des versions individualisantes et globalisantes, exprimant le suc supposé commun de toutes ces religions, existent pour les touristes occidentaux en quête de sentiment océanique, associées parfois à une cure Ayurvédique dans un spa protégé par des cerbères.

Cela n’empêche pas la plupart des villageois d’être invités aux banquets de mariage – chrétiens, hindous ou musulmans – servis sous de grandes tentes derrières lesquelles s’affairent des cuisiniers, accroupis devant des feux de bois et préparant le repas pour plusieurs centaines de personnes. Assis au milieu de la foule et des œillades complices, nous dévorons à pleine main (seulement la droite) la cuisine locale, servie sur feuilles de bananiers : riz blanc comme neige, currys de légumes, lentilles au ghee, pickles de mangues, roti croustillantes, roulades à la noix de coco, piments et petite banane…

Dans les mailles de Kochin

Deux semaines plus tôt, mille mètres plus bas et à deux cent kilomètres de tortillard surchauffé au sud – à Fort Kochin au bord de la mer d’Arabie – un maître de yoga quadragénaire au sourire éclatant, portant robe safran et cheveux ras, m’avait reçu quelques heures après mon arrivée précoce et solitaire en Inde. Nous étions dans sa belle maison, partagée avec son épouse française. Il me trouble et m’embarrasse par le contraste entre la sérénité émanant de sa personne et ses propos convenus, sur l’Amour universel ou la confluence de toutes les religions, accompagnés d’une pratique de « hugging » (embrassade) qu’affectionnent certains gurus indiens[9]. La nuit blanche dans l’avion, une escale stressante à Doha, le décalage horaire, le choc thermique, sonore et culturel, ont rendu la pâte un peu molle. Rien de tel qu’une brisure culturelle ou émotive pour verser dans le religieux.

Quelques jours après cette première rencontre, acclimaté à la chaleur et ayant retrouvé des repères par de longues randonnées dans diverses parties de la ville, je l’interroge sur ses premières impressions en Europe. Tout comme nous le confiera par ailleurs le responsable écotouristique du Wayanad, marié à une Suissesse et que Berne rendit malade, il me raconte le choc considérable que fut son arrivée en France : froideur du climat et des relations sociales, sècheresse de l’air, étrangeté des codes sociaux, bizarreries de la nourriture et des couverts de métal, impossibilité de suivre les conversations des convives lors d’interminables repas, incompréhension des attitudes… Il ne put rester en France (pas plus que l’homme du Wayanad ne put demeurer en Suisse) et le couple partage dorénavant sa vie entre les deux pays. Mais ce décalage fut d’une telle intensité qu’il lui fit accomplir une sorte de « traversée des apparences » qui le mit à distance de sa matrice culturelle d’origine et fut, me dit-il, à la base de son tournant spirituel[10]. Peut-être qu’une demande perçue du côté français l’encouragea dans cette voie « yogique », aujourd’hui pleinement assumée dans les deux pays.

Les Britanniques développèrent une sorte d’apartheid en Inde (même s’ils introduisirent des mesures en faveur des Intouchables et ébranlèrent la domination des brahmanes), mais ils trouvèrent très largement sur place de quoi les inspirer, la société indienne étant une marqueterie de groupes endogames, pratiquant notamment la ségrégation spatiale. Une visite à pied et en ferry-boat de la conurbation de Kochin-Ernakulam, la plus peuplée du Kerala, est une bonne leçon de géographie humaine. Même sans connaître la langue locale, le Malayalam, il suffit de prendre son temps et d’ouvrir les yeux pour percevoir quelques aspects rémanents de ces clivages, auxquels participent les touristes.

Marchand épices Kochin

Comptoir d’épices à Kochin (photographie de l’auteur)

