Renverser Ciel et Terre

« Cette fois nous faisons une assez grande purge du Parti, du gouvernement, de l’armée, du peuple. Ils se purgent eux-mêmes, ils s’exposent eux-mêmes. Sur 700 millions de personnes, il y en a environ 1 sur 1.000 de mauvais (…) La purge des rangs de classe va encore durer six mois à un an. De la sorte, on pourra garantir une période de calme, entre dix et vingt ans, mais on ne pourra pas encore parler de purge totale. »

Mao Zedong au dirigeant albanais Beqir Balluku, octobre 1968

« Notre drame sur terre est que la vie, soumise à l’attraction du ciel, nous empêche de revenir sur nos erreurs de la veille, comme la marée sur le sable efface tout dans son renversement. »

François Bizot, Le portail

Ce livre monumental de Yang Jisheng, Soljenitsyne chinois à sa manière, né en 1940, ancien garde rouge et journaliste retraité de l’agence Chine nouvelle, paraît à la suite de Stèles. Ce dernier ouvrage, extrêmement documenté, était consacré à la famine du « Grand Bond en avant » (1958-1961) qui fit plus de trente millions de morts, dont son propre père adoptif. La Révolution culturelle (1966-1976), à laquelle est consacré Renverser ciel et terre, ne peut être comprise sans les conséquences du désastre de cette famine, notamment la fragilisation politique de Mao Zedong, et ses fondements idéologiques profonds. Comme nous avions rendu compte de Stèles dans La Revue nouvelle, il était cohérent de faire une recension du second sur ce site. Nous nous appuierons également sur la biographie de Lin Zhao par Anne Kerlan et Penser en Chine, dirigé par Anne Cheng. Ensuite, nous irons brièvement au-delà d’une recension, car il nous semble que la passion manichéenne de la pureté qui a soulevé la Chine, d’abord chez les lycéens et étudiants guidés par Mao Zedong, comporte une dimension historique et anthropologique qui ne paraît pas éteinte aujourd’hui. Sans faire d’assimilation abusive, mais en nous appuyant sur l’épigraphe de François Bizot qui va au-delà des Khmers rouges, force est de constater que « l’ambition du définitif » et le manichéisme associé semblent toujours vivaces. Certains comparent même les agissements de certains groupes « woke » et de la « cancel culture » sur les campus à ceux des gardes rouges. Mais voyons le livre de Yang Jisheng, dans lequel il est question du Ciel et de la Terre, et de leur renversement.

La version française de ce livre[1], tout comme Stèles, est plus « condensée » que l’original chinois publié à Hong-Kong en 2016 (mais interdit en Chine continentale), à l’époque où certaines libertés y étaient encore effectives. L’on doute que cet ouvrage puisse encore y être publié aujourd’hui, alors que l’Empire du milieu est dirigé d’une main de fer par un « prince rouge », Xi Yinping, qui fut envoyé aux champs pendant la Révolution culturelle. Avouons par ailleurs que cette somme de neuf cents pages est ardue et touffue, parfois lassante par sa précision, comme l’écrit le sinologue Lucien Bianco (2020), même si elle a été élaguée par rapport à l’original chinois. On a parfois l’impression, pour reprendre le mot de Simon Leys, « de manger du boudin de rhinocéros ». Il n’empêche, cet ouvrage est fondamental selon plusieurs spécialistes de la question, notamment Lucien Bianco. Nous le ramènerons à ses thèses essentielles et au sens global du phénomène, articulés au déroulé des faits depuis la famine du Grand Bond en avant. Voir en amont, comme le fait l’auteur, y compris les relations sino-soviétiques et les accusations de « révisionnisme » – l’expression remontant à Bernstein (1896), réformateur du marxisme – après la critique de Staline par Krouchtchev en 1956. Mao était un stalinien, ne l’oublions pas.

Mao et Staline sur un timbre chinois (source pxhere)

Chevaucher le Dragon

Le développement du livre est chronologique, débutant par un très instructif « Prélude : les grands événements précédant la Révolution culturelle », mais les chapitres suivants anticipent parfois les événements à venir, ce qui ne facilite pas toujours la lecture. Malgré son côté « chinois » (j’espère ne pas faire l’objet d’une rectification idéologique avec bonnet d’âne sur la tête pour avoir prononcé le « c-word »), ce livre est précis, passionnant et audacieux. Et bien plus que cela. Il est loin d’être inactuel, et pas seulement en Chine. 

Nous ne sommes bien évidemment pas en mesure de « vérifier » tous les faits rapportés et faisons confiance au jugement des sinologues et, comme il se doit, à la clairvoyance du PCC qui interdit ce livre en Chine continentale. Précisons que l’auteur n’est ni un académique, ni un auteur travaillant pour « le marché », mais un chercheur autonome qui vient de la société civile, un minjiang (« parmi le peuple », Sébastien Veg, 2021), ce qui lui donne un espace de liberté intellectuelle et un accès à certaines sources. Et il vit à Hong Kong, où l’ouvrage a été écrit et publié avant la « normalisation » en cours. Ajoutons que toute la trame de l’événement, qui dura dix années, de 1966 à la mort de Mao en 1976, peut se résumer à la lutte entre les « rouges » (idéologues ou théoriciens marxistes) et les « experts » (empiristes ou pragmatistes) sous la houlette de Mao. Ce dernier chevauchant tantôt les uns, tantôt les autres, mais avec un point de visée ultime : la réalisation « à terme » de l’utopie marxiste-léniniste d’une société une et parfaite, soit, dans la culture chinoise, « le Royaume céleste » ou la « Grande Harmonie ». Rappelons que Stèles a failli être titré ironiquement La route du Paradis.

Car Mao n’était sans doute pas un tiran pervers manipulant un brave peuple soumis, mais un « croyant » qui se pensait investi de la mission historique de réaliser ce rêve en Chine, quoi qu’il en coûte, tout comme Lénine en Russie. Un Empereur rouge, soutenu par des millions de croyants qui l’idolâtrent, et combattu en coulisses par des « cliques » plus ou moins réelles. Il ne s’agit donc pas seulement d’une manipulation des foules dans le cadre d’une lutte pour le pouvoir, comme Simon Leys l’avait avancé en 1971, mais tout autant « d’un effort de Mao pour rendre la révolution chinoise irréversible » (Louis Vincenolles, préface du livre de Yang Jisheng). Cela en s’appuyant sur la passion « totale » d’une partie du peuple, notamment les jeunes lycéens et étudiants, ainsi que sur les luttes de pouvoir ou les vengeances à différents niveaux. Mais il devait en même temps composer avec la réalité économique et sécuritaire, et avait besoin des « experts », de l’armée et de la bureaucratie. La cause profonde est donc « systémique », comme l’auteur l’affirmait déjà dans Stèles et comme il le fera à nouveau ici, rejoignant La récidive. Révolution russe, révolution chinoise de Lucien Bianco.

