Des campagnes démembrées ?

Bocage discontinu en Angleterre, région de York
(source Wikipédia)

Sur la route nue et rectiligne entre Laon et la frontière belge, nous avions traversé une vaste région de monocultures, piquetée de silos massifs et de fermes éparses. Quelques arbres se dressaient çà et là, un moignon de haie dans le creux d’une colline, un ruisseau entouré de champs ras. On avançait silencieusement dans ce paysage vide. Je me demandais, tout comme pour la « Champagne pouilleuse » souvent traversée, quel pouvait être le visage de cette région autrefois, avant le remembrement d’après-guerre. J’imaginais un pays verdoyant de bocages, de haies d’arbres et de buissons qui structuraient l’espace, protégeaient du vent et gardaient l’eau ; des étangs et des rivières bordées de joncs, des oiseaux et des insectes, des chemins de terre. Certes, c’était peut-être la vision d’une « utopie rustique » imaginée par un écolo des villes. Les fermes étaient petites, à la limite de la survie, les paysans végétaient dans l’isolement, se déplaçant en carioles tirées par des chevaux. La vie y était souvent rude, patriarcale, les conflits de voisinage fréquents, le confort minimal. Mais, comme pour me démentir, du moins en partie, la voiture fit soudain son entrée dans l’Avesnois, une région de bocages, de bois, d’étangs et de forêts qui semblait avoir survécu au productivisme de l’agriculture industrielle. Que s’était-il passé ?

En été dans les chemins creux
S’enlaçaient les amoureux,
Les rossignols des alentours
Leur sifflaient des chansons d’amour…
Avec les branches de sureau
Les enfants faisaient des flûtiaux,
Existe-t-il un seul ruisseau
Qui n’ait pas fait tourner d’moulin à eau ?

RemembrementTradart, 1971 (source Champs de bataille)

Madame la colline, chanson contre le remembrement par Gilles Servat

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Étudiant en sociologie, j’avais opté pour l’option « sociologie urbaine et rurale », suivi les cours de Jean Remy et lu notamment La fin des paysans d’Henri Mendras. Je m’étais pris de passion pour la ruralité et envisageais de faire un doctorat sur le monde paysan. La vie en a décidé autrement, mais je n’ai jamais oublié mon affection d’autrefois. Elle avait été vivifiée par L’Épervier de Maheux de Jean Carrière (1972), un roman rude et splendide – inspiré de Regain de Giono, évoquant le dépeuplement de villages de Haute-Provence au début du XXe siècle –, tissé par la thématique de l’exode rural dans les Cévennes, où se déroule aussi en partie le roman « écologique » de Mendras (Voyage au pays de l’utopie rustique, 1979). Je m’étais rendu à plusieurs reprises dans cette région, traversée en partie à pied, croisant de nombreux villages abandonnés.

Le voyage depuis Laon, une petite virée antérieure dans l’Avesnois suivie de la lecture de la bande dessinée très documentée, Champs de bataille. L’histoire enfouie du remembrement, le visionnage de la série d’Arte Le temps des paysans, tout cela me fait revenir sur l’épisode oublié du remembrement. Soit la progressive destruction des petites parcelles paysannes, séparées par des haies et talus boisés (le « bocage », dérivé du normand « bosc » signifiant bois), pour les réunir dans de plus grandes unités de production vouées à la monoculture mécanisée. En Europe, le monde paysan serait ainsi passé en quelques années de la polyculture familiale semi-autarcique, riche en biodiversité et « petits pays clos », où travaillait une population nombreuse, à la monoculture industrialisée monotone, dominée par les machines agricoles, les engrais chimiques et quelques grands propriétaires. Des bruissements d’insectes et d’oiseaux au « printemps silencieux », décrit par Rachel Carson (1962). 