À l’extrême nord de la péninsule de Kochin, séparée de la ville moderne d’Ernakulam par un bras de mer intérieur (un de ces « backwaters », qui font l’image du Kerala) il y a Fort Kochin, reliquat d’une ancienne ville fortifiée portugaise puis hollandaise. Il reste peu de choses de la bourgade coloniale, hormis une église portugaise du XVIe siècle (où fut enterré Vasco de Gama), un « Dutch cemetery »[11] et quelques ruelles bruyantes aménagées pour touristes, avec de vieilles maisons transformées en hôtel de luxe. C’est là que se promènent les Occidentaux en sueur feignant parfois de s’ignorer, harnachés d’un petit sac à dos (avec lotion anti-moustiques) et une bouteille d’eau minérale à la main, aimablement harcelés par les marchands cachemiris et les rickshaw-wallah. Il suffit de marcher cent mètres et gagner le front de mer bordant la Mahatma Gandhi Beach, une plage constellée de déchets faisant face à des dépôts de gaz clignotant la nuit, pour ne plus voir de touristes « blancs » mais bien des familles indiennes déambulant, téléphonant et se photographiant devant les fameux filets de pêche, peut-être venus avec l’amiral Zheng He.

On rencontre encore des groupes d’Occidentaux autour de la dernière synagogue en activité de la ville (il reste huit Juifs « blancs »[12] ou pardesis à Kochin, les autres ayant émigré), dans le quartier de Mattancherry, envahi par les antiquaires. Ce soir-là, la vendeuse de billets est la plus jeune juive de Kochin ; je la vois rentrer précipitamment chez elle, la mine renfrognée après une journée passée à esquiver les questions et les photographes. La nuit tombe sur la synagogue et je décide de regagner Fort-Kochin à pied, par la Palace road, une longue rue très animée qui traverse une bonne partie de la ville, en partant du « Dutch palace » (un palais construit initialement par les Portugais pour le Raja de Kochin). La chaleur est encore accablante, le bruit assourdissant et la circulation intense. Aucun touriste en vue dans ses parages qui traversent la ville hindoue, avec son quartier gujarati et son temple Jaïn, puis la ville musulmane, ses voiles et ses mosquées. Je reprends des forces et un coup de fraicheur en dessous des ventilateurs du « Sri Krishna Café », une cantine pour hindouistes, dépouillée mais très goûteuse. On y mange des thalis végétariens avec chappattis fraîchement cuits ou des masala dosa, fourrés de légumes et craquantes à souhait, pour quarante roupies. J’observe du coin de l’œil le gros patron moustachu, perché sur son comptoir surélevé, qui compte inlassablement ses billets avant d’y ajouter les miens.

Il fait nuit noire sur Palace road, dépourvue de trottoirs. Il faut esquiver la nuée de rickshaws, voitures, cyclistes et piétons avant d’obliquer vers un vaste temple hindou. Des centaines de lampes à huile vacillent dans le noir, des fidèles drapés de coton pénètrent au son du tambour et des pétards dans les enceintes sacrées qui me sont interdites. Mystère de cette sacralité sensuelle, envoûtante et propice au « dérèglement de tous les sens », des rites dionysiaques qui ont fait perdre la tête à plus d’un voyageur[13]. Comme l’affirme un psychologue indien, « il y a profondément en tout hindou, une image du monde où dominent le thème de la fusion en l’absolu et le désir de fuite vers une divinité à la fois accueillante et terrible, maternelle. »[14] Le quartier suivant, dédié à Allah, semble mettre un peu d’ordre dans ce délire fusionnel, avec sa verticalité monothéiste à laquelle Bouvier s’était accroché à Ceylan, par l’entremise d’une épicière musulmane qui, elle au moins, ne versait pas dans la magie noire. Quant aux habitants de Fort Kochin, regagné au terme d’une longue marche, se sont des Chrétiens, catholiques pour la plupart. Dans ma chambre, au rez-de-chaussée d’un minuscule « homestay » familial, une image sulpicienne de la Vierge orne le mur au-dessus de l’horloge (présente dans les églises mais absente des temples hindous, intemporels). J’entends, à travers la porte, le murmure des neuvaines récitées avant le repas. On se retrouve entre soi, en somme.

Misères et martyrs

Nous avions à découvrir, selon notre programme, un bout de lagune (ou « backwater »), une plage et un arpent de campagne méridionale avec rivière et temples, après les vertiges boisés du Wayanad et la marqueterie socioreligieuse de Kochin. Le voyage est organisé par une petite association locale de tourisme équitable, sous forme d’un chapelet de séjours de deux à sept nuitées dans des familles indiennes. Elles étaient, à une exception près, relativement modestes et offraient un confort sommaire, la petite salle d’eau jouxtant la chambre non climatisée (les nuits sont étouffantes) formant une seule pièce avec la toilette, inondée à chacune des nombreuses douches. La pratique du « homestay », assez récente en Inde, est un bon moyen pour approcher les réalités quotidiennes des familles, mais peut constituer une source de tensions ou de malentendus, le décalage culturel venant s’ajouter à l’articulation paradoxale de l’hospitalité traditionnelle et des échanges marchands.

