La fabrique de Lou Salomé

Lou Salomé à Zurich en 1882
(source Wikipédia)

Un jour de hasard, j’ai découvert le journal de voyage titré En Russie avec Rilke 1900 de Lou Andreas-Salomé, posé sur une table du lieu où je me trouvais. Le livre avait été publié en 1992 sous le titre Russland mit Rainer 1900, puis traduit en langue française par les éditions du Seuil. J’avais donc trente-trois ans ans de retard sur l’actualité éditoriale, mais beaucoup moins sur la géopolitique. Lou y parle en effet de son « retour aux sources » russes – elle était née en 1861 à St-Pétersbourg et vivait en Europe depuis 1880 – mais aussi de l’Ukraine lors de son séjour à Kyiv. Et sur ce point, elle s’y exprime en termes grands-russiens presque « poutiniens ». Avec une tonalité quelque peu racialiste, selon l’idéologie de l’époque qui perçoit les différences entre les peuples davantage en termes de race que de culture ou d’histoire. Certes, Salomé ne m’était pas inconnue de par sa réputation de « femme fatale et libre » (Gillot, Rée, Nietzsche, Andreas, Rilke, Zemek, Bjerre, Freud, Tausk…), de psychanalyste. Mais je ne connaissais rien de son histoire et ne l’avais jamais lue. Ce qui m’a passionné en la découvrant, ce n’est pas tant sa personnalité (j’ai peu de dispositions pour le culte des individus « exceptionnels ») que la manière dont elle est un produit de l’histoire. Comment diable s’est-elle fabriquée avec son legs social et familial ? Et quel était le ressort de son « empire sur les hommes » ?

« Sous la puissante influence de Gillot, elle avait tourné le dos à son héritage russe et, en cultivant son esprit, avait essayé de réprimer ses impulsions, sans grand succès, il est vrai. Sa spontanéité était beaucoup plus grande que celle de la plupart de ses contemporains et était, de fait, le secret de son succès et comme femme et comme écrivain. Mais elle avait été forcée de le dissimuler. À Moscou, elle se trouva soudain face à face avec une expression de sentiment presque élémentaire. »

Ma sœur, mon épouse, H.F. Peters

« C’est un monde à peu près ignoré des étrangers : les Russes qui voyagent pour le fuir payent de loin, en éloges astucieux, leur tribut à leur patrie, et la plupart des voyageurs qui l’ont décrit n’ont voulu y découvrir que ce qu’ils allaient y chercher. » 

Marquis de Custine, Lettres de Russie. La Russie en 1839

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Louise (von) Salomé n’a pas une goutte de sang russe dans ses veines, si je me situe dans la tonalité racialiste de son voyage en Russie et en Ukraine, d’abord avec son mari Andreas et son amant Rilke, puis avec le poète seulement. Son père, Gustave von Salomé, était d’origine française, descendant d’une lignée de Huguenots réfugiée en Allemagne après la révocation de l’Édit de Nantes, puis « germano-baltisée » (d’où le « von ») dans l’Empire russe. Sa mère, Louise Wilm, était d’ascendance allemande et danoise. La famille était luthérienne et non pas orthodoxe. L’on parlait allemand, français et russe dans leurs riches demeures familiales de St-Pétersbourg et de Finlande, Gustave étant devenu général de l’armée tsariste après l’invasion napoléonienne. Rien de très russe a priori, à part sa nianka, sa nourrice. « C’est de sa nourrice, dit Lou, qu’elle hérita de son amour inébranlable de la Russie et du peuple russe » (H.F. Peters, Ma sœur, mon épouse). Voilà pour les origines. Mais qu’écrit-elle dans son journal de voyage en Russie et en Ukraine (« la Petite Russie ») de 1900, 39 ans après sa naissance ? Et quel rapport avec Poutine ?

Commençons donc par ce voyage de 1900 en Russie, dont je vais tracer le contexte avant d’analyser le contenu de son journal de voyage (différent des carnets factuels), non publié de son vivant. Il s’agit de son troisième voyage en Russie (après des séjours familiaux depuis 1885) en compagnie du seul Rilke, le premier ayant été fait en 1894 avec son amie Frieda von Bülow et le second en 1898 avec son amant Rilke et son mari Friedrich Carl Andreas. Précisons que Salomé avait quitté St-Pétersbourg (avec l’aide du pasteur Gillot et sa mère comme chaperon) en 1880 pour Zurich afin d’y étudier, les universités russes étant fermées aux femmes. Plusieurs jeunes femmes de Russie, mais pas nécessairement russes ethniques, prirent le même chemin pour ce motif. Ce fut notamment le cas de Zénitta Klupta, la mère d’Haroun Tazieff originaire de Dvinsk (Daugavpils en Lettonie), qui étudia à l’Université libre de Bruxelles.

Édition en langue allemande du journal de voyage en Russie
(source Wikipédia)

Le voyage de 1900 fut le plus grand des trois et certainement le plus profond, géographiquement et spirituellement, par sa durée et son ampleur. Le périple dura quatre mois, de mai à août, et traça un grand trajet circulaire de plusieurs milliers de kilomètres à partir de Moscou, jointe en train depuis Varsovie, vers Kiev, Kharkov (selon les noms russes de l’époque) Saratov, Kazan, Nijni-Novgorod, Iaroslav, Rostov, Moscou, Novgorod et enfin St-Pétersbourg, sa ville natale. Le point culminant de ce voyage fut sans conteste la remontée de la Volga en bateau. Elle y vit un moment extatique et fait parler le fleuve dans son journal. La Volga s’adresse à elle : « Mon paysage donne corps à tout ce que tu as désiré ».