D’où le caractère très répétitif du livre dans ses oscillations incessantes, comme de l’histoire globale du maoïsme (qui ne s’achève pas en 1976 – son visage surplombe toujours l’entrée de la Cité interdite). On peut se demander si la visée de la Révolution culturelle (et pas seulement socioéconomique) n’a pas été la matrice profonde du maoïsme, de 1949 jusqu’à la mort de Mao.

Le rêve utopique d’une société parfaite et d’un homme nouveau, sous la houlette de la « science » marxiste-léniniste, est bien le moteur du règne de Mao. Ajoutons que la référence au premier empereur Qin Shi Huang (221-207 avant notre ère) et à l’école dite des Légistes était déjà présente chez Mao, comme elle l’est aujourd’hui chez Xi Jinping (qui y a rajouté Confucius pour faire bonne mesure). La purge et l’utopie reprennent à nouveau, alliées à l’impérialisme Han sinisant ses « minorités », servis par la science et la technique. « Le rêve chinois » n’est-il pas le nouveau slogan du régime ?

Prélude

Abordons cette somme par l’origine du titre choisi par Yang Jisheng, dans sa version française, pas tellement différent de celui de sa version originale chinoise (« Le monde sens dessus dessous »). Il s’agit d’un poème politique codé de Mao, publié un an avant la Révolution culturelle, titré « Conversation entre oiseaux » (1965). Le Grand Timonier y écrit : « Regarde un peu, on va renverser ciel et terre ! » Et Yang Jisheng ajoute, après avoir cité cette source : « C’est avec une grande amertume que je reprends cette expression pour en faire le titre du livre. Les raisons profondes de l’avènement, du déroulement, de la conclusion et des conséquences de la Grande Révolution culturelle doivent être recherchées dans le système mis en place dix-sept ans plus tôt, dans la voie imposée par Mao et dans l’idéologie de l’époque. » (Yang Jisheng, 2020) Dix-sept ans plus tôt, précisons-le, c’est la prise de pouvoir des communistes guidés par Mao sur toute la Chine, à l’exception de Taïwan, Macao et Hong-Kong. Le Tibet sera, quant à lui, envahi en octobre 1950. Et « l’idéologie de l’époque », c’est le marxisme-léninisme radical.

Une brève chronologie est nécessaire pour situer la Révolution culturelle dans la temporalité du pouvoir maoïste (1949-1976), tout en rappelant que Mao avait déjà exercé le pouvoir sur une partie du territoire dans les années 1930 (« République soviétique chinoise » de 1931 à 1934, officiellement dissoute en 1937). Nous ferons ensuite une brève périodisation des épisodes majeurs scandant les dix années de la Révolution culturelle (1966-1976), avant de plonger au cœur de celle-ci.

Billet de banque de la République soviétique chinoise (source Wikipedia)

La proclamation de la République populaire de Chine (RPC) le 1eroctobre 1949 est suivie par la réforme agraire (1950) et la collectivisation qui prendra une dizaine d’années, jusqu’à la collectivisation totale voulue par le Grand Bond en avant (1958), avec les communes populaires. La RPC veut aller plus rapidement et plus profondément que l’URSS, et ne sera « dépassée » que par le Cambodge des Khmers rouges qui, eux, feront un « Super Grand Bond en avant », avec les conséquences que l’on sait. Comme le détaille longuement Yang Jisheng dans Stèles, il s’agissait de « viser la première place, en faisant davantage, plus vite,  mieux  et  à  moindre  coût ». Et  la  propagande clamait : « La grande vitesse est l’âme de la ligne générale.» 

L’objectif est de devancer l’URSS pour lui ravir la première place dans le champ communiste.  Staline est mort en 1953 et Khrouchtchev a présenté son « rapport secret », critiquant  Staline, en 1956. Le leader soviétique inaugure le révisionnisme (référence à Bernstein) qui entraînera la rupture avec le maoïsme, durant la famine de 1958-1961. Le leadership du mouvement communiste international est en jeu, la crainte du révisionnisme jouera également son rôle dans le déclenchement de la Révolution culturelle. Mao considère que son pays, plus pauvre et plus arriéré que l’URSS, a l’avantage d’être « vide et blanc ». L’on peut y implanter et y développer le communisme de manière accélérée, en sautant les étapes. Les paysans sont non seulement privés de leur terres, mais également de leur maison, de leur cuisine, de leur foyer au sens littéral du terme : on mange dans les cantines et comme le rapporte Yang Jisheng,  les paysans allaient être obligés de « remettre leur cuillère à riz dans les mains des dirigeants ».

Cantine populaire et slogan « Mangez gratuitement, travaillez dur »
(photo officielle, source Wikipedia)

Mais le pouvoir communiste ne vise pas seulement le régime de propriété des paysans (l’immense majorité du peuple), des capitalistes industriels et des artisans urbains, il s’attaque également à tout ce qui pense et crée : les intellectuels, les artistes, les clercs religieux, les politiques, etc. Ce seront les diverses campagnes politiques « anti-droitières » en 1957 : le mouvements dit des « Cent Fleurs » visant l’intelligentsia, la campagne de « rectification du style de travail du Parti » et la « campagne antidroitiste ». Il ne s’agit pas seulement de refondre les infrastructures, mais aussi de révolutionner les superstructures (culture, idéologie) et les structures intermédiaires (parti, bureaucratie, experts). C’est dans cette logique que se situe la Grande révolution culturelle qui survient dans la foulée du désastre du Grand Bond en avant (entre trente et quarante millions de morts parmi la paysannerie). Le tout à grand renfort d’accusations politiques auxquelles se mêle la démonologie chinoise, avec ses « bœufs démons » et ses « esprits serpents ».

La tragédie du Grand Bond en avant fragilisera le pouvoir de Mao, critiqué par de nombreux « experts » et des camarades de combat, comme le Maréchal Peng Dénuai qui sera finalement « purgé » lors de la conférence de Lushan (été 1959), et passera la reste de sa vie en prison, privé de soins sur ordre de Mao. La rupture avec l’URSS surviendra en avril 1960, et Mao imposera sa ligne, rejettera la faute sur Liu Shaoqi, lancera le « mouvement des quatre purifications » et attaquera les autorités en place qui veulent « restaurer le capitalisme ». C’est durant les années 1964-1965 que se formera, à travers de violentes campagnes contre le monde académique et culturel, le corpus théorique de la « révolution permanente sous la dictature de la classe prolétarienne », idéologie directrice de la Révolution culturelle qui commencera l’année suivante, en 1966 (« circulaire du 16 mai »). Le terme « permanent » a toute son importance, signifiant que le processus est sans fin, ou pour le moins continu, tant que la société ne sera pas totalement purifiée. Quant à la classe prolétarienne, elle est bien entendu représentée par le Parti, et, in fine, par Mao qui a « le mandat céleste » du marxisme-léninisme immanent.

