Le mystère Oulianine

La famille Oulianov 1879

La famille Oulianov à Simbirsk en 1879 (source Wikipedia)

C’était une de ces créatures russes idéales qu’une quelconque idée forte peut soudain envahir, et même, pour ainsi dire, écraser d’un coup complètement, parfois à tout jamais.

Dostoïevski, Les démons

Nous butons toujours sur le mystère du moi léninien. Voici le plus probable : ce moi n’est pas et l’armature doctrinale l’a remplacé. Quelle catastrophe intérieure contraignit Lénine à sécréter cette énorme et compliquée prothèse du moi, ce « marxisme » élémentaire mais cohérent, dont il ne pouvait douter sans mettre en péril son identité, sans en ressentir une menace qu’il conjurait en perfectionnant le système et en anéantissant les fauteurs de doute ?

Alain Besançon, Les origines intellectuelles du léninisme

La plupart des historiens s’accordent pour constater que, sans Lénine, il n’y aurait pas eu de prise de pouvoir par les bolcheviques en octobre 1917. Et, dès lors, pas d’expansion mondiale du communisme au XXe siècle, que ce soit par le biais de révolutions endogènes, inspirées et souvent financées par l’URSS, ou de régimes imposés de l’extérieur par la force ou diverses opérations téléguidées par le Komintern. La personne de Lénine apparaît par conséquent comme un pivot et un levier central – voire unique – d’un bouleversement géopolitique majeur. Certes, il s’agit de la rencontre d’un homme singulier et d’une conjoncture historique, celle de la Russie au tournant du XXe siècle, puis de la Grande Guerre. Mais c’est bien l’individu Lénine qui fut à la fois le vecteur d’une fermentation idéologique radicale et l’acteur primordial d’Octobre. Qui était donc Vladimir Ilitch Oulianov et pourquoi devint-il l’intercesseur privilégié entre la terre des hommes et le ciel de l’Histoire ? Voire, selon Stéphane Courtois, rien moins que « l’inventeur du totalitarisme » ? Pour le savoir, il n’est guère nécessaire de retracer son parcours jusqu’à sa mort en 1924, ni même octobre 1917. Tout semble joué dès 1893, lorsque Vladimir Ilitch s’embarque pour un voyage en bateau sur la Volga, direction Saint-Pétersbourg.

Enfant de la Volga

Quelques repères sont nécessaires pour situer l’origine et retracer l’itinéraire de Lénine[1]. Vladimir Ilitch Oulianov est né en avril 1870 dans la petite ville de Simbirsk (aujourd’hui Oulianovsk) située en bordure de la Volga, à 700 kilomètres à l’est de Moscou et 170 km au sud de Kazan. C’est une  ville de province, faisant face au fleuve matriciel de la Russie et adossée à un vaste monde rural, peu connu de ses habitants. Une sorte d’isolat militaire, scolaire et administratif, communiquant surtout par voie fluviale avant l’arrivée du chemin de fer. La grande ville la plus proche est Kazan, que l’on peut rejoindre par bateau. Une ligne ferroviaire relie Kazan à Moscou et Saint-Pétersbourg, ville ouverte sur l’Europe, capitale et centre intellectuel de la Russie. Le réseau des villes, reliées par les voies navigables et les premières lignes de chemin de fer, constitue une sorte de monde parallèle au territoire rural où vivent quatre-vingt pour cent de la population, encadrée par des domaines nobiliaires ou impériaux. Lénine aurait confié à un ami lors de son exil à Genève en 1908, « Je connais si peu la Russie : Simbirsk, Kazan, Saint-Pétersbourg, et c’est tout. » (selon Gorki, cité par Robert Service, 2012). Les parents de Lénine ne s’intéressaient guère à « l’ancienne Russie » des moujiks et des villages.

Hormis son séjour studieux (1887-1888) dans le domaine maternel du village de Kokouchkino, comptant une quarantaine de serfs, après son renvoi de l’université de Kazan, et son assignation à résidence, avec sa femme Kroupskaïa, à Chouchenskoïe en Sibérie (1897-1900), Lénine ne vécut que dans quelques villes russes : Simbirsk, Kazan, Samara et Saint-Pétersbourg. Il passa le reste de sa vie en exil avec sa femme, parfois ses sœurs et sa belle-mère : Suisse (Zurich, Genève et Berne), Allemagne (Munich), Angleterre (Londres), jusqu’à son bref séjour à Saint-Pétersbourg (1905), suivi de nouveaux exils (successivement : Finlande, Suède, Allemagne, Suisse, France, Cracovie, Galicie austro-hongroise, Suisse). C’est de Zurich qu’il revint à Petrograd en février 1917, dans le « train plombé » financé par les Allemands (Merridale, 2017).

