Allumettes suédoises

Fresque pour enfants dans la cathédrale d’Uppsala
(photographie de l’auteur)

À Greta Thunberg,
petite allumette suédoise qui a mis le feu aux marches des jeunes pour le climat

L’opinion de Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du Giec, sur Greta Thunberg.

Les élections suédoises du 9 septembre 2018 se sont déroulées dans une nation touchée par plusieurs crises. Les effets du changement climatique se sont fait ressentir de manière violente, avec une sécheresse et des températures jamais mesurées. Des incendies de forêt ont détruit des milliers d’hectares, des récoltes ont été perdues, du bétail abattu ; les îles baltiques de Gotland et d’Öland ont été touchées par de graves pénuries d’eau. Même le point culminant du pays, en Laponie, a fondu de quatre mètres. Ce choc survenait alors que la Suède, non membre de l’OTAN, avait vu sa population mise en « défense totale » par le gouvernement, suite à des incursions russes réitérées dans ses eaux territoriales et son espace aérien. Sa réputation était par ailleurs entachée depuis un an par le scandale du prix Nobel de littérature décrédibilisant les élites culturelles, la crise de l’Académie suédoise portant au grand jour des aspects peu reluisants des coteries d’initiés de Stockholm. Enfin, la problématique migratoire, dans une « superpuissance humanitaire » qui a accueilli un nombre très élevé de réfugiés en proportion de sa population en Europe, connaît des développements inquiétants. D’un côté, par des difficultés de cohabitation dans les trois grandes villes (Stockholm, Göteborg et Malmö) qui connaissent une hausse de la criminalité, du vandalisme et des actes antisémites, et, de l’autre, par l’euphémisation ou le déni de certaines réalités par une bonne partie des élites intellectuelles, politiques et médiatiques. Comme ailleurs en Europe, ce cocktail détonnant a creusé le fossé entre « le peuple et les élites », alimenté l’extrême droite ou « le populisme ». L’échiquier politique s’en est trouvé bouleversé. Éclairages au fil d’un voyage dans un Nord qui vire au Sud.

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Montagnes maudites du Kanun

Vallée de Valbona en Albanie, vue du col de Teth
(photographie de l’auteur, 1992)

La fameuse formule que les vivants ne sont que des morts en permission
dans cette vie trouve dans nos montagnes sa pleine signification.

Ismaïl Kadaré, Avril brisé

Le geste, sans doute, prêtait à confusion. Plusieurs billets de cent lekë, couleur sang de boeuf, avaient été jetés négligemment sur la table. Sur une face de ces larges coupures, un ouvrier à casquette, main droite posée par-dessus l’épaule d’un jeune pionnier hypnotisé, montrait de sa paume ouverte un barrage aux eaux mugissantes. À l’avers, deux sidérurgistes, debout côte à côte, fixaient un lieu hors champ recelant quelque merveille de l’industrie moderne. Le premier travailleur était moustachu, portait des lunettes relevées sur le front et tendait sa main gantée vers le prodige ; le second, glabre et plus jeune, brandissait une canule de métal arrondi. Son corps était couvert d’un vêtement ignifuge doté d’une large capuche souple, semblable à celle des anciens pêcheurs ostendais. Il suivait du regard la main tendue de son ainé. À l’arrière-plan, des derricks effilés et des hauts-fourneaux pansus se fondaient dans la brume. Les figurants de papier scrutaient tous le même horizon, un lointain laiteux où s’érigeaient les prodiges de la science et de la volonté, irradiant comme l’étoile qui surmontait une aigle à deux têtes, enserré dans un boisseau de blé courbé.

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Pray for Japan

Kyoto après l’averse du soir
(photographie de l’auteur)

Ainsi jamais ils n’en viennent à raconter leurs ennuis,
les torts qu’on leur a faits, ce dont ils ont à se plaindre ;
ils font profession d’être endurants en toute difficulté
et de montrer un grand coeur dans l’adversité, et donc digèrent,
du mieux qu’ils peuvent, en leur intérieur, ce dont ils ont à souffrir.

Alexandre Valignano, Les Jésuites au Japon. Relation missionnaire, 1583.

Le train traversant la préfecture de Shimane serpente péniblement le long de la côte sud-ouest de Honshu, la plus grande ile du pays. Ici, point de Shinkansen au museau d’ornithorynque filant sur des voies de béton surélevées pour transpercer des mégapoles proliférantes — comme celles qui bordent la mer intérieure du Japon, d’Osaka à Hiroshima. On ne croise que des villages et des petites villes abritées dans des baies bordées de plages nues et de barques, de vieilles industries, une atmosphère désuète qui évoque les rivages de la mer Noire. C’est le Pays de l’Envers, une région délaissée et faiblement peuplée, coincée entre montagnes raides et falaises courtaudes balayées par le vent de Mandchourie. L’hiver, la neige peut y atteindre plusieurs mètres de hauteur.

Voyage effectué en avril 2011, après le tsunami
et pendant la catastrophe nucléaire de Fukushima

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Le futon, le bain et le jardin

Futon

Chambre au Ryokan Seikanso à Nara
(photographie de l’auteur)

À quoi notre vie doit-elle être comparée ? Elle est comme un gibbon
qui cherche à allonger les bras ; et si un bras est étendu, l’autre sera contracté.

Sengai (moine et peintre japonais, XVIIIe siècle)

La terre est sortie de la mer, puis s’est soulevée en vagues de mamelons cintrés de neige, alignés dans un paysage lunaire parcouru de rivières grises et nues. On ne voit aucune ville, aucune route — seuls de longs tracés rectilignes, comme griffes dans la glace : lignes à haute tension, fractures telluriques, messages aux extraterrestres ? Dans cette partie de la Sibérie qui jouxte la Mandchourie, entre Amour et Lena, des chaines de montagnes se succèdent au sud de l’immense plaine bordant l’océan Glacial Arctique : monts Boureïa, Aldan, Stanovoï, et leurs innombrables réticules, piémonts, plateaux de neige aveuglante, rivières gelées, moignons de forêts mortes, alpages carbonisés par le froid. Pas de traces, vu de cette altitude, des Nanaïs, Oultches, Evenks et Iakoutes dispersés dans ces immensités blanchâtres. Mon voisin, un moine archéologue arborant barbichette et lunettes d’écaille, se nourrit avec flegme depuis le survol de Sakhaline. Puis, baguettes posées, il s’endort bouche bée, tête retournée sur le dossier du siège.

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De Pavlov à Krishna

Descente Saint-André – Андріївський узвіз en ukrainien, Андреевский спуск en russe – à Kiev
(photographie de l’auteur, décembre 1991)

Au centre de Kiev, près du boulevard Kreschiatik, une enseigne lumineuse donne en permanence la date, l’heure, la température et le taux de radiation. Non loin de là, dans les couloirs souterrains qui mènent au métro, des attroupements se forment autour des étals tenus par des disciples de Krishna. On y vend une traduction russe de la Bhagavad-Gita, illustrée d’images roses et bleues remplies de jeunes créatures radieuses gambadant dans un halo de lumière dorée. À la télévision ukrainienne, un reportage consacré aux phénomènes para-normaux montre le corps d’un homme soumis à une expérience de visualisation des points d’acupuncture. Des boules de lumière bleutée surgissent tout à coup le long des méridiens, accompagnés d’un fort crépitement électrique. À l’Institut de Radiologie de Kiev, on s’intéresse aussi de très près aux rayonnements.

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