Le singe magicien

Singe face à un squelette, Gabriel von Max, 1900
(source Wikipédia)

Ce titre est emprunté à la première partie du livre À l’assaut du réel du sociologue Gérald Bronner. Mon intention n’est pas d’en faire une recension exhaustive – il y en a de nombreuses en ligne – mais bien de « marquer le coup » en me centrant d’abord sur ce qui m’apparaît comme le cœur anthropologique du livre. Non pas au sens culturel et social du mot, mais bien au sens physique. Bronner est membre de l’Académie française de médecine et on le perçoit en le lisant. C’est parce que, selon lui, le cerveau humain dispose de propriétés et de capacités qui lui sont propres, bien que partagées dans une moindre mesure par d’autres animaux, qu’il est capable d’accéder à ce que Bronner appelle « la cinquième dimension ». Et ceci d’une manière très singulière. C’est ce qui lui permet de vouloir « plier le réel à ses aspirations », voire de « se rebeller contre le réel ». Et donc, in fine, de partir À l’assaut du réel. Plutôt que d’être seulement un singe nu comme l’affirmait le zoologue Desmond Morris dans son livre éponyme de 1967, sa capacité d’imaginer des espaces-temps futurs correspondant à ses désirs en font un singe magicien. Partout où vivent des humains une forme de magie est présente : le désir d’influencer et de modifier le réel par la force de la pensée ou de rituels. Mais le réel peut se rebiffer. C’est à cela qu’on le reconnaît.

« L’homme moderne a fini par en vouloir à tout ce qui est donné, même sa propre existence. À en vouloir au fait même qu’il n’est pas son propre créateur, ni celui de l’univers. Dans ce ressentiment fondamental, il refuse de percevoir rime ni raison dans le monde donné. Toutes les lois simplement données à lui suscitent son ressentiment. Il pense ouvertement que tout est permis et croit secrètement que tout est possible. »

Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, 1951
(cité par Gérald Bronner dans À l’assaut du réel)

« Quand tu as bu à l’eau de la fontaine sacrée, tu penses au début que cet instant durera toujours : tu te trompes. Il te faut bientôt y retourner et de plus en plus souvent. Plus tu bois, plus tu as soif. Dieu est une drogue dure. »

Gérald Bronner, Exorcisme, 2024

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L’écologie du Vivant en question

Couverture du livre du philosophe Francis Wolff
(source Philosophie Magazine)

Le livre du philosophe Francis Wolff, professeur émérite à l’École normale supérieure, est l’ouvrage d’un écologiste, mais adversaire d’une écologie centrée sur « la vie » en tant que telle. Celle qui se développe notamment dans la foulée d’une critique de l’ontologie « naturaliste » occidentale, développée par Philippe Descola, Eduardo Viveiros de Castro, Bruno Latour, puis Baptiste Morizot, Vinciane Deprez et beaucoup d’autres. Son ouvrage a été écrit avant la seconde élection d’un Trump climatosceptique et l’auteur a hésité à le publier après. Il s’en explique en début de livre. S’il adresse des critiques à certains courants de la pensée écologique contemporaine, il tient cependant à rappeler que « l’adversaire unique, en la matière, demeure l’écoscepticisme sous toutes ses formes ». Comme j’ai développé des réflexions semblables dans plusieurs articles de Routes et déroutes, notamment à l’égard de Morizot et Descola, il m’a semblé pertinent de rendre compte de ce livre. Peut-on être écologiste militant non biocentré, c’est-à-dire humaniste ? Qu’est-ce que cela signifie ? Examinons l’argumentaire de Wolff, car l’affaire n’est pas si simple.

« … à force de vouloir expulser l’humanité de sa position dominante dans la nature, on finit par prêter à toute la nature les propriétés les plus convenues de l’humanité – quand ce ne sont pas les apologies du bon sauvage ou de la Terre-Mère. »

Francis Wolff, La vie a-t-elle une valeur ?

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Crise dans la démocratie ?