Nous sommes souvent immergés dans le brouhaha de la vie familiale – seule une fine cloison nous sépare la nuit – avec laquelle nous partageons des repas, parfois surveillés avec plus ou moins d’autorité bienveillante. Il n’est pas facile de manger, assis sous le regard vigilant de nos hôtes debout à côté de la table, et de répondre aux questionnements insistants sur la qualité de la nourriture qui nous est resservie : « What do you think about the food ? Do you really like it ? Is the curry not too hot ? Do you want more pickles ? No ? You don’t like them ? » Les repas sont parfois éprouvants, d’autant que la journée a déjà connu son lot de questions plus ou moins indiscrètes dont les Indiens raffolent. Il est serait cruel d’y échapper par un haussement d’épaules, la plupart d’entre elles étant posées par des enfants adorables, ce qui ne les empêche pas de glousser ensuite en filant sur leur vélo. La question épineuse des pourboires dans un voyage « all included » n’est pas facile à résoudre, surtout lorsque le guide, qui vous a accompagné toute la journée, reste silencieusement et obstinément debout à côté de vous lors du repas du soir, vous pétrifiant en statue coloniale. Dans d’autres cas, la relation se révèlera plus égalitaire et les échanges très instructifs.

Backwaters 2

Navigation sur les backwaters (photographie de l’auteur)

A Vaïkom, notre hôte, soucieux et curieux de tout, se pose beaucoup de questions sur les touristes occidentaux, leur habitat (« vous vivez tous dans des maisons de pierre ? ») leurs visions du monde, leurs codes sociaux (« sont-ils mariés ? ») et leur manies alimentaires (« et si j’essayais des salades à l’huile d’olive ? »). Comme nous restons plusieurs jours et avons déjà quelques kilomètres de Kerala au compteur, une relation de complicité s’est établie entre nous. Le passage d’un groupe de Français, à peine débarqués de l’avion, nous vaut un épisode cocasse sur une île où se déroule une fête de temple, nommée utsavam. Il s’agit d’un rassemblement villageois, suivi d’une splendide procession avec éléphants caparaçonnés d’or, musiciens formant un panchavadyam (groupe de cinq instruments, avec tambours frénétiques et trompes recourbées), danseurs faisant tournoyer comme des derviches de grandes pièces montées chatoyantes au soleil.

L’ambiance est électrique, la foule très dense, l’alcool semble couler à flots et cela sent un peu le chanvre. Nous restons prudemment sur les sentiers surélevés, alors que deux Français fraîchement arrivés se précipitent dans la mêlée, appareil photographique en tête. Même si les agressions semblent rares au Kerala (et la gentillesse presque troublante), notre hôte, très inquiet, tente de dégager ces deux-là de la foule en les enjoignant de rester à distance. Les Français partis, nous aurons droit à des confidences sur son rôle difficile auprès de ses diables de touristes, dont les agissements lui semblent parfois mystérieux. « Et ce sourire qu’on leur vante et qu’ils demandent ! Je n’ai pas toujours envie de sourire, moi, j’ai des soucis aussi ! ».

Un peu plus tard, le long de la mer d’Arabie et de ses rangées de cocotiers penchés, nous découvrons la misère noire des pêcheurs, en marchant sous les arbres vers une petite ville située le long de la côte. La bourgade est célèbre pour sa basilique, érigée en l’honneur d’une statue miraculeuse de Saint Sébastien, offerte par des Jésuites italiens au XVIIe siècle. Des statues du corps extatique du martyr, recourbé sur sa croix et criblé de flèches, sont exhibées dans de nombreuses églises du voisinage. La basilique de pierre grise qui lui est dédiée, reconstruite au XIXe siècle, est un haut lieu de pèlerinage (on marche à genoux de l’église jusqu’à la mer, parfois avec des béquilles). Elle abrite une étonnante crèche animée, toute vibrante de ses paillettes dorées et argentées sous l’air pulsé d’un ventilateur. Un père Noël à tête de macaque, comme au Wayanad, s’y balance au vent.