Autant le journal de voyage que la biographie de H. F. Peters indiquent une sorte de mouvement de balancier en plusieurs temps animant la vie de Lou Salomé, ou plutôt sa dynamique émotionnelle et spirituelle. Cette dernière atteint un climax en Russie, particulièrement le long de la Volga, dans les églises et lors d’un séjour dans une isba de paysan avec Rilke. On voit se dessiner et s’affirmer deux pôles opposés qui nous concernent encore aujourd’hui, comme en témoigne une sorte d’amour mystique pour la Russie chez certains Occidentaux, et notamment des Français. Le dernier témoignage en date de cette fascination (certes déçue) étant celui d’Emmanuel Carrère dans le Figaro, en lien avec sa participation à l’adaptation de ce roman ambigu qu’est Le mage du Kremlin de da Empoli.

En simplifiant, il y aurait d’un côté le monde européen – horizontal, « sorti de la religion »,  assagi, rationnel – et, de l’autre, le monde russe vertical, religieux, violent (« Le Royaume des cieux appartient aux violents », évangile de Matthieu, cité par Lou Salomé dans le sens de « se faire violence »). Comme aurait dit Churchill selon Carrère : « la Russie est un mystère enrobé dans un secret lui-même caché dans une énigme ». Bref, la Russie représenterait pour l’imaginaire de certains Occidentaux ce que nous avons perdu en devenant Modernes. Ou, plus profondément, l’objet perdu du désir en accédant à la parole. Elle « donne corps à tout ce que tu as désiré ». Ainsi que l’écrit son biographe, Lou Salomé, en quittant St-Pétersbourg, « avait tourné le dos à son héritage russe et, en cultivant son esprit, avait essayé de réprimer ses impulsions ». Et en y retournant, elle les aurait retrouvés. Cela avant d’imaginer un mode d’accès à « son objet Russie » et à son « fleuve de sang » dans la psychanalyse.

Traçons en quelques paragraphes la manière dont Lou Salomé décrit ses retrouvailles avec la Russie perdue, non pas celle de St Pétersbourg « européenne et cosmopolite », mais la « Russie profonde », celle de Moscou, puis celle de la Volga et des moujiks. Cela avant (et après) avoir séjourné en Ukraine, surtout à Kiev, « la décadente » européanisée. Nous nous basons ici uniquement sur son journal du troisième voyage.

Ce journal commence de manière très significative par un texte relatif à une chapelle de Moscou, située aux portes de la Place Rouge, qu’elle nomme « La Mère ibérienne », puis le Palais des Terems. La première, Iverskaïa Tchassovnia en russe, était une des plus célèbres chapelles de Moscou selon l’édition française du livre. Elle abritait une icône supposée miraculeuse de la Vierge à l’Enfant. Le palais des Terems, quant à lui, est une partie du vieux Kremlin qui tire son nom de l’élement d’habitation séparé réservé aux femmes d’élite dans l’ancienne Russie (mais qui n’avait pas cette fonction au Kremlin), le terem. Le texte commence donc par l’association des femmes au sacré et au pouvoir impérial.

Femmes dans le terem, La tenue de la mariée russe, tableau de Konstantin Makovsky
(source Wikipédia)

Lou écrit : « Quand on voit le Terem dans le vieux palais, on aimerait rester là, y établir sa demeure et n’habiter désormais aucun autre lieu (…) le moindre des paysans y habiterait sans peine, tant leur éclat [des voûtes polychromes] est primitif et simple (…) Elles participent du mépris russe pour les différences de rang, de la parenté que ce pays établit entre le prince et le paysan ». Et, en opposition, elle écrit un peu plus loin à propos des Russes occidentalisés qui se moquent du Terem : « la « culture » que les Russes ont acquise les aliène à leur propre vie intérieure. Comme ils aménagent leur logement au goût qu’ils croient occidental, ils ne craignent pas d’appeler superstition les vieilles expressions de la foi russe. » L’opposition matricielle qui structure l’ensemble du journal de voyage, Kiev (selon la graphie russe) comprise, est posée d’entrée de jeu. Peu m’importe ici de savoir si le « mépris russe pour les différences de rang » et « la parenté entre le prince et le paysan » sont exacts ou non.

Lou Salomé va immédiatement associer l’artiste à ce monde du « moindre des paysans » russes, et donc au « primitif et simple », à ce qu’elle appelle dans le même paragraphe « l’homme véritablement naïf ». Ce dernier, en effet, « ne distingue pas la forme de ce qu’elle exprime ; elle lui est eo ipso [par soi-même] pleine, spiritualisée ». En d’autres mots, non seulement le signifiant (la forme) et le signifié (ce qu’elle exprime) ne sont pas séparés, mais les deux sont spiritualisés, « pleins ». Nous sommes dans un monde plein, celui de la Tradition de René Guénon (une référence pour Alexandre Douguine) qui s’oppose à « La crise du monde moderne ».