Couverture du dernier livre de Marcel Gauchet
(source Éditions Gallimard)

Si une certaine vigilance géopolitique et géoculturelle nous enseigne depuis quelques années qu’il y a bien une crise de la démocratie dans le monde, ou plus exactement un rejet croissant de celle-ci par sa partie non occidentale (le « Sud global »), nous sentons à divers signes qu’elle se situe également à l’intérieur de ce modèle politique et sociétal. C’est à cette crise dans la démocratie que s’attelle le dernier livre de Marcel Gauchet, Le nœud démocratique (2024). Le modèle analytique de l’auteur, développé dès Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion (1985), n’est pas facile à appréhender par ceux qui ne sont pas familiers de son œuvre. Il est profondément contre-intuitif et bouscule notre habitus culturel occidental universaliste, mâtiné d’un marxisme sommaire. C’est que, pour Gauchet, l’infrastructure qui pilote en sous-main le monde humain-social et ses évolutions n’est pas l’économique, mais bien le symbolique : la carte du croyable, du pensable et du souhaitable déterminée par divers ancrages religieux (hétéronome, selon Kant) ou postérieure à ceux-ci (autonome), en conservant un lien « à reculons » avec la structuration hétéronome ­­- source de formations de compromis, dont les régimes totalitaires du XXe siècle sont les exemples les plus éclatants. Comment cette lecture structurale de l’histoire nous permet-elle de saisir la crise dans la démocratie ?

« En dehors d’une étroite élite, les sociétés vivent pour leur grande masse dans un cercle de références internes hérité de leur parcours propre. Elles doivent vivre désormais en fonction d’un système de références qui tient à leur coexistence externe, comme si leur passé n’avait plus d’importance. (…) Une bonne part de la querelle multiforme des « identités » sort de là.  (…) Car ce qui se trouve disqualifié de la sorte, effacé, voire refoulé, n’en continue pas moins d’habiter les esprits et de réclamer diversement sa part » 

« Or l’autonomie, ce ne peut être s’enfermer dans un autisme cosmique – se gouverner soi-même dans l’indifférence à ce qui n’est pas soi, qui se trouve être ce qui conditionne son existence. Le problème écologique ajoute une dimension supplémentaire au problème général en lui adjoignant l’exigence d’une maîtrise réfléchie de l’insertion dans cet Autre dont nous sommes une partie en même temps qu’un mystérieux corps étranger. »

Marcel Gauchet, Le nœud démocratique

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La leçon de Bernard Lahire

L’ouvrage de Bernard Lahire
(source
La Découverte)
Détail d’un tableau de Gauguin, D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, 1898, longuement commenté par le sociologue en préambule de son livre

Face à un ouvrage aussi impressionnant par son ambition, rien moins que Les structures fondamentales des sociétés humaines (2023) du sociologue Bernard Lahire, par son volume de plus de neuf cents pages et par sa documentation monumentale, l’auteur de ces lignes s’est senti intimidé. Serait-il capable de le lire ? Et ensuite, d’en faire une recension ? Voire une approche critique, s’il en éprouvait la nécessité et la pertinence ? Mais ayant déjà été à l’œuvre pour L’interprétation sociologique des rêves (2018) du même auteur, il a relevé le défi. Sa lecture fut interrompue par des ennuis collatéraux, mais reprise rapidement. Et puis, s’est-il dit, voilà un ouvrage d’un sociologue matérialiste « de gauche », de filiation marxiste et bourdieusienne, qui se situe à l’opposé du « constructivisme » dans les sciences sociales, se plonge dans les déterminants biologiques du vivant et des « animaux humains ». Et dont le livre est, in fine, une leçon « anti-woke » redoutable, bien que probablement non intentionnelle au départ. Pour reprendre le vocabulaire de Lahire, il s’agira ici simplement de tracer les « lignes de force » de ce maître-ouvrage, d’en synthétiser les enseignements majeurs sans trop de lourdeur. Et, enfin, de nous interroger sur un « angle mort » qui nous est apparu à l’issue de cette lecture.

« Aujourd’hui comme hier, les combats émancipateurs se nourrissent avidement de toutes les recherches, même les moins fondées et peut-être surtout elles, qui pourraient apporter la preuve qu’avant, dans d’autres sociétés, cela (la violence interpersonnelle ou intergroupe, la xénophobie, la domination et notamment la domination masculine, etc.) n’existait pas, et l’espoir que tout peut changer avec un peu de bonne volonté politique. Mais les faits sont têtus, et souvent un peu désespérants, quand on croit en la nécessité historique de l’émancipation ou de la pacification des mœurs. »

Bernard Lahire,
Les structures fondamentales des sociétés humaines
Conclusion générale