Le feu aux poudres

Nous voilà donc à pied d’œuvre, avec le double objectif de sauver le pouvoir de Mao de la catastrophe du Grand Bond en avant et d’approfondir la Révolution jusqu’à « la purge totale », en évitant la trahison du révisionnisme. Les deux objectifs ne font qu’un seul. Le vocabulaire politique sera donc très limité, le monde étant divisé entre « révolutionnaires » et « contre-révolutionnaires » ou « routiers du capitalisme », chacune des catégories pouvant prendre des noms variés et parfois permutables, le nouvel opposant du moment passant de la première catégorie à la seconde. Et même pire : des gardes rouges « rebelles » ou « ultra-rouges » devenant parfois des « noirs masqués », voire des « fascistes » pour la faction rivale. 

L’inventivité lexicale (limitée) est une précieuse ressource pour distinguer le bon grain de l’ivraie, chacun ayant le souci de se ranger dans la bonne catégorie au bon moment. Par ailleurs, Mao ayant besoin des « experts » pour faire tourner le pays, ceux-ci peuvent passer de « contre-révolutionnaires » à « révolutionnaires » en fonction des circonstances et des besoins. Bien entendu, les gardes rouges ou les « rebelles » peuvent subir le même sort, notamment quand l’armée ou la bureaucratie veulent sortir le pays du chaos, avec l’approbation de Mao. Dans certains cas, les « experts » se muent en gardes rouges nominaux. Le tout passant par des violences extrêmes et sidérantes (humiliations publiques, tortures, suicides, massacres, terreur, détention de longue durée dans des conditions effroyables, famine, camps de travail type « laogai » – le goulag chinois). 

Le parcours tragique de la poétesse Lin Zhao, chrétienne convertie originaire d’une famille lettrée de Suzhou, admirablement retracé par Anne Kerlan (2018), montre comment une jeune communiste enthousiaste et « croyante », ayant rompu avec sa famille et participé à la réforme agraire avec toute sa cruauté, prend progressivement distance avec le maoïsme. Jusqu’à passer sept années en prison à Shanghai, dans des conditions dantesques (elle y écrivit des poèmes avec son sang), avant d’y être bâillonnée pour la faire taire, puis exécutée en 1968. La famille devra payer la balle. 

La poétesse Lin Zhao, exécutée en 1968 après 7 années de prison (source Wikipedia)

Après l’incident de départ – la critique d’une pièce de théâtre historique, La destitution de Hai Rui, pilotée en sous-main par Mao pour déstabiliser un adversaire à Pékin –, Luo Ruiqing, chef d’état-major général de l’armée qui constituait un obstacle, est renversé le mois suivant (décembre 1965). La « circulaire du 16 mai 1966 », adoptée à l’unanimité par le bureau politique du Parti à la date éponyme, lance officiellement la Révolution culturelle. Il s’agit de « poursuivre la lutte des classes et de chasser les routiers du capitalisme qui se cachent dans le Parti ». Comme la collectivisation a déjà eu lieu, que la propriété privée est abolie, que l’économie est « socialiste », le combat se poursuit donc dans la sphère dite « culturelle » (enseignement, culture, patrimoine, religion, mentalités – résumées sous le nom de Quatre Vieilleries : idées, culture, coutumes, habitudes). 

Ce n’est donc pas un hasard si ce sont les lycéens et les étudiants qui lancent le mouvement, et forment dès lors les premiers groupes de « gardes rouges » partant à l’assaut des professeurs et des autorités académiques (le seul point, sans doute, commun avec le mai 68 français). L’attaque sera lancée par un dazibao, une affiche traitant d’un sujet politique ou moral, placardée par un employé de l’université de Pékin s’en prenant au président de cette université. Elle sera soutenue par Mao et publiée dans Le quotidien du peuple le 2 juin 1966. Avant cela, un « Groupe central de la révolution culturelle » (GCRC) est créé le 28 mai, en lien direct avec Mao, pour piloter la Révolution culturelle et contourner ses adversaires au sein du comité central du PCC. Des « groupes de travail » sont créés par Liu Shaoqi, Zhou Enlai et Deng Xiaoping pour « chasser les droitistes », mais ils visent en réalité à contenir la Révolution culturelle. Ils seront bientôt dissous par Mao.

Les soubresauts de la Révolution culturelle

Comme nous l’avons signalé plus haut, la Révolution culturelle durera dix ans, jusqu’à la mort de Mao le 9 septembre 1976, peu de temps après celle de Zhou Enlai. Nous n’allons qu’en pointer des épisodes significatifs, avant de nous centrer sur sa logique systémique, déjà mise en évidence par Yang Jisheng dans Stèles. La Chine des Han étant par ailleurs un immense territoire, auquel il faut ajouter les « régions autonomes » périphériques (Tibet, Xinjiang, Mongolie intérieure) dont l’auteur ne parle curieusement pas, les variations régionales ne manquent pas. Sans compter les différences entre villes et campagnes, ces dernières étant moins touchées – sinon pour occuper les gardes rouges mis au vert auprès du « peuple authentique ».

Pour résumer, l’on peut regrouper ces dix années de soubresauts tragiques et parfois byzantins autour de trois dynamiques majeures : 1. attiser en permanence la dynamique révolutionnaire pour parer au « révisionnisme » soviétique et maintenir le Grand Timonier au pouvoir à la poursuite de son utopie ; 2. réprimer les « rebelles » (ultra-rouges) pour éviter le chaos et garder le pays à flot, sans oublier de soigner l’armée pour parer à une invasion soviétique ou à un coup d’État militaire ; 3. éliminer les opposants politiques et les dauphins potentiels (Liu Shaoqi et Lin Biao en premier lieu) ou humilier les rivaux (notamment Deng Xiaoping et Zhou Enlai). Le tout sur fond du déclin de la santé de Mao et de la lutte pour sa succession.

Le premier épisode sera le lancement effectif par Mao de la Révolution culturelle par les lycéens et étudiants, en recevant les jeunes gardes rouges place Tiananmen où il louera leur « esprit révolutionnaire » et leur enjoignera de « bombarder le quartier général » (dazibao de Mao visant Liu Shaoqi, publié le 5 août 1966). Plus de dix millions d’entre eux participeront à ces rencontres et seront à côté de leur idole (au sens littéral et symbolique du terme). Les jeunes gardes rouges seront pendant deux ans la force principale du mouvement. Dès le mois d’août, Lin Biao remplacera Liu Shaoqi comme successeur principal de Mao. Des massacres d’« ennemis de classe » feront des centaines de morts dans la région de Pékin, puis la « Terreur d’août rouge » s’abattra sur les intellectuels et les « parias politiques », au nom de la « théorie des liens du sang » (l’appartenance à une classe ennemie se transmettrait des parents aux enfants, inaugurant un « racisme de classe »). Les membres de la frange extrême des gardes rouges seront appelés « les rebelles ». Des « missions de liaison » (auxquelles participera Yang Jisheng lui-même) diffuseront le mouvement dans tout le pays. C’est de cette période que datent les images d’intellectuels humiliés, bonnet d’âne sur la tête ou le corps courbé en position dite « de l’avion », que nous avons en tête.