Les lignes suivantes du journal sont très explicites, et il me faut dès lors faire une longue citation. Lou écrit que la conduite de l’artiste « obéit à des motifs esthétiques comme celle du petit paysan à des motifs religieux ; et Dieu se manifeste à tous deux. De l’artiste au petit paysan le chemin est plus court que de l’artiste aux classes cultivées : car l’artiste referme le cercle de solidarité qui l’unit au monde et à l’entour, au lieu d’appréhender les choses comme de pures formes dont son âme constituerait le fond nécessaire. Ce que l’on a appelé souvent le paganisme de l’art est au contraire l’élément vrai de la religion auquel nous n’avons plus accès, sinon de la piété de la religion et le ravissement de la contemplation : il tient dans la certitude que l’extérieur et l’intérieur ne sont qu’une même chose et que la foi n’a pas d’autre base » (je souligne). En d’autres mots, l’artiste a accès, comme le petit paysan, au divin, à « l’élément vrai de la religion » qui est ce à quoi « nous n’avons plus accès ». Le « nous » étant sans doute à la fois les Modernes et les adultes rationnels ou « hommes du commun », pour faire court, qui n’ont plus accès à cette réalité perdue comme souligné plus haut.

Notons au passage cette conception de l’artiste comme médiateur du sacré, de l’artiste-chamane se trouvant aux portes de la cité rationnelle, sur « le chemin de ronde de la condition humaine », et qu’avait théorisé quelqu’un comme Maurice Blanchot dans une « théologie négative » post-religieuse. On y perçoit aussi en filigrane le « régime vocationnel » de l’artiste, qui fait de lui le membre d’une élite ayant accès au « vrai » que la modernité « sortie de la religion » aurait refoulé. C’est la notion de L’élite artiste finement documentée et analysée par la sociologue Nathalie Heinich dans le livre du même nom. Mais nous sommes en Russie avec Lou Salomé, ce qui donne une coloration spécifique à cette conception.

Il n’y a en effet pas que l’artiste qui fraie cet accès, mais surtout, et avant lui, le petit paysan « primitif et simple » immergé dans une société russe traditionnelle (mais menacée par la modernité), dans laquelle le Prince et le paysan sont supposés vivre en parenté profonde. Si l’on lit entre les lignes de Lou Salomé, c’est toute la société russe prémoderne qui baigne dans ce « vrai de la religion ». En d’autres mots, c’est « la Sainte Russie ». Une des caractéristiques fondamentales de ce pôle artiste-paysan-Russie est la non-séparation entre « la forme et le fond », entre « l’extérieur et l’intérieur ». C’est une société Une dans son humanité et avec le cosmos.

Bien évidemment, l’histoire de la Russie réelle est bien loin de cette image idéalisée d’harmonie paysanne et cosmique, mais c’est la vision de Lou et c’est elle qui nous intéresse ici. Nous allons la compléter avec la suite des notes de voyage en Russie en « sautant » l’étape de Kiev que nous aborderons ensuite, car elle ressortira d’autant par contraste.

La visite d’expositions de peinture et diverses rencontres lors du séjour à Moscou affinent et explicitent sa perception, notamment par le biais de Sergueï Levitski, intellectuel traditionaliste partisan de l’émancipation culturelle du peuple russe. Levitski distingue la religiosité ritualisée et émotionnelle des paysans des dogmes de l’église orthodoxe, auxquels les moujiks croient très peu. Alors que, dans le catholicisme d’Occident, les rites se sont dégradés et ne sont plus un réservoir d’émotion mais un simple jeu, « ils continuent à médiatiser Dieu pour les Russes » (donc surtout pour les paysans) selon Levitsky (et Lou semble d’accord avec lui). Le « vrai de la religion » est donc bien du côté d’une expérience émotionnelle et non pas des dogmes, surtout « dans le catholicisme d’Occident ». Le paysan est une fois de plus l’incarnation de ce « vrai ».

La vie mélangée de Vassily Kandinsky évoquant la vieille Russie, 1907
(source Wikipédia)

D’autres expériences moscovites, avant le grand voyage en boucle passant par Kiev et remontant par la Volga, confirment les qualités de ce « retour aux sources », comme ce coucher de soleil Place Rouge (une expérience que relate aussi Kandinsky dans Du spirituel dans l’art) : « Un demi-arc-en-ciel se mêlait au son des cloches. Çà et là, les rayons du soleil couchant enflammaient un vitrail comme une lampe d’autel et, sur l’église d’Ivan le bienheureux, ils allumaient pour ainsi dire des rayons mystiques. Une atmosphère indéfinissable baignait toutes choses, sorte d’équilibre entre la prière et la joie : les diverses couleurs s’y fondaient en un immense bonheur paradisiaque ». Religiosité mystique et phénomènes naturels s’associent dans un moment extatique.

Lou enfonce le clou de l’opposition Russie-Occident quelques pages plus loin avec une tonalité racialiste – ou culturaliste – que l’on retrouvera à Kiev : « Le conflit entre les lumières et la vie intérieure constitue le problème fondamental de l’âme slave (…) Le russe cultivé incarne dans toute sa rigueur une tragique opposition qui est plus brutale encore chez le martyr politique russe : car, à choisir le progrès, ce dernier manque à son devoir, non seulement parce que le progrès va contre la volonté de l’empereur, mais parce qu’il est nécessairement contraire à celle du Dieu de la Russie » (je souligne). Ces phrases ne sont pas celles d’un intellectuel rencontré, mais ce que lui inspire une après-midi passée auprès de « la petite Schill » (Sophia Schill, une pédagogue moscovite amie de Rilke et guide de leur voyage)[1]. Difficile de savoir si elle le prend à son compte ou s’il s’agit d’une analyse extérieure. La suite nous le dira.