Saint Sebastien

Statue de Saint Sebastien sous verre (photographie de l’auteur)

Les pêcheurs vivent dans de petits gourbis de béton délabré, voire des huttes couvertes de plastique bleu. Ayant rang d’intouchables, l’accès aux temples et même aux écoles leur était interdit jusque dans les années 1930. Ils étaient à la merci des usuriers jusqu’à la fin de leurs jours et vendaient leurs poissons à des intermédiaires qui encaissaient le plus gros du profit. Un mouvement social, emmené par le parti communiste et des prêtres proches de la théologie de la libération, leur a fait gagner quelques droits, mais le développement du chalutage dans les années 1980 a réduit dramatiquement leur part de marché. A côté de notre petite chambre, située légèrement en retrait, certains d’entre eux vendent leurs poissons à la criée. Plusieurs souffrent d’éléphantiasis. Leurs jambes, parfois épaisses comme des troncs d’arbre, se découpent sur la carrosserie de quatre fois quatre climatisées qui emmènent leurs touristes au Symphony Beach, un « tourist resort » créé par un couple de Belges. C’est un camp retranché, solidement gardé, où des belles naïades et de jeunes bronzés feront la fête jusque tard dans la nuit du trente et un décembre, dans un décor de paillottes reconstituant un Kerala de pacotille. Le lendemain matin, leur plage sera constellée d’étrons humains.

Pèlerins noirs

Le chauffeur de l’association, un homme d’une septantaine d’années marchant difficilement suite à une mauvaise chute, de surcroît mal soignée, est venu nous chercher pour la dernière étape dans sa belle Ambassador blanche. Nous nous rendons chez l’une de ses amies qui possède une maison à Aranmula, un bourg hindouiste de l’arrière-pays au bord de fleuve Pampa, célèbre pour ses courses de « bateaux serpent », ses miroirs et ses temples. La route est longue, ce qui permet de contempler le paysage qui défile pendant une bonne demi-journée : rizières inondées, maisons de béton coloré, palmiers à profusion, églises et petits temples évangéliques, câbles électriques, ordures en feu, canaux d’eaux saumâtres, voitures et camions à profusion… La circulation est parfois très dense, surtout les traversées de villes interminables et parfois apocalyptiques – les policiers de faction aux carrefours portent souvent un masque respiratoire[15].

Voyageuse à Aranmula

Voyageuse au Kerala (photographie de l’auteur)

Nous arrivons finalement à destination, un bazar bruyant au croisement de deux routes. La voiture emprunte une rue plus calme et rentre dans une propriété au cœur d’un jardin. La propriétaire, une jeune retraitée qui fut professeure d’anglais, appartient à une haute caste et possède deux maisons avec son mari. Celle où nous logeons est construite autour d’un grand atrium central qui s’élève du sous-sol au plafond sur deux étages, bordées de terrasses intérieures garnies de plantes, de chaises longues, de bancs et de coussins. L’air pénètre par des petites fentes latérales, ouvertes jour et nuit, ce qui le renouvelle en permanence. Durant la mousson, les pluies, traversant des ouvertures aménagées dans le toit, peuvent s’écouler au cœur de l’atrium et irriguer les plantes au sous-sol. Notre belle chambre au premier étage, quoique simple, apparaît d’un confort inouï au regard de celles qui l’ont précédées dans ce voyage. Une large terrasse donne sur le jardin et le fleuve qui apparaît derrières les arbres.

Beaucoup plus intéressant que les manufactures de miroirs en métal qui font la renommée du lieu, nous dénichons le chaï-wallah du temple Parthasarathi, dont la cabane est située en contrebas du sanctuaire. C’est un homme ombrageux au regard sévère, drapé d’un pagne orangé et portant un grand collier sur son torse poilu. Il s’affaire devant un feu de bois crépitant, puis transvase l’eau qu’il vient de bouillir dans une grande théière, avant de faire couler des flots de thé laiteux d’un récipient à l’autre, formant un arc de cercle liquide devant nos yeux ébahis. Puis, d’autorité, il pose deux bananes frites sur notre bout de table avant de déposer les verres de thé d’un coup sec. On ne dira jamais assez combien les chaï-wallah et leurs cabanons sont un des lieux les plus intéressants en Inde, loin devant le Taj Mahal ou le Palais des vents. Bien à l’abri du soleil et assis devant un coin de table, on peut y passer des heures à siroter son thé, manger des bananes ou des biscuits pour quelques roupies. Les gens vont et viennent, font un brin de causette. D’autres passent dans la rue à pied ou à vélo, des enfants en uniforme reviennent de l’école, des sâdhus marchent l’air absent.

