La leçon de Kaspar Hauser

Kaspar Hauser en 1830, par Johann Lorenz Kreul (source Wikipedia)

« Un sociologue qui ne se poserait à aucun moment la question de savoir ce qui se passe dans la tête des individus singuliers qu’il appréhende comme acteurs sociaux, c’est-à-dire de l’extérieur et en masse, serait un étrange sociologue »

Marcel Gauchet, La condition historique

« Au cours des cinquante dernière années, l’histoire a revendiqué des secteurs de l’activité humaine dont on considérait jadis qu’ils n’étaient pas soumis au changement. »

Peter Burke, L’histoire sociale des rêves

En mai 1828, un jeune homme au corps balourd et semblant totalement égaré fit son apparition, une lettre à la main, sur la place du Suif à Nuremberg. Il paraissait seize ou dix-sept ans, titubait, clignait des yeux comme blessé par la lumière du jour, ne prononçait que quelques mots qu’il semblait ne pas comprendre. Il ne savait ni où il allait ni d’où il venait, mais avait son nom écrit sur la lettre. Kaspar fut emmené au poste de police, puis passa quelques jours dans la prison de la ville avant d’être confié de 1828 à 1829 à un professeur, ancien élève de Hegel, Georg Daumer. Après une tentative d’assassinat en 1829, le jeune inconnu changea de lieux et de protecteurs et fut finalement tué en décembre 1833 dans la famille Meyer. Son meurtrier, l’« Homme en noir » que sa victime reconnut, fut sans doute celui qui le séquestra une grande partie de sa vie. Kaspar y vivait seul dans un lieu obscur où il était enchaîné, parfois drogué à l’opium, avec de petits chevaux de bois et des rubans colorés. Selon toute probabilité, l’enfant était l’héritier écarté d’une famille princière. Que peut nous enseigner cette histoire célèbre, ayant inspiré notamment Verlaine, Trakl, Handke ou Herzog, documentée et analysée par l’historien Hervé Mazurel dans Kaspar l’obscur ou l’enfant de la nuit ? Et que nous apprend sur notre époque cet intérêt grandissant pour une « histoire de l’intimité, des sensibilités et des émotions », cette historicisation socioculturelle de ce qui ne semblait relever jusqu’ici que d’une psychologie ou d’une médecine individuelle et transhistorique  ?

Commençons par l’histoire secrète et la renaissance de Kaspar Hauser après sa séquestration, telle que reconstituée par Hervé Mazurel, avant de tenter une réponse. L’historien se base sur une vaste documentation en langue allemande, dont les témoignages contemporains de Georg Daumer qui l’accueillit chez lui et du juriste Anselm von Feuerbach (le père du philosophe), ainsi que la volumineuse bibliographie des « études hauseriennes » et des interprétations diverses, notamment psychanalytiques (Dolto, Klein, Ferenzci, Winnicot, Mitscherlich…) et socio-anthropologiques (Le Breton, Elias, Bastide, Descola…). La bibliographie sélective de Kaspar l’obscur enfant de la nuit ne comprend pas moins de vingt-six pages.

Ce que l’on sait, suppose ou ignore

Débutons par ce que nous ignorons. La date et le lieu de naissance, l’origine familiale, le lieu et la durée de la séquestration de Kaspar demeurent des énigmes, ce qui n’a pas empêché les hypothèses de proliférer. Y compris celle d’un imposteur « jouant » à l’enfant séquestré, ce qui semble hautement improbable, voire impossible. Par contre, la thèse de l’enfant d’origine noble, voire princière, écarté puis emprisonné pour cause de succession paraît vraisemblable, mais non prouvée. Les historiens s’interrogent sur les raisons d’une séquestration et non d’un meurtre initial, qui a fini par être perpétré en 1833. Une des hypothèses est que l’enfant fut confié à quelqu’un pour le faire disparaître, mais qu’il fut sauvé par cette même personne au moyen de la séquestration, puis finalement tué lorsque « le pupille de Nuremberg » commença à s’exprimer et devint « l’orphelin de l’Europe » dont tout le monde parlait sur le continent (notamment pour des motifs philosophiques et culturels). 

Différents indices, dont l’acquisition de la propreté et une trace de vaccination contre la petite vérole (pratiquée en Angleterre dès 1771), donnent à penser qu’il vécut ses toutes premières années dans sa famille ou, en tout cas, auprès d’adultes s’occupant de lui. Il fut ensuite enfermé dans une pièce sombre, sans doute une cave, sans autre contact que l’homme qui lui apportait du pain et de l’eau (la seule chose qu’il acceptait d’ingérer après son arrivée à Nuremberg). Il aurait été enchaîné et n’avoir eu que de petits chevaux de bois et des rubans colorés pour compagnie. Kaspar aurait donc vécu pendant dix à quatorze ans entièrement seul dans l’obscurité, ce qui explique toute une série de symptômes sensoriels lors de son « entrée dans le monde ». 

