Soleil couchant au lac Shinji près de Matsue (photographie de l’auteur)
Il y aura bientôt un demi-siècle, en écrivant Tristes Tropiques, j’exprimais mon anxiété devant les deux périls qui menacent l’humanité : l’oubli de ses racines et son écrasement sous son propre nombre.
Claude Lévi-Strauss, préface à la dernière édition japonaise de Tristes Tropiques (2001)
Une des manières d’aborder l’épineuse question démographique – notamment celle de sa décroissance, si l’on souhaite préserver les capacités et les diversités qu’offre la planète aux humains et autres vivants – consiste à examiner un cas concret pouvant préfigurer notre avenir mondial. Depuis quelques années, des analyses souvent alarmistes concernant le Pays du Soleil Levant se multiplient. Elles concernent tantôt la décroissance démographique et le vieillissement de la population qui lui est associé, tantôt l’ensauvagement de grandes parties du monde rural qui en est une des conséquences frappantes.
Les élections suédoises du 9 septembre 2018 se sont déroulées dans une nation touchée par plusieurs crises. Les effets du changement climatique se sont fait ressentir de manière violente, avec une sécheresse et des températures jamais mesurées. Des incendies de forêt ont détruit des milliers d’hectares, des récoltes ont été perdues, du bétail abattu ; les îles baltiques de Gotland et d’Öland ont été touchées par de graves pénuries d’eau. Même le point culminant du pays, en Laponie, a fondu de quatre mètres. Ce choc survenait alors que la Suède, non membre de l’OTAN, avait vu sa population mise en « défense totale » par le gouvernement, suite à des incursions russes réitérées dans ses eaux territoriales et son espace aérien. Sa réputation était par ailleurs entachée depuis un an par le scandale du prix Nobel de littérature décrédibilisant les élites culturelles, la crise de l’Académie suédoise portant au grand jour des aspects peu reluisants des coteries d’initiés de Stockholm. Enfin, la problématique migratoire, dans une « superpuissance humanitaire » qui a accueilli un nombre très élevé de réfugiés en proportion de sa population en Europe, connaît des développements inquiétants. D’un côté, par des difficultés de cohabitation dans les trois grandes villes (Stockholm, Göteborg et Malmö) qui connaissent une hausse de la criminalité, du vandalisme et des actes antisémites, et, de l’autre, par l’euphémisation ou le déni de certaines réalités par une bonne partie des élites intellectuelles, politiques et médiatiques. Comme ailleurs en Europe, ce cocktail détonnant a creusé le fossé entre « le peuple et les élites », alimenté l’extrême droite ou « le populisme ». L’échiquier politique s’en est trouvé bouleversé. Éclairages au fil d’un voyage dans un Nord qui vire au Sud.
Affiche américaine du XIXe siècle (source Wikipédia)
Un spectre hante l’Europe, le populisme… Le propos est commode et racoleur, comme le « retour des années trente » ou le « réveil des vieux démons ». L’Europe abriterait un monstre increvable en son sein, toujours prêt à reprendre du service dans différentes circonstances, notamment celles d’une confrontation à « l’Autre ». Et si le peuple s’avère mauvais – car c’est quand même lui qui vote populiste –, il faudrait adopter la solution attribuée par Brecht à l’Union des écrivains et décider « d’en élire un autre ». Mais le phénomène semble dépasser le continent européen, à en croire politologues et journalistes qui utilisent le terme pour désigner des mouvements ou régimes qui vont des Philippines aux États-Unis, du Venezuela à la Pologne, de la Turquie au Danemark. On choisira ici d’examiner cette notion à la lumière de l’histoire de la démocratie et d’un parent proche auquel elle est parfois identifiée, le totalitarisme, le plus souvent dans sa version dite « fasciste ». Cela en tentant de se déprendre d’une vision universelle et intemporelle. Peut-on, en effet, mettre sur le même plan l’idéologie et l’action de Le Pen, Orban, Trump, Mélenchon, Wilders, Erdoğan, Chavez ou Kaczyński ? En dehors de la représentation exclusive du corps national revendiquée par un parti – la tentation « d’un-seul » incarnant « l’un-seul-vrai-peuple » –, les différences sont notables. Cependant, si la variabilité des trajectoires et des cultures politiques est évidente, des interactions souterraines relient peut-être ces phénomènes dans le cadre de la globalisation actuelle.
