L’écosophie pistée

Couverture du livre recensé dans cet article (source Actes Sud)

« On eût dit que soudain la Route ensauvagée, crépue d’herbe, avec ses pavés sombres sous les orties, les épines noires, les prunelliers, mêlait les temps plutôt qu’elle ne traversait le pays, et que peut-être elle allait déboucher, dans le clair-obscur du hallier qui sentait le poil mouillé et l’herbe fraîche, sur une de ces clairières où les bêtes parlaient aux hommes. »

Julien Gracq, Les terres du couchant

« Énigme parmi les énigmes, 
la manière humaine d’être vivant
 »

Baptiste Morizot, Manières d’être vivant

La multiplication des livres « éco-philosophiques » ou « éco-anthropologiques » est un révélateur des transformations de la vision occidentale de la nature et de notre crise écologique, le « notre » n’étant pas écrit par hasard. Cela non pas au sens d’une implication locale unique (pensez à la pollution en Chine, à Tchernobyl, Bhopal ou Fukushima), mais bien de l’origine géoculturelle d’une pensée écologiste « profonde » et de la dévastation des écosystèmes qu’elle combat. Une pensée qu’il faudrait sans doute se garder d’identifier à un retour improbable vers une autre cosmologie que la nôtre, tel l’animisme. En d’autres mots, ce que d’aucuns appellent l’écosophie est ce courant de pensée occidental qui associe, avec des variantes, le souci du partage de la terre avec l’ensemble du vivant et la réflexion philosophique. « Écosophie » (Økosofi) est un mot-valise, forgé par le philosophe et alpiniste Norvégien Arne Næss en 1960. Næss est également le fondateur de la deep ecology, rompant avec la vision anthropocentrée de l’environnementalisme, ce qui est également le cas de Morizot. La production est abondante, rien qu’en langue française. Le journal Le Monde y a consacré deux dossiers en juillet et août 2020, sous les titres « La fin de la nature ? » et « « Les penseurs du nouveau monde ». Nous avons choisi de partir de Baptiste Morizot et d’un de ses livres, Manières d’être vivant, publié en 2020 dans la collection « Mondes sauvages. Pour une nouvelle alliance » chez Actes Sud. Nous allons donc pister Morizot, qui consacre nombre de pages (et de livres) au pistage des animaux, notamment les loups. Quel « animal » allons-nous donc rencontrer en suivant et analysant ses traces ?

Nous nous garderons dans un premier temps de faire appel aux analyses existantes sur le sujet, comme les deux dossiers du Monde, en nous centrant sur le livre de Morizot. Ce n’est que dans un deuxième temps que nous y ferons référence, ainsi qu’aux lectures que nous avons faites d’auteurs tels Descola, Despret, Latour, Martin, Keck, Kohn et quelques autres.

Avant toute chose, et comme le fait Morizot lui-même en introduction, il est utile de décrire brièvement la nature de son livre. Il ne s’agit en effet pas d’un ouvrage composé d’une seule pièce, mais bien d’une collection de textes plus ou moins courts, dont certains ont paru parfois dans une autre version. Leur format est à mi-chemin entre l’article et la nouvelle, avec une attention forte portée à l’écriture. Si Morizot est qualifié de « naturaliste » (si l’on peut employer ce mot après Descola, et pas dans le sens de partisan de la cosmologie naturaliste), il est avant tout enseignant de philosophie à l’université d’Aix-Marseille. C’est par ailleurs un homme de terrain vivant en Drôme, un habitué des randonnées à pied ou en ski de fond. Soulignons d’autre part qu’il a écrit un livre sur l’art contemporain avec sa compagne Estelle Zhong Mengual, Esthétique de la rencontre. L’énigme de l’art contemporain (Seuil, 2018). Philosophie, esthétique, rencontres, travail de terrain, mondes sauvages se rejoignent dans une écriture singulièrement soignée.

L’objet, ici, comme l’indique le sous-titre du livre de Morizot, est de faire une enquête concrète et théorique sur les « Manières d’être vivant », ce qui se traduira notamment par la rencontre inaugurale des oiseaux migrateurs au col de la Bataille et, ensuite, le pistage des loups dans le Vercors. Il s’agit donc de rencontres sensibles, d’expériences corporelles, congruentes avec le texte introductif titré « La crise écologique comme crise de la sensibilité » qui présente les différentes parties du livre. Commençons par là.

Oiseaux et voitures

Rappelons d’abord que le sous-titre du livre de Morizot est « Enquêtes sur la vie à travers nous » et gardons cela en mémoire, surtout les termes « enquêtes » et « vie ». Nous y reviendrons, car c’est une des clés du livre, qui n’est pas sans rapport avec une certaine forme de vitalisme, voire quelques accents romantiques. Pour rappel ou information, le vitalisme est un courant philosophique pour lequel les êtres animés sont habités d’une force vitale qui s’ajoute aux lois de la matière. Le vitalisme s’oppose dès lors à une vision purement matérialiste et mécanique des êtres vivants, semblables à des machines ou à des robots (voir Descartes, qui comparait les animaux à des horloges). Un de ses représentants en France sera Henri Bergson (1851-1941), notamment dans L’évolution créatrice (1907), et, plus près de nous, Gilles Deleuze, ainsi que d’autres philosophes.

Col de la Bataille avec file de voitures (source Wikipedia)

Revenons à Morizot et, selon lui, à la crise écologique comme crise de la sensibilité (humaine). Pour nous immerger dans le monde sensible, il nous emmène au col de la Bataille (dans le Vercors, à 1313 mètres d’altitude) ou les vents contraires du Nord et du Sud se font bataille, ce qui serait l’origine étymologique du lieu. C’est un passage d’oiseaux migrateurs dont il décrit finement le comportement dans la bourrasque, avant d’être interrompu par une « fille indienne de voitures anciennes » qui s’arrêtent au col et ne perçoivent rien du passage des oiseaux. 