Kaspar Hauser en 1828 (dessin de Johann Georg Laminit, source Wikipedia)

A sa « sortie », Kaspar ne supportait en effet pas la lumière, ne mangeait que du pain et ne buvait que de l’eau, ne « voyait » pas le monde autour de lui autrement que sous forme de vibrations lumineuses. Il ne distinguait pas le jour de la nuit, les humains des animaux ou des végétaux, attribuait une âme aux non-humains, ne connaissait pas les différences entre les femmes et les hommes, ne prononçait que quelques mots dont il ignorait le sens. Comme le dit Mazurel, il n’avait pas d’habitus culturel. Autrement dit : Kaspar était dépourvu de dispositions culturelles incorporées par l’éducation et la socialisation, y compris dans son corps et la perception de celui-ci. 

C’est donc un adolescent « à l’état sauvage » que découvrirent, examinèrent et éduquèrent des pédagogues et philosophes allemands du XIXe siècle, en pleine période romantique. Il nous révèle donc autant de choses sur cet état supposé sauvage que sur les modèles culturels et cognitifs de ceux qui le découvrirent. Et, pouvons-nous ajouter, en seconde boucle réflexive, sur la manière dont nous (du moins des historiens, sociologues, anthropologues, psychologues…) relisons « l’affaire Kaspar Hauser » à l’aune de notre modernité réflexive qui transforme l’inné en acquis, le donné en construit, y compris l’intimité et les sensibilité. Kaspar est un révélateur. Mais Mazurel et ses collègues historiens ou sociologues le sont tout autant.

L’enfant de la nuit close face au monde ouvert

Précisons d’entrée de jeu que Kaspar n’était pas un « enfant sauvage », dans la mesure où il avait sans doute vécu en présence d’humains lors de sa prime enfance et à proximité intermittente de son geôlier nourricier ensuite. Son histoire est différente de celle d’enfants ayant vécu en dehors du monde humain, parfois en compagnie d’animaux, et qui sont très rares, parfois des supercheries. Kaspar est un enfant séquestré, « placardisé », qui vécut seul en milieu clos, privé de toute éducation et contact hors celui avec son gardien. Sa connaissance du monde se limitait à celle de son cachot sombre.

L’ouvrage d’Hervé Mazurel (source Éditions La Découverte ; Kaspar est celui du film d’Herzog)

Le livre de Mazurel, après avoir synthétisé les faits biographiques qui sont avérés et formulé quelques hypothèses complémentaires sur « les vies » de Kaspar Hauser, de 1812 (date incertaine de sa naissance) à son assassinat en 1833, décrit les effets de sa séquestration sur sa « seconde naissance ». Il commence de manière graduelle par le registre corporel pour finir avec les profondeurs psychiques, en passant par les perceptions, les émotions, les relations et les apprentissages lors de sa courte vie à l’air libre, en compagnie des autres humains. Tous ces chapitres entrent en résonance avec l’univers culturel de l’époque, que l’histoire de Kaspar met à l’épreuve et révèle, mais aussi avec nos propres connaissances ou présupposés sur l’imprégnation socioculturelle du corps, des perceptions, des émotions et du psychisme. Ce dernier point étant, de notre point de vue, le sujet central du livre de Mazurel et la leçon que nous donne l’histoire de Kaspar Hauser.

Comme nous l’avons déjà esquissé plus haut, le monde tel que nous le voyons habituellement (et, en particulier, les contemporains de Kaspar) était invisible pour lui. Sa projection soudaine dans le monde extérieur le mit face à un flot continu de stimuli (images, lumières, couleurs, matières, odeurs, sons, mouvements…) qu’il ne pouvait décoder, étant dépourvu d’une expérience antérieure, de modèles culturels et d’univers de sens structurant le monde humain et naturel. Le monde est pour lui « démesuré » au sens littéral du terme. Comme la plupart des petits enfants, nous l’avons déjà évoqué, Hauser ne distinguait pas vraiment les humains des non-humains et attribuait un âme aux animaux, aux végétaux, voire à la matière inanimée. Il était « par-delà nature et culture » (l’auteur cite Descola à plusieurs reprises), voire animiste écrit Mazurel, mais sans avoir été socialisé dans ce sens par sa communauté d’appartenance (serait-on animiste « naturellement » ?). La qualification de l’animisme comme « enfance de l’humanité » n’est sans doute guère adéquate, même si la question de leur articulation peut être posée, hors culpabilité « décoloniale ».