Après son passage en Ukraine (de Tchernigov à Kharkov, en passant par Kiev et Poltava) comprenant un séjour dans la capitale ukrainienne avec Rilke – dont elle ne parle jamais, sauf sous la lettre R. – Lou retrouve la Russie à Saratov. C’est le début de la remontée de la Volga sur le bateau Alexandre Nevski. Et comme elle le constate, « En train on fonce à travers le paysage, en bateau on l’accueille ». Et là, lors d’une halte dans la ville de Simbirsk (ville natale de Lénine, aujourd’hui Oulianovsk), Lou écrit : « Mais même sous la pluie, l’abordage à Simbirsk (…) semble un retour aux sources, à un havre de beauté que j’ai une fois rêvé. Pendant la montée vers la ville, rencontre d’un pauvre passant. J’aimerais rester ici pour toujours. » (souligné par moi et l’autrice). C’est une sorte de « satori » (saisie intuitive non dualiste selon le bouddhisme) provoqué par l’immersion dans ce paysage, comme il y en aura d’autres dans cette partie du voyage. Pour avoir vécu cela, je m’y reconnais. Nicolas Bouvier en parle admirablement[2].

La Volga vue de Simbirsk (Oulianovsk)
(carte postale de 1910)

Mais au-delà de cette expérience relativement répandue d’un « satori paysager » lors d’un voyage, ce qui m’intéresse ici, c’est la forme que prend chez Lou ce retour exalté aux sources russes. Une expression réitérée (le « retour revient »), car il s’agit d’abord d’un retour à la Russie profonde, et non pas à celle de St-Pétersbourg cosmopolite et moderne.

C’est le retour au pays natal, voire « au pays où l’on n’arrive jamais », et qui n’était curieusement pas le sien à plusieurs titres : elle n’était pas russe ethnique et parlait allemand à la maison, avait passé son enfance dans une ville occidentalisée, et, de surcroit, était de filiation protestante et non pas orthodoxe. D’une certaine manière, cette passion pour une Russie en partie imaginaire est parente de celle que vivent de nombreux voyageurs dans un pays étranger et « exotique ». Mais cette étrangeté est en même temps familière, car elle fait écho à une intériorité oubliée peut-être même en deçà de l’enfance en Russie. Ce qui fait d’une certaine manière écho à la célèbre « étrangeté familière » (Unheimlich) de Freud, associant le familier et l’inquiétant, ou pour le moins étrange. Sauf que chez Lou l’inquiétant semble absent, mais pas la douleur (de la séparation). C’est plutôt un extimité, un élément intérieur (souvenir d’enfance) « réveillé » par une extériorité (ici, le paysage de la Volga et le « monde russe »). Comme dans le rêve, le « reste diurne » (choses vues ou vécues à l’état de veille) s’associe à un motif inconscient selon Freud (théorie reprise par Lahire dans son Interprétation sociologique des rêves).

Le bassin de la Volga, Simbirsk – Oulianovsk au centre
(source Wikipédia)

Dans son journal, qui est écrit après coup contrairement aux carnets, elle emploie souvent l’expression « retour aux sources ». Comme ici : « Ce type d’homme [russe] et ce type de paysage font remonter en moi tant de souvenirs d’enfance, ressemblent tant à un retour aux sources ! Le déroulement du paysage sous mes yeux se change en douleur, le salut rapide que j’adresse de tout mon être à chaque rive en éternel adieu. Le sentiment atteint peut-être son paroxysme à Simbirsk, son intensité la plus douloureuse ce soir au petit débarcadère (…) le tintement du grelot des chevaux et les prairies aux hautes herbes, remplies de fleurs, font monter en moi le désir confus que ma place soit à jamais là ». (je souligne)

Et cette place est bien en Russie, donc pas seulement dans ses paysages mais surtout dans son humanité russe, comme en témoigne sa déception lors de l’arrivée à Kazan : « La suprème beauté de la Volga se perdit près de Kazan. La ville des Tatars nous déçut profondément : elle se révéla presque aussi détestable que la petite auberge tatare que je choisis le soir pour m’y reposer ». Si d’autres parties du journal mettent en exergue l’opposition entre le monde russe et l’Europe occidentale, Lou Salomé expose ici une différence curieuse entre la Russie et l’Asie à partir de la visite d’une mosquée (elle écrit « minaret ») où des fidèles prient en silence. L’Asie serait « un continent muet » où règne « un profond silence », où la « vie intérieure individuelle » ne se reconnaitrait plus « avec autant de netteté ». Ce serait « notre origine humaine d’hier ». Et la Russie serait dès lors entre Europe et Asie, culturellement comme géographiquement, une « vivante synthèse » ; « ma patrie chérie, chérie absolument ! ». On ne sait trop de quoi la Russie serait une vivante synthèse, sinon entre l’individualisme rationnel européen et le holisme religieux asiatique.