Bas relief à Aranmula

Bas-relief à Aranmula (photographie de l’auteur)

Nos nouveaux voisins sont noirs et brillants comme de l’ébène, portent un dhoti sombre et le front orné d’un signe blanc crème. Ils viennent du Tamil Nadu et participent au grand pèlerinage du Kerala, dont le temple constitue l’une des étapes. La divinité au centre de tout ce remue-ménage est Ayappa, une créature issue des amours de Shiva et Mohini, capable de mobiliser des millions de dévots (on parle de cinquante millions chaque année) pour un des plus grands pèlerinages au monde qui mène à son temple niché dans les montagnes. On y va parfois à pied, mais surtout en bus et dans des voitures bariolées, la marche étant réservée aux derniers kilomètres. Tout cela ne va pas sans risques ; une cinquantaine de pèlerins sont morts en 1999, suite à l’écroulement d’un pan de montagne, malgré le mantra « Swamiye Sharanam Ayappa » (« Je cherche refuge en toi, Seigneur Ayappa ») psalmodié par les adeptes. Nos voisins parlent à peine l’anglais, mais un homme du groupe fait la liaison, ce qui nous permet de papoter de tout et de rien, un vrai plaisir en soi. Cette conversation nous aide à retrouver nos marques : l’atmosphère de cette campagne hindouiste parait en effet très différente de celle des villages chrétiens, les sourires complices sont plus rares, l’indifférence plus fréquente, et l’on croit percevoir un grain d’hostilité.

Mais un peu plus loin, parallèlement au fleuve, nous sommes arrêtés, plein d’admiration devant une maison aux colonnades rondes et cintrées, couvrant une terrasse où travaillent une femme et son fils. Le toit est semblable à une coque de navire renversée, avec des ouvertures de chaque côté. Dans cet univers où le béton envahit tout, cette vieille maison fièrement conservée mérite un hommage. Nous nous dirigeons timidement vers l’escalier qui mène à la terrasse, sourions de toutes nos dents et sommes invités à monter. La femme est très jeune, c’est peut-être la grande sœur. Elle pose là son travail de couture et nous invite à visiter la maison, sombre et un peu délabrée. Puis elle nous montre son travail, un splendide gilet galonné, bleu et doré, qui lui a été commandée par une famille voisine. La machine Singer à pédale, les patrons et les aiguilles sont sur la terrasse. On ne sait que dire – sinon sourire encore, en la remerciant pour cette rencontre en marchant à reculons.

Artisan Aranmula

Gilet bleu et doré d’Aranmula (photographie de l’auteur)

Avant notre départ, notre hôtesse – s’exprimant à bride abattue dans un anglo-indien difficile à saisir, qu’elle a enseigné pendant quarante ans (ce qui rend toute remarque délicate) – souhaite nous montrer son potager, cultivé par un de ses neveux, vêtu d’orange tel un swami des légumes-racines. Son mari, qui a travaillé dans la marine indienne, « adore les légumes », ce qui explique la variété des cultures, déjà bien présentes dans les jardins des deux maisons. On s’extasie devant les rangées de tapiocas et d’autres végétaux aux formes tarabiscotées, protégés par des sacs de papier journal. Une femme apparaît devant la maison d’à côté, une grande dame hésitante au teint pâle, portant de larges lunettes bordeaux posées sur un visage étrange, qui rappelle plutôt les brahmanes du Nord de l’Inde. « C’est comme ma seconde mère, nous dit l’hôtesse en souriant. Lorsque j’ai un gros souci, c’est à elle que je confie mon cœur ». La femme opine en dodelinant de la tête. Derrière elle, à quelque distance, une servante plus petite et plus noire, sourit légèrement. Plus loin encore, une troisième femme, très noire et les cheveux crépus, demeure impassible, son balai à la main[16].