Un chat noir avec la lune entre les dents courait, poursuivi par une multitude de gens, laissant derrière lui les traces sanglantes de l’astre blessé…
Ismail Kadaré, Le Palais des rêves
Le rêve est un fait social trop important pour être laissé à la seule psychanalyse et aux neurosciences. Dans un roman publié il y a plus de trente ans, Le Palais des rêves, le romancier albanais Ismail Kadaré imaginait un sultan ottoman collectant les songes de ses sujets pour y déceler des indices de sédition. Plus récemment, Bernard Lahire s’est lancé dans une Interprétation sociologique des rêves, alors que Xi Jinping développait son projet de « Rêve chinois » pour concurrencer le « Rêve américain ». Le rêve est donc à la fois une expérience nocturne individuelle, nourrie par la problématique existentielle du rêveur, et un phénomène sociopolitique diurne. Les rêveurs de nuit peuvent aussi être des dreamers de jour, des migrants attirés par l’American Dream. Il est dès lors instructif d’arpenter les dimensions collectives de cette expression des sociétés humaines et des individus qui les composent, quitte à se heurter à quelques résistances. Comme Sigmund Freud l’écrivait dans la conclusion de sa célèbre Traumdeutung, « Le rêve nous mène dans l’avenir puisqu’il nous montre nos désirs réalisés ; mais cet avenir, présent pour le rêveur, est modelé, par le désir indestructible, à l’image du passé ». N’est-ce pas ce que Bourdieu nommait « l’hystérésis de l’habitus », la persistance de dispositions incorporées ? Cette prégnance du cadre « hors rêve » dans la production onirique peut nous enseigner sur ce que les sociétés révèlent d’elles-mêmes dans le dialogue intime du songe et dans son usage social, tel un passé lointain mobilisé par les sollicitations du présent.
Les avancées spectaculaires de l’Intelligence Artificielle (IA), exponentiellement accrues par les progrès technologiques et alimentées par les données collectées sur les réseaux, suscitent de nombreuses interrogations et débats. Ces derniers portent notamment sur les limites politiques à l’intérieur desquelles l’IA devrait être contenue – ainsi que sur ses rapports avec l’Intelligence Humaine. Le transhumanisme est l’une des figures de ces débats, dans la mesure où la survie de l’espèce humaine face aux « monstres de silicium » nécessiterait – selon les transhumanistes – d’augmenter les capacités humaines de manière vertigineuse. La « guerre des intelligences » ne semble déjà plus un risque, mais bien une réalité largement opérante. Dans ce contexte, la dimension géopolitique paraît assez largement négligée, les prévisionnistes et les prophètes en tous genre ayant souvent une vue technocratique ou économiciste de la question. La « matière grise » apparaissant comme l’une des ressources stratégiques du futur, sa maîtrise requalifie-t-elle les rapports entre entités géopolitiques ? Car si la mondialisation entraîne les parties du monde vers un destin partagé, c’est à partir d’histoires très différentes.
Gare de Debrecen en Hongrie (photographie de l’auteur)
Trois Bulgares habillés en costume traditionnel japonais marchent dans les rues de Sofia, sabre à la ceinture. « Qui êtes-vous et que voulez-vous ? » leur demande une petite foule très perplexe. « Nous sommes les sept samouraïs et nous voulons faire de ce pays un endroit où vivre mieux » répondent-ils. « Mais alors pourquoi n’êtes-vous que trois ? » leur demande-t-on encore. « Parce que nous sommes les seuls à être restés ; les autres sont tous à l’étranger ».
Dans Ivan Krastev, Le destin de l’Europe
Au printemps 2017, un long voyage en train de Bruxelles à la ville grecque de Vólos – en passant par Vienne, Debrecen, Sibiu, Bucarest, Roussé, Sofia et Thessalonique – m’a fait traverser pour la première fois la Bulgarie. L’avantage des voyages ferroviaires, surtout dans cette partie de l’Europe où le réseau est proche de l’apoplexie, c’est la lenteur. Mais également le partage des compartiments de seconde classe avec des populations locales qui ne peuvent se payer une voiture ou un billet d’avion. Loin des centres urbains rénovés pour les city-trip, des aéroports aseptisés et des avions survolant le continent en ignorant les campagnes et les bourgades en déshérence, le train nous fait côtoyer d’autres réalités.
Nous devons fermement nous tenir à distance des pensées occidentales erronées comme « la séparation des pouvoirs » et « l’indépendance de la justice ». Nous devons nous opposer aux discours qui attaquent les dirigeants du Parti communiste chinois et le système socialiste chinois. Il nous faut être prêts à répondre et à sortir l’épée pour nous préparer à la bataille.