Sa méconnaissance de la Russie était telle que la Pravda, dirigée notamment par Staline (jusqu’à son exil en 1913, puis en 1917 avec Kamenev), refusa ou censura plusieurs de ses articles envoyés d’exil, jugés trop décalés par rapport à la réalité de la société russe.

Musée Lenine Alakaevka

Maison de Lénine à Alakaevka (source : Musée de la maison Lénine à Alakaevka)

Vladimir Ilitch était un révolutionnaire professionnel « hors sol ». La tentative de sa mère – après son renvoi de l’université de Kazan – d’en faire un « gentleman farmer » dans le domaine d’Alakaevka, près de Samara, avait échoué. Il passait le plus clair de son temps à dévorer des ouvrages dans des bibliothèques, à écrire d’innombrables articles et livres (ses œuvres complètes font plus de cinquante volumes) et à ferrailler jusqu’à la dépression dans des congrès, assemblées et réunions plus ou moins groupusculaires. Ce qui le guidait, c’était une certitude idéologique, associée à une passion peu commune, comme si sa vie dépendait de ce point d’appui doctrinal à consolider sans cesse. Quelle fut donc cette « idée forte » (Dostoïevski, Les démons) qui s’empara de lui, et dans quelles circonstances s’opéra cette métanoïa d’un élève modèle en révolutionnaire professionnel ?

Famille instruite et en marge

Vladimir Oulianov est le deuxième fils d’Ilya Oulianov (d’où son nom « Ilitch », qui signifie fils de Ilya), originaire d’Astrakhan, inspecteur des écoles pour la province de Simbirsk, et de Maria Blank, institutrice de mère allemande (de la Volga) et de père juif assimilé. La mère de Lénine restera luthérienne jusqu’à sa mort[2] et son père était d’ascendance mordve ou tchouvache[3]. La famille était marginale et ethniquement non russe, mais aisée. Elle vivait dans une grande maison, rue de Moscou, au cœur de la ville, avec une petite domesticité. Vladimir avait deux frères (Alexandre et Dimitri) et trois sœurs (Anne, Olga et Maria)[4]. Le grand-père maternel de Lénine, Alexander Blank, était un médecin juif converti à l’orthodoxie[5], ayant obtenu le titre de Conseiller d’Etat en 1847. Il appartenait de ce fait à la petite noblesse héréditaire, tout comme le père de Lénine. C’est la famille Blank qui possédait le domaine de Kokouchkino, qui joua un rôle de refuge pour la conversion révolutionnaire de Lénine. Cela se passe après l’assassinat du Tsar réformateur Alexandre II (1881), la mort de son père (1886), la perte de la foi religieuse (1886) et la pendaison de son frère Alexandre (1887), suite à un attentat manqué contre le tsar Alexandre III. Mais n’anticipons pas.

Maison Oulianov 2009

Maison des Oulianov à Simbirsk (photographie de 2009, source Wikipedia)

La famille de Vladimir Oulianov était cultivée, polyglotte (russe, allemand, français, anglais), « missionnaire de la culture » et vouée corps et âme à la promotion de l’instruction et des sciences. Mais elle était repliée sur elle-même en raison de ses origines non russes et de son installation récente à Simbirsk. Les parents Oulianov étaient des intellectuels réformistes, partisans du Tsar Alexandre II qui avait aboli le servage en 1861 et développé l’enseignement. Le père, Ilya Nikolaïevitch Oulianov (fils de Nikolaï Oulianine, qui avait changé son nom en Oulianov à la naissance d’Ilya), avait obtenu une fonction d’inspection des écoles dans la province de Simbirsk et avait été anobli en conséquence. C’était un homme dévoué à la cause, qui parcourait la province en tous sens sur des chemins défoncés (en tarantass en été et télègue en hiver) pour surveiller les constructions d’écoles et veiller à leur bon fonctionnement. La mère était instruite et veillait aux études des enfants, qui étaient tous très brillants.

Les deux frères aînés, Alexandre et Vladimir, obtenaient les meilleures notes au lycée classique de la ville, dirigé par Fedor Kerenski, le père d’Alexandre Kerenski, futur chef du gouvernement provisoire après la révolution de février 1917. À la fin de ses études secondaires en juin 1887, après la mort de son père (12 janvier 1886) et la pendaison d’Alexandre (8 mai 1887), Vladimir obtint la « médaille d’or » et une appréciation particulièrement élogieuse de Fedor Kerenski qui le qualifia d’élève « exceptionnellement doué et constant dans son enthousiasme » mais notait « son isolement excessif et sa distance par rapport à ses camarades (…) ainsi que son caractère généralement asocial » (Robert Service, op. cit.).