Nocturne indien

La traversée en pleine nuit d’Ernakulam, vers l’aéroport situé à plus de trente kilomètres, est une expérience peu décrite dans les guides de voyage. On quitte Fort Kochin à minuit et le trajet prend deux bonnes heures. L’avion pour Doha s’envole à l’aube, mais l’on n’est jamais assez prudent avec les fonctionnaires d’Inde du sud et les embarras de circulation. Il y a d’abord la traversée de Kochin, assoupie après les fêtes de Nouvel An, puis le passage du pont qui mène à Willingdon, une île artificielle construite par les Britanniques, où se trouve l’aéroport militaire. Notre ami à l’Ambassador blanche, dont le bras affaibli ne tient plus trop bien le volant, tend son ticket aux gardiens du pont, protégés par des masques respiratoires. Ernakulam se profile au bout d’un second viaduc qui traverse des lagunes moirées par la lune. La ville moderne est plus calme que le jour, mais l’éclairage irrégulier la rend plus inquiétante. Des ombres surgissent brusquement des maisons, des déchets embrasés se consument sur les bas-côtés, des policiers nous intiment parfois de changer de route. Le chaos urbain paraît plus effroyable la nuit, on voyage dans une poubelle à ciel ouvert (sans mégots cependant, il est interdit de fumer dans l’espace public au Kerala), certains buildings donnent le sentiment de pouvoir s’effondrer à tout moment. Nous atteignons les travaux du métro aérien d’Ernakulam, un chantier pharaonique qui se poursuit la nuit, projetant des jets d’étincelles autour de carcasses métalliques. La route est défoncée et la circulation se densifie vers l’aéroport, le passage étant sans cesse entravé par des travaux et des camions. On croise un centre commercial, le « LuLu International Shopping Mall », un monstre de béton air conditionné qui fait cent soixante mille mètres carrés, source d’embouteillages monstrueux. Palmiers avachis, chenaux saumâtres, masures chaotiques et déchets s’entassent tout autour de cet îlot de prospérité.

Coucher de soleil Cochin

Coucher de soleil à Kochin (photographie de l’auteur)

Tout à coup, notre chauffeur range sa voiture devant un petit bâtiment vaguement éclairé. A travers le pare-brise de l’Ambassador, en dessous duquel trône une figurine de la Vierge entourée d’un chapelet, nous le voyons marcher péniblement vers l’édifice qui ressemble à un juke-box, une structure de verre au-dessus de fentes creusées dans le béton. Après y avoir glissé de l’argent, il s’incline et murmure ce qui semble une prière. Au-dessus de lui, une statue de Saint Georges terrassant un dragon se dresse dans la lumière clignotante et colorée. L’homme en prière, qui nous est devenu proche au fil des jours, vit dans un des quartiers chrétiens pauvres de Kochin. Sans retraite, il est contraint de travailler malgré son âge et son handicap, ce qui en fait sans doute l’un des conducteurs les plus prudents et les plus courtois du Kerala. Comme le couple d’hôtes qui nous a hébergés au Wayanad, il n’a pas de descendance, ce qui est très mal vécu en Inde[17], à moins d’être sâdhu et de renoncer au monde. Les « lois sur l’Amour » (il s’agit des lois de Manou)[18] – qu’évoque Arundhati Roy dans un roman dont l’épicentre est la transgression d’une relation charnelle avec un Intouchable, suivie de son tabassage à mort – sont sans doute parmi les plus anciennes et les plus tenaces qui structurent la société indienne. Quant à la prière et à l’espérance d’une intervention providentielle, nous les avons souvent rencontrés, comme dans cette famille hôte, escroquée par un entrepreneur qui l’avait abandonnée après payement anticipé de tous les travaux. Le voyageur s’émerveille du « God’s Own Country » que représente l’Inde, mais soulève moins volontiers le voile chatoyant qui recouvre de plus sombres réalités, avec leurs enchaînements parfois redoutables.

