Staline radicalisé par Lénine

Staline Lénine Wiki

Lénine et Staline à Gorki en 1922, sans doute un photomontage (Wikimedia Commons)

Mais moi, je disais : Ce ne sont pas des êtres humains, ce sont des koulaks. Et plus j’y pense, plus je me demande qui a inventé ce mot : les koulaks. Est-il possible que ce soit Lénine ? (Anna Sergeevna, activiste repentie, évoque la dékoulakisation en Ukraine)

Vassili Grossman, Tout passe (dernier livre de Grossman, écrit entre 1955 et 1963)

L’érudition moderne (…) n’a aucune peine à démontrer que ce qui est entendu sous le nom de stalinisme (…) découle des principes du léninisme.

Alain Besançon, Les origines intellectuelles du léninisme (1977)

Les crimes du stalinisme sont inscrits bien plus qu’en filigrane dans le léninisme;
ils lui sont consubstantiels.

Nicolas Werth, Le cimetière de l’espérance (2019)

Quelques jours après l’invasion allemande du 22 juin 1941, un convoi secret quitta Moscou pour la Sibérie. Il participait du grand mouvement de panique et d’évacuation de la capitale soviétique, notamment celle des « valeurs » et des archives de l’URSS. Ainsi, le 27 juin, le Politburo décida de déplacer le Sovietdiamondfond (réserve de pierres et métaux précieux) et les objets de valeur du Kremlin. Le lendemain, 28 juin, c’est l’évacuation de l’argent contenu dans les coffres de la Banque d’Etat (Gosbank) et de la Monnaie (Gosznak). Les principales institutions furent déplacées le 29 juin. Enfin, le 2 juillet, ce fut au tour du mystérieux convoi ferroviaire de prendre la direction de Tioumen, la plus ancienne ville russe de Sibérie.

Le train secret, accompagné d’une garde d’honneur et de « spécialistes », contenait le sarcophage de Lénine extrait du mausolée de la place Rouge. Le cadavre du guide de la révolution devait être préservé d’une profanation par les nazis. Il demeurera à Tioumen jusqu’à la fin de la guerre. Les archives du gouvernement et du Comité central ne furent évacuées que trois jours plus tard. Le corps de Lénine était sacré pour les bolcheviques ; le centre du pouvoir ne pouvant être vide, la cérémonie de la garde devant le mausolée  de la place Rouge continua durant toute la guerre, tout comme celle, plus discrète, de Tioumen. Mais il s’agissait bien plus que d’une relique, comme celle des saints orthodoxes dans les catacombes. C’était aussi une idéologie politique sacrale, incarnée dans le corps d’un homme d’exception, qui devait être sauvée[1]. Sa mise en œuvre par Staline avait conduit au retour du refoulé, le rétablissement d’une de ses sources officiellement combattue : l’autocratie patrimoniale des tsars[2].

La connaissance historique

L’ouverture des archives soviétiques, après la dissolution de l’URSS en 1991, a donné accès à d’innombrables documents permettant de nourrir le travail des historiens, qu’ils soient russes ou étrangers. Cela concerne notamment la prise de pouvoir des bolcheviques, le rôle joué par Lénine, l’histoire de la construction de l’URSS et de ses liens avec ses composantes nationales, le fonctionnement et l’exercice du pouvoir d’Etat durant les différentes périodes de l’histoire soviétique (communisme de guerre, NEP, Grand Tournant et collectivisation de l’agriculture, seconde guerre mondiale), ses modes de répression et ses crimes de masse (Grande Terreur, famine génocidaire, Goulag, déportations de peuples). Cette « révolution des archives » a débouché sur de très nombreux livres d’historiens, fouillés et documentés, comme ceux de Richard Pipes, de Dominique Colas, de Stéphane Courtois, d’Orlando Figes, d’Oleg Khlevniuk, de Nicolas Werth et de tant d’autres que nous ne pouvons citer ici.

Mais la reconstitution historique minutieuse des faits, si elle est évidemment indispensable, ne suffit pas. Comme l’écrivent Luba Jurgenson et Nicolas Werth dans leur préface du recueil de témoignages et d’archives, Le Goulag (2017) : « Paul Ricœur, à la suite de Michel de Certeau, distingue trois phases d’élaboration de la connaissance historique : la phase documentaire, qui « déroule de la déclaration des témoins oculaires à la constitution des archives et qui se fixe pour programme épistémologique l’établissement de la preuve documentaire », la phase explicative/compréhensive qui « concerne les usages multiples du connecteur ‘parce que’ répondant à la question ‘pourquoi ?’ (Pourquoi les choses se sont-elles passées ainsi et pas autrement ?) ; enfin la phase représentative, celle de la « mise en forme littéraire ou scripturaire du discours porté à la connaissance des lecteurs d’histoire » »[3]. Les auteurs ajoutent que « Selon la conception de Ricœur, ces trois phases ne doivent pas être envisagées séparément et peuvent même se dérouler simultanément. » Il s’agit d’une « triple marbrure ».

Ajoutons que de nombreux auteurs et témoins, que nous ne pouvons davantage citer de manière exhaustive, ont anticipé les travaux documentés des historiens après l’ouverture des archives, notamment sur le rôle de Lénine dans la mise en oeuvre des répressions de masse. Que l’on pense à Boris Kritchevski, Pierre Pascal, Boris Souvarine, Ante Ciliga, Victor Serge, Vassili Grossman, Georges Orwell, Alexandre Soljenitsyne, Alain Besançon…

La phase « explicative/compréhensive » – si nous comprenons bien les auteurs cités – paraît bien logiquement se centrer sur l’enchaînement des faits historiques et non étendre son interprétation à une compréhension plus globale et dynamique, de nature socio-historique, idéologique et religieuse. C’est cette piste que nous allons creuser ici, en nous basant sur des auteurs comme François Furet, Alain Besançon ou Marcel Gauchet, et avec l’aide de la biographie extrêmement éclairante de Staline par l’historien russe Oleg Khlevniuk (2017), qui qualifie le mode d’exercice du pouvoir stalinien de « néo-patrimonialisme ». Les travaux en langue française de Nicolas Werth et le livre de Dominique Colas, Lénine politique, ainsi que La récidive. Révolution russe, révolution chinoise, du sinologue Lucien Bianco, consacré aux parentés fortes entre maoïsme et stalinisme, seront des points d’appui historiographiques.