À bien y réfléchir, cette synthèse correspond à Lou elle-même. En effet, comme nous le savons, Lou Salomé était une intellectuelle éduquée à l’occidentale (protestante, germanophone et francophone, élite de St-Pétersbourg…), très attachée à son indépendance individuelle comme femme, et, en même temps, profondément attirée par la religiosité mystique russe qu’elle associe à l’art. C’est d’ailleurs – c’est mon hypothèse – ce qui constituait le fondement de son charisme très personnel et de son pouvoir sur les hommes. En particulier un philosophe antimoderne, Nietzsche, et un poète mystique, Rilke. Elle incarnait « le meilleur des deux mondes ». Nous verrons dans ce cadre comment se tisse le lien avec Freud.

L’intérieur d’une isba russe habitée, illustration de 1884
(source Wikipédia)

Après un étonnant petit séjour dans une isba de paysan pour vivre « un fragment de vie dans un village russe » (à Kresta), qui fait un peu penser à « Marie-Antoinette fermière » (l’isba est « fraîchement bâtie, aux poutres odorantes, dans laquelle personne n’a encore habité »), Lou et Rainer continuent leur voyage vers Moscou et puis Novgorod. À Moscou (selon le journal écrit après coup), Lou Salomé couche sur le papier ce qui fut le cœur de ce voyage et qui correspond à ce que nous savons.

Elle y parle d’abord d’une « auto-création de la vie » et du « chemin qui conduisait à la pleine maîtrise de mon intimité » dans la première partie de sa vie, de l’enfance à St-Pétersbourg jusqu’à sa plongée dans le monde russe. Et ensuite d’une « contemplation de ce qui, indépendamment de ma présence, me parlait d’une voix forte et puissante comme un monde d’accomplissement sacré ». Et c’est ici que vient la phrase qu’elle attribue à la Volga qui lui parle : « Mon paysage donne corps à tout ce que tu as désiré ». Et elle ajoute, « Là-haut, dans le nord, elle [la Volga] ne m’avait parlé que de mon origine réelle, de mes racines dans la Russie du Nord ».

Et la Russie du Sud, ce sera « la Petite Russie », l’Ukraine et Kiev où elle avait séjourné deux semaines avant de remonter vers Saratov et la Volga. La description de l’arrivée à Kiev ressemble à celle de Kazan. Elle y parle d’une « compagnie désagréable » lors du trajet à l’approche de la capitale ukrainienne, « Mère des villes russes ». Et ajoute : « Il nous fallut attendre d’être ici pour remarquer qu’il s’agissait de gens de Kiev : des gens aussi insistants, déplaisants et sots que les Grands-Russiens sont simples, naïfs et bons ». Et elle précise à la page suivante que « Les hommes sont de petite taille, le plus souvent de peau basanée, de constitution faible, avec je ne sais quoi de mesquin dans les traits du visage. Physiquement, la race ne tient pas la comparaison avec les Grands-Russiens. » Lou sait certainement qu’elle est entrée dans la « zone de résidence » des Juifs.

Le Khrechtchatyk à Kyiv en 1899
(source Wikipédia)

Comme elle parle du « peuple repoussé dans la malpropreté du Podol » (le bas de la ville de Kiev au bord du Dniepr, « la ville basse » ou « le bas-fond ») et que Podol est le quartier juif, il semble en effet probable que ces personnes « à la peau basanée » et décrits comme des « nains difformes » soient des Juifs.  Mais Lou ne le dit pas (à moins qu’elle ne se censure)[3] et assimile ce peuple basané et difforme aux Petits-Russiens, c’est-à-dire aux Ukrainiens mélangés au peuple « cosmopolite » de Kiev.

Le reste est à l’avenant et Lou n’a d’yeux que pour les lieux de culte « russes » de Kiev (Sainte Sophie, le monastère des grottes et autres églises ou chapelles). Elle demeure par ailleurs avec Rilke dans le « haut de la ville » qui surplombe le Dniepr, dans l’hôtel Florenzia où ils passent deux semaines. Un « ravissant petit hôtel situé sur une colline, au milieu de vastes jardins et de parcs » où elle dispose « d’un petit balcon » et « est entourée d’arbres en fleurs » (c’est la saison des acacias en fleurs qui embaument la ville en répandant leur pollen)[4]. L’élite artiste est aussi une élite économique à cette période de leur vie, le Florenzia étant un hôtel très cher.

Il ne s’agit pas ici d’avancer que l’amie intime de Nietzsche se voulait une « surfemme » (mais au moins une femme « élevée ») ou celle de Freud une antisémite, mais cette partie du journal sur Kiev, écrit après le voyage et donc plus maîtrisé et réfléchi que ses carnets, comporte des aspects troublants. Rappelons aussi que ce texte (un cahier cartonné à la tranche dorée et très soigné dans son écriture, « qui ne comporte que peu de repentirs » écrit Stéphane Michaud) n’a été publié qu’en 1992, soit plus d’un demi-siècle après la mort de Lou Salomé et près d’un siècle après sa rédaction.

On notera aussi que Lou Salomé, devenue psychanalyste (sans avoir fait de cure, semble-t-il), a vécu ensuite dans une maison sur les hauteurs de Göttingen, le Hainberg, avec son mari Carl Andreas, mais dans la partie supérieure de la maison, au-dessus du logement séparé de ce dernier. Elle est « en haut du haut », dans un appartement avec vue[5]. Comme l’écrit son biographe dans Ma soeur, mon épouse : « C’était presque une étrangère dans sa propre maison, car avec les gens qui habitaient au rez-de-chaussée, Mariechen et son mari, elle n’avait rien de commun ». Elle ne fréquentait guère la population de Göttingen et certains la surnommait « la sorcière du Hainberg ».