Morizot en tire un constat : « Ils ne sont ni plus ni moins que nous-mêmes. Combien de fois n’avons-nous rien vu de ce qui se tramait de vivant dans un lieu ? Probablement chaque jour. C’est notre héritage culturel, notre socialisation qui nous a faits ainsi. » Et il poursuit : « C’est un enjeu majeur que de réapprendre comme société, à voir que le monde est peuplé d’entités autrement prodigieuses que ne le sont les collections de voitures et les galeries des musées. Et de reconnaître qu’elles exigent une transformation de nos manières de vivre et d’habiter en commun. » (souligné dans le texte)

Tout est dit, ou presque : d’un côté, les voitures ou les musées comme artefacts humains qui nous aveuglent face aux prodiges de la nature, et, de l’autre, la nécessité de transformer nos manières de vivre pour ne pas être aveugles. Remarquons en passant que « culture » et « nature » sont opposés de fait (« notre héritage culturel »), que les voitures ne sont pas présentées comme des êtres naturels (ce qu’ils sont peut-être pour les oiseaux) et les oiseaux comme des artefacts. Les oiseaux ont-ils été sensibles aux voitures ?

Entre les monolithes de la Nature et de la Culture

Poursuivons. Sur base de cette observation qui en symbolise d’autres, Morizot fait le constat que la crise écologique actuelle « plus qu’une crise des sociétés humaines, d’un côté, ou des vivants de l’autre, est une crise de nos relations au vivant. » (souligné dans le texte). D’un côté, par le productivisme extractif qui épuise et détruit la planète, de l’autre, par « nos branchements et affiliations aux vivants » qui sont insensibilisés. Les deux sont en fait liés, car c’est bien parce que notre ontologie naturaliste (qui n’accorde d’intériorité qu’aux humains, et les relie à la nature par la seule physicalité commune) réduit le non-humain à un matériau que l’homme exploite comme un réservoir de ressources ou expérimente comme un lieu de ressourcement, voire « un bruit blanc » ou « un silence reposant », un support de projection émotionnelle, notamment dans les parcs naturels (voir notre recension de Les âmes sauvages de l’anthropologue N. Martin sur ce site). 

Cette chute du monde vivant en dehors de notre attention est, selon Morizot, « l’événement marquant de la crise de la sensibilité », avec une quasi extinction de l’expérience de la nature dans le monde urbanisé (l’écofragmentation étant, selon l’auteur, une de causes majeures de la crise de la biodiversité). Ce qui ne veut pas dire, pour Morizot, « que c’était mieux avant et qu’il faille « revenir à des formes de vie nus dans la forêt ». Il s’agit au contraire de réinventer des formes de vie post-naturalistes, et non de « revenir » au monde d’avant.

C’est ici, que de manière sommaire à notre sens (nous y reviendrons), il remet en cause – et ceci reviendra de manière réitérée – « le monopole de l’anthropologie philosophique dualiste qui court du judéo-christianisme jusqu’au freudisme ». Il s’agira, d’une certaine façon (le mot n’est pas employé, dans ce livre, mais le sens y est) de décoloniser notre rapport au vivant non-humain. L’animalité est perçue soit comme une « bestialité » infrahumaine, soit comme « une primitivité pure » pour se ressourcer. Mais ce sont les deux faces d’une même médaille. Il faut sortir de l’emprise entre « les deux monolithes jumeaux de la Nature et de la Culture ». Les animaux (Morizot ne parle guère des plantes) incarnent simplement d’autres manières d’être vivant, avec lesquelles nous avons un destin commun. 

L’homme ne doit donc plus être « un roi de droit divin » qui règne sur « la nature », mais doit entretenir avec elle des rapports politiques d’interdépendance, négocier des formes de vie commune (le holisme vital est un autre thème sous-jacent, joint au vitalisme). Un sujet qui sera longuement développé par la suite, autour de la figure du « diplomate ». Mais, ajoute Morizot, « Il ne s’agit pas de prêcher bêtement et radicalement le contraire, pour passer de la modernité triomphante à la modernité contrite », mais de dépasser le paradoxe de la modernité, qui est à la fois « confortable » et « invivable ». Le tout sera donc de savoir comment « hériter intelligemment de la modernité ».

Il faudra donc naviguer entre deux positions manichéennes : « les envolées antimodernes qui condamnent en bloc toute ‘la modernité’ (…), tout en jouissant de ses produits, de l’autre, les attitudes hypermodernes… ». Il faut donc sortir du « huis clos » du « naturalisme judéo-chrétien » devenu un huis clos « anthroponarcissique » et sortir de la solitude cosmique de l’homme depuis la mort de Dieu (Morizot fait ici référence à Sartre et à Camus), « seuls sujets libres dans un monde d’objets inertes et absurdes ». Mais aussi « dépasser la malédiction de Lévi-Strauss sur l’impossibilité de communiquer avec les autres espèces avec lesquelles nous partageons la terre. Voilà le programme, tel que résumé dans l’introduction.

Le livre développera chacun des éléments de ce projet, du plus particulier et sensible (comme pister des loups dans le Vercors, échanger avec les bergers et les défenseurs des loups) au plus général (esquisse des modalités d’un projet de cohabitation), en passant par des réflexions sur le darwinisme et les héritages de « la vie à travers nous » (sous-titre du livre), les humains. 