Couverture de la bande dessinée Champs de bataille
(source La revue dessinée – Delcourt)

Cela pour le tableau général, car il y a évidemment des exceptions et des nuances nationales et régionales (dont l’Avesnois). Pour comprendre cette histoire, il faut un peu remonter dans le temps et saisir ses enjeux complexes, y compris dans le monde paysan. Nous partirons de l’exemple de la France, grand pays agricole s’il en est en Europe – mais il y eut bien d’autres remembrements, d’abord en Angleterre puis notamment en Suède. Bien évidemment, au-delà de ce drame agricole qui a eu son pendant nettement plus tragique dans le monde communiste, c’est tout l’enjeu des campagnes et de l’agriculture qui est aujourd’hui en question. 

Le mot « remembrement », parent de l’anglais « to remember », signifie à l’origine « se souvenir des limites de ses propriétés ». L’oubli de cet épisode est en quelque sorte un « dé-remembrement ». En France, on peut dater – sans remonter à la privatisation des communs (comme les « enclosures » anglaises, qui sont à la base de parcelles individualisées séparées par des murets, haies et talus)[1] – le regroupement organisé des terres à 1918, suite aux dévastations de la guerre. Ce sont les lois de novembre 1918 dites « Chauveau » sur le remembrement de la propriété rurale et l’instauration de commissions arbitrales statuant sur les contestations entre les propriétaires, ainsi que la loi de mai 1919 sur la délimitation, le lotissement et le remembrement des propriétés foncières dans les régions dévastées par la guerre. Ces lois seront suivies par celle du régime de Vichy en 1941. 

Vestige d’une enclosure en Angleterre
(source Wikipédia)

Par ailleurs, il ne faut pas confondre l’exode rural consécutif au remembrement impulsé par l’État avec les migrations antérieures ou parallèles (pour différentes raisons combinées : pression démographique, crise agricole, attrait des villes, départ des jeunes et des femmes…), mais également en lien avec l’industrialisation et l’urbanisation consécutive. Le maximum de la population rurale a été atteint en France en 1850 avant de décroître de manière continue. Les autres pays d’Europe ont connu une évolution similaire, avant une certaine « re-ruralisation » après 1970 (Mendras le décrit dans sa postface de 1984 et dans son roman Voyage au pays de l’utopie rustique), mais qui n’est que peu paysanne – « rural » n’est en effet pas synonyme de « paysan ». Enfin, la particularité du remembrement est qu’il n’a pas seulement affecté les populations dans leur société, leurs repères et leur mémoire, mais également transformé le paysage et la biodiversité.

Hors la volonté de grands propriétaires d’agrandir leurs domaines avant la mécanisation, puis des circonstances de guerre, l’on peut sans conteste associer le mouvement de remembrement à l’industrialisation. Et ceci par différents versants. Les usines ont besoin d’ouvriers et la population rurale devrait être disponible, du moins si l’on veut maintenir voire augmenter la productivité de l’agriculture avec moins de bras, pour nourrir le nouveau prolétariat et les villes (même visée qu’en URSS). Beaucoup d’ouvriers seront au XIXe siècle des paysans-ouvriers proches des industries, cultivant cependant toujours leurs lopins. L’augmentation de la mobilité des biens et des personnes permettra à la fois le transport des travailleurs et des produits agricoles. Enfin, l’arrivée des tracteurs et moissonneuses encouragera l’agrandissement des unités de production. 

Ce sera, en France, « le grand remembrement » à partir des années 1950 dans la foulée du Plan Marshall et de son importation de machines agricoles made in USA. La volonté du pouvoir politique français, après la guerre – mais sur base de la loi de 1941, celle de Vichy – est toujours de fournir de la main d’œuvre ouvrière aux usines, des matières premières aux industries agricoles (et non plus des produits transformés par les paysans eux-mêmes, comme le beurre), des biens concurrentiels sur le marché international. Et, bien entendu, que les agriculteurs achètent des produits industriels comme tracteurs et autres machines agricoles, ainsi que des engrais. Le remembrement va bien évidemment entraîner un exode rural et une désertification des campagnes, ainsi que des effets psycho-sociaux considérables (conflits, pertes de repères paysagers et culturels – comme le nom des parcelles –, diminution de l’entraide entre paysans, solitude, dépendance de l’agrobusiness…).