« Séance de lutte » contre un couple de Tibétains, membres dirigeants du PCC (source Wikipedia)

Ces premiers gardes rouges « rebelles » se verront opposés à d’autres gardes rouges dits « officiels », avec l’aide d’ouvriers et de paysans, pour réprimer les rebelles. Ce que Mao, inévitablement, qualifiera de « ligne réactionnaire de la classe bourgeoise ». Ce qui entraînera une lutte des premiers gardes rouges contre les seconds, voire parfois entre eux. En janvier 1967, les « rebelles » s’empareront du pouvoir à Shanghai et seront imités dans d’autres villes du pays. L’armée est appelée à la rescousse pour « soutenir la gauche », mais se lance dans une répression des rebelles (sans doute devenus soudainement des droitiers). La situation s’enflamme, l’armée se rebelle contre les rebelles, qui eux-mêmes s’attaquent à la représentation du Royaume-Uni à Pékin. 

Le pays semble virer au chaos. Mao se débarrasse de certains « gauchistes » du « Groupe central de la révolution culturelle » (GCRC) et tente de reprendre le contrôle. Des massacres font près de dix mille morts dans le Hunan. La Grand Timonier déclenche en septembre 1967 un enquête conduite par l’armée contre « la clique contre-révolutionnaire du Seize-Mai » (paradoxalement, la « circulaire du 16 mai 1966 » est celle qui avait lancé la Révolution culturelle). Une violente répression s’abat sur les « rebelles ». Une campagne de « purge des rangs de classe » fait des dizaines de millions de victimes sur base d’accusations souvent infondées. Le Comité central interdit le sabotage des voies de communication, le détournement des trains militaires et l’attaque des organes de l’armée. Mao lâche les rebelles pour éviter le chaos. Liu Shaoqi est exclu comme « traître et espion ».

Après ces deux premières phases d’excitation révolutionnaire et de répression des rebelles, toutes deux soutenues par Mao dans une sorte de go-and-stop, le Grand Timonier a éliminé Liu Shaoqi et repris le contrôle politique, mais la silhouette de Lin Biao commence à lui faire de l’ombre, d’autant que son nouveau dauphin et rival contrôle l’armée dans un contexte tendu (tensions avec l’URSS, menaces de coup d’État militaire). Les appareils d’État et la bureaucratie (pléthorique et corrompue dans ce type de régime) risquent de reprendre le dessus et de faire virer le pays au révisionnisme. Le Grand Timonier doit donc donner un coup de barre à gauche, ce qui lui permet en même temps de combattre Lin Biao. La phase suivante sera donc consacrée à l’élimination de Lin Biao, qui meurt en septembre 1971 lors de sa fuite dans un avion qui s’écrase en Mongolie, après que Mao ait « ouvert le feu » politiquement sur lui. Après la mort de Lin Biao, le combat reprend entre les partisans radicaux de la Révolution culturelle, menés par Jian Qing, la femme de Mao, et les partisans du retour à l’ordre (Zhou Enlai et Deng Xiaoping). Le Grand Timonier garde les deux fers au feu, comme auparavant.

La phase suivante (1971-1976) voit se poursuivre la lutte entre les « rouges » et les « pragmatistes », avec un affaiblissement progressif des partisans de la Révolution culturelle, en même temps que la santé de Mao décline jusqu’à sa mort en septembre 1976. On retiendra de cette période la fameuse campagne « critiquer Lin Biao et Confucius » (janvier 1974), le retour provisoire de Deng Xiaoping, qui perdra tous ses pouvoirs après la mort de Zhou Enlai en 1976. Cette dernière provoque de grands rassemblements populaires Place Tienanmen en sa mémoire, mais qui étaient aussi partisans de la fin de la Révolution culturelle. 

Mao meurt quelques mois plus tard et un coup d’État, qui a lieu un mois après sa mort en octobre 1976, débouche sur l’arrestation de la « bande des quatre », partisans radicaux de la Révolution culturelle, dont la veuve de Mao, Jiang Qing. Hua Guofeng succède à Mao, mais c’est Deng Xiaoping qui revient rapidement aux commandes, avec des réformes économiques (« les quatre modernisations »), sous le signe « la pensée chinoise comme fondement, le savoir occidental comme instrument ». L’économie est libéralisée, mais sous le contrôle du Parti et d’un régime toujours dictatorial qui réprimera les partisans d’une démocratisation politique, notamment lors du « mur de la démocratie » en 1979 et des évènements de Tiananmen en juin 1989 ; c’est « une économie autoritaire de marché » ou un « capitalisme d’État » qui se met en place. La Grande révolution culturelle est finie, les « experts » ont gagné et la bureaucratie toujours rouge règne.

Un jeu triangulaire entre Mao, les rebelles et la bureaucratie

La partie la plus intéressante de ce livre, hors la reconstitution minutieuse des faits sur laquelle il s’adosse avec la propre expérience vécue de l’auteur, est de notre point de vue le chapitre introductif, titré « La voie, la théorie, le système ». Ces vingt-cinq pages mériteraient un tiré à part, tant elles sont éclairantes et gagneraient à être lues par un large public, qui pourrait être découragé par les quelque neuf cents pages de l’ouvrage (dans sa version en langue française). On ne peut s’empêcher de penser à Soljenitsyne qui avait bien perçu que le régime totalitaire soviétique avait sa source dans l’idéologie, comme il l’écrivit au début de L’Archipel du Goulag. Yang Jisheng a le mérite de relier ce constat à l’histoire chinoise impériale, à son contexte politique et culturel, voire métaphysique. À la différence de Soljenitsyne, le texte de Yang (c’est son patronyme, placé en premier, comme au Japon) n’est pas d’une ironie mordante, mais déplie la logique à l’œuvre dans le maoïsme sans acrimonie, bien que de manière implacable.

D’un point de vue global, la tragédie de la Révolution culturelle est celle d’une utopie qui se heurte au réel, qui se cogne à ce que Mao n’avait « pas pensé », « pas prévu », ce qui fait qu’il « butait de manière répétée sur les difficultés de sa mise en œuvre », cela jusqu’à sa mort. Comme l’écrit Yang, « sans le décès de Mao en 1976, nul ne sait comment elle [la Révolution culturelle] se serait terminée ». Ce qui nous montre également combien le système totalitaire était tributaire du « sommet de la pyramide », du culte de ce UN supposé savoir la Voie vers le Paradis et dont le corps a été embaumé, tout comme ceux de Lénine et de Staline. Ce qui manifeste le caractère de « théocratie laïque » (terme utilisé par Yang dans Stèles) du maoïsme, version chinoise des religions séculières occidentale ou russe (voir Gauchet, 2010).