Les propos de Kerenski pourraient s’appliquer peu ou prou à la famille Oulianov toute entière, dont nous avons vu qu’elle était à la fois marginale et entièrement vouée aux études. Mais le futur Lénine avait préparé ses examens dans des circonstances particulièrement tragiques, un an après la mort de son père et un mois après la pendaison d’Alexandre. Ce qui nous donne une idée de ses dons exceptionnels, mais également de sa capacité de concentration et de travail dans un contexte profondément déstabilisant. Sa famille avait été ostracisée après la tentative d’assassinat du tsar par le fils aîné, et Vladimir avait perdu son frère qui était un modèle pour lui. Malgré cela, celui qui avait toujours été le premier de sa classe obtint la note maximale pour presque chaque matière.

Effondrements emboîtés

Volodia (diminutif de Vladimir) enfant et adolescent est décrit par ses proches comme un petit garçon trapu, souvent turbulent, braillard, prétentieux, sarcastique et parfois dévastateur – mais également énergique et charmant. Comme le note Robert Service (op.cit.) sur base des témoignages de ses sœurs : « Il y avait une forme de méchanceté dans sa façon d’agir (…) » mais la « discipline de fer » de sa famille permettait de contenir « ce petit diable de Volodia ». Cela grâce à l’autorité du pater familias, jointe à l’exigence toute luthérienne de la mère. Il était un élève particulièrement brillant faisant des progrès scolaires fulgurants qui aboutiront, comme nous l’avons vu, à la « médaille d’or » et à l’appréciation finale clairvoyante de Fedor Kerenski. Le seul à douter un peu de Volodia était son propre père, Ilya Oulianov, qui se demandait si autant de facilité pour les études n’allait pas lui faire oublier « les vertus du travail ».

Les discussions politiques furent longtemps absentes du cercle familial. Les parents étaient confiants dans la politique d’Alexandre II – le tsar réformateur qui avait aboli le servage en 1861 et semblait rapprocher le pays du modèle européen. Ceci jusqu’au 1er mars 1881 (Volodia avait dix ans), jour où le tsar fut assassiné par les terroristes populistes de Narodnaïa Volia (« La Volonté du Peuple »). Les parents Oulianov furent consternés, eux qui étaient réformistes et n’éprouvaient aucune sympathie pour l’intelligentsia radicale. Le choc fut d’autant plus rude que le régicide d’Alexandre II déboucha sur le règne réactionnaire (au sens étymologique de « restauration du passé ») d’Alexandre III, qui abandonna toute idée de réforme.

Volodia, à l’image de son frère aîné Alexandre qui était son modèle, avait lu La case de l’oncle Tom de Beecher-Stowe (1852) bien avant de lire les auteurs de l’intelligentsia radicale, comme Tchernychevski ou Netchaïev. Et c’est de ces lectures, et de « la chose imprimée » à laquelle il vouait un culte, que lui venait la progressive mise en doute de la société dans laquelle il vivait, surtout après l’avènement d’Alexandre III, et aucunement de la fréquentation de la Russie populaire (haleurs de la Volga, artisans, paysans, ouvriers…). Ce trait persistera durant toute sa vie, le futur Lénine passant plus de temps dans les bibliothèques et les disputes d’appareils qu’au contact du peuple.

Quelques années après le meurtre du tsar libérateur (« батюшка, batiouchka ou petit père de la Russie »), le père de Lénine, Ilya Oulianov décéda brusquement en janvier 1886 d’une hémorragie cérébrale à l’âge de 53 ans. Un an plus tard, son frère Alexandre était pendu pour sa participation, comme artificier, à une tentative d’attentat contre le tsar Alexandre III. Il avait pris toute la responsabilité sur lui et refusé de demander la grâce. Les Oulianov, privés depuis un an du chef de famille et appauvris, étaient mis au ban de la société de Simbirsk pour avoir engendré un régicide. Volodia, comme son modèle Alexandre, avait perdu sa foi religieuse durant les mêmes années et se consacra totalement à ses études.

La coïncidence de ces catastrophes biographiques, emboîtées comme des poupées russes, avec des vecteurs idéologiques radicaux sont la base du léninisme, pensée révolutionnaire portée par un acteur singulier. Pour pallier l’effondrement d’un univers familial, religieux et politique, le déstabilisant au plus profond, Volodia trouva le support et l’armature d’un marxisme « scientifique », étayant une vision du monde et une promesse de salut terrestre héritant de la transcendance perdue[6]. Mais aussi le modèle organisationnel des militants révolutionnaires (populistes, puis marxistes), pour activer cette vision afin qu’il puisse y investir sa volonté de vengeance et son ambition prométhéenne. Phénomène rencontré aussi en Europe, mais sans cette intensité propre à la Russie, devenue incandescente chez Lénine.