Effets aérodynamiques et bioclimatiques du bocage
(source Wikipédia)

Le remembrement est un « enfant » de la révolution techno-scientifique, et donc de la « sortie de la religion » (inclusion sacrée de l’humanité dans le cosmos) qui est de ce fait une « sortie de la nature » (Gauchet 2024). Les campagnes seront, elles aussi, « désenchantées ». Car c’est bien l’émancipation d’un surplomb divin qui permettra l’étude scientifique des lois de la nature (Descola, 2005), et, par là, du développement industriel. Le projet de modernisation, par la mécanisation et le remembrement, était partagé par les élites (de droite comme de gauche). Y compris par l’agronome René Dumont, chercheur à l’Institut National Agricole (INA), partisan du remembrement avant d’en mesurer les dégâts et de devenir le premier candidat écologiste à l’élection présidentielle, en 1974.

Ce mouvement se passera, nous l’avons déjà vu, autant dans le monde capitaliste que dans le monde communiste. À cette différence que la collectivisation des terres en URSS (plus ou moins contemporaine des débuts du remembrement en Europe de l’Ouest et tout autant liée à l’industrialisation) est une opération violente imposée par la force et source de famine, alors que le remembrement « capitaliste » implique le consentement volontaire des paysans. Bien évidemment, ce dernier sera sous influence, symbolique, légale ou pécuniaire (et avec parfois une intervention policière, voire même psychiatrique). Les pressions ne manqueront pas, mais la différence avec la dimension répressive des collectivisations soviétique et chinoise est abyssale. 

Couverture des livres d’Henri Mendras et d’Anne Applebaum
(sources Actes Sud et Grasset)

Henri Mendras (qui n’était guère marxiste), dans son livre précis, « prophétique » (Fottorino, 1997) et extrêmement bien documenté qu’est La fin des paysans (1967, 1984), est par ailleurs à plusieurs reprises assez sévère avec Marx et les régimes communistes : « Curieusement, il semble plus difficile de produire des pommes de terre et de la viande que de construire des vostoks et des luniks. Serait-il excessif d’en chercher la cause principale dans l’incompréhension dont Marx a fait preuve à l’égard de la paysannerie ? » (op. cit.).

Sur ce point, le soutien des maoïstes français aux petits paysans français, évoqué à plusieurs reprises dans Champs de bataille. L’histoire enfouie du remembrement, est pour le moins cocasse, quand on connaît la violence du « grand remembrement maoïste » qui fit des millions de morts paysans en Chine. On reprochera en passant à l’autrice, Inès Léraud, de ne pas souligner ce point. De même que la cohabitation symbolique facile d’un drapeau nazi et d’un drapeau américain dans un champ remembré, sur une planche, p. 56, pour signifier une sorte de continuité entre la politique de remembrement nazie, la Wirtschafsoberleitungen (WOL) dans les Ardennes[2], avec l’afflux de matériel américain après la guerre dans la cadre du plan Marshall. C’est par ailleurs la figure d’un Marx goguenard (avec en bulle une citation de 1867 non sourcée)[3] appuyé sur un ballot de paille au couchant qui clôture significativement l’album. « Il l’avait bien dit ». Le remembrement semble dès lors imputé à une lignée capitalisme-Vichy-nazisme-USA…

La causalité nous paraît, comme souligné plus haut, d’abord techno-scientifique et « progressiste » avant d’être capitaliste ou communiste. Il s’agit, dans les deux cas, de « rationaliser » la production pour l’augmenter, et de combattre la mentalité « archaïque » des paysans traditionnalistes. C’était d’ailleurs l’avis du même Marx, lui qui écrivait en soutien au colonialisme anglais : « L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice – l’annihilation de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie » (New York Daily Tribune, 8 août 1853). Lénine l’avait bien compris en voulant détruire la « vieille société » paysanne en URSS, suivi de Staline.