C’est donc le corps, jusqu’à des profondeurs insoupçonnées, qui est modelé par la culture, comme l’anthropologue David Le Breton, très souvent cité par Mazurel, l’examine dans son œuvre (voir la bibliographie sur ce site), et notamment dans La sociologie du corps ou Anthropologie du corps et modernité. Mazurel donne de nombreux exemples dans le chapitre qui lui est consacré. Il était de petite taille, n’avait même pas les capacités physiques d’un enfant de huit ans, ne savait pas se tenir sur un pied, éprouvait de grandes difficultés à marcher, avait le visage dissymétrique traversé de spasmes, le sommeil profond « comme une petite mort ». Ces particularités, brièvement résumées ici, concernent tout autant les « rythmes et hygiènes du corps » et les « postures et attitudes ». Mazurel souligne à juste titre que ces caractéristiques corporelles ne sont pas que « les stigmates ou traces manifestes de sa longue et traumatique claustration », mais aussi de l’absence d’acquisition des techniques du corps par la socialisation, d’habitus culturel incorporé, de mémoire gestuelle. Ce ne sont donc pas seulement les effets physiques de son enfermement entre quatre murs, mais également ceux, symboliques, de l’absence culturelle d’autrui. 

C’est bien sur ce second aspect qu’il convient de porter l’attention et que la nuit de Kaspar porte sa leçon au jour.

Sensations, perceptions, émotions et pulsions

Mazurel débute ce chapitre par un propos de Françoise Dolto sur Kaspar Hauser : « Son monde ‘raréfié’, au lieu d’atrophier ses sens, les a aiguisés ». Et en effet, les témoins de l’époque avaient remarqué l’extrême réceptivité de son corps, comme sa capacité à voir dans l’obscurité, son hyperacousie, sa sensibilité au magnétisme (c’était l’époque du « magnétisme animal » développé par Mesmer, Ellenberger, 1970). On peut supposer que la nuit, et le silence quasi total, dans lequels il avait passé la plus grande partie de sa vie expliquent sa sensitivité extrême. 

Mais sur ce point également, souligne Mazurel, il convient de distinguer les effets corporels de la claustration de ceux qui relèvent de l’absence de socialisation des sens de Kaspar, de « découpage du monde » que la culture opère, du « façonnement social des perceptions ». Son absence de sensibilité au « paysage » est un exemple frappant, lorsque l’on sait combien le paysage est un construit culturel historiquement situé, apparu en Europe vers le début du XVIe siècle (le paysage dans la peinture chinoise a une autre signification, explicitée notamment par F. Cheng).

Comme le souligne l’auteur en citant à nouveau David Le Breton : « toute socialisation est restriction de la sensorialité ». Elle induit forcément un filtrage et une structuration des stimulations qui nous parviennent du monde extérieur, sans quoi nous serions inondés d’un flot « inépuisable et indéterminé » de sons, de lumières, d’éléments visuels incohérents. Ce qu’exprime David Le Breton : « Face au monde, l’homme n’est jamais un œil, une oreille, une main, une bouche ou un nez, mais un regard, une écoute, un toucher, une gustation ou une olfaction (…). Ce n’est pas le réel que les hommes perçoivent mais déjà un monde de significations. » (dans La saveur du monde, 2006). Hauser, à sa « sortie » dans le monde démesuré, erra longtemps « dans cet espace inconnu et ô combien critique qui justement sépare les sensations des perceptions (..). Ce qui lui faisait défaut à la sortie de son cachot, c’est bien cet univers symbolique partagé qui permet de donner sens au monde, de suturer le réel, de faire le tri grâce à cette culture héritée dans le flux incessant des stimulations sensorielles en provenance de son environnement. » (Mazurel, op. cit., souligné dans le texte).

Après le façonnement du corps physique et vécu, celui des perceptions au-delà des sensations, l’auteur aborde le registre des émotions, c’est-à-dire des réactions perceptibles de Kaspar, de ses « mouvements » (étymologie de émotion) personnels face au monde extérieur, tels la peur, la joie, la tristesse, la colère… Son propre témoignage et celui de ses premiers contacts font état de ses crises de larmes, de sa vulnérabilité et de son angoisse face au monde dans lequel il fut soudainement plongé. Il était « perpétuellement débordé par l’émotion », constate l’historien. Et il n’éprouvait aucune honte à s’épancher devant les autres ; il était « incapable de feindre et de manipuler », ruses qu’il n’avait pas acquises par la socialisation. Ses larmes étaient valorisées par ceux qui, alors en Allemagne, étaient empreints du romantisme de l’époque, opposé à la rationalité des Lumières. 