Dans le cerveau de Lénine

Bien avant le déménagement du sarcophage de Lénine à Tioumen en Sibérie, le corps du Guide de la révolution avait fait l’objet d’investigations approfondies au lendemain de son décès, survenu le 21 janvier 1924, suite à une hémorragie cérébrale (Staline mourra d’une maladie vasculaire similaire, le 5 mars 1953). Le cerveau de Vladimir Ilitch Oulianov fut extrait de sa boîte crânienne, découpé en lamelles examinées en laboratoire sous la direction du spécialiste allemand du cerveau, Oskar Vogt. L’objectif de l’opération était de déceler les traces de son génie dans les cellules de son organe cognitif, supposé exceptionnel. Vogt en conclut que Lénine était un « athlète mental » (Richter, 2007). L’épisode témoigne d’un matérialisme rustique, voire d’un biologisme inquiétant. « Dans le Drapeau rouge, le commissaire russe à la santé, Nikolaï Semaschko, ne laissait aucun doute sur le fait que l’examen du cerveau de Lénine était de nature à promouvoir la victoire du matérialisme « dans un domaine où la métaphysique et le dualisme sont si forts ». Et la Pravda parlait d’une « contribution importante à l’explication matérielle du fait psychique en général » » (Hagner, 1999). Propos qui font penser à ceux de Khrouchtchev qui, après le premier vol d’un cosmonaute soviétique, Iouri Gagarine, déclara : « Gagarine a été dans l’espace mais il n’y a vu aucun dieu ». L’épisode est significatif du scientisme caractérisant le marxisme-léninisme, non sans quelque parenté avec celui du nazisme[4].

Pour pénétrer « dans le cerveau de Lénine », il est évidemment nécessaire de faire appel à d’autres outils que le scalpel et le microscope. Certes, le cerveau, tout comme le corps, est un support indispensable à la pensée, à la volonté, aux passions et à l’action. Mais il n’est rien sans ce qui le forme et l’informe de l’extérieur, le tout évoluant de manière dynamique dans un processus interactif continu. Ce cerveau est situé dans un temps et dans un lieu, dans un milieu social, qui sont ceux de la classe intellectuelle russe entre 1870 et 1924. Nous avons déjà développé longuement la genèse de cette théorie hybride que l’on nomme le marxisme-léninisme (ou le bolchevisme, son incarnation comme programme et action politiques), dans un article antérieur, « Que faire de Lénine ? ».

Pour le résumer brièvement, le marxisme-léninisme est, dans le contexte international d’une critique du « révisionnisme » de Bernstein[5], un alliage détonnant entre le radicalisme d’une fraction révolutionnaire de l’intelligentsia russe et le messianisme marxiste, qui lui fournit son onction scientifique et son ambition « finale ». L’impulsion violente et les méthodes sont russes, mais la vision du monde est occidentale. Le tout, comme nous l’écrivions en octobre 2017, « incarne une des modalités modernes du désir millénariste de construire la Cité idéale, en se débarrassant de ceux qui la parasitent et s’opposent à son bonheur final. » Et si Lénine a beaucoup emprunté à Marx, notamment sa dimension religieuse voilée d’une histoire humaine marqué par la Providence (« Madame H », comme écrit Régis Debray), il est aussi profondément imprégné par l’autocratie russe et ses méthodes policières, l’absence de société civile, de libertés « bourgeoises » et de droits civils. La situation russe étant à l’opposé des conditions d’un avènement du socialisme telles que pensées par Marx, il faudra à Lénine opérer un retournement volontariste pour forcer le cours de l’Histoire. Ceci avec l’aide d’un groupe de révolutionnaires professionnels, prenant le pouvoir par la force et le maintenant par une violence rarement rencontrée dans l’histoire moderne.

« La tentation du Bien »

La construction de la Cité parfaite du socialisme ne peut dès lors se faire qu’en « arrachant le principe malin qui fait obstacle » (Besançon, 1997) : gens de l’ancien monde (nobles, prêtres, bourgeois, commerçants), contre-révolutionnaires (Blancs, cadets, libéraux), « politiques » (mencheviks, socialistes-révolutionnaires, anarchistes), « ennemis du peuple », et surtout l’immense masse de la paysannerie « attardée », dont la malignité s’incarne dans le « koulak », ce petit propriétaire sur lequel vont s’abattre toute la haine et la vindicte des activistes. Lénine et Staline voulaient, comme on le sait, « éliminer les koulaks en tant que classe ».

Dominique Colas (2017), spécialiste français de Lénine, a élaboré une typologie éclairante des « ennemis » de Lénine à travers une lecture attentive de ses œuvres, notamment des textes inédits découverts après l’ouverture des archives. Il distingue les ennemis « objectifs et subjectifs » qui ont une hostilité délibérée et consciente contre le bolchévisme (Blancs, anarchistes, socialistes-révolutionnaires de droite, marins de Cronstadt, Cosaques, paysans révoltés de Tambov) ; les ennemis seulement « objectifs » qui ne savent pas qu’ils sont des ennemis, mais dont la seule existence s’oppose à « l’avenir radieux »[6] (bourgeois et surtout koulaks) ; les ennemis seulement « subjectifs » qui sont favorables à la révolution, mais refusent la dictature bolchévique (mencheviks, socialistes-révolutionnaires de gauche, anarchistes). Les koulaks, comptabilisés en « familles » (hommes, femmes et enfants), seront dès lors déportés ou exterminés pour ce qu’ils sont et non ce qu’ils font.