Zhou Qiang, président de la Cour suprême populaire, janvier 2017
Avec la Russie, l’Inde, la Turquie, une partie du monde islamique et quelques autres, la Chine, première puissance mondiale en devenir, s’éloigne de l’État de droit et de la démocratie libérale. Cela après une courte phase de rapprochement qui a pu faire illusion, tout comme en Russie. Le mouvement de décolonisation, après avoir été politique, puis économique, déploie aujourd’hui sa dimension culturelle. Cet aspect imprévu de la globalisation, du moins pour ceux qui pensent que la démocratie est un universel tombé du Ciel, débouche sur le rejet de ce qui est au cœur de la civilisation occidentale moderne. Le rêve chinois de Xi Jinping n’est-il qu’une « ruse de l’histoire », ou deviendra-t-il un modèle pour le monde et une menace pour l’Europe ? Car cette dernière, ainsi que l’Amérique de Trump, semble vivre un déclin de l’universalisme comme par un choc en retour.
Lénine en attente de la révolution à Razliv, été 1917 (tableau d’Arkadi Rylov, source Wikipédia)
Peu importaient les victimes puisqu’elles seraient compensées, voire annulées, par le bonheur final et suprême apporté à l’humanité tout entière par le communisme.
Dominique Colas, Lénine politique
Quittant Zurich pour Petrograd fin mars 1917, le fondateur du bolchévisme voulait déclencher l’insurrection sur les cinq continents en commençant par la Russie. Bousculant la géographie, l’histoire et la théorie de Marx, il avait puisé sa certitude inébranlable et forgé son mode d’action dans les œuvres intellectuelles et programmatiques d’une intelligentsia radicale coupée du peuple. La complicité d’une Allemagne sur la défensive lui permit d’atteindre la capitale d’un Empire moribond, dévasté par la Grande Guerre et décapité par Février. Après la prise de pouvoir d’Octobre, le régime bolchevique étendit son emprise par une épuration continue, et emprisonna nombre d’esprits dans le cercle magique de son idéologie. À violenter les évolutions conflictuelles d’en bas par une révolution monolithique imposée d’en haut, il n’est pas certain que le progrès y gagne. Un regard documenté sur cette histoire pourrait peut-être éclairer la question.
Congrès international de psychanalyse de 1911 (Wikimedia Commons)
Quoi qu’il en soit, la psychanalyse que j’ai vue, au cours de ma longue existence, se répandre dans tous les pays, n’a nulle part trouvé de « foyer » plus propice pour elle que la ville où elle est née et où elle a grandi
Sigmund Freud, Moïse et le Monothéisme (1938)
Le meilleur de ce que tu sais, tu ne peux pas le dire aux enfants
Goethe, Faust Cité par Freud dans Die Traumdeutung
Les obstacles à la diffusion de la psychanalyse dans d’autres aires culturelles que la nôtre nous en apprennent peut-être autant sur la contingence historique de l’invention freudienne que sur la place de l’individu et de ses troubles dans des sociétés non-occidentales. Dans une première approche, c’est la globalisation comme processus d’individualisation et d’autonomisation qui semble révéler certains de ses dessous au travers du prisme de la psychanalyse. Mais à y regarder de plus près, c’est le freudisme lui-même qui se trouve sur le divan de la globalisation comme sécularisation du divin.
Royaume-Uni en 1915, avant l’indépendance de l’Irlande
Article publié le 15 mars 2017
Á l’heure où « l’article 50 » va enfin être actionné par le gouvernement de Theresa May, l’Ecosse menace de prendre le large et l’Irlande du Nord connaît une poussée spectaculaire du Sin Fein, devenu tardivement pro-Européen. Il nous paraît dès lors instructif de revenir sur des dimensions sous-estimées du Brexit : les facteurs impériaux et nationaux. L’intérêt du cas britannique est de nous offrir un emboîtement de ces différents facteurs : les nations écossaises et d’Irlande du Nord[1] au sein d’un Royaume-Uni (UK) dominé par l’Angleterre post-impériale, et cette dernière enchâssée « à l’insu de son plein gré » au sein de l’UE. Il nous indique aussi combien les dimensions nationales peuvent être têtues, ce que la décomposition de la Tchécoslovaquie, de la République fédérative socialiste de Yougoslavie et de l’URSS nous avait déjà montré. Dans ces deux derniers cas, d’ailleurs, les ambitions serbes et russes offrent quelques ressemblances avec celles de l’Angleterre (même si ces dernières sont plus démocratiques et pacifiques ; mais n’oublions pas les violences récentes en Irlande du Nord, pacifiée par les « Accords du Vendredi saint » de 1998, aujourd’hui menacés).