Mais il ne vivait pas non plus sous l’empire des pulsions et « l’océan illimité des désirs ». Sans doute sous l’effet de sa socialisation précoce, lors de ses deux ou trois premières années, et, selon Mazurel « plus encore, du fait de l’univers raréfié de son lieu de réclusion qui l’avait sûrement laissé pauvre en mondes. Capable de vivre, en somme, mais non pas d’exister. »

C’est dans le registre des pulsions que l’historien évoque la psychanalyse, car il y avait chez Kaspar (toujours selon les témoignages de l’époque) une quasi absence de pulsions sexuelles ou d’agressivité, alors que le freudisme perçoit le petit enfant comme un « être de pulsions », voire un « pervers polymorphe ». Mais, ici également, son interprétation réside dans l’absence d’élaboration sociale et de stimulations durant l’enfance, ce qui rejoint le point de vue du psychanalyste Alexander Mitscherlich (Öedipus und Kaspar Hauser, 1950) sur son « hypertrophie de l’imagination », sa « persévérance passive dans un monde fantasmatique, préverbal et indifférencié ».

Georg Daumer qui accueillit Kaspar dans sa famille (source Wikipedia)

Les expressions de son visage, dont son rire « enfantin », sont singulières, d’une « inquiétante étrangeté ». Daumer, qui l’a accueilli pendant plus d’un an avec beaucoup d’affection et de pédagogie, en témoigne tout comme Feuerbach : « Quand je fis la connaissance de Hauser, ses pleurs étaient très laids, ils tiraient fortement sa bouche vers le bas, en revanche son rire avait un charme indescriptible, les parties inférieures de son visage se retiraient, sa bouche s’ouvrait, ses yeux s’illuminaient et tout son être se mettait dans l’agitation la plus vive ; pareille manifestation de joie purement enfantine, je ne l’ai rencontrée nulle part ailleurs. » La raison est simple, Kaspar n’avait jamais appris les formes conventionnelles d’expression. Elles n’avaient non seulement pas été modelées culturellement, mais elles pouvaient difficilement être décryptées par ses interlocuteurs. Mazurel cite à nouveau Mitscherlich : « Un homme doit pouvoir s’exprimer dans le style de comportement prescrit par sa culture. » Ceux qui ont fait l’expérience de l’immersion dans une société différente savent que tel ou tel geste, telle ou telle mimique, peuvent avoir une signification divergente, voire opposée, de celle dans la société d’origine. Ce qui n’est parfois pas sans conséquences.

Son « animisme », sa socialisation humaine et ses limites

Après son apparition à Nuremberg en 1828, Kaspar eut de très nombreux contacts avec ses semblables humains. Cela en particulier dans la maison du professeur Daumer qui prit à cœur, avec ses proches, de lui enseigner de multiples choses, et par définition les codes culturels, ne fût-ce que par l’exemple de la culture matérielle et des conduites dans sa famille, ainsi qu’auprès de leurs diverses relations. Kaspar apprit à marcher, à parler, à écrire, à manger autre chose que du pain et de l’eau, à jouer de la musique et à dessiner étonnamment bien pour une courte période d’apprentissage. 

Son seul « semblable » (il supposait une âme aux animaux) durant son enfermement était un cheval de bois auquel il tenait énormément une sorte « d’objet transitionnel » (Winnicot) qu’il n’avait pas choisi mais qui lui servait sans doute de défense contre l’angoisse de la solitude et de l’abandon. Comme nous l’avions mentionné plus haut, Kaspar traitait les animaux et les plantes comme des personnes à part entière, et même les objets inanimés. Mazurel écrit : « Puisqu’il prêtait aux non-humains (minéraux, végétaux ou animaux) une volonté et une sensibilité propres, puisqu’on ne lui avait pas inculqué la tranquille certitude de la domination des hommes, il avait une sorte de respect naturel et une attention de tous les instants pour les autres règnes et les moindres existences. » (nous soulignons) Kaspar aurait-il été un écologiste non anthropocentré ? On est en effet frappé par l’usage du mot « naturel » par l’historien, lui qui écrit quelques lignes plus loin que « la frontière censée séparer la nature de la culture ne va aucunement de soi. Que l’idée de nature n’est pas naturelle »