Pour bien comprendre le léninisme et sa force d’attraction, il est nécessaire d’en percevoir la nature religieuse voilée (ce que Raymond Aron avait popularisé sous le nom de « religion séculière »). Le culte de la personnalité du leader d’exception – sorte de chaman abouché aux lois de l’Histoire révélées par le matérialisme dialectique, le célèbre diamat – et de sa relique[7] ne constituent qu’une de ses conséquences. Car, comme le soutient Marcel Gauchet (2010) avec d’autres, c’est bien dans cet oxymore de « religion séculière »[8] que réside le ressort le plus profond, le plus secret et le plus puissant du bolchevisme, de son émergence et de son mouvement, de sa force mobilisatrice enflammant ses adeptes, et de sa dynamique destructrice. Son ambition est en effet de « produire un équivalent terrestre de l’altérité surnaturelle », de conduire au fondement transcendant à travers le lien immanent entre les hommes, tout en méconnaissant leur nature religieuse « dissimulée derrière un langage profane » et des promesses « toutes terrestres » (Gauchet, ibidem). Dans l’histoire européenne, c’est bien le léninisme qui aura été le premier des totalitarismes.

Par ailleurs, la montée en puissance des idéologies extrêmes de rupture à la charnière des XIXe et XXe siècles, la « radicalisation idéocratique », ne peuvent se comprendre sans la crise du libéralisme et l’effondrement produit par la Grande Guerre. « L’Âge des extrêmes », comme le qualifiait l’historien Eric Hobsbawm, est aussi celui des « ambitions du définitif », des espérances absolues qui se transformeront bientôt en charniers de masse, comme l’exprime crûment le titre du dernier livre de Nicolas Werth, Le cimetière des espérances.

L’historiographie contemporaine ne laisse guère de doute sur le manichéisme binaire et la nature criminelle du régime léniniste, ceci dès la prise de pouvoir d’octobre 1917, mais également dans les intentions qui précédèrent. Par « criminel » nous n’entendons pas un régime qui soit l’œuvre d’un complot de gens « méchants », de barbares qui ne cherchent qu’à torturer leurs proches pour leur jouissance diabolique (même s’il y en eut, notamment aux îles Solovki, ce « laboratoire du Goulag »), leur bénéfice matériel ou narcissique. Il s’agit de ces crimes que l’on commet « par amour de l’humanité », par désir de purification de la société, par passion de l’Un enfin réconcilié. Ce que Tzvetan Todorov, inspiré par Vassili Grossman, a appelé « la tentation du Bien »[9]. Même si, dans le chef de Lénine et de quelques autres, cette tentation du Bien pouvait être tissée de passions troubles (Hellas, 2006).

« Débarrasser la terre russe de tous les insectes nuisibles »

Une expression emblématique de cette logique se trouve dans Le Glaive Rouge, le journal de la Tchéka de Kiev[10], en date du 18 août 1918 : « Notre moralité n’a pas de précédent, notre humanité est absolue car elle repose sur un nouvel idéal : détruire toute forme d’oppression et de violence. Pour nous tout est permis, car nous sommes les premiers au monde à lever l’épée non pas pour opprimer et réduire en esclavage, mais pour libérer l’humanité de ses chaînes. Du sang ? Que le sang coule à flots ! Puisque seul le sang peut colorer à tout jamais le drapeau noir de la bourgeoisie pirate en étendard rouge, drapeau de la Révolution. Puisque seule la mort finale du vieux monde peut nous libérer à tout jamais du retour des chacals »[11]. Le terme de « chacal », qui illustre l’animalisation de l’ennemi dans la phraséologie des activistes bolcheviks, sera utilisé de manière régulière par les gardiens des camps des îles Solovki, comme en attestent les témoignages terrifiants de deux rescapés[12]. Cette animalisation ou réduction à l’état abject de l’ennemi est omniprésente dans les discours et les écrits de Lénine, tels que Dominique Colas (2017) les a analysés chronologiquement. Elle est intimement liée au projet de construction d’une société « Une » – un terme qui revient de manière réitérée sous la plume de Vladimir Oulianov, comme nous l’avions synthétisé dans « Que faire de Lénine ? » :

« Le but de la révolution est clairement défini par le projet d’instaurer une société totalement Une : « une volonté unique », « un modèle unique », « un principe unique », « un plan unique », « une unique usine russe », « obéir comme un seul homme », et, bien entendu, « un parti unique ». Pour atteindre cet objectif d’unicité totale, pour répondre à la question germinale Que faire ?, la méthode est l’épuration, la « lutte à mort » et « l’anéantissement » de tous les ennemis. Le vocabulaire pour désigner ces derniers relève de la déshumanisation, voire parfois de la démonologie (comme en Chine sous Mao). On rencontre dans les écrits et propos de Lénine et des bolchéviques des termes comme : vermine, racaille, laquais, bandit, vampire, pourriture, suceur de sang, fumier, merde, hystérique (pour les femmes), hérétique, rapace, scorpion, punaise, poux… » (ndlr : toutes les expressions sont de Lénine)

Citons, à titre d’exemple, ce texte de Lénine, daté du 27 décembre 1917 (repris par Besançon, 1977, p. 332), extrait de Comment organiser l’émulation :