Sans pouvoir résumer ici toute la richesse de l’analyse de Yang, ni risquer d’épuiser le lecteur que nous renvoyons au texte de l’auteur, pointons quelques éléments majeurs. Tout d’abord la Voie, le Tao en chinois. Dans la tradition chinoise, c’est le sage, le lettré, qui est en position de rappeler la Voie à l’Empereur, voire de le critiquer. On pouvait « critiquer et limiter le pouvoir impérial au moyen de la raison », écrit l’auteur. Dans le cas de Mao, l’Empereur rouge cumulait le savoir de la Voie et le pouvoir politique, sans parler de ses ambitions poétiques. Il était « un sage omniscient » et omnipotent. Sa mort, seule, pouvait couper la tête de la pyramide, et il n’a pas pu ou voulu instaurer de dynastie comme en Corée du nord. Sa veuve, Jiang Qing, surnommée « l’Impératrice rouge », a été renversée et jugée. Elle se serait suicidée en résidence surveillée le 14 mai 1991. De manière significative, sa mort n’a été rendue publique que deux années plus tard, comme si elle était dépositaire d’une parcelle du pouvoir impérial et sacré[2]

Quelle était la nature de ce savoir, de cette théorie utopique dont Mao était investi intellectuellement et physiquement, qui fondait son charisme ? Pour Yang, il ne fait pas de doute que « la pensée Mao Zedong » avait son origine et son fondement dans le marxisme, cette « science de l’histoire », cette « loi de l’évolution historique » qui nous montre la Voie vers la société utopique qui est aussi sa fin. Comme l’écrit l’auteur, « Sa valeur morale et sa promesse d’une avenir radieux amènent des millions de personnes à tout sacrifier pour lui [le système théorique du marxisme], y compris leur vie ». Et il ajoute : « le système était étanche à toute idéologie ou pensée venue de l’extérieur, il imprégnait même le cadre linguistique de la société, au point que l’idéologie officielle contrôlait le cerveau de chaque individu, guidait tous ses actes. (..) Et cette conscience sociale de masse a poussé des millions de gens à courir dans la direction indiquée. Quiconque aurait couru dans une autre direction aurait été haché menu par la folle cavalcade de la foule. » 

L’expression « haché menu » n’est pas qu’une simple métaphore. L’auteur écrit : « Cette idéologie excitait la face la plus cruelle de la nature humaine en la revêtant des atours de l’honneur et de la vertu. » Les exemples terrifiants de tortures physiques et morales, déjà rapportés dans Stèles et abondantes dans ce livre, sont là pour en attester. Ainsi que le destin de Lin Zhao, documenté et reconstitué par Anne Kerlan.

La visée utopique de Mao, appuyée sur « la science marxiste » devenue « Loi céleste » dans sa version chinoise, avait des ambitions considérables, car elle n’aspirait pas moins que de « muer la nature humaine », de fabriquer « un homme totalement nouveau » (à l’instar de Lénine, inspiré par le Que faire ? Des hommes nouveaux de Tchernychevski). Mao se voulait un « ingénieur des âmes ». Pour y arriver, il ne fallait pas seulement collectiviser l’économie, il était aussi nécessaire de détacher les individus et les enfants de leur famille et de leur parentèle, imprégnées de la société ancienne. La Chine, aussi, a connu comme l’URSS sous Staline des enfants dénonçant leurs parents. Et n’oublions pas que la théorie des « liens du sang » affirmait même que les enfants héritaient biologiquement des traits « de classe » de leurs parents. 

Dès lors, ce projet utopique était sans cesse menacé par le révisionnisme impur qui avait pris le pouvoir en URSS après la mort de Staline, et qui s’incarnait – outre les ennemis de classe au cœur de l’appareil politique – dans la bureaucratie proliférante en Chine. Bureaucratie qui, d’autre part, était consubstantielle au régime collectiviste fonctionnant par le biais d’une logique de commandement vertical, mise en œuvre par des millions de fonctionnaires. D’où la nécessité de faire appel aux « rebelles » pour sauver la révolution en « bombardant le quartier général », moment germinal de la Révolution culturelle. Puis de doucher les rebelles en leur opposant des « gardes rouges officiels » ou en les envoyant notamment aux champs pour sauver le pays du chaos. 

Comme l’écrit Yang Jisheng dans un passage d’une admirable concision : « La Révolution culturelle fut un jeu triangulaire entre Mao Zedong, les factions rebelles et la bureaucratie, dont le dénouement fut la victoire des bureaucrates, la défaite de Mao et celle des factions rebelles. Ces dernières, utilisées par Mao comme « un instrument pour abattre la vieille société », comme une pierre pour frapper la bureaucratie, ont finalement été broyées par la grande roue de la bureaucratie. » 

Un curieux oubli : Tibet, Xinjiang et Mongolie intérieure

N’étant pas sinologue, nous serions bien en mal de faire une « recension critique » sur base d’un savoir et d’une expérience de la société chinoise que nous ne possédons pas, hors les « maoïstes » que nous avons fréquentés à l’université et dont certains nous ont donné froid dans le dos, ainsi que d’un long voyage en Chine en juillet-août 1989. Il y a cependant un point qui nous a fortement étonné, si nous avons bien lu cet impressionnant volume qui fourmille de détails, documentés par 1.278 notes en bas de page, une chronologie détaillée, des notes biographiques et un glossaire. Il n’y est, en effet, pas question (ou alors vraiment très peu) des ravages de la Révolution culturelle dans les régions dites « autonomes » où vivent les minorités. 

Il ne faut pas être très savant pour savoir, par  exemple, que la Révolution culturelle a produit des dégâts considérables au Tibet, à la fois symboliques, matériels et humains, notamment par la destruction du patrimoine religieux et la « laïcisation » forcée des moines et des moniales. Des effets similaires ont dû se produire dans d’autres territoires, et nous nous souvenons encore de la statue de Mao pointant le ciel près de la mosquée de Kashgar, au Xinjiang. Il serait trop fastidieux de détailler cela dans un article déjà très long, mais il nous paraît utile de le signaler. Cela surtout dans le contexte d’une sinisation de plus en plus violente, à l’œuvre aujourd’hui, avec des pratiques que certains (Magnus Fiskesjö, 2021) n’hésitent pas à qualifier de génocidaires, au sens de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par les Nations Unies en 1948.

On ne sait si les morts et les victimes de ces régions sont comptabilisés dans les chiffres synthétisés par Yang Jisheng. Cela sur base de la déclaration faite par le Maréchal Ye Jiangying, à l’issue du douzième Congrès du PCC en septembre1982. Si l’on additionne les chiffres des morts, d’un côté, et des victimes de persécutions, de l’autre, on obtient les totaux officiels suivants : près de trois millions de morts et plus de cent vingt cinq millions de victimes.