C’est à partir des années 1950 que des opérations de remembrement de grande ampleur vont être initiées et mises en œuvre en France. Le contexte historique et économique est favorable à une réforme profonde du monde agricole, encore très parcellaire et traditionnel (selon Jean-Marc Jancovici, « En 1946, il y avait 145 millions de parcelles en France, avec une taille moyenne de 0,33 hectare. La taille de ces exploitations rendait l’utilisation des tracteurs difficile et peu rentable »), passant par un regroupement accéléré des terres : la reconstruction d’après-guerre, les conséquences du plan Marshall, le commerce international des produits agricoles dans une situation de concurrence américaine (où l’agriculture est mécanisée sur de très vastes domaines), les besoins de main-d’œuvre dans l’industrie et les services français, le développement des machines agricoles et des engrais, l’idéologie du « progrès que l’on n’arrête pas ». C’est à la fois une révolution techno-scientifique, économique, sociale et culturelle. La « fin d’un monde », la résorption d’une enclave traditionnelle, autrefois majoritaire, dans une société moderne comme l’analyse méticuleusement Mendras dès 1967 (op. cit).

Ferme de Pontivy dans le Morbihan, 1952 à gauche et 2023 à droite
(source Radio France)

Mais comme Dumont à l’époque, Henri Mendras apparaît clairement favorable au passage, inévitable selon lui, du paysan familial traditionnel en polyculture semi-autarcique à « l’entrepreneur agricole » spécialisé et mécanisé, à la modernisation de l’agriculture avec recours aux engrais chimiques, et donc au remembrement (dont il ne parle curieusement presque pas dans son livre). « La fin des paysans » est, pour Mendras, la fin de la civilisation paysanne de polyculture, absorbée et déstructurée par un monde très différent. Aux facteurs économiques et techniques s’ajoutent l’accroissement de la mobilité, l’émancipation des femmes et enfants de la tutelle patriarcale. Les paysannes ont plus souvent un emploi extérieur, leurs filles ne veulent plus épouser un agriculteur, les jeunes qui vivent toujours à la ferme cherchent un emploi à l’extérieur. Comme l’écrit Mendras (1967) : « L’âme paysanne éternelle meurt sous nos yeux en même temps que le domaine familial et patriarcal fondé sur une polyculture vivrière. C’est le dernier combat de la société industrielle contre le dernier carré de la civilisation traditionnelle. »

Ainsi que nous l’avons souligné, le sociologue ne parle pas du « grand remembrement » – et très peu du remembrement en tant que tel – dans La fin des paysans, alors que celui-ci a été publié peu de temps après cette période, en 1967 (le pic du remembrement est atteint en 1960). Ce sont d’autres facteurs liés à la révolution industrielle qui sont invoqués, la plupart agissant sur la longue période depuis le XIXe siècle et connaissant par ailleurs de fortes disparités régionales et locales. Le remembrement n’en serait qu’une des conséquences parmi d’autres. Les dimensions écologiques (importance du bocage pour la biodiversité, le stockage de l’eau, la protection du vent ; danger des engrais chimiques…) sont absentes des analyses de Mendras (comme de celles de Dumont avant son engagement écologiste), mais on les trouve en partie dans son livre de fiction, Voyage au pays de l’Utopie rustique (Mendras, 1979).