C’est cette jeune femme (elle a 39 ans au moment du voyage) qui aime « prendre de la hauteur » et est devenue une autrice connue, notamment par ses relations avec Nietzsche et Rilke, qui va rencontrer Freud onze ans plus tard, en 1911 à Weimar. Elle a alors cinquante ans. Notons en passant que Freud a publié L’interprétation des rêves (la célèbre Traumdeutung) en 1900, l’année du voyage de Lou et Rainer en Russie.

La place me manque (ainsi que la patience au lecteur, sans doute) pour raconter les onze années qui s’écoulèrent entre ces deux dates. Surtout chez une femme ayant une vie aussi remplie et avec de multiples rebondissements. Il y a cependant un thème qui prend de plus en plus d’importance à travers ses écrits et sa vie et prépare sa rencontre avec Freud : la sexualité, ou plus largement l’érotisme et l’amour.

Centrons-nous sur l’essentiel de cette période « dans l’attente de Freud », le titre l’un des derniers chapitres de Ma sœur, mon épouse. Sa vie va être très secouée après la rupture avec Rilke dans la foulée du voyage en Russie. Le poète serait le premier homme avec lequel Lou aurait connu l’amour physique, si j’ai bien lu, donc très tard dans sa vie. Mais également la mort de Paul Rée, sans doute par suicide selon Lou, l’ami de Nietzsche, qui était éperdument amoureux d’elle. Décédé dans le village de Celerina en Engadine où ils avaient passé des étés ensemble. Sa mort plongera Lou dans une grande détresse, accompagnée de singuliers problèmes somatiques, comme des évanouissements pendant lesquels son pouls cessait de battre, ce qui la faisait passer pour un fakir.

La célèbre photo de Lou Salomé avec Rée et Nietszche en 1882
(source Wikipédia)

Face à cette détresse physique et morale, son ami et amant, le Dr Pineles appelé Zemek, va la prendre en charge et passer un été avec elle dans les montagnes du Tyrol et de Carinthie. « Le traitement réussit si bien », écrit le biographe, « que Lou devint enceinte » à quarante ans. Mais la mère de Zemek ne supporta pas cette situation pour des raisons morales et le couple dut partir, après que Lou eut perdu l’enfant lors d’une chute. Amour, sexualité et maternité avortée vinrent au centre de sa vie.

Ces divers évènements centrèrent sa vie intellectuelle et son écriture sur ces questions et plus généralement sur la vie pulsionnelle des hommes. La pulsion sexuelle sera le thème central de son recueil d’histoires brèves, Dans la zone crépusculaire, publié en 1902. Puis elle publia Érotisme en 1910, à la suggestion de Martin Buber. Lou y qualifie l’amour sexuel de force vitale, de même nature que la création artistique et la ferveur religieuse. Et cette force est par essence infidèle, car elle perd de sa puissance avec le même partenaire. L’amour sexuel est beau et dangereux à la fois. Comme le résume H.F. Peters : « Nous ne devrions pas compter sur sa durée, même lorsque notre cœur et notre esprit aspirent à sa permanence ». L’homme auquel Lou fut en quelque sorte le plus fidèle est son mari Carl Andreas, avec lequel elle n’avait pas de relations sexuelles mais dont elle portait en partie le nom.

Un homme qui eut des relations amoureuses avec Lou (pas nommé dans le livre de Peters, mais il s’agit sans doute du suédois Poul Bjerre) confiait à des amis : « Il y avait dans son étreinte une force irrésistible, primitive. Vous regardant avec ses rayonnants yeux bleus, elle déclarait : « Reçevoir le sperme pour moi est le summum de l’extase ». Et elle était insatiable. Quand elle était amoureuse, elle était absolument sans pitié (…) Elle était tout à fait amorale, et pourtant très pieuse, un vampire et une enfant ». L’extase mystique russe au bord de la Volga est de fait associée à celle de l’étreinte amoureuse et à l’émotion artistique – Dieu se manifeste.

C’est cette femme qui va rencontrer Freud, dans un contexte particulier. Lou avait croisé le psychothérapeute suédois Poul Bjerre, lors d’un de ses nombreux voyage vers le Nord. Comme on peut s’y attendre, ils devinrent amants, malgré le fait que Bjerre était marié et avait quinze ans de moins que Lou. Et c’est Bjerre qui lui suggéra de l’accompagner au Congrès psychanalytique de Weimar en septembre 1911 et la présenta à Freud.

Congrès de Weimar en 1991, Lou Salomé cinquième à partir de la gauche
(sourcé Wikipédia)

Je ne vais pas m’engager dans un exposé sur la très longue amitié de Sigmund et de Lou, ni sur la nature des écrits psychanalytiques ou de la pratique clinique de la seconde. Mais, dans le fil de ce qui a précédé dans sa vie et dans cet article, j’interrogerai le lien entre sa « période russe » (sur base du journal de voyage de 1900) et sa « période freudienne ». Car je pense, sur base de ce que nous savons, qu’il y a un rapport profond qui se manifeste entre les deux, notamment dans les perceptions très différentes de la psychanalyse entre Freud et Salomé. Bien évidemment – et cela saute aux yeux –, on y perçoit aussi les antinomies entre l’homme Freud, pessimiste, rationnel athée, et la femme Salomé, optimiste, « océanique » et mystique. Ce qui recoupe certainement les dissimilitudes entre un homme et une femme sur ces aspects[6].