« Débarrasser la terre russe de tous les insectes nuisibles, des puces (les filous), des punaises (les riches), et ainsi de suite. Ici on mettra en prison une dizaine de riches, une douzaine de filous, une demi-douzaine d’ouvriers qui tirent au flanc (à la manière des voyous, comme le font de nombreux typographes à Petrograd, surtout dans les imprimeries du parti). Là, on les enverra nettoyer les latrines. Ailleurs, on les munira, au sortir du cachot, d’une carte jaune afin que le peuple entier puisse surveiller ces gens malfaisants jusqu’à ce qu’ils soient corrigés. Ou encore on fusillera sur place un individu sur dix coupables de parasitisme. »

Précisons que « la carte jaune » en Russie était portée par les prostituées. Avec le recul de l’histoire, faire arborer un insigne jaune aux « malfaisants » et aux « parasites » dont il faut « débarrasser la terre russe » n’est pas anodin. Comme l’écrit Dominique Colas (2017), « Peu importaient les victimes puisqu’elles seraient compensées, voire annulées, par le bonheur final et suprême apporté à l’humanité tout entière par le communisme ».

Si les bases d’un régime totalitaire et progressivement criminel étaient bien dans la pensée, les paroles et les actes de Lénine, le stalinisme et le culte de la personnalité du Guide ne constituent dès lors plus « une trahison de la révolution », comme a voulu le faire croire le rapport Khrouchtchev devant le XXe Congrès du PC soviétique en 1956 (et, bien avant, les adversaires bolcheviques de Staline, comme Léon Trotski). Un historien aussi pointu que Werth – et bien d’autres avant lui, tels Boris Souvarine, Alain Besançon ou Stéphane Courtois – l’affirme sans détours dans la préface de son dernier recueil d’articles parus dans la revue L’Histoire, citée en épigraphe : « Les crimes du stalinisme sont inscrits bien plus qu’en filigrane dans le léninisme; ils lui sont consubstantiels. Le mythe du « bon Lénine », par opposition au « mauvais Staline », la doxa qui s’était imposée depuis « le rapport Khrouchtchev » devant le XXe Congrès, qui voulait qu’on opposât le révolutionnaire Lénine au criminel Staline, ont été balayés au cours de la première décennie qui suivit la disparition de l’URSS » (Werth, 2019, p. 10, nous soulignons ; pp. 349 – 373 pour un exposé détaillé sur « le rapport Krouchtchev »)[13].

Staline dans l’étreinte de Lénine

La lecture d’une des meilleures biographies de Staline (Khlevniuk, 2017), accessible à ce jour en langue française, écrite par celui qui est « unanimement reconnu comme le plus éminent spécialiste russe du stalinisme » selon Nicolas Werth, Oleg Khlevniuk[14], documente de manière détaillée la filiation de Staline à Lénine. Mais elle nous montre aussi la résurgence du patrimonialisme tsariste sous Staline, comme une matrice paradoxale du léninisme.

Certes, « le merveilleux Géorgien », comme le surnommait Lénine, avait donné quelques inquiétudes tardives au fondateur du bolchevisme (dans le fameux « testament de Lénine » exhumé par « le rapport Krouchtchev » pour dédouaner Lénine et accabler Staline). Il le trouvait trop « brutal », non sans avoir apprécié sa fermeté impitoyable auparavant. Mais, comme le démontre Colas (2017), c’est le système bolchevique lui-même qui a facilité l’ascension irrésistible d’un des premiers et des plus fidèles compagnons de Lénine. Cette évolution était fatale après la dissolution de l’Assemblée constituante élue au suffrage universel, le 19 janvier 1918, la liquidation de l’opposition de gauche (SR, menchéviks, anarchistes), l’interdiction des « tendances » au sein du Parti bolchevique, devenu « communiste », l’unicité de plus en plus monolithique du pouvoir soviétique, à l’image du « Parti qui a toujours raison » (Trotski). On passera ici sur les luttes et manœuvres diverses au sommet de l’Etat qui permirent à Staline de gagner la mise, minutieusement reconstituées par Khlevniuk, pour nous focaliser sur le léninisme de Staline.

En préambule, notons cette curieuse confession de Staline sur l’impression que lui fit Lénine la première fois qu’il l’entendit prononcer un discours :

« Ce qui me captiva, c’était la force irrésistible de la logique de Lénine, logique un peu sèche mais qui, en revanche, s’empare à fond de l’auditoire, l’électrise peu à peu et puis ensuite le rend prisonnier, comme on dit, sans recours… La logique de Lénine, c’est comme des tentacules tout-puissants qui vous enserrent de tous côtés dans un étau dont il est impossible de briser l’étreinte »[15].

Parmi les informations de la biographie d’Oleg Khlevniuk sur la relation de Staline à Lénine, il y a notamment celles contenues dans les chapitres « Dans l’ombre de Lénine » et « Un monde de lectures et de contemplation ». En ce qui concerne ses lectures, les informations fournies par l’historien russe sont édifiantes :

« Dans son fond personnel, les écrits de Lénine se taillent la part du lion. Staline avait consciencieusement étudié ces textes, et nombre de thématiques léninistes, remaniées ou popularisées, se retrouvent dans ses propres écrits. Il n’est pas étonnant que, dans ses discours publics, Staline cite en permanence Lénine et se réfère constamment aux ouvrages du maître comme à une sorte de bible pour traiter les affaires d’Etat dans le cercle fermé de ses collaborateurs. « Toutes les fois que je me rendais chez Staline pour une réunion, grande ou petite, ou simplement pour une discussion, il avait toujours la même habitude : si quelqu’un sortait une proposition qui sortait un peu des sentiers battus, il se dirigeait vers sa bibliothèque, là où se trouvaient rangés les ouvrages de Lénine, réfléchissait un moment, puis sortait un volume des rayonnages ( …) » se souvient l’un de ses plus proches collaborateurs. » (Khlevniuk, 2017).