Bernard De Backer, 2014

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Références

  • Airault Régis, Fous de l’Inde. Délires d’Occidentaux et sentiment océanique, Payot, 2000
  • Bergamini Alexandre, Nue India. Journal d’un vagabond, Arléa, 2014
  • Frédéric Louis, Dictionnaire de la civilisation indienne, Laffont, collection Bouquins, 1987
  • Jaffrelot Christophe (dir.), L’Inde contemporaine, Fayard, 2006
  • Jaffrelot Christophe, Les inégalités en Inde et leurs implications politiques, Séminaire au Collège de France, mars et avril 2011 (accessible en ligne sur le site du Collège de France)
  • Stéphanie Lebrun, Les amants maudits de l’Inde, reportage diffusé sur la RTBF, 12 février 2014
  • Pawaer Daya, Ma vie d’intouchable, Traduction française, La Découverte, 1996
  • Reman François (dir.), « Miracle et mirage du réveil de l’Inde », Revue nouvelle, novembre 2009
  • Roy Arundhati, Le Dieu des Petits Riens, Traduction française, Gallimard, 1998
  • Tharoor Shashi, The Elephant, the Tiger and the Cellphone, Penguin Books India, 2007
  • Les Lois de Manou, traduites du sanskrit par G. Strehly, Ernest Leroux éditeur, Paris 1893 (document accessible en ligne)

Notes

[1] « La terre des champs de riz », selon l’étymologie paysanne. Le nom proviendrait en fait de « Mayakshetra », « le pays de Maya » (puissance de la divinité, dont le sens a glissé vers le « pouvoir d’illusion », symbolisé par un miroir), transformé ultérieurement en Mayanad puis Wayanad. Ce district est le moins peuplé du Kerala. Il est notamment habité par des communautés dites « tribales » (Kurumbars, Paniyas, Kurumas, Adiyars, Kurichyas, Ooralis, Kattunaikkans…) dont l’établissement serait antérieur aux populations dravidiennes.

[2] Terme désignant les « tribus répertoriées » qui n’ont pas leur place dans la cosmologie hindoue, tout comme les Intouchables ou « scheduled castes », exclues de la quadripartition du corps social en varnas ou « états » (brahmanes, kshatriya, vaishya et shudras), eux même divisés en castes endogames liées à des métiers. Les hors caste sont parfois appelés « panchama » ou « cinquième membre ». Les trois premiers varnas sont aussi qualifiés de dvija ou « deux fois nés », ayant eu accès aux Védas, ce qui n’est pas le cas des shudras (et bien entendu des hors castes). La manie du classement, qui excelle dans la bureaucratie, est une vieille marotte indienne… Le « système des castes » cède progressivement la place à une ethnicisation des castes (Jaffrelot).

[3] Littéralement : « Thé-homme ». Le terme « wallah » désigne un homme exerçant une profession de service. Le livreur de repas (le fameux « lunchbox » préparé par l’épouse) est un « Dabba-wallah », celui qui lave le linge un « Dhobi-wallah », le conducteur de rickshaw à trois roues (ou « tuk-tuk ») « Rickshaw-wallah », etc.

[4] Le christianisme au Kerala, auquel adhère un cinquième de la population, est d’une diversité confondante. Des Eglises de rite oriental y ont été fondées bien avant l’arrivée des Européens (Vasco de Gama débarque à Calicut en 1498). Le catholicisme s’y ajouta ensuite (Portugais, Italiens, Français…), puis l’Eglise anglicane britannique et, aujourd’hui, de nombreux groupes protestants (évangéliques, pentecôtistes…). Les Néerlandais se sont contentés de faire du commerce (après avoir transformé les églises catholiques de Fort Kochin en entrepôts). Les Eglises orientales auraient été établies au premier siècle par Saint Thomas. Parmi elles, les Jacobites ou syro-malankare orthodoxes, appelées aussi « Syriaques », dont fait partie la famille de celle qui a élevé le Kerala, ses castes, ses backwaters, ses marxistes et ses pickles, au pinacle littéraire : Arundhati Roy.

[5] Danse traditionnelle du Kerala, représentant des scènes du Mahabarata, se déroulant toute une nuit.

[6] Le communisme local est moins complexe que le christianisme, mais comporte cependant la dissidence de rigueur entre les « révisionnistes» (PCI) et les marxistes-léninistes (PCI-M), ces derniers plus proches des naxalites (maoïstes du Bengale). Il n’est pas rare de voir des représentations d’Engels ou de Marx sous les cocotiers, ainsi que d’innombrables images au pochoir de Che Guevara entre rizières et bananeraies.