Religion scientiste

Un séjour dans la propriété familiale de Kokouchkino à l’âge de 18 ans, après son renvoi de l’université de Kazan où il avait entamé des études de droit, le plongea dans la bibliothèque de son frère Alexandre, et notamment dans le roman Que faire ? Des hommes nouveaux de Tchernychevski. La bible des intellectuels radicaux qui, selon ses propres mots, le « laboura de fond en comble » (Valentinov, 1964). Tout comme le héros du livre, le « parfait » Rakhmetov qui consacre toute sa vie à la cause d’une société « entièrement nouvelle » et radieuse (son utopie ressemble à Crystal Palace), fondée sur la science, Oulianov deviendrait un prophète guidant ses disciples et l’humanité entière vers un monde réconcilié et des hommes neufs. Notons que l’initié Rakhmetov, qualifié d’« homme spécial » dans le roman de Tchernychevski, n’est pas ethniquement russe. C’est un Tatar. Vladimir Oulianov aurait-il choisi le pseudonyme de Lénine sur base de Oulianine, son patronyme d’origine non russe ? Tout comme un pseudonyme antérieur, Ilyine, qui est la contraction de Ilya et de Oulianine [7].

Kokouchkino

Propriété familiale des Blank à Kokouchkino (source : Musée de Lénine-Kokouchkino)

Il est important ici de situer brièvement le rôle joué par la science auprès de cette classe intellectuelle radicale, rejetant l’architecture politique sacrale de la Russie, fondée sur l’alliance entre autocratie tsariste et orthodoxie. Car il ne s’agit pas de « la science » mais bien du scientisme. C’est-à-dire d’une idéologie fondée sur une perception particulière du discours scientifique, une sorte de « scientologie » du XIXe siècle, par le report des espérances religieuses abolies sur un savoir mis en position d’absolu. C’est une science source de certitude et non de doute, un discours prescriptif qui dit le beau, le bien et le nécessaire, une autorité morale et politique montrant le seul et unique chemin possible vers le salut. Une science matérialiste de l’histoire dans laquelle « il n’y a pas de hasard », mais dont seul un homme et ses proches peuvent pénétrer les arcanes et incarner le levier politique. C’est par ce scientisme que Vladimir a été envahi, à l’instar d’Alexandre qui était cependant plus romantique et sacrificiel. Lénine n’oubliera pas la leçon et se détachera de tout « sentimentalisme ». La voie du scientisme politique hétéronome est plus rassurante et narcissiquement plus valorisante que celle de la démocratie autonome, dont la nature est par essence « déceptive » (Revault d’Allonnes, 2012).

Le livre d’Alain Besançon sur Les origines intellectuelles du léninisme a été écrit bien avant la « révolution des archives » qui ouvrit l’accès à des documents inédits, mais il en est d’autant plus perspicace. Son chapitre XI est consacré à Lénine en tant que personne. Besançon affirme que « [l’]on ne peut imaginer l’histoire de l’URSS sans Lénine. Il est impossible d’affirmer que la révolution d’octobre serait advenue si Lénine ne l’avait pas faite, et tenue à bout de bras. Lénine est l’auteur, l’initiateur, l’inspirateur et la référence constante d’un régime de type nouveau, qui s’est étendu sans changer de nature sur plus d’un tiers de l’univers. »

Ce rôle individuel majeur dans l’histoire est impossible si le sujet en question n’est pas totalement investi et dévoué à la cause qu’il défend et incarne dans son corps[8]. Le prophète ne peut être efficace, notamment par son charisme, que s’il croit lui-même à sa prophétie. Dans l’histoire révolutionnaire récente, c’est Robespierre qui est le plus proche de Lénine, auquel il a souvent été comparé. Besançon souligne : « Du second, on peut dire, comme du premier « qu’il croit tout ce qu’il dit » ». Il ajoutera cette autre phrase : « Il croit qu’il sait, mais il ne sait pas qu’il croit. » Mais un Robespierre moins utopique et plus réaliste, implacable et machiavélien.