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Vers l’Émergence primordiale

Grotte Chauvet
(source Wikipédia)

« Du fait de l’exiguïté de leur situation, certaines œuvres ne sont parfois visibles que par un tout petit nombre de personnes, voire une seule ou même … aucune ! C’est ainsi que dans une diaclase [fissure dans une  roche] de la grotte du Pergouset n’excédant pas vingt centimètres de largeur, quelqu’un a dessiné, bras tendu et à l’aveugle, un protomé [représentation partielle] de cheval très bien rendu, dans un endroit où l’on ne pouvait pas passer la tête pour le contempler (…) cette image ne fut en aucun cas dessinée pour être vue. »

Jean-Loïc Le Quellec, La caverne originelle

Après cette année sinistrement guerrière, je fais un pas de côté vers l’anthropologie. Cela dans la foulée des articles déjà parus sur les représentations, les images – notamment à travers les livres de Philippe Descola et de Tsvetan Todorov. Cette fois, il s’agira de prendre « la machine à remonter le temps » afin de nous enfoncer au cœur de sombres galeries, dans lesquelles nos lointains ancêtres dessinaient ou gravaient des mammifères, des signes, des « mains négatives » et, plus rarement, des parties de corps humains. Des figures qui ne paraissent pas en interaction, mais isolées, même si elles voisinent sur la paroi. Presque jamais d’oiseaux, d’insectes, de plantes, de paysages, de ciels, d’astres. C’est ce que l’on nomme « l’art pariétal des cavernes ». Je le ferai avec l’aide du livre volumineux de Jean-Loïc Le Quellec La caverne originelle. Arts, mythes et premières humanités (2022). Un ouvrage qui tente de répondre de manière très documentée et illustrée à la question que se posait déjà le paléontologue Massenat en 1902 : « Pourquoi ces grands artistes ont-ils choisi des grottes peu accessibles, des boyaux étroits, pourquoi se sont-ils enfouis dans l’ombre, à plus de deux cents mètres de l’orifice pour cacher leurs œuvres si variées ? » Plongeons vers le mystère de la caverne originelle. Dans la tête et la cosmogonie de nos ancêtres, des humains presque comme nous.

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Descola, le refus de l’histoire ?

Dürer, autoportrait à la manière des représentations du Christ, 1500
(source Wikipédia)

« Dans tout l’archipel animiste, les animaux et les esprits ont des corps amovibles qu’ils retirent parfois, loin du regard des hommes, pour partager entre eux l’illusion qu’ils sont bien comme ces derniers, c’est-à-dire avec cette apparence humaine qui est la forme subjective sous laquelle, à l’instar de tous les autres sujets qu’une intériorité anime, ils se perçoivent à l’ordinaire »

Philippe Descola, Les Formes du visible

Nous mettons à profit la lecture du dernier livre de l’anthropologue Philippe Descola, Les Formes du visible. Une anthropologie de la figuration (2021), pour en synthétiser les lignes directrices et questionner ses jugements éco-politiques. Cela concerne également les auteurs qui font référence à ses travaux, dans le contexte d’une nouvelle « écologie profonde » ou d’écophilosophie (Arne Næss, 1960). Ces dernières remettent en question l’ontologie naturaliste et notre vision occidentale anthropocentrique de la nature, qui s’incarne dans le terme de « nature » pour désigner l’ensemble des non-humains. Mais pour bien comprendre l’enjeu de ce débat qui peut paraître abstrait, il est nécessaire d’exhumer l’armature conceptuelle que l’anthropologue a construite dans Par-delà nature et culture (2005) et, ensuite, mobilisée dans La fabrique des images (2010) ainsi que dans son dernier livre. Il nous semble, en effet, que certains de ses présupposés ne seraient pas toujours bien compris par ceux qui s’en inspirent. Car à lire les « grammaires du monde » ou les « ontologies » dégagées par Descola, il apparaît qu’elles sont toutes anthropocentriques, à commencer par l’animisme. Ce que l’auteur affirme dans ses analyses, mais sans toujours l’expliciter. Et, par ailleurs, qu’en est-il de l’histoire humaine dans le contexte de ces ontologies « très résistantes » ?