Toujours est-il que Sigmund tombe rapidement sous le charme de Lou. Elle provoqua en effet tout de suite le rire de Freud lorsqu’elle manifesta « son désir exprimé avec véhémence d’étudier la psychanalyse ». Comme le commente H. F. Peters, « Elle n’avait que cinq ans de moins que lui, mais elle se conduisait comme une enfant qui vient de voir un nouveau et merveilleux jouet et veut le posséder ». On retrouve le thème classique de la « femme-enfant »[7], mentionné par le présumé Poul Bjerre en racontant ses étreintes avec Lou, sauf que Bjerre évoquait aussi le « vampire ». Une femme-enfant-vampire, en quelque sorte.

Le lien entre « l’aventurière russe » et le médecin viennois va rapidement se nouer, malgré (ou grâce à) leurs visions radicalement opposées. D’un côté le pessimisme profond de Freud (qui n’ira qu’en s’accentuant), et, de l’autre, le « joyeux optimisme » de Lou. Pour elle, la psychanalyse était un don « lui permettant d’avancer à tâtons vers la source qui [la] reliait à la totalité de la vie », « la rayonnante expansion de son être », le « dieu caché du « fleuve de sang » et le Dieu des rêves de son enfance [qui] formaient le grand cercle qui renferme la vie », voire « une sorte de clé magique qui ouvrait la porte du plus merveilleux des mondes » et « d’acquérir des vues plus profondes » (citations extraites de Ma sœur, mon épouse, je souligne).

On reste confondu devant tant de divergences entre le fondateur de la psychanalyse et « l’aventurière russe ». Car Freud « ne pouvait partager l’optimisme de Lou » qui s’exclamait que « la vie est magnifique », et il se demandait « si elle avait compris quelque chose à tout ce qu’il avait tenté de lui dire ». Mais cela n’empêcha pas, dans un climat où les querelles théoriques et heurts violents d’ego (Adler, Stekel et bientôt Jung) se multipliaient, que Lou apprenne « l’art de l’analyse à Vienne pendant six mois » ; elle « allait bientôt le pratiquer elle-même » (sans avoir fait de cure).

Louise von Salomé à l’âge de 16 ans
(source Wikipédia)

Il est temps de synthétiser et de conclure, sans aller plus avant dans le parcours de Lou Salomé psychanalyste – théoricienne et praticienne. Période qui s’étend de 1912 jusqu’à sa mort à Göttingen en 1937 (Freud prononcera son éloge funèbre à Londres), soit un quart de siècle. Sa famille fut ruinée par la prise de pouvoir par les bolchéviques en 1917 et il n’était plus possible de compter sur leurs avoirs et protection. Ses revenus provenaient de ses droits d’auteur et de sa pratique analytique, ainsi que, sans doute, de ceux de son mari Carl Andreas, professeur à l’université de Göttingen.

Louise Salomé était née et avait grandi dans une famille culturellement et économiquement très privilégiée de St-Pétersbourg, membre de la haute société et proche du tsar. H.F. Peters décrit en détail les conditions matérielles de leur vie, leurs multiples propriétés (la résidence de ville dans le quartier huppé de St Pétersbourg, celle de campagne au Peterhof où ils pouvaient croiser le tsar, et une propriété de vacances à Rongas en Finlande) ainsi que leur très nombreuse domesticité. De plus, Louise (c’est le pasteur Gillot qui lui a donné le nom de Lou) était la seule fille de la famille, chérie par son père qui était général de l’armée russe, ainsi que par ses frères. En résumé, comme l’écrit H.F. Peters, elle était « comme la petite princesse du conte de fées » qui vivait « dans un monde enchanté » et « peut-être la société la plus brillante du monde ».

Le palais du Peterhof en 1837
(source Wikipédia)

C’est en bonne partie de cette enfance et de cette jeunesse vécues dans un paradis, que Louise Salomé hérita d’un tempérament aristocratique (son patronyme Salomé orné d’un von) et conquérant, voire « amoral » et vampirique de « surfemme » nietzschéenne, qui séduisit tant d’hommes, y compris Freud. Et cela parfois jusqu’au suicide ou au désespoir solitaire de ses amants, même si elle a par ailleurs soutenu le fragile Rilke pendant des années après leur séparation. Une fois sortie de son paradis de St-Pétersbourg, sa quête mystique de la Russie profonde et le désir effréné de retrouver ses sources, les « racines de sa vie », furent un moyen de combler cette perte et de soutenir son caractère d’exception forgé dans son enfance « princière ». La psychanalyse prit le relais.

Elle subjugua nombre d’hommes par un alliage unique entre sa vaste culture occidentale, associée à une farouche volonté d’indépendance comme femme libre, et une forme de franchise tranchante, voire de brutalité héritée du monde russe imaginaire et mystique qu’elle chérissait. De ce point de vue – et nous terminerons par là – ses pages sur Kiev sont comme un révélateur par contraste, quasi photographique, entre son idéalisation du monde russe « saint » et son mépris des cosmopolites ou des Européens démocrates et incroyants. Des pages qui auraient peut-être échappé à la censure d’Ernst Pfeiffer, le gardien du temple de Louise Salomé.