Prothèse du moi

Différents auteurs ont abordé la dimension proprement psychologique de cette conversion radicale du jeune Vladimir, notamment Alain Besançon (op. cit.) et Stéphane Courtois (2017). Si Besançon reste prudent sur la dynamique psychique qui affecta Lénine, il écrit cependant : « Nous butons toujours sur le mystère du moi léninien. Voici le plus probable : ce moi n’est pas et l’armature doctrinale l’a remplacé. Quelle catastrophe intérieure contraignit Lénine à sécréter cette énorme et compliquée prothèse du moi, ce « marxisme » élémentaire mais cohérent, dont il ne pouvait douter sans mettre en péril son identité, sans en ressentir une menace qu’il conjurait en perfectionnant le système et en anéantissant les fauteurs de doute ? » Sa thèse est donc simple à première vue : la catastrophe biographique survenue à l’adolescence aurait détruit son « moi » et Lénine l’aurait remplacé par un « marxisme » élémentaire, « énorme et compliquée prothèse du moi ». Selon Besançon, c’est le héros du Que faire ? de Tchernychevski, le « parfait » et l’ascétique Rakhmetov totalement dévoué à l’idéologie, qui serait devenu son « idéal du moi » prenant le relais de son frère Alexandre qui avait été fasciné par le même personnage. L’utopisme de Rakhmetov aurait été progressivement remplacé par le « marxisme scientifique » et la radicalité révolutionnaire.

Besançon (op. cit.) termine ce chapitre par ces mots : « C’est un cas assez banal, un caractère fréquent que la psychologie de son époque aurait étiqueté comme paranoïde. Ce qui n’était pas banal, c’était qu’à ce manque furent associés de grands dons ; c’était qu’une personnalité aussi défaillante fut accordée à une situation historique exceptionnelle, et son défaut d’être, au défaut de notre monde et à celui de millions d’êtres humains. » (Nous soulignons). Nul besoin, donc, de s’embarquer dans une « psychanalyse de comptoir » pour pointer la congruence entre l’histoire de la Russie et l’histoire intime de Lénine, entre l’effondrement d’un garant méta social sacral (le Tsar, représentant de Dieu) et le drame familial des Oulianov.

Sauf que le « défaut » n’est qu’une face de la médaille, l’autre versant étant le comblement de cette faille par une idéologie monolithique qui, elle, n’admettra aucune faille et poursuivra tous ceux qui lui feront défaut.

Stéphane Courtois emprunte des pistes similaires dans son Lénine, l’inventeur du totalitarisme, en se référant à Boris Cyrulnik, tout en faisant état de son peu de compétence dans le champ psychologique. Cependant, cette biographie a été écrite quarante ans après l’ouvrage magistral de Besançon et bénéficie de l’apport de nombreux documents issus de la « révolution des archives », à laquelle Courtois a participé[9]. C’est un « livre à thèse », mais passionnant et écrit d’une plume alerte, intégrant des documents biographiques et historiques peu connus (notamment une description de Simbirsk par le guide Baedeker de 1893…), ainsi que, parmi beaucoup d’autres, les ouvrages fouillés d’Orlando Figes (1996) ou de Robert Service (op. cit.). Nous nous centrons exclusivement ici sur son apport biographique concernant la période d’incubation du marxisme-léninisme, jusqu’en 1893.

Courtois parle, lui, d’une « adolescence fracassée » pour qualifier les faits qui se sont déroulés entre 1881 et 1887, en pleine croissance du jeune Lénine qui avait entre onze et seize ans. Il montre de quelle manière l’avènement du nouveau tsar réactionnaire Alexandre III, après l’assassinat de son père, avait impacté le travail d’Ilya Oulianov par le biais de réformes scolaires rétrogrades, dans lesquelles l’église orthodoxe et le ministre des cultes encouragèrent les écoles paroissiales à la place des écoles populaires. Contrarié et épuisé par sa tâche et des conflits avec l’église, le père du futur Lénine mourra quelques années plus tard, en janvier 1886. Le jeune Vladimir, qui avait porté le cercueil de son père selon la tradition, émergea de ses funérailles, d’après Anna (la sœur de Lénine), « dans une disposition d’esprit très hostile à l’égard de la direction et de l’enseignement du gymnase, ainsi que de la religion » (repris par Courtois, op. cit.). C’est après cette période de turbulences que survint la pendaison d’Alexandre en mai 1887 et le rejet consécutif de la famille Oulianov par la « bonne société » de Simbirsk, qui fut contrainte de déménager à Kazan. Inscrit dans la faculté de droit de l’université, Vladimir se lança dans l’agitation étudiante et fut renvoyé de l’université. Ses ambitions professionnelles  ruinées, il se réfugia dans la propriété familiale de Kokouchkino où il découvrit la bibliothèque secrète d’Alexandre et ses livres révolutionnaires : Tchernychevski, Netchaïev, Marx et Plekhanov…