Mai 68 et la Révolution culturelle, un mirage discursif

À la date de mai 1968 en Chine, Yang Jisheng fait état du « lancement de la campagne de « purge des rangs de classe », qui fait des dizaines de millions de victimes sur base d’accusations injustes. » Au même moment, à Paris, les maoïstes locaux célèbrent la Révolution culturelle et de nombreux intellectuels français (Sartre, Beauvoir, Barthes, Sollers, etc.) vont se rendre en pèlerinage ou en « voyage Potemkine organisé » dans la nouvelle Mecque du communisme. On sait comment Simon Leys mouchera vertement Maria-Antonietta Macciocchi lors d’une mémorable émission d’Apostrophes en mai 1983 : «  Il est normal que les imbéciles profèrent des imbécillités, comme les pommiers produisent des pommes, mais je ne peux accepter, moi qui ai vu le fleuve Jaune charrier des cadavres chaque jour depuis mes fenêtres, cette vision idyllique de la Révolution culturelle ». Comme en témoigne un peu tardivement Annette Wieviorka (2021) : « Je vivais sur l’image d’une Chine qui n’existait pas ».

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sarte à Pékin (source Wikipedia)

Un texte court et tonique de Chu Xiaoquan de l’université de Shanghai, titré « Mai 68 vu de Chine » et publié dans Penser en Chine (Anne Cheng, 2021), donne la mesure des écarts abyssaux entre ces deux mondes. Si les Chinois parlent de « tempête de mai » et de « tempête de la Révolution culturelle », le rapprochement ne va pas plus loin que ce « mirage discursif ». Comment la Chine des années 1960, un pays totalitaire « hermétiquement replié sur lui-même, pouvait-elle entrer en résonance synchronisée avec les agitations françaises ? » écrit Chu Xiaoquan. « En vérité, ajoute-t-il, les Chinois ne voyaient rien et ne savaient rien de ce qui advenait dans le monde extérieur. » Toutes les informations leur parvenaient par les médias officiels contrôlés par le PCC. Les Chinois ignoraient que l’homme avait marché sur la lune (juillet 1969), mais n’ignoraient rien des luttes anti-impérialistes dans le monde, telles que perçues et narrées par les autorités maoïstes. Le monde entier s’embrasait dans une révolution permanente, dont notamment la France.

Vu sous cet angle, le personnage principal de mai 68 n’était pas Cohn-Bendit, Geismar, Sauvageot ou « les camarades maoïstes de la rue d’Ulm », mais Jacques Jurquet, « secrétaire général du groupusculaire Parti communiste marxiste-léniniste de France. » Jurquet était censé diriger mai 68 et « donner comme directive de bien apprendre la pensée de Mao ». L’ennemi principal n’était pas de Gaulle, ni la police, mais… le Parti communiste français révisionniste dirigé par l’ignoble Waldeck Rochet.

Les Français, quant à eux, vivaient dans une société d’abondance à l’issue des « trente glorieuses », alors que la Chine sortait d’une gigantesque famine. Les révolutionnaires de mai 68 avaient des slogans et des revendications impensables pour les Chinois : anti-autoritarisme, autogestion, autonomie individuelle, droits humains, libération sexuelle, féminisme, affirmation des identités, etc. Les soixante-huitards projetaient leurs revendications sur la Chine qu’ils percevaient comme en miroir, les « masses révolutionnaires », pilotées par Mao, semblant des parents proches luttant pour qu’advienne le même Grand Soir. On ne peut qu’être atterés, de ce point de vue, de voir une revue belge comme Politique se réclamer de « la gauche de Jaurès à Mao ». Les Œillères rouges, comme dirait Hasquin (2021), sont toujours bien rivées.

C’est dès lors avec prudence qu’il faut examiner cette analogie entre « militants woke » et gardes rouges, d’autant qu’il n’y a pas de Mao pour les guider. Mais il peut évidemment s’agir d’un mouvement acéphale. Ce qui, par contre, semble commun, c’est la passion de la pureté, la croyance en un monde parfait, « l’attraction du ciel » comme écrivait Bizot. Cela une fois tous les « démons noirs » éliminés. On sait ce que cela donne. Vraiment ?

Bernard De Backer, mars 2021

Post-scriptum. La longueur de ce texte, tentant de rendre justice à l’événement et à ce volume impressionnant, écrit par un témoin direct et acteur de la Révolution culturelle, m’a laissé peu de place pour esquisser une comparaison avec ce que j’appelle, faute de mieux, la « cancel culture » ou la mouvance « woke » (dont la dimension religieuse séculière est évidemment présente dans la notion d’Éveil, associée aux fameux « Religous awakenings » qu’ont connus les USA). Pourtant, si différents observateurs font le rapprochement, c’est qu’il y a matière, même si les contextes sont très différents. En effet, la volonté de « faire table rase du passé », de lutter contres les « Quatre Vieilleries » (idées, culture, coutumes, habitudes) pour construire un homme nouveau, n’est pas sans rapport avec le « sous les pavés, la plage » de mai 68, et, plus récemment, de la « pensée décoloniale » et de la « cancel culture ». Cette pensée utopique affirme en effet (je résume) qu’en déconstruisant tous les déterminants sociaux et culturels de notre mode de vie et de notre culture, on aboutit à quelque « homme naturel » ou « bon sauvage », voire « nouveau », vivant dans un espace sociétal purifié. La performance du « sociologue » Geoffroy de Lagasgnerie sur France Inter est à cet égard un morceau d’anthologie. Il y affirme notamment que « La question, c’est la justice et la pureté ». Mais encore : « Le but de la gauche, c’est de produire des fractures et des gens intolérables et des débats intolérables dans le monde social. Je suis contre le paradigme du débat et de la discussion. Il faut reproduire un certain nombre de censures dans l’espace public pour produire un espace où les opinions justes prennent le pouvoir sur les opinions injustes ». Des propos qui valent la peine d’être entendu intégralement.

Complément du 30 mars 2021. « Une minute chrono en tête à tête avec Mao Zedong.« , de Frédéric Lemaître dans Le Monde du 30 mars. « La Chine célébrera cette année le centenaire du Parti communiste chinois. L’occasion de visiter le mausolée du Grand Timonier, mort en 1976, et honoré ces dernières années par les présidents cubain et vénézuélien. » Extrait : « Bien qu’il n’y ait que quelques visiteurs, les policiers nous pressent. Nous voici dans le saint des saints. Gardé par des militaires et des hommes revêtus d’une longue tunique noire, le corps de Mao, recouvert d’un drapeau du PCC, repose dans un cercueil de verre, sa tête orientée vers le nord, vers la Cité interdite et donc son propre portrait. Ce qui frappe, c’est la couleur orange de son visage et l’air étonnamment reposé de celui-ci. Rien à voir avec la description qu’en a fait son médecin, avant sa mort. Bien entendu, il est impossible de s’en approcher ni même de ralentir le pas. La visite n’a pas duré plus d’une minute. Dehors, les badauds se prennent en photo. Marqués à la culotte par le fan de Mbappé, il nous est impossible de les approcher. Même devenus fans de foot, les gardiens du Temple restent au service exclusif de l’empereur. » (nous soulignons)