Hurler avec les loups

La première partie de Manières d’être vivant décrit le pistage des loups dans le Vercors et les essais de communication avec les meutes (notamment pour dépasser « la malédiction de Lévi-Strauss »), ce qui nous vaut des pages haletantes de randonnées lupines dans la neige, de recherches d’itinéraires et de bivouacs glacés, les scènes se passant en hiver. Le descriptif semble parfois se situer à mi-chemin entre le parcours écolo-sportif-naturaliste et l’art contemporain (l’ouvrage écrit par Morizot avec sa compagne Zhong Mengual étant précisément titré Esthétique de la rencontre). 

Mais l’expérience du pistage et des essais de communication avec les loups va déboucher sur des constats et des réflexions plus globales qui annoncent la suite du livre, notamment sur certains affects ressentis par les humains qui sont pour l’auteur « une ascendance animale de l’animal humain, une ancestralité partagée », un « prodige », que « les sciences de la Nature avaient détruit ». Il observe et théorise également la manière dont l’héritage et les déterminismes darwiniens, inscrits dans le corps et ses fonctions, sont détournés par les loups pour d’autres pratiques qu’ils inventent, comme tous les vivants : « Ce que j’appelle « usages » sont des manières hic et nunc, dans la vie individuelle, de détourner et d’utiliser des caractères ataviques en profitant des propriétés dont ils ont hérité, mais à d’autres fins que celle pour lesquelles ils ont été sélectionnés. » (souligné par l’auteur). 

En d’autres mots, le vivant use d’une certaine liberté pour inventer des usages nouveaux à partir des héritages biologiques. Ce qui se résume dans une affirmation forte, quasi sartrienne, de la liberté du vivant : « chacun fait ce qu’il veut de ce que l’évolution a fait de lui, chacun subvertit, détourne et invente à partir de la richesse de ses héritages. » (c’est nous qui soulignons). Il y a donc à la fois une « ascendance commune » entre tous les vivants, dont les hommes, et une capacité d’invention et de liberté à partir de cette ascendance biologique, fruit de l’évolution. Si les humains peuvent pister les loups, l’inverse est également vrai, constate Morizot en examinant leurs traces dans la neige. La communication inter-espèces est autant sonore que visuelle, par lecture et inscription des traces et marquages de tout ordre.

La suite du chapitre, associant pistages, rencontres avec acteurs de terrain et réflexions, approfondit et détaille ces constats, à la fois sur « l’animalité de l’humain » (qui n’a rien à voir avec « la bestialité » mais bien avec la sédimentation de toute la vie en nous) et « la liberté du vivant ». Pour sortir l’humain de son huis clos construit par la cosmologie naturaliste, il s’agit de frayer des passages, d’établir des contacts avec les autres manières d’être vivant. Le pistage au sens large (incluant les promeneurs décentrés d’eux-mêmes, les forestiers, les paysans, les naturalistes…) est une expérience d’accès « aux significations et aux communications des autres formes de vie ». Pister est, pour Morizot, « une expérience décisive pour apprendre à penser autrement » et « dépasser la cécité des modernes ». Mais, précise Morizot, le pistage contemporain « s’enrichit du savoir des sciences du vivant non réductionnistes » et n’est pas un rejet de la rationalité des modernes.

Ceci nous vaut une analyse instructive sur « le goût actuel pour l’animisme » (toujours cette seule cosmologie en miroir, nous y reviendrons) que Morizot considère comme problématique. Cela d’une part parce que ce néo-animisme « tend à réactiver la croyance très ethnocentrique que les peuples premiers n’enquêtent pas (…) et accèdent à la vérité de leurs écosystèmes simplement en écoutant parler les arbres et les nuages » et, d’autre part, parce qu’il laisse entendre que l’accès aux autres vivants « est amoindri par le travail des sciences ». Et il ajoute ceci (qui rejoint les conclusions de notre article « L’arbre qui cache la forêt ») : « … ce sont précisément des sciences (…) qui ont généré ces savoirs émancipateurs à l’égard du vivant. C’est en ce sens que l’on entrevoit que certaines sciences sont aussi un opérateur pour faire sauter les coutures du naturalisme de l’intérieur. »

Ajoutons que c’est un anthropologue héritier de Lévi-Strauss, Philippe Descola, qui a « fait sauter les coutures » de l’anthropologie naturaliste de l’intérieur. Morizot favorise néanmoins un certain retour « au temps du mythe », où l’homme et les animaux n’étaient pas encore distincts », un temps où ils pouvaient communiquer entre eux (comme dans la citation de Julien Gracq en épigraphe) et avoir « une approche inséparée du vivant ».

La fin de « l’exception humaine »

Après cette mise en bouche par le pistage, si l’on peut dire, l’ouvrage « entre dans le dur » de la théorie de l’évolution et de la place longtemps – et encore toujours, dans de nombreux milieux et sociétés – considérée comme exceptionnelle et unique de l’être humain. Son ambition est de le détrôner de sa place de « roi de droit divin » qui règne sur « la nature », comme nous l’avons esquissé plus haut. Morizot va le faire à partir d’une lecture du biologiste américain, Stephen Jay Gould, et de sa théorie de la contingence. Le paradoxe est que l’incroyant Gould n’était pas un partisan du « dessein intelligent », mais qu’il voulait démontrer au contraire que le processus d’évolution et, par là, de l’avènement de l’être humain, était purement accidentel. Si, disait-il, l’on rembobinait le fil de l’évolution comme une bande magnétique et que l’on poussait ensuite sur la touche « play », l’on aurait une toute autre combinaison du vivant et, très probablement, pas d’hominidés, une « singularité statistique irreproductible ». L’exception humaine serait le fruit du hasard.

Des travaux récents semblent démontrer le contraire, l’auteur s’appuyant sur Simon Conway Morris, un paléontologue qui a débattu avec Gould. Le paradoxe apparent est que Morris, en tant que croyant, voulait combattre la contingence de Gould et aurait au contraire démontré que l’intelligence (terme que nous ne définirons pas, mais qui le mériterait), notamment, était une potentialité de chaque espèce, ce qui a débouché sur la théorie dite des convergences évolutives, aujourd’hui reconnue en biologie évolutive (les exemples sont nombreux). L’espèce humaine n’est dès lors pas « un coup de dés unique » et d’autres vivants ont des capacités cognitives, arbres compris.