Isolé et traumatisé, le futur Lénine était un « polytraumatisé psychologique » selon les termes de Boris Cyrulnik cités par Stéphane Courtois, à la recherche d’une « figure d’attachement », d’un « tuteur de développement », d’un nouvel « idéal de moi » dans le langage de Besançon. Tchernychevski lui offrit cette figure à travers le personnage « spécial » de Rakhmetov, le Grand Initié de la Révolution ; le Catéchisme du révolutionnaire de Netchaïev lui fournit le concept de l’organisation révolutionnaire secrète de type sectaire ; Marx et Plekhanov le prestige d’une théorie « scientifique » de l’histoire. Le révolutionnaire Piotr Tkatchev, qualifié parfois de « premier bolchevique », servit de pont entre Netchaïev et Marx. L’investissement révolutionnaire de Lénine sera tel, selon Courtois, que le couple formé avec Nadejda Kroupskaïa était avant tout un couple de révolutionnaires professionnels, dont le mariage[10] avait été motivé par la nécessité d’être ensemble lors de l’exil de Lénine en Sibérie (1897-1900) afin de soutenir et d’accompagner ce dernier dans son activité d’auteur et de correspondant révolutionnaire.

Quoi qu’il en soit, il paraît incontestable que l’engagement total et l’investissement continu, absolu et radical de Lénine dans la cause révolutionnaire n’était pas qu’une opération intellectuelle, mais aussi un investissement passionnel de tout son être, un engagement incorporé. C’est son identité même qui était en jeu dans ce combat, dont les plus fidèles soutiens étaient des femmes (sa femme, ses sœurs, sa mère et sa belle-mère). Il le mènera jusqu’à sa mort en 1924, épuisé à la tâche et succombant au même mal qui avait terrassé son père, et au même âge, à quelques mois près.

Menaces de fragmentation

Lénine était en quelque sorte un « moine-soldat » engagé dans une lutte à mort contre l’autocratie tsariste et pour l’avènement d’une société parfaite. Mais il a été davantage un moine qu’un soldat engagé dans la lutte physique et guerrière en première ligne. Il ne correspond dès lors qu’en partie à la figure du « mâle-soldat », développée par le sociologue allemand Klaus Theweleit pour comprendre la « personnalité fasciste ». Rappelons que cette théorie psychologisante (reprise à nouveaux frais dans le dernier livre de Theweleit, Le rire des bourreaux, 2019)[11] a inspiré Jonathan Littell pour son roman Les Bienveillantes. Comme nous l’avions écrit dans un dossier de La Revue nouvelle, « Jonathan Littell : de Degrelle aux Bienveillantes » au sujet de cette théorie :

« En deux mots, celle-ci se caractériserait par un type de fantasme (« Phantasie » en allemand) particulier, conséquence d’une séparation inaboutie avec la mère, avec pour effet que son Moi inconsistant devrait être compensé par un « Moi-carapace », une armure corporelle fantasmatique le soutenant contre les menaces de dissolution. Placé dans la nécessité de préserver l’intégrité de ce corps imaginaire, à la fois contre ses pulsions internes et contre des agents externes de désagrégation, le « mâle-soldat » voue une passion à tout ce qui peut « territorialiser » le monde, concourir à « la maintenance de son Moi ». Amour de la discipline, des armures, des forteresses, du dur, du rigide, du propre, du sec, du vertical et crainte concomitante de l’informe, du féminin, de l’humide, du mou, du grouillement, du trouble, de la steppe, de la boue, etc. En résumé, le fasciste serait un « faux dur », obligé de bander sans cesse son corps pour ne pas se liquéfier. »

Si la théorie de Theweleit nous semble pécher par faiblesse conceptuelle (les raisons sont explicitées dans notre article) et par son centrage sur « le fasciste » comme une catégorie substantialisée, elle fait indéniablement écho à certains aspects de la personnalité de Lénine (notamment son recours à « une discipline de fer », son désir d’unicité totale et sa haine de diverses catégories d’ennemis de la révolution, animalisées ou réduites à de la pourriture)[12]. Mais elle fait encore bien davantage écho à celle de Rakhmetov, qui apparaît comme un homme ascétique d’une exceptionnelle rigidité dans le roman de Tchernychevski (il est chaste et dort sur des lits à clous pour endurcir son corps). Notons également la congruence entre certains propos de Besançon sur le « moi » léninien et ceux de Theweleit.