Revenons au remembrement d’après-guerre. Par le biais de différents dispositifs, lois d’orientation agricole et subventions, avec pour objectif d’atteindre l’autosuffisance alimentaire et d’accroître le rendement des terres, la taille des exploitations augmente. « Entre 1946 et 2006, près de 18 millions d’hectares cumulés sont remembrés sur les 29 millions de la surface agricole utilisée française, mais ce chiffre doit être nuancé car de nombreuses communes ont été remembrées deux fois ou plus, tandis que des cantons n’ont jamais été remembrés. Ces remembrements successifs affectent avant tout les paysages d‘openfield (ndlr : paysages de champs ouverts, sans haies ni clôtures, désignés par le nom de « champagne » depuis le Moyen-Âge d’où vient le mot « campagne ») et, dans un second temps, les paysages de bocages, supprimant près de 750 000 km de haies vives. Les régions sur lesquelles le remembrement s’est exercé à grande échelle étaient les régions les moins accidentées comme dans le nord de la France ou en Bretagne. Sur ces territoires, la suppression des obstacles physiques (haies, fossés, chemins) permettait de tirer le meilleur parti de la mécanisation des exploitations.» (source Wikipédia)

Plan conventionnel d’un manoir médiéval avec parcelles en lanières et pâturage commun
(1923, source Wikipédia)

Les grandes terres ouvertes de la « champagne » existent depuis très longtemps, bien avant le remembrement. Mais elles étaient constituées de petites parcelles en forme de lanières. Le remembrement a donc consisté à regrouper ces lanières, mais non pas à détruire le bocage qui était quasiment inexistant. Dans certaines régions bocagères, les haies vives et les talus ont été détruits, comme l’illustre la bande dessinée Champs de bataille. Le paradoxe veut, qu’en Angleterre, ces openfields aient été fermés par les enclosures débutant au XVIe siècle. La privatisation « capitaliste » des terres y a donc créé le bocage…

Champs « open field » contemporain avec parcelles en lanières au Pays de Galles
(source Wikipédia en langue anglaise)

Revenons à notre voyage et à la question de départ de cet article. La région de monocultures traversée était celle située au nord de Laon et autour de Vervins. Moins accidentée et boisée que l’Avesnois, elle faisait partie de la « champagne » du sud de la Thiérache. Son paysage était d’openfield jusque fin XVIIIe siècle, avant les enclôtures durant le XIXe siècle qui ont généré du bocage, avec des parties boisées sur les faibles reliefs. Le « grand remembrement » a modifié ce paysage et a favorisé les grandes monocultures, mécanisées et chimiquement engraissées, par regroupement de parcelles et destruction du bocage existant.

L’Avesnois, quant à lui, se caractérise par un relief plus accidenté, des forêts et une terre d’herbe et d’élevage peu propice aux monocultures céréalières et à l’agriculture intensive. Ce n’était donc pas une terre d’openfield mais bien de bocages anciens (résultant de l’enclosure ou l’enclôture en français). Le remembrement n’y a été que partiel et le bocage a majoritairement subsisté, sans doute aussi par la volonté et le combat paysans. Aujourd’hui, cette particularité est devenue une ressource touristique, avec notamment la création du Parc naturel régional de l’Avesnois (créé en 1998). Le slogan affiché sur son site ne laisse pas de doute : « 40 % de prairies et près de 11.000 km de haies bocagères ».

Carte du nord-ouest de la France (l’Avesnois en haut à droite)
(source Wikipédia)

La question de l’exode rural (plus exactement paysan) est donc une question liée à l’histoire longue, notamment celles de l’urbanisation et de l’industrialisation, qui ne se résume pas aux effets du remembrement de l’après-guerre, comme le donnerait à penser Champs de bataille (un ouvrage très centré sur la Bretagne où la lutte contre le remembrement fut très vive ; la prise de conscience du phénomène par l’autrice eut d’ailleurs lieu à Damgan, dans le Morbihan, où vivait Inès Léraud). Ni davantage à une causalité uniquement « de droite » type « capitalisme-Vichy-nazisme-USA ». Il suffit de regarder le sort tragique des paysans (et de l’environnement) dans les deux grands pays communistes inspirés par Marx et Lénine. Ce qui n’empêche d’aucune manière que les effets du « grand remembrement », documentés et illustrés par Inès Léraud et Pierre Van Hove, surtout dans les régions de bocages, aient été terriblement destructeurs pour les humains, le vivant, les sols, l’alimentation, le climat et les paysages. Voire, à moyen terme, l’agriculture elle-même.