Complément du 28 mars 2021. Alice Ekman : « La Chine devient plus que jamais une puissance clivante », Par  Harold Thibault, Le Monde du 28 mars 2021. « Il est certain qu’il existe un ressentiment à l’égard de Xi Jinping au sein d’une partie de la population et de l’élite du Parti. Beaucoup de cadres du Parti jugent leur situation insupportable – traités comme des enfants en fin de carrière, à devoir apprendre par cœur les paroles de Xi Jinping, être notés et classés avec leurs collègues, assister chaque semaine à des séances de critique et d’autocritique, rappelant parfois la Révolution culturelle. Mais ce ressentiment ne s’exprime pas publiquement tellement les risques sont élevés, la peur omniprésente. Xi Jinping tient le Parti par cette peur. Il va la maintenir, car il sait que s’il la relâche, un retour de bâton pourrait être fatal. »


Notes

[1] Yang  Jisheng, Renverser ciel et terre. La tragédie de la Révolution culturelle. Chine, 1966-1976, Éditions du Seuil, 2020. L’édition originale chinoise a été publiée en 2016 sous le titre Le monde sens dessus dessous : histoire de la Révolution culturelle en Chine (« Tiandi fanfu : Zhonguo wenhu da geming shi »), Éditions Cosmos, Hong Kong, 2016.

[2] Rappellons ici la blague après la mort du petit Père des peuples : « Staline est mort, mais qui va oser le lui dire ? ».

Sources

Anonyme (remarquable compte-rendu non signé, sur un site très fourni animé par une sinologue), « L’Histoire de la Révolution culturelle de Yang Jisheng : brillante analyse d’une utopie sanglante »,Chinese short stories, 22 novembre 2020
Bianco Lucien, La récidive. Révolution russe, révolution chinoise, Gallimard, 2014
Bianco, Lucien. [Compte rendu de] Yang, Jisheng. Renverser ciel et terre : la tragédie de la Révolution culturelle, 1966-1976, Les Carnets du Centre Chine, novembre 2020
Bougon François, Dans la tête de Xi Jinping, Solin/Actes Sud, 2017
Cheng Anne (dir.), Penser en Chine, Gallimard, 2021
Chu Xiaoquan, « Mai 68 vue de Chine », dans Anne Cheng (dir.), Penser en Chine, Gallimard 2021
Dubois de Prisque Emmanuel, « L’indistinction du politique et du religieux en Chine. Un problème contemporain », LeDébat, n° 208, janvier-février 2020
Ekman Alice, Rouge vif. L’idéal communiste chinois, Éditions de l’Observatoire, février 2020
Fiskesjö Magnus, « Le Xinjiang chinois, ‘Nouvelle  frontière’ de l’épuration nationale », dans Anne Cheng (dir.), Penser en Chine, Gallimard 2021
Gauchet Marcel, « L’expérience totalitaire et la pensée de la politique », Esprit, juillet 1976
Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie, III. À l’épreuve des totalitarismes. 1914-1974, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 2010
Ge Zhaoguang, « L’Empire monde fantasmé », dans Anne Cheng (dir.), Penser en Chine, Gallimard 2021
Goossaert Vincent et Palmer David A., La question religieuse en Chine, CNRS éditions 2012
Hasquin Hervé, Œillères rouges. Complaisances intellectuelles avec les régimes totalitaires de gauche, Les Éditions du CEP, 2021
Hellas Michel, La passion totalitaire, Éditions Labor, 2006
Kerlan Anne, Lin Zhao. « combattante de la liberté », Fayard, 2018
Kerlan Anne, « Lin Zhao (1931-1968), une héroïne (contre-)révolutionnaire », Académie royale de Belgique, 17 décembre 2019
Kerlan Anne, Boucheron Patrick, « Ailleurs, la Chine ? Épisode 2 : Les larmes de Lin Zhao », France culture, 30 avril 2019
Liao Yiwu, Dans l’empire des ténèbres, Fançois Bourin, 2013 
Liao Yiwu, Des balles et de l’opium, Globe, 2019
Leys Simon, Les Habits neufs du président Mao : chronique de la « Révolution culturelle », Paris, Champ libre, 1971
Leys Simon, intervention à l’émission Apostrophes en mai 1983.
Makeham John, « Philosophie chinoise et valeurs universelles dans la Chine d’aujourd’hui », dans Anne Cheng (dir.),Penser en Chine, Gallimard 2021
Morier-Genoud Damien, « De l’écart au divorce : histoire officielle et histoires parallèles de la Chine moderne », dans Anne Cheng (dir.), Penser en Chine, Gallimard 2021
Sallenave Danièle, Castor de guerre, Gallimard 2008 (recension par Bernard De Backer)
Veg Sébastien, « La marginalisation des intellectuels d’élite et l’essor d’intellectuels non institutionnels depuis 1989 », dans Anne Cheng (dir.), Penser en Chine, Gallimard 2021
Wieviorka Annette : « Je vivais sur l’image d’une Chine qui n’existait pas », interview dans Le Monde du 11 mars 2021, suite à la publication de son livre-témoignage, Mes années chinoises, Stock, 2021
Yang  Jisheng, Stèles. La Grande Famine en Chine,1958 -1961, Éditions du Seuil, 2012
Yang  Jisheng, Renverser ciel et terre. La tragédie de la Révolution culturelle. Chine, 1966-1976, Éditions du Seuil, 2020. 

La Chine et son « étranger proche » dans Routes et déroutes

(avec bibliographies complémentaires)

À toute vapeur dans le Gobi, 16 avril 2020
Chine, le grand malentendu ?, 14 mars 2020
Un grand timonier de la pensée, 14 janvier 2020
Le rêve chinois, 30 novembre 2017
Simon Leys. Un sinologue ombrageux et aimant, 18 décembre 2014
La question religieuse en Chine, 6 août 2013
Stèles. La Grande famine en Chine, 1958-1961, 10 avril 2013
Des Nobel qui ne reflètent pas l’opinion, 15 janvier 2011
À l’épreuve des Khmers rouges, 5 mars 2012
Le dilemme tibétain, 15 avril 2008

Le marxisme-léninisme dans Routes et déroutes

(avec bibliographies complémentaires)

Le mystère Oulianine, 2 avril 2019
Staline radicalisé par Lénine, 3 mars 2019
La seconde mort du Goulag, 3 décembre 2018
Que faire de Lénine ?, 14 octobre 2017
Les crimes du communisme entre amnésie et dénégation, avril 2006
Apocalypse Mao. Adhérer au PTB comme entrer en religion ?, novembre 1997

6 réflexions sur “Renverser Ciel et Terre

  1. Merci pour ce compte-rendu, Bernard. J’y ai appris beaucoup de choses. Y ai découvert un Mao à la fois croyant et idole, porteur d’un mandat céleste et ingénieur des âmes, obligeant son peuple à rechercher la perfection.
    La religion, même laïque, est bien plus que l’opium du peuple, elle est son chemin de croix, le mène au Golgotha.
    Je n’ai jamais été en Chine. J’ai été au Cambodge au début des années 2000. Je me souviens de cette sénatrice, très âgée, qui me disait en pleurant qu’il fallait qu’ils paient, eux les Khmers rouges, pour le pire qu’ils ont commis : non seulement ces millions de morts, mais aussi l’anéantissement organisé de la culture, des coutumes, des idées… Un de ses collègues déplorait que la seule valeur soit désormais le dollar. Voilà l’homme nouveau… Les plus grands stratèges sont capables des pires erreurs.
    Et, oui, pas sûr, que les « éveillés » le soient vraiment et sachent où mène la passion de la pureté. Ou alors ils le savent très bien et c’est encore pire.