Passons aux relations de Kaspar avec les humains. Ce qui frappa ses interlocuteurs dans la première période, c’est son absence de crainte, sa « bonté naturelle », sa pureté d’esprit et sa bienveillance, ce qui fait écho au mythe du « bon sauvage » (né dans le contexte de la conquête des Amériques et développé par Montaigne et Rousseau). Même Françoise Dolto, plus d’un siècle et demi plus tard, parlera du « séquestré au cœur pur ». Il semblait ignorant du mal jusqu’à la première tentative de meurtre d’octobre 1829 par celui qu’il appelait l’Homme, son geôlier qu’il reconnut mais à qui il pardonnait. De même, il semblait ne pas connaître l’ambivalence et, parfois, le « double-fond » des relations humaines, la capacité de tromper, l’humour ou le « second degré ». Il ne savait pas feindre, ni, bien entendu, « feindre de feindre » (capacité propre à l’homme, selon Lacan, une assertion réfutée par Derrida et certains éthologues). Toutes choses qu’il découvrira lentement et douloureusement en perdant son innocence originelle. Ceci ne l’empêchait pas, néanmoins, d’éprouver une détestation précoce des prêtres et des médecins. Mais il ne fuyait pas le contact humain, ce qui, avec la facilité surprenante de ses apprentissages, écarte le diagnostic d’autisme et corrobore l’existence de contacts et de soins lors de sa prime enfance. 

Comme nous l’avons déjà évoqué en début d’article, il ignorait la différence entre les genres, mais aimait s’habiller comme une femme par sensibilité pour les couleurs. Sa sexualité semblait absente, même s’il avait quelquefois des érections qui le gênaient. Il eut une relation sentimentale avec une certaine Caroline, à laquelle il écrivit deux lettres. Demeure également le mystère de ses rapports avec un anglais qui fut brièvement son protecteur, Lord Stanhope, que l’on soupçonnait, dans le langage de l’époque, d’être « antiphysique » ou « contre-nature ».

Aquarelle de Kaspar Hauser, 1829 (source Wikipedia)

Du côté des apprentissages, grâce à la bienveillance et à l’environnement familial de Daumer, qui était enseignant et disciple de Rousseau, ses progrès furent fulgurants. Sa soif d’apprendre était extraordinaire et il se lança dans l’étude de la lecture et de l’écriture, des mathématiques, de la musique et du dessin, des travaux mécaniques. Comme si son devenir humain interrompu par la claustration avait repris. Mais les progrès de ses apprentissages furent finalement freinés par deux facteurs : un rendement décroissant de ses capacités, dû probablement à des causes biologiques de nature neuronale (des « fenêtres d’opportunités » épigénétiques s’étaient refermées), mais aussi des causes pédagogiques et culturelles. Kaspar avait en effet quitté la maison du libéral et néohumaniste Daumer, malade, pour être éduqué par des pédagogues beaucoup plus traditionalistes. 

L’orphelin de l’Europe s’est dès lors trouvé ballotté entre le système de socialisation alternative libérale, celui du « gelehrte » (érudit), et celui du « gebildete » (formé), du savoir réflexif savant et de la professionnalisation pratique, verticale et autoritaire. Meyer, chez qui il aboutit finalement, est qualifié de « pédant et bigot », de suspicieux et de sévère. Mais Kaspar demeure réfractaire à la notion de Dieu, car celui-ci est incapable de lui restituer le temps passé, son enfance perdue. C’est finalement chez Meyer qu’il sera assassiné par le même « Homme en noir » pour lequel il avait demandé une amnistie à la Reine de Bavière en 1833, peu de temps avant sa mort. Peut-on invoquer l’identification à l’agresseur (Ferenzci), voire le syndrome de Stockholm ? On entre ici dans une autre dimension.

De profundis

En effet, la partie la plus sensible et ardue du livre de Mazurel, que nous ne pouvons que survoler, concerne « les profondeurs psychiques » de Kaspar, « l’événement tragique inscrit dans la nuit du corps », l’étape brûlée de sa vie. Il s’agit dès lors de sonder « le fond de l’âme humaine » comme disaient Daumer et Feuerbach, les effets de ce que le dernier qualifia de « crime contre la vie de l’âme », sa claustration dans le noir et la solitude dont il avait curieusement la nostalgie.