Bernard De Backer, janvier 2025

Merci à Pierre Hanjoul et Dominique Wautier pour leur relecture

Complément du 31 janvier 2025. « Agriculture : aux origines de la toute-puissance de la FNSEA« , Le Monde, 27 janvier 2025. Le syndicat agricole dominant, partisan de l’agriculture productiviste et du remembrement (sur ce sujet, à partir de 8:20)

Complément du 14 janvier 2025. Cédric Defert, Anthropocène, l’implacable enquête, Arte janvier 2025. La preuve par le sédiment, notamment agricole. Implacable, en effet.

Sur les liens entre les sources de Printemps silencieux de Rachel Carson et l’agriculture biodynamique (issue de l’anthroposophie fondée par Rudolf Steiner), voir Les êtres de la vigne de Jean Foyer (p 77). Routes et déroutes reviendra sur ce livre et, par ce bais, sur l’anthroposophie et la naissance de l’écologie politique.

P.S. Cet article a été motivé par la traversée de paysages contrastés entre Laon et la frontière belge, ainsi que la lecture de Champs de bataille. J’ai documenté plus avant le sujet, avec notamment le livre d’Henri Mendras, La fin des paysans, ainsi que plusieurs autres ressources (romans, articles, sites web, histoire de la collectivisation des terres suivies de famines en URSS et en Chine…). L’origine des parcelles entourées de bocages (par les enclosures ou enclôtures), celle de l’exode rural (surtout paysan) et des remembrements à différentes époques me sont apparues plus complexes que prévu. Il en a résulté que cet article ne savait pas au départ ce qui a été trouvé à la fin. En dehors des ravages écologiques, paysagers et humains de l’agriculture industrielle, bien documentés par Champs de bataille, je ne peux qu’être (à moitié) surpris par la méconnaissance de ce qui s’est passé en terre communiste. Enfin, le paradoxe historico-linguistique est que les campagnes, au sens étymologique de « champagnes », ne connaissaient pas le bocage…

Haies bocagères, Les très riches heures du Duc de Berry, frères de Limbourg, 1412
(une des premières représentation de paysages en Europe, source Wikipédia)


[1] Le mouvement de privatisation des terres agricoles entre paysans « libres » (après l’abolition du servage) vient de loin. Il est progressif et passe par différentes phases. Paradoxalement, le bocage en damiers séparés par des haies et talus en est une conséquence. Avant les « enclosures » anglaises (fermeture des parcelles) à partir du XVIsiècle, accentué avec la révolution industrielle au XIXe, une partie des terres étaient communes et les séparations moins fréquentes. On retrouve cependant déjà des bocages dans des tableaux de la Renaissance au début du XVe siècle (et il y en avait sans doute avant la naissance de la peinture de paysage en Europe).

[2] La WOL avait notamment pour but de « faire montre de la supériorité des conceptions nationales-socialistes en matière de rationalisation et de modernisation de l’agriculture (…) Pour ce faire, elle entreprend de remodeler le parcellaire par un remembrement autoritaire ou négocié des finages et elle organise des réunions d’information, véritables séances de propagande, pour initier les agriculteurs ardennais à ses méthodes. Cette rationalisation agricole repose sur trois piliers : la mécanisation, de nouveaux plans de mise en culture, la sélection des semences et l’usage accru d’engrais chimique. » (Moyen, 2021). Cette région de France était destinée à être annexée au Reich.

[3] « Chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore de dépouiller le sol ». Est-il utile de préciser que ce propos va comme un gant à l’agriculture communiste se réclamant du même Marx.