Bien évidemment, cette approche de l’individu Lénine et de son parcours biographique ne doit pas nous égarer dans une sorte de « psycho-histoire » des « malades qui nous gouvernent ». Si un prophète ne peut être efficace que s’il croit lui-même en sa prophétie, il ne peut trouver une audience que si son « offre » correspond à une « demande ». D’un côté, le léninisme est tributaire, dans la production de son idéologie, des transformations culturelles et idéologiques de la Russie de l’époque ; et, de l’autre, sa prise de pouvoir dépend des luttes sociales (révolution de 1905 suivies de celles de 1917) et des effondrements historiques (la Grande Guerre qui ravagea la Russie et l’autocratie). Les catastrophes biographiques et les bouleversements sociétaux peuvent être liés. Le parcours de Vladimir Ilitch Oulianov en témoigne de manière emblématique.

Bernard De Backer, avril 2019

Lénine dans Routes et déroutes

Notes

[1] On trouvera des cartes retraçant les parcours de Lénine en Russie et en Europe dans les annexes de la biographie fouillée de Robert Service (2012).

[2] Raison pour laquelle la fête de Noël était fêtée dans la famille Oulianov autour d’un sapin décoré à l’allemande, ce qui n’est pas une tradition russe orthodoxe.

[3] Selon Service (2012). Les Mordves sont un peuple finno-ougrien et les Tchouvaches sont turcophones. D’autres ascendances paternelles, kalmoukes ou kirghizes, sont évoquées par Courtois (2017).

[4] Deux autres enfants, Olga et Nikolaï, sont morts en bas âge.

[5] Avant sa conversion, le grand-père maternel de Lénine se nommait Israël Moisevitch Blank.

[6] Staline connut une métanoïa similaire, l’ancien séminariste de Tbilissi se convertissant au bolchevisme après avoir rompu avec l’église orthodoxe géorgienne. Des parcours de ce type sont évidemment innombrables, comme, par exemple, celui des jésuites devenus lacaniens.

[7] Le premier pseudonyme de Vladimir Ilitch Oulianov fut K. Tulin, pour un ouvrage collectif sur le développement économique de la Russie (Saint Pétersbourg, 1895). Ce fut ensuite Vladimir Ilyine (dans lequel on peut lire une contraction du prénom de son père, Ilya, et de son patronyme non russe, Oulianine), pour son livre, Le Développement du capitalisme en Russie (Saint Pétersbourg, 1899), écrit lors de sa relégation en Sibérie (1897-1900). Il signa Que faire ? (Stuttgart, 1902) du pseudonyme N. Lénine, inspiré selon certains du fleuve sibérien Léna (c’est la théorie la plus répandue, mais Vladimir Ilitch ne fut pas déporté dans cette région de la Sibérie). Notons que Lénine conserve l’assonance avec les « lin » précédents, que l’on retrouve en filigrane dans Oulianov (et bien davantage dans le patronyme originel non russe, qui était Oulianine selon Robert Service). Lénine est un pseudonyme déjà utilisé pour des courriers et articles en 1901.

[8] La nature « totale » des régimes totalitaires européens est d’abord incorporée dans l’identité de leurs leaders charismatiques : Lénine, Mussolini et Hitler. Ils s’identifient entièrement à leur cause.

[9] Le nom de Stéphane Courtois est connu du public non spécialisé depuis la publication du Livre noir du communisme (Robert Laffont, 1997) et la polémique qui s’ensuivit. Un livre collectif qu’il avait coordonné et préfacé à la place de François Furet, décédé en 1997. L’historien avait déjà une longue carrière de chercheur derrière lui, notamment au CNRS ; il avait par ailleurs fondé et dirigé la revue Communisme avec Annie Kriegel. Un des principaux points de discorde entre les chercheurs était la comparaison entre communisme et nazisme. Une comparaison qui avait faite par l’écrivain juif soviétique Vassili Grossman, dès 1962 dans Vie et destin, et de manière plus explicite dans Tout passe en 1963 (manuscrits saisis par le KGB). Grossman avait été le codirecteur avec Ilya Ehrenbourg du Livre noir (in extenso : Le Livre noir sur l’extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945) publié partiellement par le Comité antifasciste juif (soviétique) à New York et Bucarest en 1946. Ce livre sera interdit en URSS. Plusieurs auteurs du Livre noir seront exécutés sur ordre de Staline et le Comité antifasciste juif sera dissous. Le titre du Livre noir du communisme est directement inspiré du Livre noir de Grossman et Ehrenbourg.

[10] Courtois parle même de « mariage blanc » et de « couple pervers », la véritable fiancée de Lénine étant la Révolution comme dans Que faire ? de Tchernychevski. Nous ne le suivons pas sur la première partie de cette affirmation (ou hypothèse).

[11] Remarquons que Theweleit n’évoque pas un seul instant le mâle-soldat « de gauche » (sauf les Khmers rouges dans son dernier livre).