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La leçon de Kaspar Hauser

Kaspar Hauser en 1830, par Johann Lorenz Kreul (source Wikipedia)

« Un sociologue qui ne se poserait à aucun moment la question de savoir ce qui se passe dans la tête des individus singuliers qu’il appréhende comme acteurs sociaux, c’est-à-dire de l’extérieur et en masse, serait un étrange sociologue »

Marcel Gauchet, La condition historique

« Au cours des cinquante dernière années, l’histoire a revendiqué des secteurs de l’activité humaine dont on considérait jadis qu’ils n’étaient pas soumis au changement. »

Peter Burke, L’histoire sociale des rêves

En mai 1828, un jeune homme au corps balourd et semblant totalement égaré fit son apparition, une lettre à la main, sur la place du Suif à Nuremberg. Il paraissait seize ou dix-sept ans, titubait, clignait des yeux comme blessé par la lumière du jour, ne prononçait que quelques mots qu’il semblait ne pas comprendre. Il ne savait ni où il allait ni d’où il venait, mais avait son nom écrit sur la lettre. Kaspar fut emmené au poste de police, puis passa quelques jours dans la prison de la ville avant d’être confié de 1828 à 1829 à un professeur, ancien élève de Hegel, Georg Daumer. Après une tentative d’assassinat en 1829, le jeune inconnu changea de lieux et de protecteurs et fut finalement tué en décembre 1833 dans la famille Meyer. Son meurtrier, l’« Homme en noir » que sa victime reconnut, fut sans doute celui qui le séquestra une grande partie de sa vie. Kaspar y vivait seul dans un lieu obscur où il était enchaîné, parfois drogué à l’opium, avec de petits chevaux de bois et des rubans colorés. Selon toute probabilité, l’enfant était l’héritier écarté d’une famille princière. Que peut nous enseigner cette histoire célèbre, ayant inspiré notamment Verlaine, Trakl, Handke ou Herzog, documentée et analysée par l’historien Hervé Mazurel dans Kaspar l’obscur ou l’enfant de la nuit ? Et que nous apprend sur notre époque cet intérêt grandissant pour une « histoire de l’intimité, des sensibilités et des émotions », cette historicisation socioculturelle de ce qui ne semblait relever jusqu’ici que d’une psychologie ou d’une médecine individuelle et transhistorique  ?

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L’écosophie pistée

Couverture du livre recensé dans cet article (source Actes Sud)

« On eût dit que soudain la Route ensauvagée, crépue d’herbe, avec ses pavés sombres sous les orties, les épines noires, les prunelliers, mêlait les temps plutôt qu’elle ne traversait le pays, et que peut-être elle allait déboucher, dans le clair-obscur du hallier qui sentait le poil mouillé et l’herbe fraîche, sur une de ces clairières où les bêtes parlaient aux hommes. »

Julien Gracq, Les terres du couchant

« Énigme parmi les énigmes, 
la manière humaine d’être vivant »

Baptiste Morizot, Manières d’être vivant

La multiplication des livres « éco-philosophiques » ou « éco-anthropologiques » est un révélateur des transformations de la vision occidentale de la nature et de notre crise écologique, le « notre » n’étant pas écrit par hasard. Cela non pas au sens d’une implication locale unique (pensez à la pollution en Chine, à Tchernobyl, Bhopal ou Fukushima), mais bien de l’origine géoculturelle d’une pensée écologiste « profonde » et de la dévastation des écosystèmes qu’elle combat. Une pensée qu’il faudrait sans doute se garder d’identifier à un retour improbable vers une autre cosmologie que la nôtre, tel l’animisme. En d’autres mots, ce que d’aucuns appellent l’écosophie est ce courant de pensée occidental qui associe, avec des variantes, le souci du partage de la terre avec l’ensemble du vivant et la réflexion philosophique. « Écosophie » (Økosofi) est un mot-valise, forgé par le philosophe et alpiniste Norvégien Arne Næss en 1960. Næss est également le fondateur de la deep ecology, rompant avec la vision anthropocentrée de l’environnementalisme, ce qui est également le cas de Morizot. La production est abondante, rien qu’en langue française. Le journal Le Monde y a consacré deux dossiers en juillet et août 2020, sous les titres « La fin de la nature ? » et « Les penseurs du nouveau monde ». Nous avons choisi de partir de Baptiste Morizot et d’un de ses livres, Manières d’être vivant, publié en 2020 dans la collection « Mondes sauvages. Pour une nouvelle alliance » chez Actes Sud. Nous allons donc pister Morizot, qui consacre nombre de pages (et de livres) au pistage des animaux, notamment les loups. Quel « animal » allons-nous donc rencontrer en suivant et analysant ses traces ?