Cinq années après Russland mit Rainer 1900, la révolution russe de 1905 éclata à St-Pétersbourg, non loin du « monde enchanté » où avait vécu Lou Salomé. Vint ensuite la Première Guerre mondiale, suivie de la révolution de Février et du coup d’État d’Octobre 1917, installant un des régimes les plus meurtriers du XXe siècle. Ce dernier n’était cependant pas sans parenté avec le tsarisme dans son exercice du pouvoir autocratique et « patrimonial ». Un peu moins d’un siècle plus tard, un officier du KGB devenu une sorte de « nouveau Tsar », soutenu par l’église orthodoxe et divers intellectuels, exaltait le « monde russe » et méprisait l’Europe décadente. Il se mit en tête de l’attaquer à travers l’Ukraine.

Bernard De Backer, février 2026

Addendum

La Russie fabriquée par Lou

« C’est un monde à peu près ignoré des étrangers : les Russes qui voyagent pour le fuir payent de loin, en éloges astucieux, leur tribut à leur patrie, et la plupart des voyageurs qui l’ont décrit n’ont voulu y découvrir que ce qu’ils allaient y chercher », Marquis de Custine, Lettres de Russie. La Russie en 1839. Si j’ai placé cette citation de Custine en épigraphe, c’est bien entendu parce qu’elle me semble décrire la démarche de Lou Salomé. À la fois comme femme étrangère à la Russie par son origine et son milieu social à St-Pétersbourg (hors ses relations enfantines avec sa nianka), et comme voyageuse. Elle avait « fui la Russie » pour étudier en Europe et y vivre toute sa vie. Ses incursions au pays natal sont des visites à sa famille et ses trois voyages, dont celui de 1900 avec Rilke est le plus vaste et le plus « profond ». Mais c’est une profondeur très superficielle : visite d’églises, de monastères, de musées, de galeries d’art et rencontres d’artistes, d’écrivains (dont Tolstoï), séjours dans de beaux hôtels. Le peuple russe semble absent, sinon comme décor idéalisé d’une paysannerie « primitive et naïve », venant incarner « le vrai de la religion » et l’amour du Tsar. Et, bien sûr, « le moindre des paysans » n’habite pas dans le Terem du Kremlin. Lou et Rainer ont bien passé trois jours dans une isba, mais c’était une isba « fraîchement bâtie, aux poutres odorantes, dans laquelle personne n’a encore habité ». Comme l’écrit Custine, elle a découvert en Russie ce qu’elle venait y chercher et payé son tribut à sa patrie…

Sources

  • Peters H.F., Ma sœur, mon épouse, biographie de Lou Andreas-Salomé, Gallimard, « Connaissance de l’inconscient », 1967 (édition originale en langue anglaise, 1962)
  • Andreas-Salomé Lou, En Russie avec Rilke 1900, Seuil, 1992 (édition originale en langue allemande, Russland mit Rainer, 1992)

(Il existe évidemment une littérature très abondante, sur Lou Salomé ou écrite de sa plume, notamment sa correspondance avec Rilke et Freud, mais je me suis volontairement limité à ces deux livres dans le cadre de mon approche sociologique et historique)

Sur Routes et déroutes


[1] Le lecteur trouvera des éléments contextuels et une analyse dans l’introduction du journal de Lou Salomé par Stéphane Michaud en 1992, soit trente années après la publication de Ma sœur, mon épouse. Cette introduction contient des informations ne figurant pas dans la biographie. H.F. Peters raconte dans l’avant-propos de son livre ses relations difficiles avec Ernst Pfeiffer, responsable de l’œuvre posthume de Salomé, qui était très méfiant. Le texte du journal En Russie avec Rilke a été établi par Michaud avec Dorothée Pfeiffer, sa fille.

[2] « Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur. » (L’usage du monde)

[3] Ce texte censuré, comportant des pages arrachées en fin de journal comme le signale Michaud, aurait-il été modifié par Lou Salomé ou Ernst Pfeiffer, qui a par ailleurs sauvé les archives de Lou (morte en 1937 à Göttingen) de la mainmise des nazis ?

[4] Je connais assez bien la topographie de la ville de Kyiv où j’ai séjourné à de nombreuses reprises entre 1991 et 2013, notamment pendant la saison des acacias.

[5] La maison se nomme Loufried, « une haute construction perchée de façon précaire au sommet de la pente escarpée du Hainberg (…) Lou s’installa au dernier étage, où elle avait une chambre à coucher et un cabinet de travail qui ouvrait sur un grand balcon »

[6] Je me pose depuis l’adolescence la question de savoir quelles sont les sources de la différence flagrante entre le pessimisme masculin et l’optimisme féminin, qui était criante chez mes parents et que j’ai, depuis, constatée à maintes reprises de manière transversale (il y a bien évidemment des exceptions notables).  J’ai une idée sur la question, mais ce n’est pas le lieu pour la développer.

[7] La question du « pédomorphisme » des femmes a été soulignée par le sociologue Bernard Lahire dans Les structures fondamentales des sociétés humaines. Il y voit un des ressorts de la domination masculine. Pourrait-on aussi en déduire que les hétérosexuels masculins sont des « pédophiles » qui s’ignorent ?

Une réflexion sur “La fabrique de Lou Salomé

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