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  2. Oui Michel, c’est bien ça. Merci pour cette synthèse et ton témoignage cambodgien. Ceci étant, je ne pense pas que les crimes du maoïsme soient une erreur de stratège (si je t’ai bien compris), mais plutôt la conséquence inéluctable d’un phénomène historique que l’on a vu ailleurs dans le monde au 20e siècle. Il y a une étonnante synchronicité. C’est d’ailleurs le point de vue de Yang Jisheng. Lucien Bianco a très bien analysé cela dans La récidive pour le marxisme-léninisme soviétique et chinois, et Alain Besançon dans Le malheur du siècle pour les analogies nazisme-bolchevisme. Ce qui mérite d’être rappelé, c’est que le parti communiste chinois a été fondé il y a exactement un siècle dans la concession française de Shanghai, et que la plupart des grands leaders Khmers rouges ont été formés à Paris. Ceci n’étant pas écrit pour accabler la France, mais pour souligner le paradoxe (apparent) de l’origine occidentale de l’idéologie et des leaders de régimes totalitaires et nationalistes se voulant décoloniaux. Cela m’a aussi frappé lors de ma visite de la maison natale de Karl Marx à Trèves : toutes les légendes des photos étaient en allemand, anglais et chinois. Et il y avait de nombreux visiteurs chinois. Ceci n’étant par ailleurs pas dit pour rendre Marx responsable de la Grande famine et de la révolution culturelle, même s’il y a un lien – que fait Yang Jisheng. Je profite de ton commentaire pour rendre hommage au travail extraordinaire de cet homme de 80 ans qui vit à Hong-Kong. A l’allure où va le durcissement du régime chinois, on peut craindre pour sa sécurité.

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  3. Mon « erreur de stratège » se voulait ironique. Je voulais indiquer que ce combat pour un monde communiste sanctifié n’avait finalement débouché que sur une seule valeur: le dollar.

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  4. Commentaire écrit par Piotr de Varsovie (posté par moi pour des raisons techniques)

    « C’est un excellent travail, cet article, très détaillé et bien écrit. Il lève le voile sur une histoire dont on sait l’existence, mais sans en connaître les détails ni l’enchaînement des faits. Tout est très bien résumé dans cet article et, dès lors, il peut servir de référence en la matière. Il en ressort aussi que l’histoire du communisme chinois n’était pas moins tragique que celle de l’URSS, et en terme de chiffres peut-être encore plus que celle du Cambodge.

    Si on pouvait en tirer une conclusion (ou faire une morale), ce modelage « d’homme nouveau » était un désastre inspiré par « un diable » qu’est l’idéologie, surtout quand elle est prise à la lettre et expérimentée sur une société qui n’était pas « éligible » (sauf erreur de ma part, Marx avait pensé ses théories dans le contexte des pays évolués et comme l’aboutissement du capitalisme ; dans le cas soviétique, chinois ou, pire, cambodgien elles ont été appliquées par des fanatiques post-religieux intransigeants à des pays économiquement et socialement arriérés, i.e. inadaptés à ce genre d’expérience).

    Cela dit, si on peut sans doute chercher des parallèles religieuses actuelles, pas tout à fait exactes d’ailleurs (le communisme pouvait passer pour « progressiste », la réimposition de l’intégrisme religieux est, on s’en doute bien, une contre-révolution conservatrice – cf. Iran et les mouvances intégristes de l’islam ou contre-offensive des intégristes ultra-catholiques en Pologne), j’ai un doute sérieux de savoir si on peut chercher de mettre dans le même sac la « mouvance Woke » … les mouvances intégristes islamistes ou catho ont en effet tout un doctrine qu’elles invoquent à tort ou à raison, mais surtout elles semblent être institutionnalisées. En est-il de « Woke »? Sachant que certains soutiennent que « Woke » dans la forme actuelle n’est qu’une invention, genre de réplique de la droite à toute tentative de taire et contredire des propos insultant les minorités (ethniques, sexuelles etc…), prônant les idéologies manifestement nuisibles à la démocratie (néofascisme, intégrisme religieux, tentatives d’exclusion des minorités comme la création des zones sans LGBT en Pologne…) ? Je me demande bien…. »

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    1. Merci pour ces réflexions. Oui, tu as parfaitement raison, le communisme annoncé par Marx ne s’est pas réalisé dans les pays industriels développés comme il le pensait, mais dans des pays encore très largement agraires. C’est que, entre Marx et « Staline-Mao-Pol-Pot-les Kims de Corée », il y a eu Lénine. C’est pour cela que je parle toujours de marxisme-léninisme. Sur Lénine, voir Que faire de Lénine ? et Le mystère Oulianine sur ce site. Et j’oubliais le plus important : Staline radicalisé par Lénine.

      Pour le second point, je n’assimile pas du tout la révolution culturelle et le maoïsme en général aux phénomènes dont tu parles (et pas davantage mai 68, bien évidemment). En ce qui concerne « woke » et Cie, cela mériterait tout un article. Je constate simplement que plusieurs observateurs français, notamment de gauche, évoquent les gardes rouges à leur propos (une répétition, peut-être, du « mirage discursif » de 68). J’ai déjà abordé les aspects utopiques de la pensée décoloniale dans Extension du décolonial. Désolé de me citer en faisant des liens vers d’autres articles sur ce site, mais c’est plus facile que ré-écrire tout cela sur ce timbre poste 🙂

      P.-S. Au sujet de Marx et de Lénine, il est frappant de constater que Yang Jisheng ne cite que Marx comme source du « système », de l’idéologie à la base du maoïsme, et pas Lénine (si j’ai bien lu les 900 pages). Sans doute que pour lui, Chinois ayant vécu 80 ans en Chine et participé à la Révolution culturelle, c’est bien Marx qui était en quelque sorte le dieu tutélaire dans le Ciel, davantage que Lénine. Cela m’avait frappé à la lecture. J’ajouterai que Gauchet a publié, dans la revue Esprit, un texte remarquable sur le germe totalitaire présent dans la pensée politique de Marx : « L’expérience totalitaire et la pensée de la politique », Esprit, juillet 1976. Ce qui ne signifie pas que Marx était un petit Staline. Merci encore de ton commentaire qui me permet de revenir sur ce sujet.

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