Le chapitre « Dans l’ombre de Lénine » nous apprend notamment que Staline était, avant la prise de pouvoir d’octobre 1917, plus « modéré » que Lénine, au point de remanier de fond en comble ses articles envoyés de son exil suisse pour être publiés dans la Pravda. Textes « dont ils [les responsables de la Pravda, dont Staline] ne comprenaient pas les intentions » en jugeant que le radicalisme de leur auteur « ne faisaient que refléter sa méconnaissance de la situation réelle du pays ». C’est donc bien Lénine qui a « radicalisé » Staline. « En 1917, écrit Khlevniuk, après s’être débarrassé des œillères propres à un bolchevisme « droitier », Staline marcha dans les pas de Lénine. » La réalité historique est donc totalement à l’inverse du mythe d’un « bon Lénine » trahi par un « méchant Staline ». C’est le programme révolutionnaire radical de Vladimir Illitch Oulianov, que Staline a mis en œuvre, une révolution imposée d’en haut par la terreur, à l’inverse du gradualisme évolutionniste de Marx (certes aussi violent, mais une violence « d’en bas »).

Dans la foulée de cette radicalisation initiale et de ce fidéisme léniniste, avec ses références constantes aux œuvres du maître « comme à une sorte de bible », la politique de Staline sera une poursuite de celle de Lénine, poussée à son incandescence apocalyptique. Comme l’écrit Gauchet (2010, p. 317), « … la seconde révolution bolchévique [le Grand Tournant] apparaît comme plus authentiquement léniniste que la première, qui était portée par des convulsions sociales absentes de la seconde. » On ne prendra que deux exemples qui suivirent le Grand Tournant de 1929, après l’abandon de la « nouvelle politique économique » (la NEP) octroyant une certaine place au marché libre après les famines de 1920-1921 : la collectivisation forcée des terres (1932-1933) et la Grande Terreur (1937-1938). Entreprises démiurgiques qui ne peuvent se comprendre que sur fond de la logique binaire et manichéenne du marxisme-léninisme : si le socialisme ne se réalise pas après la Révolution, c’est que le capitalisme est toujours là et qu’il faut en éradiquer toutes les manifestations, y compris (voire surtout) au sein du Parti. La lutte des classes est d’autant plus intense que l’avenir radieux est à portée de main. Mais le capitalisme est aussi à l’extérieur, principalement sous la forme des menaces militaires japonaise et allemande, sans oublier celles des démocraties occidentales.

Exploitation coloniale et terreur

Le premier plan quinquennal, la collectivisation de l’agriculture et l’industrialisation à marche forcée – par l’exportation des récoltes, arrachées aux paysans affamés, contre des machines-outils et des usines occidentales fournies clé sur porte – sont dans la droite ligne de Lénine, lui qui voulait transformer l’URSS en « une unique usine » au moyen « d’un plan unique » (Colas, 2017). Les paysans en feront les frais, et, comme le souligne Khlevniuk, leur sort sera dans un premier temps pire que le servage sous le temps des tsars : ils seront littéralement réduits à l’état d’esclaves et les campagnes deviendront l’objet d’une « exploitation coloniale ». Même le petit lopin individuel est refusé aux paysans, ce qui fait dire à l’historien russe : « Au fond, cet « arrangement » [le lopin] revenait à redonner aux paysans le statut de serf qu’ils avaient avant l’Acte d’émancipation de 1861. Grâce à ce petit lopin, les paysans auraient pu se nourrir et nourrir le pays malgré les piètres résultats de l’agriculture collectivisée. Mais Staline privilégia un autre modèle dans lequel les paysans devenaient de véritables esclaves, entièrement dépendants de l’Etat. » (Khlevniuk, op. cit., p. 227). On connaît les conséquences, qui se chiffrent en millions de déportés et de morts, ainsi qu’une destruction totale de la culture et des modes de vie paysans. Staline sera obligé de restaurer le lopin après « le vertige du succès ». Le potager sauvera la Russie…

La Grande Terreur ne peut se comprendre que dans le contexte des menaces extérieures et intérieures, interprétées avec la clé de lecture manichéenne du bolchevisme. La catastrophe de la collectivisation et les famines qui s’ensuivirent, le chaos économique, nécessitaient des « coupables » qui ne pouvaient être que des « ennemis du peuple » et des « comploteurs ». De même, les menaces extérieures étaient perçues comme celle d’une hydre capitaliste assiégeant la patrie du socialisme. Elles alimentaient la paranoïa d’une « cinquième colonne » (expression issue de la guerre d’Espagne). La citadelle du socialisme était assiégée à l’intérieur comme à l’extérieur, et il n’y avait pas d’autre solution que de « débarrasser la terre russe de tous les insectes nuisibles » complotant dans tous les recoins de l’Empire. L’assassinat de Kirov (pour des motifs passionnels, selon Khlevniuk) le 1er décembre 1934 fut le prétexte des « procès de Moscou » (1936-1938), et d’une purge terrifiante confiée au fidèle Iejov – exécuté d’une balle dans la tête une fois sa mission accomplie. Une purge « par le haut » (les cadres communistes) et « par le bas » (les « éléments socialement nuisibles » et « ethniquement suspects ») qui fit huit-cent mille fusillés et plus d’un million de déportés.