Exemple de convergences évolutives des ailes d’espèces différentes (source Wikipedia)

Des phénomènes similaires se sont produits dans la vie des sociétés humaines, notamment celles qui ont été séparées pendant des siècles ou des millénaires, que l’on pense à la « révolution néolithique », à la naissance des villes, de l’écriture ou des mathématiques au Moyen-Orient, en Chine et sur le continent américain. C’est le vieux débat anthropologique entre le « diffusionnisme » et « l’évolutionnisme » – le premier affirmant que tel ou tel invention n’a été faite qu’une seule fois et diffusée ensuite, le second que la même invention a pu être faite à plusieurs endroits séparément.

Chaque espèce est donc l’ancêtre potentiel, écrit Morizot, de formes de vie dotées d’intelligence et de potentialités positives (l’auteur mentionne Gandhi et Luther King, mais pas Hitler ou Staline comme descendants possibles). Les autres formes de vivant sont donc nos ancêtres « auxquels nous devons rendre grâce », le culte des ancêtres devenant celui des ancêtres préhumains qui sont nos contemporains. Ceci d’autant que ces ancêtres sont encore présents dans nos cellules, le corps humain étant fait de l’étoffe du vivant.

Les animaux ne sont pas des bêtes

La suite du livre fera un long détour par l’histoire de la morale occidentale comme « domptage des fauves intérieurs » en opposant la raison humaine à l’animalité brutale ou, inversement, en valorisant de manière romantique les passions sauvages contre la raison sociale. Mais, dans les deux cas, la logique de l’ego clivé est la même, comme celle – abordée plus haut – de la nature sauvage et de la nature domestiquée. Il faut sortir de ce dualisme, de cette opposition passion/raison, pour favoriser l’articulation de deux types d’affects, la joie et la tristesse (l’auteur s’appuye sur Spinoza, un philosophe qui a aussi fortement inspiré Arne Næss). Une morale occidentale qui aurait sa source dans la révolution néolithique (encore elle), la domestication des animaux et l’esclavage, modèles de « la domestication de la vie intérieure ». 

Sans que cela ne soit formulé, nous retrouvons ici la trame sous-jacente du décolonialisme, non seulement par rapport aux autres vivants mais également par rapport à notre vie intérieure « sauvage et primitive ». Car, écrit Morizot, en s’appuyant sur Spinoza, « mater les passions et les désirs, c’est affaiblir la seule force vitale avec laquelle on est susceptible d’avancer dans la vie ». Il faut au contraire sortir du cadre coercitif, du « cocher platonicien », pour favoriser une diplomatie avec « ses fauves intérieurs », voire « une permaculture de soi » plutôt qu’une agriculture intensive et interventionniste sur soi. L’écosophie rejoint ici peu ou prou certaines formes de « réalisation de soi », tout comme chez Næss (voir Pommier, 2018). 

Cette imputation d’une « bestialité » aux animaux est par ailleurs une erreur, que l’observation naturaliste dément. Elle avait dès lors pour fonction d’asseoir la supériorité humaine, qui se devait de dompter l’animalité résiduelle en lui. Le « ça » freudien et le travail de civilisation y font sans doute écho (notons en passant qu’Arne Næss avait fait une psychanalyse d’un an lors de son séjour à Vienne dans l’entre-deux guerres). 

Ce détour (apparent) par l’éthique et le travail sur soi chez l’humain, comme critique d’une morale occidentale fondée sur la domestication de la nature extérieure et intérieure, permet d’aborder à nouveaux frais la question des relations au vivant comme pratique de négociation et de diplomatie avec les autres existants interdépendants, et non d’exploitation et de domination.

Ces pratiques seront illustrées par une expérience concernant les relations entre les loups, les moutons, les militants pro-loups, les chiens (patous) et les bergers par le truchement du projet CanOvis. Le projet passe notamment par l’observation des interactions entre tous ces acteurs, la découverte nocturne de conduites inédites (notamment entre chiens et loups). Morizot souligne à juste titre que la fragilité des brebis est une conséquence de leur domestication par les hommes. Le mouflon sauvage, lui, savait se défendre contre les loups. Par conséquent, la vulnérabilité des troupeaux est de la responsabilité des hommes, ce qui n’est sans doute pas facile à accepter par les bergers ou les consommateurs non végans (peut-on faire du gigot ou du fromage de mouflon, si on arrive à les capturer ?). Et l’auteur de conclure logiquement : « il est peu défendable de vouloir éradiquer des loups pour protéger des brebis vulnérables, alors que c’est notre héritage qui les a rendues telles. » Nous voilà bien face à une contradiction, que Morizot va également relever chez les défenseurs radicaux du loup, qui rejouent la pièce manichéenne du « Noble Sauvage » contre les « infâmes humains ». 

Diplomatie des interdépendances

Toute la question est dès lors de savoir que faire dans ce cas emblématique des loups contre bergers, requis par la cohabitation des vivants, si nous ne voulons pas « revenir à des formes de vie nus dans la forêt » ou donner des leçons de bobos urbains aux bergers « périphériques ». Morizot développe une piste naviguant entre les écueils des choix d’un camp contre l’autre, en privilégiant la « diplomatie interespèces des interdépendances ». La figure du diplomate est celle d’un intercesseur, d’un traducteur inter-espèces, d’un go-between qui choisit le camp de la relation. En une phrase : « si le berger a la garde des moutons, le diplomate a la garde des interdépendances. » Il s’agit de « défendre toute la toile d’araignée, dans son intime contradiction » écrit Morizot au sujet de Pastoraloup, une association invitant des sympathisants du loup à venir en aide à des bergers pour protéger leurs troupeaux. 