Paradoxalement, à première vue, Kaspar éprouvait en effet du regret pour sa vie d’antan, il voulait « retourner à la maison », demandait quand « l’Homme viendrait le rechercher ». Sa prison avait pour ainsi dire été « le théâtre d’un bonheur entier », écrit Mazurel. Car, ajoute-t-il, dans son cachot, « rien ne manquait, le manque lui-même n’existait pas ». Là-bas, en effet, il n’avait pas souffert de cette étrangeté, cette profusion d’impressions douloureuses qu’il avait ressenties à sa sortie, lors de son entrée dans le monde ouvert. S’agit-il d’un désir de retour à l’obscurité prénatale, de régression intra-utérine ? Mazurel examine la question mais se méfie de l’usage rétrospectif de catégories psychanalytiques pensées comme « transhistoriques et transculturelles ». Il constate que le séquestré n’avait pas de pulsion de haine, n’en voulait pas à l’Homme en noir (celui que l’on voit dans les premiers plans du film d’Herzog). Si son enfermement fut un événement tragique à nos yeux, sa confrontation avec le monde le fut tout autant, et peut-être davantage. 

Parmi les éléments troublants de sa vie « dans le monde » figurent deux rêves, qui sont probablement des réminiscences de sa prime enfance. Contrairement à ce que nous montre le film de Herzog, qui met en scène Kaspar racontant un de ses songes, il ne rêve pas du Caucause mais bien d’un château dont il parcourt plusieurs pièces. Or ce rêve, selon Feuerbach, date du 15 août 1828, soit quelques mois après son arrivée à Nuremberg et avant qu’il n’ait réellement visité un château, celui de la ville, le 14 septembre de la même année (visite qui le troubla). Le « reste diurne » qui suscita et informa le rêve ne pouvait donc pas être le château de Nuremberg, ce que note Feuerbach en langage préfreudien. Une année plus tard, le 21 août 1829, il rêva à nouveau d’un château, mais dont les portes lui étaient barrées. La maison où il voulait retourner était-il le cachot ou le château ? Mazurel ne répond pas à la question (et ne la pose curieusement pas, si nous avons bien lu). 

L’interprétation de ces rêves, à laquelle Françoise Dolto s’est risquée avec une lecture œdipienne, est évidemment difficile en l’absence du rêveur et de ses associations, qu’elles soient familiales ou sociologiques. Il est par ailleurs périlleux de faire une « surinterprétation anachronique », observe l’historien. Notons l’importance du chronos, du temps historique marquant sa réserve. On ne fait pas de « psychanalyse sauvage » de cas historiques anciens (pas davantage, bien entendu, de contemporains qui ne l’ont pas demandé).

Car c’est bien là que se trouve, en quelque sorte, la leçon de Kaspar. Cet enfant sorti de la nuit et privé d’habitus culturel (modèle culturel intériorisé) surgit dans notre monde avec des attitudes et des questions surprenantes. L’effet est à double tranchant. D’un côté, Kaspar est totalement démuni, innocent face à la profusion d’un monde naturel et humain qu’il ignore à peu près totalement, physiquement et symboliquement. Mais, de l’autre, les interlocuteurs et interprètes de son époque et de la nôtre projettent leur univers de sens sur l’énigme qu’il incarne, et qui « menace la quiétude de la raison scientifique». Du « bon sauvage » à Œdipe mal triangulé, entre autres. 

Kaspar, qui a commencé à vivre en quelque sorte au milieu de sa vie, ne pouvait voir celle-ci que du point de vue des autres car il était sans repères et « sans orient ». Il était non seulement orphelin de l’Europe et pupille de Nuremberg mais également, souligne Mazurel, pourvu d’un « inconscient orphelin ». Rien n’allait de soi pour lui, rien ne lui était familier. Il était de ce fait également un révélateur culturel du monde humain où il avait atterri, mais, plus largement, de la nécessité même d’une culture pour aborder le monde. L’histoire de Kaspar montre dès lors, finalement, qu’un être humain risque de vivre dans un chaos indéchiffrable s’il n’est pas l’héritier d’une culture, concept dont certains voudraient se débarrasser, comme le souligne Mazurel, à grand renfort de critiques du « culturalisme » pour retrouver on ne sait quel humain nu et universel. Les expériences de Frédéric II de Prusse, évoquées par Mazurel, qui, voulant savoir quelle langue les enfants parleraient naturellement, avaient privé un groupe de nouveau-nés de toute stimulation langagière. Non seulement ils n’avaient pas appris à parler, mais ils avaient tous dépéri.  L’homme auto-construit semble, quant à lui, également un fantasme, comme l’histoire de Kaspar nous le montre.