[7] L’expression, galvaudée et utilisée dans une dizaine d’autres pays, serait de Shashi Tharoor, homme politique flamboyant du parti du Congrès et fonctionnaire international (il a brigué le secrétariat général de l’ONU en 2006) d’origine keralaise, né à Londres. Soupçonné de malversation lors de la création d’une équipe de cricket pour Kochin en 2009, il est actuellement au centre d’un imbroglio judiciaire, après le décès suspect de sa femme le 17 janvier 2014. Voir « Roman noir à New Delhi », Le Monde, 4 février 2014.

[8] Lire à ce sujet le témoignage très poignant et tragique du poète Daya Pawar, Ma vie d’intouchable.

[9] L’un d’entre eux, Mata Amrtanandamayi Devi (une femme originaire du Kerala) est d’ailleurs surnommé le « hugging guru », ayant embrassé des millions de personnes depuis le début de son activité spirituelle.

[10] Un choc culturel, différent de celui auquel des Européens sont confrontés en Inde, qui fait penser au « syndrome de Paris » que subissent des voyageurs japonais en France. Une des raisons du syndrome est l’écart considérable entre la vision idéale construite par le voyageur (encouragé par les agences de voyage et par une bonne partie de la littérature) et la réalité effective souvent déconcertante et décevante. Mais de retour chez lui, le voyageur maintiendra souvent cette image idéale (notamment au travers de ses photographies, ne montrant que le « beau »), participant ainsi à la perpétuation de l’illusion dont il a été victime.

[11] Le cimetière est fermé mais la clé en est conservée à St-Francis, la plus vieille église chrétienne européenne d’Inde (celle de Vasco de Gama). Ayant reçu l’autorisation d’une visite pour découvrir les tombes, on découvre que la première d’entre elles est celle d’un Flamand, Johannes Van Blankenberghe, décédé en 1749.

[12] La communauté juive du Kerala, chassée de Cranganore par les Portugais au XVIe siècle, était « castéifiée » et se divisait en « Juifs noirs » (les plus anciens), « Juifs blancs » ou Pardesis (sépharades arrivés cinq cents ans plus tard) et « Juifs marrons », anciens esclaves convertis au Judaïsme. La synagogue de Kochin était interdite aux « Juifs noirs » qui avaient leur synagogue à Ernakulam, ceci jusque dans les années 1950.

[13] Voir le récit extraordinairement puissant d’Alexandre Bergamini, Nue India, qui se déroule au Kerala.

[14] S. Kakar, cité par R. Airault dans Fous de l’Inde. Délires d’Occidentaux et sentiment océanique, Payot, 2000.

[15] « Avec 620.000 morts par an, le pays enregistre ainsi le taux de mortalité lié à des maladies respiratoires le plus élevé au monde. » dans « l’Inde détient le record mondial de décès liés aux maladies respiratoires », Le Monde, 29 janvier 2014.

[16] Les castes ne sont pas des génotypes et il n’y a pas de correspondance systématique entre la couleur de la peau et le niveau de « pureté », plus particulièrement dans le Sud de l’Inde. Mais force est de constater que les serviteurs ont souvent la peau plus sombre que leurs maîtres. Daya Pawaer évoque sans cesse la couleur de la peau comme marqueur de la caste, dans son autobiographie, Ma vie d’intouchable. Quant à Arundhati Roy, qui a l’esprit de contradiction solidement ancré et un sens aigu des contrastes, elle a prénommé l’Intouchable « très noir » au centre de son roman « Velutha », ce qui signifie « blanc » en malayalam…

[17] Le culte du mariage, de la famille et de la procréation dans le contexte d’une société de castes, se lie à une politique de criminalisation des relations « contre nature » pour bannir les différentes formes d’homosexualité. En témoigne le maintien, en décembre 2013, de l’article 377 du codé pénal, rédigé par les britanniques en 1860. Cet article punit d’emprisonnement « les relations charnelles contre nature ». Le roman de Roy entremêle la transgression de toutes ces lois (y compris la relation incestueuse des jumeaux, héros de l’histoire), dans la maison abandonnée d’un Anglais indianisé et homosexuel, le « Sahib Noir », mort par suicide après le départ de son compagnon. Le lieu du drame est surnommée « Le Cœur des Ténèbres », en hommage à Joseph Conrad.

[18] Code très ancien et révélé, régissant l’organisation sociale, notamment les castes et les mariages.

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