Nous n’entrons pas dans le détail de leurs pratiques (que le lecteur trouvera sur le net pour Pastoraloup), mais voulons souligner le fait qu’il s’agit de sortir d’une posture anthropocentrée de la gestion des ressources domestiquées pour entrer dans une dynamique tenant compte de la pluralité du vivant. Ce qui implique également de repérer les contraintes externes dans lesquelles sont imbriqués les éleveurs de moutons, de la politique agricole commune européenne à la mondialisation du marché du mouton. Cette nouvelle alliance avec le vivant déboucherait sur un pastoralisme plus soutenable, et une hausse des prix de la viande de mouton, ce qui n’est pas sans bénéfice écologique secondaire sur la réduction d’alimentation carnée. D’autres exemples sont évoqués, comme ceux des « apiculteurs alliés aux abeilles », militant pour la diminution d’intrants chimiques de l’agrobusiness, ou la sylviculture diversifiée contre la sylviculture de monoculture. C’est une lutte des partisans du tissage entre vivants contre ses ennemis, qu’il s’agit « de faire saillir en toute clarté ». Rejoignant quelque peu Arne Næss, l’auteur souligne que le souci des interdépendances est aussi un « souci de soi », un soi élargi par les tissages et les « liens qui libèrent ». Une autonomie reliée.

Le paradoxe de Morizot

Nous ne nous attarderons pas ici sur les données scientifiques relatives à l’évolution (sauf sur un point), l’art du pistage ou la philosophie de Spinoza, par manque de place et surtout de compétences en la matière. Ce qui nous intéresse davantage, ce sont certains jugements de Morizot sur la modernité, et, plus loin en amont, sur la « révolution néolithique » ou l’espèce humaine, ainsi que, plus tardivement, sur le judéo-christianisme. Mais également sur sa lecture de Descola, dont il ne semble retenir (comme beaucoup d’autres) que l’opposition entre les ontologies naturaliste et animiste. 

Accuser le judéochristianisme, matrice supposée de la modernité prédatrice et coloniale, de la cosmologie naturaliste et – par ce chemin – du désastre écologique, est une pente souvent empruntée et qui nous semble un peu courte. Le postfacier, Alain Damasio (un auteur de science-fiction, choisi par Morizot pour la postface), va jusqu’à écrire dans celle-ci : « cet Occident aussi dévitalisé qu’une molaire sans nerf, qu’on remplit par défaut de plomb. » Nous avons même connu un universitaire italien pour qui toutes les formes de violence humaine trouvaient leur source dans la « révolution néolithique » – mais on a découvert des charniers chez des chasseurs-collecteurs. Outre le fait que des dégradations de l’environnement se rencontrent, à la mesure de leurs moyens, chez des peuples animistes (voir notre recension de Les âmes sauvages de Nastasja Martin sur ce point), ou dans des traditions non occidentales (pensez, entre autres, au marché des animaux sauvages à Wuhan et à la médecine chinoise), il est notable de constater que la pensée et l’action écologiques sont précisément nées en Occident, comme Benoît Lechat le remarquait, de manière certes un peu involontaire (voir la partie « La relativité culturelle des Verts »), dans son excellent livre sur le mouvement écologiste belge. 

Baptise Morizot, comme il le dit, est un enfant de la modernité occidentale dont il a « hérité », qui fait grand usage de la technologie moderne, que ce soient les véhicules à moteur, les caméras thermiques pour pister les loups ou le numérique (il fait un singulier éloge d’internet à la fin de son livre). Il est, en outre, un pur produit de la prospérité et de la techno-science européenne, notamment le darwinisme. En ce qui concerne ce dernier, son interprétation de la théorie des « convergences évolutives » qui détrône l’humain de sa position d’exception, nous semble un peu biaisée, dans la mesure où il en déduit un potentiel évolutif uniquement favorable chez la moindre amibe, sans mentionner que les dites convergences pourraient donner naissance aux mêmes catastrophes que nous avons connues, notamment écologiques. 

Morizot écrit en effet : « … chaque forme de vie contemporaine, de l’abeille à l’amibe, du laurier au poulpe, est potentiellement l’ancêtre, si vous lui laissez les millions d’années nécessaires, de formes de vie plus douées socialement, plus créatives, plus respectueuses de l’environnement, plus douées de langage articulé porteur de sens, plus conscientes d’elles-mêmes, plus intelligentes sous d’autres formes, que nous le sommes » (Morizot, 2020, p. 155, souligné dans le texte). Bien en deçà de « la révolution néolithique », du judéo-christianisme et de la modernité naturaliste exceptionnalisant l’homme, c’est donc l’espèce humaine elle-même qui serait en cause, ce qui laisserait filtrer une sorte d’« anthroponégativité », d’hostilité au semblable humain, voire d’écologie « décoloniale » radicale sous couvert de « l’amour de la nature ». Est-ce à dire que « c’est désormais au travers du rêve édénique d’une nature délivrée du fléau des hommes qu’elle tend à s’exprimer » ? (Gauchet, 1990)

Un loup semble sortir du bois en bout de pistage. Nous avons bien lu sous de doctes plumes, dans le cadre de la pandémie du Covid, que l’homme était « devenu un virus pour la planète ». Notons que, sur cette planète, depuis des millions d’années, aucune évolution d’autres vivants n’a mené au point où nous en sommes, nous les humains (pour le meilleur et pour le pire, bien entendu). Ce qui renvoie à la phrase singulière de Morizot citée en épigraphe : « Énigme parmi les énigmes, la manière humaine d’être vivant ». À méditer.