Car si le mouvement des sciences humaines contemporaines – suivant en cela le développement des savoirs et la déconstruction propre à la modernisation réflexive selon Anthony Giddens – situe et analyse les sensibilités, les émotions et les intimités dans leur contexte historique et culturel (voir, notamment, l’oeuvre d’Alain Corbin), ce n’est pas pour faire table rase des identités héritées, par ailleurs flexibles. Il n’est sans doute pas absurde de supposer que les susdites sciences en soient elles-mêmes le produit. 

Ce point mériterait d’être développé, si la place ne nous manquait pas dans cet article. Constatons simplement que ce qui a longtemps été considéré comme « reçu » de l’extérieur (des Dieux, des Ancêtres, de la Tradition…) dans les sociétés humaines hétéronomes, est apparu progressivement comme un construit en permanente transformation dans les sociétés autonomes. Construit par les dynamiques évolutives de la matière abiotique et de la vie organique, certes, mais aussi par les humains en société, façonnés par leur culture. L’exploration de cette emprise atteint aujourd’hui des profondeurs insoupçonnées, perçues jusqu’ici comme relevant d’invariants transculturels et transhistoriques. C’est sans doute là que se trouve « la leçon de Kaspar », que l’historien aide à lire.

                  Bernard De Backer, février 2021

Sources

Burke Peter, « L’histoire sociale des rêves », Annales, Économies, Sociétés et Civilisations, 1973 (texte republié dans Lahire Bernard et Mazurel Hervé (coord.) « La société des rêves », revue Sensibilités, Éditions anamosa, août 2018)
Corbin Alain, Le Miasme et la jonquille : l’odorat et l’imaginaire social, XVIIIe – XIXe siècles, Flammarion, 1982 
Corbin Alain, Histoire du silence : de la Renaissance à nos jours, Albin Michel, 2016
Ellenberger Henri, À la découverte de l’inconscient : histoire de la psychiatrie dynamique, SIMEP, 1974 (édition originale, The discovery of the unconscious : the history and evolution of dynamic psychiatry, Basic Books, 1970)
Gauchet Marcel, La condition historique, Éditions Stock, 2003
Giddens Anthony, The consequences of Modernity, Cambridge Polity Press, 1990
Giddens Anthony, Modernity and Self-Identity. Self and Society in the Late Modern Ages, Cambridge Polity Press, 1991
Giddens Anthony, The transformations of Intimacy, Cambridge Polity Press, 1992
Giddens Anthony, « Living in a Post-Traditionnal Society », in Giddens, Antony, Beck, Ulrich & Lash Scott, Reflexive Modernisation, Cambridge Polity Press, 1994
Giddens Anthony, Runaway World, Routledge, 2000
Lahire Bernard, L’interprétation sociologique des rêves, Éditions La Découverte, 2018
Lahire Bernard et Mazurel Hervé (coord.) « La société des rêves », revue Sensibilités, Éditions anamosa, août 2018
Lahire Bernard, La part rêvée. L’interprétation sociologique des rêves, volume 2, Éditions La Découverte, 2021.
Mazurel Hervé, L’Inconscient ou l’oubli de l’histoire. Profondeurs et métamorphoses de la vie affective, Éditions La Découverte, à paraître en mars 2021.
Mazurel Hervé, Kaspar l’obscur ou l’enfant de la nuit, Éditions La Découverte, 2020
Mazurel Hervé, « De la psychologie des profondeurs à l’histoire des sensibilités, Une généalogie intellectuelle », Dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire 2014/3 (N° 123)
Mazurel Hervé,  « L’histoire à fleur de peau », Dans Critique 2019/6-7 (n° 865-866)
Mazurel Hervé, « Au-delà de Freud », A propos de Norbert Elias, Au-delà de Freud. Sociologie, psychologie, psychanalyse (La Découverte, 2011) Sociologie [En ligne], Comptes rendus, 2012, mis en ligne le 27 février 2012, consulté le 08 janvier 2021. 
Pagès Claire, « L’homme sans identité. À propos de : Hervé Mazurel, Kaspar l’obscur ou l’enfant de la nuit », La vie des idées, 2 décembre 2020
Deluermoz Quentin, Fureix Emmanuel, Mazurel Hervé et Oualdi M’hamed, « Écrire l’histoire des émotions : de l’objet à la catégorie d’analyse», Revue d’histoire du XIXe siècle [En ligne], 47 | 2013, mis en ligne le 31 décembre 2016, consulté le 08 janvier 2021
Revue Sensibilités. Histoire, critique et sciences socialesÉditions anamosa

Recueil principal mentionné par Hervé Mazurel

Kaspar Hauser. Écrits de et sur Kaspar Hauser, Christian Bourgois, 2013. Préface de Jean-Christophe Bailly (titre original, Ich möchte ein solcher werden wie… Materialien zur Sprachlosigkeit des Kaspar Hauser. Herausgegeben von Jochen Hörish, Suhrkamp, 1979)