Voroshilov, Molotov, Stalin,Yezhov

Vorochilov, Molotov, Staline et Iejov – ce dernier sera effacé de l’image après sa purge (Wikimedia Commons)

Khlevniuk utilise le terme de « néo-patrimonialisme » pour décrire le pouvoir de Staline, ce que Nicolas Werth souligne dans sa préface. Comme vu plus haut, l’expression de « patrimonialisme » (Pipes, 1974 ; Malfliet, 2012) désigne la nature du pouvoir tsariste depuis le règne d’Ivan le Terrible, que Staline admirait[16]. La Russie, autant la terre que les hommes, y était le patrimoine personnel du Tsar. Car c’est bien un singulier retour de l’histoire, comme l’écrit Marcel Gauchet (2010, p. 184), que « le résultat de cet accouplement [de la théorie de Marx et de la politique de Lénine] est ni plus ni moins que la résurrection de l’Ancien régime au nom de la révolution. Le régime qui construit le socialisme sous la houlette du parti de la classe ouvrière et en fonction de la toute-puissance de la théorie marxiste évoque de façon troublante le régime qui voulait unir le ciel et la terre par sa hiérarchie sacrée. »[17]

Après la Grande Terreur, Staline, qualifié de « génie de notre temps » et de « nouveau Lénine », règne désormais en autocrate absolu, mais à la tête d’une armée décimée par les purges. Les forces hitlériennes l’enfonceront sans difficulté. Dans la panique qui suivit, le corps de Lénine fut exfiltré en Sibérie. Il était la valeur suprême du régime[18], la dépouille d’un « athlète mental » qui incarnait l’union de la terre des hommes au ciel de l’Histoire.

Bernard De Backer, mars 2019

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Le communisme sur Routes et déroutes

(De nombreuses références bibliographiques sont mentionnées dans les articles publiés sur ce site, repris ci-dessous. Les textes soulignés sont des liens URL)

Ouvrages cités dans l’article

  • Besançon Alain, Les Origines intellectuelles du léninisme, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1996 (Calmann-Lévy, 1977)
  • Besançon Alain, Le malheur du siècle. Communisme-Nazisme-Shoah, Fayard, 1998 et Perrin, 2005.
  • Bianco Lucien, La récidive. Révolution russe, révolution chinoise, Gallimard, 2014
  • Birnbaum Jean, « La revanche du fantôme. Marx face à l’armée des spectres », dans Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, Seuil, 2016
  • Birnbaum Jean, « Europe ou barbarie. Marx face au « despotisme oriental » », dans La religion des faibles. Ce que le djihadisme dit de nous, Seuil, 2018
  • Chinsky Pavel, Micro-histoire de la Grande Terreur. La fabrique de la culpabilité à l’ère stalinienne, Denoël, 2005
  • Chopard Thomas, Le martyre de Kiev, Vendémiaire, 2015
  • Coeure Sophie, Pierre Pascal, La Russie entre christianisme et communisme, Les Éditions Noir sur Blanc, 2014.
  • Colas Dominique, Lénine politique, Fayard, 2017
  • Collectif, dossier « Terribles échos de la vie soviétique », Le Monde des livres, 15 février 2019 (avec une interview de Nicolas Werth sur Le cimetière des espérances, des témoignages inédits sur le Goulag, sur « La Grande Guerre patriotique » et sur la Pologne en 1954)
  • Courtois Stéphane, Lénine, l’inventeur du totalitarisme, Perrin, 2017
  • Courtois Stéphane, Communisme et totalitarisme, Perrin, collection tempus, 2009
  • Debray Régis, Madame H., Gallimard 2015
  • Figes Orlando, La révolution russe. 1891-1924 : la tragédie d’un peuple, Denoël, 2007 (A People’s Tragedy, Jonathan Cape, 1996). Le livre est paru en deux volumes chez Folio.
  • Fonds audiovisuel du PCF,  22 extraits de film où apparaît Lénine 
  • Furet François, Le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Calmann-Lévy – Robert Laffont, 1995
  • Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie, III. À l’épreuve des totalitarismes. 1914-1974, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 2010
  • Grossman Vassili, Tout passe, Julliard-L’Âge d’Homme, 1984 (achevé en 1963, première publication en 1970), republié dans Le livre de poche, coll. Biblio et dans Œuvres, coll. « Bouquins », Robert Laffont, 2006
  • Hagner Michel, « Dans le cerveau de Lénine », Cerveau & psycho, novembre 1999
  • Hellas Michel, La passion totalitaire, Éditions Labor, 2006
  • Heller Michel, « La révolution d’en haut » et « Les Hommes nouveaux » dans Histoire de la Russie et de son empire, Plon, 1997 (pour la version originale russe) et Flammarion, 1999
  • Hobsbawm Eric, L’Âge des extrêmes, histoire du court XXe siècle, Éditions Complexe, 1999
  • Ingerflom Claudio, Le tsar, c’est moi. L’imposture permanente d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine, Presses universitaires de France, octobre 2015
  • Ingerflom Claudio, Le citoyen impossible. Les racines russes du léninisme, Payot, 1988
  • Jurgenson Luba et Werth Nicolas, Le Goulag. Témoignages et archives, Robert Laffont, 2017
  • Khlevniuk Oleg, Staline, traduction française par Evelyne Werth, Paris, Belin, 2017 (préface de Nicolas Werth)
  • Kritchevski Boris, Vers la catastrophe russe. Lettres de Petrograd au journal « L’Humanité ». Octobre 1917-février 1918,  Éditions  de Fallois, 2018 (première édition Librairie Felix Alcan, 1919)
  • Malfliet Katlijn, « Un État patrimonial », dans le dossier « Russie : le retour du même ? » (dir. Bernard De Backer et Aude Merlin), La Revue nouvelle, avril 2012
  • Pipes Richard, Histoire de la Russie des tsars, Perrin, 2013 (Russia under the Old Regime, Scribner, 1974).
  • Pipes Richard, Les trois pourquoi de la révolution russe, Payot, 2013 (The Three « Whys » of the Russian Revolution, Vintage, 1995)
  • Richter Jochen, « Pantheon of Brains: The Moscow Brain Research Institute 1925–1936 », Journal of the History of the Neurosciences, 16:138–149, 2007
  • Werth Nicolas, Le cimetière de l’espérance. Essais sur l’histoire de l’Union soviétique 1914-1991, Perrin, collection tempus, 2019
  • Werth Nicolas, La terreur et le désarroi. Staline et son système, Tempus, 2007.
  • Werth Nicolas, « Paradoxes et malentendus d’Octobre », dans Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 1997