Mais ne faisons pas de mauvais procès à l’auteur. Comme nous l’avons souligné, Morizot reconnaît l’apport des sciences et ne prône nullement le retour à l’animisme. Rappelons cette phrase déjà citée plus haut : « … ce sont précisément des sciences (…) qui ont généré ces savoirs émancipateurs à l’égard du vivant. C’est en ce sens que l’on entrevoit que certaines sciences sont aussi un opérateur pour faire sauter les coutures du naturalisme de l’intérieur. » Si l’on accorde par ailleurs quelque crédit aux théories de la sécularisation et de l’histoire de la démocratie comme saisie autonome de l’humain par l’humain, notamment celle de Gauchet sur « le christianisme comme religion de la sortie de la religion », on ne peut en faire abstraction dans un jugement abrupt sur « le judéo-christianisme ». Les évolutions nous apparaissent complexes, dialectiques, et débouchent sur des conséquences souvent imprévues, ce que le sociologue Max Weber appelait « le paradoxe des conséquences », soit les effets inattendus et non voulus des actions.

Enfin, il est frappant de voir que le travail minutieux de Philippe Descola, en particulier dans Par-delà nature et culture, dégage non pas deux cosmologies, le naturalisme des modernes et l’animisme des chasseurs-collecteurs, mais bien quatre. Il faut en effet ajouter le totémisme et l’analogisme au duo, ce que Morizot (et d’autres avec lui) ne fait pas. L’Occident chrétien, jusqu’au XVIIe siècle, n’était pas naturaliste mais analogiste, ce qui signifie qu’il attribuait une certain forme d’intériorité, une « part d’âme » aux non-humains (d’où les procès d’animaux au Moyen Âge). 

Soulignons par ailleurs que dans chacune des cosmologies, les humains sont « le gabarit de référence » (Descola) et attribuent une intériorité à eux-mêmes, ce qu’il ne font pas nécessairement aux autres existants (vivants ou non). Le premier dualisme est là. Notons que l’animisme, outre ce fait, instaure également un dualisme, ou plus exactement un « polyalisme », entre les existants (et entre les communautés humaines) puisque ceux-ci se distinguent entre eux par leurs physicalités (la corporéité physique au sens large), qui sont ontologiquement différentes. Nous laissons au courageux lecteur qui est arrivé jusque ici et qui souhaite en savoir plus, le loisir de lire notre recension ou, encore beaucoup mieux, Descola lui-même sur ce point.

Nouveau monde ?

Force est en tout cas de constater, comme l’a fait Le Monde dans deux dossiers de l’été 2020, que des changements importants dans notre rapport au vivant (et au-delà) sont en train de se produire, qu’une « nouvelle alliance » (sous-titre de la collection d’Actes Sud, publiant notamment Morizot et Despret) est invoquée, que « la nature » comme entité séparée des humains vacille, que l’Anthropocène est une menace, le sauvage un projet (voir l’éditeur Wildproject, qui précise néanmoins dans son interview que le « Wild » n’a rien à voir avec le Wilderness), l’écopolitique « un tournant ». Le naturalisme des modernes est critiqué de diverses sources (surtout occidentales, nous semble-t-il), les sciences du vivant et leurs dispositifs de recherche, notamment l’éthologie, la biologie et la botanique, découvrent des processus inconnus ou peu connus, le public « cultivé » urbain ou néo-rural se passionne pour les arbres, les oiseaux, les loups, se convertit au bio et à la permaculture, l’antispécisme monte en puissance, l’agribashing, parfois, fait des ravages. Bref, revoilà Gäia, la Terre perçue comme un grand tout interdépendant que nous devons respecter pour y « atterrir » (Latour) et cohabiter avec tous les vivants, sans oublier les non-vivants. 

Ce qui ne signifie pas, espérons-le, un appel à devenir des Kaspar Hauser, cet adolescent « orphelin de l’Europe », retrouvé à Nuremberg en 1828 après avoir été confiné durant toute son enfance dans un isolement total. Un garçon muet, « sans empreinte culturelle » mais hypersensible, quasiment animiste, ne percevant pas la différence entre humains et animaux et « attribuant une âme aux objets », sans « sentiment de domination à l’égard de la nature » (Mazuret, France Culture, 2020). Comme Mazuret l’écrit dans son livre : « Chez lui n’existait pas cette distinction apparemment si commune entre humains et non-humains. Kaspar se comportait semblablement avec les plantes ou les animaux. Il leur prêtait les mêmes qualités, leur vouait la même attention délicate. Nul anthropocentrisme spontané donc en lui. Seule l’éducation lui inculqua plus tard l’idée que ‘les frontières de l’humanité s’arrêtaient aux portes de l’espèce humaine’ (Descola, Par-delà nature et culture, cité par l’auteur). Tout se passait comme s’il avait vécu jusqu’alors ‘par-delà nature et culture’… » (Mazuret, 2020)  Un « enfant séquestré » ou un « enfant sauvage », selon l’expression consacrée. À méditer également.

Bernard De Backer, décembre 2020

P.-S. Le hasard a voulu que paraisse quasiment le même jour un article de Pierre Ansay, « Val Plumwood, le crocodile, l’écoféminisme et le care » dans la revue Politique. Il y écrit en introduction : « Val Plumwood, (1939-2008), militante et philosophe écoféministe australienne, a consacré de nombreux travaux à l’anthropocentrisme. Son œuvre est marquée par une lutte constante contre l’hyper-séparation entre les humains et le reste de la nature. Cette lutte est très politique car elle vise également à dénoncer la séparation entre d’une part les hommes blancs diplômés et de l’autre les femmes, les enfants, les personnes âgées, les peuples autochtones et les animaux non-humains. Peu connue dans l’univers francophone, la publication de Feminism and the Mastery of Nature et Environmental Culture : The Ecological Crisis of Reason a fait d’elle une des penseuses les plus brillantes de notre époque. Seul ouvrage paru récemment en français, Réanimer la nature, Paris, PUF, 2020. » Une pensée qui nous semble proche de l’écologie décoloniale, décidément dans l’air du temps.