Sources

Sur Routes et déroutes

4 réflexions sur “Des campagnes démembrées ?

  1. Effectivement, j’ai trouvé le sujet très intéressant ! J’apprécie les recherches minutieuses que tu effectues, j’apprécie le regard que tu portes sur les régions visitées lorsque se pointent des questionnements, j’apprécie les petites notes complémentaires (par ex, origine du mot campagne).

    Impermanence des modes de gestion, à chaque époque ses justifications et ses objectifs. On n’en pas pas encore fini de découvrir les limites de l’agriculture intensive, même si actuellement il y a une très petite tendance à replanter des haies. Quoique en même temps, des haies et des espaces sont détériorés, par des règles ou des pratiques peu soucieuses de l’environnement, également dans le domaine de l’urbanisme en zones rurales.

    Bravo pour cet article !

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    1. Merci Brigitte. C’est une vaste sujet si l’on examine cette problématique en gros et en détail : historique, géographique, social, politique, agronomique, écologique et culturel. Sans compter les variations selon les territoires et les pays. J’ai toujours bien aimé « lire » les paysages (comme l’écrivain Paolo Cognetti, l’auteur des Huit montagnes, le fait pour les villages des Alpes), qui sont comme des sortes de couches superposées de traces manuscrites de notre histoire. Elles forment comme un palimpseste (« œuvre dont l’état présent peut laisser supposer et apparaître des traces de versions antérieures »).

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  2. Cher Bernard, merci pour cette analyse.
    Tu le sais pour y être passé : j’ai la chance de vivre depuis une douzaine d’années au milieu de bocages en Brenne, dans le sud de l’Indre. Ici, les haies – qu’on appelle bouchures – sont nombreuses, tout comme les arbres au milieu des prairies (surtout des chênes pédonculés), les fossés, les chemins.

    La terre, argileuse, est pauvre et sert essentiellement à l’élevage. Le remembrement a été peu pratiqué. 
    « L’Indre, écrit M. Jouanneau (1), se distingue par le faible pourcentage de surface agricole utile remembré en 1981 par rapport aux autres départements de la Région Centre. Comparons : Eure-et-Loire : 97,1 % contre Indre : 20,4 %. » Et c’est le sud de l’Indre (le Boischaut Sud) qui a été le moins remembré. Ceci « s ‘explique par le fait qu’il est plus aisé de remembrer des parcelles non morcelées comme les grandes exploitations du centre et du nord du département que des terres enclavées dans des régions de bocage et de petites exploitations. De plus, l’élévation de l’âge moyen de l’exploitant agricole ne favorise pas l’application de cette procédure. »

    Avec toutes ces haies, ces arbres, ces fossés, ces mares, et les milliers d’étangs de la Brenne, la biodiversité est largement favorisée. 
    Si George Sand (qui vivait à une soixantaine de km à l’est d’ici) revenait, elle retrouverait sans doute des paysages qu’elle a connus.

    (1) Gens du Val d’Anglin – de la préhistoire à nos jours, éd. Histaval, 2021.

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  3. Merci pour ces infos précises sur ta région dont je me souviens très bien. Le texte que tu cites, « il est plus aisé de remembrer des parcelles non morcelées comme les grandes exploitations du centre et du nord du département que des terres enclavées dans des régions de bocage et de petites exploitation » fait sens pour moi par rapport à ma question de départ. Il y a eu des remembrements de parcelles en lanières (sans bocage, donc) dans un paysage de « champs ouverts » (open field ou « champagne »), qui n’impliquaient donc pas de destruction de bocages (ou peu). Je me demande si ce n’est pas en partie la situation de la région située entre Laon et l’Avesnois. Bien évidemment, cela n’empêche pas que ces remembrements ont débouché sur une agriculture intensive mécanisée, à grand renfort de pesticides et d’engrais chimiques. Quant à l’exode rural (des paysans), il a beaucoup d’autres causes, bien antérieures.

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