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Le Japon en eaux profondes

Poissons dans un étang à Kyoto
(photographie de l’auteur)

Même les petits bouddhas de carrefour, d’ordinaire si complices et bienveillants, ont ce soir la gueule en biais et l’air de courber sous un fardeau d’impostures et d’obligations. Mais je m’emballe : je parle comme un contestataire de Kyodaï (l’université impériale de Kyoto). Me voilà bien Japonais !

Nicolas Bouvier, Chroniques japonaises

Le journaliste et voyageur polonais Ryszard Kapuscinski avait le souci de repérer « le fleuve profond » des pays qu’il arpentait. Et il disait : « Pour comprendre sa propre culture, il faut d’abord comprendre d’autres cultures. C’est la plus grande des vérités. » Sur ce plan, le Japon est un casse-tête, tant il apparaît à la fois proche et lointain de notre monde européen, « moderne sans être occidental » comme l’écrit Pierre-François Souyri. Mais il est nécessaire, au-delà des différences, de placer ces univers culturels et religieux dans leur dynamique historique si l’on veut éviter de les essentialiser. Trois livres peuvent nous y aider. Le premier est celui d’un auteur japonais, Akira Mizubayashi, qui écrit en français mais vit au Japon avec sa femme française. Il est titré, précisément, Dans les eaux profondes. Le bain japonais. Le second est l’œuvre d’un Français travaillant et vivant au Japon avec son épouse japonaise, Jean-Marie Bouissou. Son livre est intitulé Les leçons du Japon. Un pays très incorrect. Enfin, pour placer la confrontation de leurs propos parfois très divergents dans un temps plus long, l’ouvrage de Pierre-François Souyri, Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui est précieux. Le tout sera soutenu par nos voyages et de nombreuses lectures citées en source, dont le livre de Maurice Pinguet, La mort volontaire au Japon.

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Une anthropologue fauve

Kandinsky rue de Murnau 1908

Kandinsky période fauve, Rue de Murnau, 1908 (domaine public)

« Il y a un siècle et demi, des hommes de bonne foi poussèrent les indigènes à abandonner le monde polyphonique des esprits au profit d’un dieu unique et salvateur. Aujourd’hui, de nouveaux sauveurs semblent s’employer corps et âme à prolonger cette mission, en la reformulant dans la terminologie actuelle et en prolongeant son champ d’action : il faut rendre les animaux à la sublime nature indépendante, cesser de les pourchasser, de les séduire, de les tuer, pour parachever la solide cloison entre les mondes qui devra permettre l’étanchéité des uns par rapport aux autres, et dès lors l’accès des hommes à quelque chose de véritablement extra-humain, c’est-à-dire transcendant. »

Nastassja Martin, Les âmes sauvages

« La division entre la conscience et la matière, déclinée en division entre corps et esprit, entre homme et femme et entre humains et naturel, se forme sur une différence coloniale anthropologique entre le conquérant et l’Indien soumis. L’Indien n’est pas un autre, mais une figure du même à éduquer ».

Sylvie Taussig, « Descartes dans la pensée décoloniale »
(point de vue de la pensée décoloniale, résumé par l’auteur)

L’anthropologue Nastassja Martin a connu un écho médiatique non négligeable pour ses deux premiers livres. Il s’agit de Les âmes sauvages, issu de sa thèse de doctorat dirigée par Philippe Descola, consacrée à une population animiste d’Alaska, les Gw’ichin, et de Croire aux fauves, récit très personnel écrit après sa confrontation avec un ours au Kamtchatka, une péninsule en Extrême Orient russe. Dans l’émission radiophonique de la RTBF, « Et Dieu dans tout ça ? » du 19 janvier 2020, la jeune anthropologue française revient sur son itinéraire personnel et académique. Les informations qu’elle y livre permettent de mieux appréhender la logique de son parcours, y compris ce qui semble échapper à la maîtrise, ce qui se niche « entre les mondes », voire ce qui conduit à « l’inquiétante étrangeté ». Elle fournit notamment des éléments permettant de saisir les liens profonds entre les deux livres, débouchant sur la rencontre  avec le regard et le corps de l’ours.

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