Baptiste Lanaspeze, « L’écologie fait des récits » (Wildproject). Une interview très intéressante et vibrionnante du fondateur des éditions Wildproject, un philosophe français qui a vécu aux Etats-Unis. Il y est question du décolonial à partir de 15:30. Et de beaucoup d’autres choses, notamment de Hugo et Giono. Son projet d’éditeur a commencé avec de la littérature américaine, dont le célèbre Printemps silencieux de Rachel Carson (1962), un livre contre les pesticides qui aurait « lancé le mouvement écologiste dans le monde occidental ». Ce qui est intriguant, c’est le nombre très important d’ouvrages scientifiques ou de récits (type « nature writing ») de la famille écologiste aux USA, quand on connaît le mode de vie américain, et pas seulement depuis Trump…

Complément du 9 janvier 2021. L’humain, forgé par sa propre pensée. « Le moteur de l’évolution de l’humanité serait avant tout la puissance de son esprit. C’est la thèse originale que propose le paléoanthropologue Marcel Otte, qui suit à la trace les manifestations de la pensée symbolique préhistorique pour arriver jusqu’à nous. » Le Monde du 6 janvier 2021.

Complément du 3 janvier 2021. Et dieu dans tout ça ? Baptiste Morizot, le penseur-pisteur RTBF.

Sources

Livres et presse

Descola Philippe, La Nature domestique : symbolisme et praxis dans l’écologie des Achuar, publié par la Fondation Singer-Polignac, Maison des sciences de l’homme, 1986.
Descola Philippe, Par-delà nature et culture, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 2005
Descola Philippe (dir.), La fabrique des images. Visions du monde et formes de la représentation, ouvrage collectif publié à l’occasion de l’exposition « La fabrique des images » présentée au musée du quai Branly, 2010
Descola Philippe : « Il faut combattre l’anthropocentrisme », Ysbek & Rica, janvier 2020
Descola Philippe, L’Écologie des autres. L’anthropologie et la question de la nature, Paris, Éditions Quae, 2011
Despret Vinciane, Habiter en oiseau, Actes Sud collection « Mondes sauvages », 2019 
Gauchet Marcel, « Sous l’amour de la nature la haine de l’homme », Le Débat, mai-août 1990
Gracq Julien, Les terres du couchant, Éditions Corti, 2014
Keck Frédéric, Les Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, Zones sensibles, juin 2020
Kohn Eduardo, Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, Préface de Philippe Descola, Zones sensibles, 2017.
Latour Bruno, Où atterrir ? : Comment s’orienter en politique, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2017
Martin Nasstasja, Les âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska, La Découverte, 2016
Martin Nasstasja, Croire aux fauves, Verticales, Gallimard, 2019
Mazurel Hervé (« historien des sensibilités »), Kaspar l’obscur ou l’enfant de la nuit, La Découverte, 2020
Mazurel Hervé (avec la participation de), « Kaspar Hauser : vie minuscule, cas majuscule », France Culture, 29 août 2020
Morizot Baptiste, Manières d’être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous, Actes Sud collection « Mondes sauvages », 2020 
Næss Arne, Vers l’écologie profonde, Marseille, Wildproject, 2009
Næss Arne, Une écosophie pour la vie (textes réunis par Hicham-Stéphane Afeissa), Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2017
Pommier Eric, « La réalisation de soi au prisme de la philosophie de la nature de Arne Naess », Alter, revue de phénoménologie, 26 2018

Dossier « La fin de la nature ? », Catherine Vincent,  Le Monde, juillet 2020 

  1. « Dépasser le dualisme entre nature et culture »
  2. « La construction du grand partage »
  3. « Naissance du sentiment de la nature »
  4. « Aux origines du désastre écologique »
  5. « Protéger la nature, mais comment ? »
  6. « Cohabiter avec tous les vivants »

Dossier « Les penseurs du nouveau monde», Nicolas Truong, Le Monde, août 2020

  1. « Le tournant écopolitique de la pensée française »
  2. « Vinciane Despret : « Ne déclarons pas la guerre au vivant »
  3. « Baptiste Morizot : « Il faut politiser l’émerveillement »
  4. « Emanuele Coccia : « Nous sommes tous une seule et même vie »
  5. « Frédéric Keck : « Cette crise est un vrai défi pour la recherche »
  6. « Nastassja Martin : « Nous vivons une crise du récit »

Trois collections publiant des ouvrages « écosophiques » en langue française

Actes Sud, collection « Mondes sauvages »
Seuil, collection « Anthropocène »
Éditions Wildproject

La nouvelle alliance (largo sensu) sur Routes et déroutes

« Extension du décolonial », octobre 2020
« Une anthropologue fauve », février 2020
« L’arbre qui cache la forêt», novembre 2019
« L’invention du paysage occidental», avril 2019
« Hiver démographique au Japon», février 2019
« La relativité culturelle des Verts » dans recension de Benoît Lechat, Écolo, la démocratie comme projetLa Revue nouvelle, juillet 2015
« Bienvenue dans l’Anthropocène», La Revue nouvelle, octobre 2013
Recension de Descola Philippe, Par-delà nature et cultureEtopia 2010 et La Revue nouvelle, julllet-août 2012 