Notes

[1] Le communiqué officiel, annonçant sa mort, écrit : « Il n’est plus parmi nous, mais son œuvre demeure ». Comme le formule Alain Besançon en conclusion de son livre magistral sur Les origines intellectuelles du léninisme (1977) : « Aussi subit-il, avec ses sujets, le supplice qu’un roi étrusque, au dire de Virgile, infligeait à ses prisonniers quand il les liait à un cadavre. Ce cadavre est public. Il est dans le Mausolée que le pouvoir lui éleva, quand il comprit qu’il ne pouvait l’enterrer. Depuis ce temps, une queue plus longue que ne fut jamais, dans la Russie orthodoxe, la procession de Pâques, s’allonge devant le seuil. Hommes, femmes, enfants pénètrent dans ce tombeau plein pour regarder le corps – ou le mannequin de cire qui l’a peut-être remplacé – d’où s’est échappée l’âme idéologique qui a pris d’eux possession. »

[2] Le « patrimonialisme » désigne la nature du pouvoir tsariste depuis le règne d’Ivan le Terrible. Il était caractérisé par la propriété personnelle du Tsar sur la terre et les hommes, ces derniers étant ses esclaves.

[3] Extraits de Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Le Seuil, 2000, p. 167-174, cités par Jurgenson et Werth, Le Goulag (2017), p. 8-9.

[4] Trotski était un fervent partisan de l’eugénisme, et la fabrique de « l’homme nouveau » comportait un volet biopolitique dans la droite ligne de la religion du Progrès : « L’homo sapiens, maintenant figé, se traitera lui-même comme objet des méthodes les plus complexes de la sélection artificielle et des exercices psycho-physiques. Le genre humain n’aura pas cessé de ramper à quatre pattes devant Dieu, le Tsar et le Capital pour se soumettre ensuite humblement aux lois de l’hérédité et d’une sélection sexuelle aveugle (…). Par là, il se haussera à un niveau plus élevé et créera un type biologique et social supérieur, un surhomme si vous voulez (…). La construction sociale et l’éducation psycho-physique de soi deviendront deux aspects d’un seul et même processus », dans Littérature et révolution, cité par P.-A. Taguieff, Le sens du progrès : Une approche historique et philosophique, Champs Flammarion, 2004, p. 231

[5] Ce point est longuement développé par Marcel Gauchet dans le chapitre « la crise révisionniste » de son livre majeur sur l’Avènement de la démocratie à l’épreuve des totalitarismes (2010), pp. 132 et suivantes. Nous ne pouvons pas analyser cette problématique ici, mais seulement souligner que Gauchet nous paraît sous-estimer la dimension proprement russe du léninisme, contrairement à Alain Besançon ou Claudio Ingerflom. Que le marxisme-léninisme se soit développé dans des pays peu ou non industrialisés comme la Russie ou la Chine (Bianco, 2014), avec une tradition de « despotisme oriental » (expression utilisée par Marx, voir l’analyse de Birnbaum, 2018) n’est certainement pas le fruit du hasard.

[6] Rappelons sur ce point que l’ouvrage monumental de Yang Jisheng, Stèles, La Grande Famine en Chine, 1958 -1961 devait s’appeler La Route du Paradis.

[7] Le corps de Staline fut aussi embaumé, tout comme ceux de Maozedong, Hô Chi Minh, Kim Il-sung, Kim Jong-Il et … Hugo Chavez. L’embaumement de ce dernier ayant échoué (il serait mort plusieurs jours avant son décès officiel), ses restes seront conservés dans un cercueil au cœur d’un Mausolée portant son nom. Ferdinand Marcos et Evita Peron furent également embaumés, mais sans faire l’objet d’un culte public. Le corps de Marcos est exposé dans le cimetière familial et Peron a finalement été enterrée.

[8] Marcel Gauchet écrit à ce sujet : « La foi, la dévotion inconditionnelle, le fanatisme sacrificiel dont ils [les régimes idéocratiques totalitaires] ont bénéficié procèdent de cette source cachée – son ignorance et son déni font partie du dispositif. Il est consubstantiel à la religion séculière de ne pas se reconnaître comme telle. Il ne fallait pas seulement des idéologies prétendant dire le dernier mot en matière de condition collective (…), il fallait en outre des idéologies dissimulant derrière leur langage profane et leurs promesses toutes terrestres la réactivation des schèmes primordiaux qui ont commandé la mise en forme de l’établissement humain-social sur sa plus longue durée (…) Ce qui enflamme les adeptes de ces régimes, au point de leur faire oublier leurs manquements à leurs promesses, qu’elles soient d’émancipation ou de conservation, c’est la communion spirituelle, organique et hiérarchique, qu’ils semblent en passe de ramener à l’existence. » (2010, p. 546, nous soulignons)