[12] Comme nous l’avions écrit dans « Que faire de Lénine ? » : « Le but de la révolution est clairement défini par le projet d’instaurer une société totalement une : « une volonté unique », « un modèle unique », « un principe unique », « un plan unique », « une unique usine russe », « obéir comme un seul homme », et, bien entendu, « un parti unique ». Pour atteindre cet objectif d’unicité totale, pour répondre à la question germinale « Que faire ? », la méthode est l’épuration, la « lutte à mort » et « l’anéantissement » de tous les ennemis. Le vocabulaire pour désigner ces derniers relève de la déshumanisation, voire parfois de la démonologie (comme en Chine sous Mao). On rencontre dans les écrits et propos de Lénine et des bolcheviques des termes comme (liste non exhaustive) : vermine, racaille, laquais, bandit, vampire, pourriture, suceur de sang, fumier, merde, hystérique (pour les femmes), hérétique, rapace, scorpion, punaise, poux ». Les termes sont extraits de Lénine politique de Dominique Colas (2017).

Références

  • Anet Claude, La révolution russe. Chroniques, 1917-1920, Phébus, 2007
  • Berkman Alexandre, Le Mythe bolchevik. Journal 1920-1922, (États-Unis, 1932), Klincksieck, 2017
  • Besançon Alain, Les Origines intellectuelles du léninisme, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1996 (Calmann-Lévy, 1977)
  • Colas Dominique, Lénine politique, Fayard, 2017
  • Courtois Stéphane, Lénine, l’inventeur du totalitarisme, Perrin, 2017
  • De Backer Bernard, « Le fasciste à l’ombre de sa mère », dossier « Jonathan Littell : de Degrelle aux Bienveillantes », La Revue nouvelle, juillet-août 2008
  • Dostoïevski Fiodor (trad. du russe par André Markowicz), Les Démons, trois tomes, Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 1995
  • Figes Orlando, La révolution russe. 1891-1924 : la tragédie d’un peuple, Denoël, 2007 (A People’s Tragedy, Jonathan Cape, 1996). Le livre est paru en deux volumes chez Folio
  • Hellas Michel, La passion totalitaire, Éditions Labor, 2006
  • Heller Michel, « La révolution d’en haut » et « Les Hommes nouveaux » dans Histoire de la Russie et de son empire, Plon, 1997 (pour la version originale russe) et Flammarion, 1999
  • Ingerflom Claudio, Le citoyen impossible. Les racines russes du léninisme, Payot, 1988
  • Merridale Catherine, Lénine 1917. Le train de la révolution, Payot, 2017
  • Revault d’Allonnes Myriam, La crise sans fin : essai sur l’expérience moderne du temps, Seuil, 2012.
  • Service Robert, Lénine, Perrin, 2012
  • Theweleit Klaus, Le rire des bourreaux, Le Seuil 2019.
  • Tchernychevski Nicolaï, Que Faire ? Les hommes nouveaux, (1863), Éditions des Syrtes, 2000
  • Valentinov Nicolas, Mes rencontres avec Lénine, G. Lebovici, 1987 (première édition en langue française, Plon 1964)

2 réflexions sur “Le mystère Oulianine

  1. Merci pour cet article très bien écrit et très documenté !
    Je voudrais prolonger la réflexion en interrogeant le succès du Léninisme.
    C’est devenu une banalité que d’affirmer qu’une Eglise est en fait une secte qui a réussi.
    On pourrait dire la même chose du Léninisme : c’est une secte révolutionnaire qui a réussi. En effet, à l’époque l’offre révolutionnaire était diverse et nombreuse. Comment ce groupuscule minoritaire a-t-il pu venir à bout de cette énorme concurrence ?
    Sans doute parce que c’était la mouvance la plus déterminée, la mieux organisée militairement, la plus impitoyable, cynique, sans pitié et sans état d’âme avec ses ennemis, ses alliés du moment et ses dissidents, en somme la plus darwinienne.

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  2. Interrogation bienvenue. Elle me semble poser une excellente question, et fournir une réponse qui me paraît pertinente (voir par ailleurs l’influence directe de la pensée darwinienne sur Lénine, qui est documenté notamment par Service, p. 322 et Courtois, pp. 114-115). Mais au coeur de cette mouvance radicale et millénariste, il y avait l’individu Lénine, dont le drame personnel a joué un rôle déterminant dans sa conversion révolutionnaire. C’est pour cette raison que j’ai pris le temps de me pencher sur l’histoire de Vladimir Oulianov, et celle de sa « métanoïa » en 1887-1888. Période durant laquelle il aurait lu Darwin, ou du moins pris connaissance de sa pensée. Merci pour ces réflexions.

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