Dossier de presse

« Les penseurs de l’intime », Le Monde, décembre 2020 – janvier 2021 
Article introductif, « Le tournant émotionnel de la vie intellectuelle », par Nicolas Truong, Le Monde, 21 décembre 2020

Quelques œuvres inspirées par l’histoire de Kaspar Hauser

Handke Peter, Kaspar, pièce de théâtre, Suhrkamp, 1967
Herzog Werner, L’Énigme de Kaspar Hauser (titre original, « Eder für sich und Gott gegen alle »), film de 1974
Trakl Georg, « Kaspar Hauser Lied », poème, dans Sebastian im Traum. Sammlung. K. Wolff, Leipzig Frühjahr 1915.
Verlaine Paul, « Je suis venu, calme orphelin », dans Sagesse, 1881 (chanté par Georges Moustaki)

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4 réflexions sur “La leçon de Kaspar Hauser

  1. Merci Bernard pour ce texte passionnant que j’ai lu d’une traite hier soir. Il y a un point qui m’intrigue et me pose question particulièrement.
    Il ‘agit du dessin. Il est splendide, on peut vraiment parler d’une oeuvre. Par son esthétique, il se rattache totalement aux travaux des romantiques allemands, leur façon de représenter la botanique et plus particulièrement les fleurs.

    Tu le dis bien, Hauser percevait chacun des règnes avec la même intensité, sur le même plan. Il dessine le courant vital qui traverse la fleur, cette essence que d’autres à la même époque ont perçue et transcrite avec des moyens qui semblent très proches. Comment a-t-il su, qui le lui a appris ? Son professeur de dessin ? Hauser est bien de son temps, il dessine les fleurs comme ses contemporains les plus sensibles. Voilà qui est troublant, lui qui était dans un temps autre dont il a brièvement émergé.

    Parmi les nombreuses variations autour de Gaspard Hauser, celle qui m’a semblé une des plus justes, est celle de Véronique Bergen, publiée en poche dans la collection Espace Nord. Lors de la présentation de ce livre à la librairie, une femme inconnue est arrivée en retard.

    Après l’entretien, elle a pris la parole : « Quand j’étais petite fille j’allais chez ma grand-mère qui habitait juste en face de l’endroit où est apparu Gaspard Hauser ». J’ai senti un frisson parcourir le public. Celui du réel. L’histoire de Gaspard Hauser n’est pas un rêve.

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    1. Merci pour cette réflexion pertinente sur l’aquarelle de Kaspar, et ton témoignage sur le surgissement du réel par le truchement de cette femme inconnue, dont la grand-mère habitait à Nuremberg en face de la place du Suif. L’aquarelle figure sur la page allemande de Wikipedia consacrée à Kaspar Hauser, bien mieux documentée que la française ou l’anglaise. Il y est écrit : « Aquarell von Kaspar Hauser, „gezeichnet am 22. Aperil [sic] 1829“. Kaspar était alors dans la famille de Georg Daumer, où il a vécu de juillet 1828 à janvier 1830. Il y résidait donc depuis un peu moins d’un an et se trouvait dans une phase d’apprentissage très rapide, notamment en dessin (Mazurel parle de cet aspect : les oeuvres graphiques de Kaspar mériterait d’être (re)publiées). J’ignore évidemment quelle est la part de Kaspar dans ce dessin, mais le texte avec la faute est apparemment de lui.

      Ceci étant, je ne crois pas que son « animisme » soit pour quelque chose dans la qualité de l’oeuvre. Comme je l’écrivais sur base de Mazurel :

      « Kaspar, qui a commencé à vivre en quelque sorte au milieu de sa vie, ne pouvait voir celle-ci que du point de vue des autres car il était sans repères et « sans orient ». Il était non seulement orphelin de l’Europe et pupille de Nuremberg mais également, souligne Mazurel, pourvu d’un « inconscient orphelin ». Rien n’allait de soi pour lui, rien ne lui était familier. Il était de ce fait également un révélateur culturel du monde humain où il avait atterri ». (je souligne)

      Son dessin, comme tu le dis très justement, est bien dans la ligne des codes esthétiques « du monde humain où il avait atterri ». Tu écris en effet : « Hauser est bien de son temps, il dessine les fleurs comme ses contemporains les plus sensibles. » L’historicité du sensible, c’est bien le sujet du livre de Mazurel, élève d’Alain Corbin.

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