[9] Dans Mémoire du mal, tentation du bien, Paris, Robert Laffont, 2000 et La tentation du Bien est beaucoup plus dangereuse que celle du Mal, avec Boris Cyrulnik, éditions de l’Aube, 2017. Comme il le confie dans son dialogue avec Cyrulnik, cette idée lui vient de Vassili Grossman, d’un personnage de son roman Vie et Destin qui dit : « Là où se lève l’aube du Bien, les enfants et les vieillards périssent, le sang coule. » Todorov poursuit : « Pour moi, la tentation du Mal n’existe presque pas, elle est très marginale à mes yeux. Il existe sans doute quelques marginaux ici et là qui veulent conclure un pacte avec le diable et faire régner le Mal sur la Terre, mais de ce point de vue je reste plutôt disciple de Grossman, pour qui le Mal vient essentiellement de ceux qui veulent imposer le Bien aux autres. La tentation du Bien me semble donc beaucoup plus dangereuse que la tentation du Mal. »

[10] Sur les crimes de la Tchéka de Kiev, notamment son camp de concentration et d’extermination dans le contexte de la guerre civile en Russie, voir Thomas Chopard, Le martyre de Kiev.

[11] Krasnyi Metch (Le Glaive rouge) n°1, 18 août 1918, cité par Nicolas Werth, « Un État contre son peuple. Violences, répressions, terreurs en Union soviétique » (dans Le livre noir du communisme, p. 117).

[12] Il s’agit de Sozerko Malsagoff, Solovki. île de la torture et de la mort, Riga, 1925, et de Nikolaï Kesselev-Gromov, Les camps de la mort en URSS : la grande fosse commune des victimes de la terreur communiste, Shanghai, 1936). Ces deux livres sont traduits dans Aux origines du Goulag – Récits des îles Solovki, Paris, François Bourin Éditeur, 2011, préface de Nicolas Werth. Titres originaux traduits du russe.

[13] Nicolas Werth parlait encore « d’idéal dévoyé » dans une interview parue dans la même revue L’Histoire en janvier 1998 (selon Courtois, 2009). Interview qui n’a pas été republiée dans Le cimetière de l’espérance et dont nous n’avons pas trouvé trace sur le site de la revue L’Histoire. Une erreur de date ? Comme le signale Werth en fin de volume, le titre lui a été proposé par son collègue Christian Ingrao.

[14] Selon la notice biographique de l’éditeur français du Staline de Khlevniuk, les éditions Belin, « Oleg Khlevniuk, directeur d’études à l’Ecole supérieure d’économie de Moscou, est unanimement reconnu comme le meilleur spécialiste russe du stalinisme. Il est l’un des très rares historiens russes de la période soviétique dont la plupart des ouvrages ont été traduits en anglais et publiés dans les meilleures éditions universitaires américaines et britanniques. Un seul des livres d’Oleg Khlevniuk a été traduit en français, en 1996, aux éditions du Seuil (Le Cercle du Kremlin. Staline et le Bureau Politique dans les années 1930 : les jeux du pouvoir). Oleg Khlevniuk explore également, depuis deux décennies, l’histoire du Goulag. Il est l’un des maîtres d’œuvre de la monumentale Histoire du Goulag stalinien en 7 volumes (Moscou, Rosspen, 2004) et l’auteur d’une importante History of the Gulag, from Collectivization to the Great Terror (Yale University Press, 2008). »

[15] Staline, Lénine organisateur et chef du parti communiste de Russie (cité par Besançon, 1977, p. 261). On retrouve ici cette « force d’attraction » exercée par les discours totalisants. Souvenons-nous, dans un autre registre, des mots du psychiatre Ludwig Binswanger : « Celui que la psychanalyse a empoigné, elle ne le lâche plus », mots qui donneront son titre au livre de François Roustang, …Elle ne le lâche plus, Minuit, 1981. Le point n’est pas ici de faire équivaloir léninisme et psychanalyse, mais de nous interroger sur ce qui peut donner prise à un tel assujettissement chez un individu (ou un collectif). La « force » se situe évidemment dans l’interaction « électrisante » entre les deux pôles de la relation. Notons que Roustang est un jésuite « passé » à la psychanalyse, comme Staline est passé du séminaire orthodoxe au bolchevisme.

[16] Tout comme Mao admirait le premier Empereur de Chine, Qin Shi Huang (Bianco, 2014).

[17] Précisons que le régime tsariste était nettement moins répressif que le régime soviétique jusqu’à la mort de Staline. Des analyses faites sur la base de statistiques soviétiques, comparant la répression tsariste, entre 1900 et 1914, et la répression soviétique jusqu’en 1956, présentées par Werth dans La terreur et le désarroi (2007, pp. 462 et suivantes) ne laissent aucun doute à ce sujet. Rien que pour les « juridictions ordinaires », le facteur multiplicatif entre la période tsariste et la période bolchevique était de vingt.

[18] À la manière du « corps unique du Tsar » (voir Le tsar, c’est moi de Claudio Ingerflom, 2015). Le régime n’était pas héréditaire, mais une forme « exotique » du bolchevisme l’est devenue (Corée du Nord).

2 réflexions sur “Staline radicalisé par Lénine

  1. PS2. Et je vois que tu publies la photo du monument d’ouvriers tués à Gdansk! Tu sais peut-être qu’hier il y a eu des élections à Gdansk et que Dulkiewicz, l’ex-adjointe du maire assassiné, a été élu à 80% des votes? Sans céder à un enthousiasme hâtif, c’est de bon augure pour les européennes et puis les législatives en automne.

    Bises

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  2. Oui Piotr, mais tu auras constaté que c’est une image du bandeau et non de l’article en tant que tel. Ceci étant, la chantier naval de Gdansk se nommait le « chantier Lénine » ! C’est donc un clin d’oeil de l’auteur mais aussi de l’histoire. La photo a été prise lors de la rencontre Eurozine de 2016 à Gdansk et tu y étais.

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