4 réflexions sur “L’écosophie pistée

  1. La pensée de Morizot apporte une contribution importante au courant, maintenant effectivement « à la mode », qui remet en question la conception dominante, dualiste, des rapports de l’homme avec le vivant.
    Je ne suis personnellement pas dérangé lorsqu’il juge que le judéochristianisme est à l’origine d’une cosmologie naturaliste qui a mené au désastre écologique. Son propos me semble suffisamment nuancé pour ne pas imputer à ce seul modèle tous les maux de la planète.
    Par ailleurs il oppose effectivement naturalisme et animisme et ne se réfère pas au totémisme et à l’analogisme. (Deux autres cosmologies explicitées par Descola.) Mais cette mise en évidence de l’animisme est, il me semble, une piste offerte pour s’octroyer un petit plus, un peu de spiritualité (laïque, athée !) nécessaire à la sérénité.
    A cet égard j’ai aimé son propos sur la salière lorsqu’il explique que notre consommation de sel reconstitue en nous le milieu originaire marin. (p 152-153) Réinvestir le sens du rituel quotidien et inquestionné de saler. Ou comment évoquer nos ancêtres en salant nos repas !
    Comment aussi ne pas faire le parallèle entre l’expérience de Natassja Martin , anthropologue citée dans la recension, avec un ours au Kamtchatka (Croire aux fauves, Gallimard 2019) et celle d’une philosophe australienne dont Morizot relate l’aventure dans son livre Sur la piste animale (Actes Sud, 2018). Val Plumwood faisant du canoë en février 1985 dans le parc national de Kakadu, Australie, a été attaquée par un crocodile. Et Morizot de commenter que l’expérience d’être la proie potentielle d’un autre animal nous fait sentir que « nous ne sommes [pas] le seul sujet, le seul point de vue qui configure le monde : la peur légère, même si le risque est très faible, nous force à reconnaître qu’il y a un autre sujet qui nous objective du seul fait qu’il peut nous traiter en objet, c’est-à-dire nous faire subir sa volonté contre notre gré » (p. 74).

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    1. Merci pour ton commentaire, Philippe. Je pense que c’est beaucoup plus qu’une « mode », et c’est (notamment) pour cela que ce courant m’intéresse tellement. Ceci étant, Morizot ne fait pas seulement « le procès » du judéo-christianisme mais également celui de la « révolution » néolithique et même de l’espèce humaine. Ce qui m’a fait tiquer dans son livre s’exprime notamment dans cette phrase (on trouve cette analyse dans d’autres passages de Manières d’être vivant) : « … chaque forme de vie contemporaine, de l’abeille à l’amibe, du laurier au poulpe, est potentiellement l’ancêtre, si vous lui laissez les millions d’années nécessaires, de formes de vie plus douées socialement, plus créatives, plus respectueuses de l’environnement, plus douées de langage articulé porteur de sens, plus conscientes d’elles-mêmes, plus intelligentes sous d’autres formes, que nous le sommes » (Morizot, 2020, p. 155, souligné dans le texte). Qu’il ne puisse pas imaginer que cette évolution potentielle de « chaque forme de vie » puisse déboucher sur autre chose que « des formes de vie plus douées socialement, plus créatives, plus respectueuses de l’environnement, plus douées de langage articulé porteur de sens, plus conscientes d’elles-mêmes, plus intelligentes sous d’autres formes, que nous le sommes » me semble un peu irénique et « anthroponégatif ». En ce qui concerne Val Plumwood, l’article de Pierre Ansay mentionné en P.-S. lui est consacré. Je ne suis pas certain que l’on puisse comparer sa rencontre avec le crocodile à celle de l’ours de Martin. Dans le cas de Plumwood, c’est le corps de l’humain qui est en cause, dans le second c’est l’intériorité de l’ours. Pour l’animisme, ma réponse serait trop longue pour cet espace.

      P.-S. Pour la rencontre de l’ours par Martin, j’écrivais : « Car c’est bien aux fauves qu’il s’agit de croire. Bien entendu, le fauve c’est le « sauvage » qui fait lien avec le titre du premier livre, et plus particulièrement avec son « âme ». »

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  2. Dans l’émission « 28 minutes » (Arte) de ce 29 décembre, était notamment invité, aux côtés de Cyril Dion, Sébastien Blache, paysan qui a une ferme de 30 ha en polyculture- élevage en Drôme. Il essaie de laisser la plus large place possible à la biodiversité dans cette ferme, de laisser toute sa place au vivant. Il dénombre maintenant 50 espèces d’oiseaux nicheurs sur ses terres.
    Dans l’émission, il explique être conseillé par Baptiste Morizot : « il nous a fait prendre conscience de ce qu’on faisait. Ça a changé notre manière de nous positionner et nous a aidés à assumer ce qu’on est en train de faire ».
    Il leur a fait comprendre, dit-il, qu’ils ne sont pas producteurs : ce sont la photosynthèse, les arbres, les animaux qui produisent. Eux récoltent…
    Cyril Dion a également travaillé avec Baptiste Morizot. Il relate des discussions avec de jeunes végans, Morizot leur expliquant que refuser de manger des animaux, c’est refuser le cycle du vivant.

    https://www.arte.tv/fr/videos/097407-090-A/28-minutes/ +/- 26’

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    1. Les coutumes alimentaires font parties des pratiques culturelles et religieuses, qui changent dans le temps. Le végétarisme, voire plus, est très développé en Inde, surtout dans le sud du sous-continent, et il est également recommandé ou imposé (pour les moines) par le jaïnisme et le bouddhisme issus de l’hindouisme. Je ne sais pas si le cycle du vivant s’en trouve défavorisé. Morizot aborde peu cette problématique dans le livre dont il est question ici. Sinon au sujet de l’élevage des moutons, quand il se prononce pour un pastoralisme plus soutenable, et une hausse des prix de la viande de mouton, ce qui n’est pas sans bénéfice écologique secondaire sur la réduction de l’alimentation carnée.

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