Les vieux habits du président Poutine

Poutine enfant
Vladimir Vladimirovitch Poutine enfant
(source Wikipedia)

« L’Ukraine, c’est la “Nouvelle Russie”, c’est-à-dire Kharkov, Lougansk, Donetsk, Kherson, Nikolaev, Odessa. Ces régions ne faisaient pas partie de l’Ukraine à l’époque des tsars, elles furent données à Kiev par le gouvernement soviétique dans les années 1920. Pourquoi l’ont-ils fait ? Dieu seul le sait. »

Vladimir Poutine, déclaration à la télévision russe, 17 avril 2014

Ще не вмерла України і слава, і воля 

Dans l’actualité haletante, tortueuse et mortifère qui nous parvient d’Ukraine depuis l’automne 2013, il est une expression qui monte en puissance dans la bouche du président russe et de son pouvoir : la « Nouvelle Russie » (Novorossiya). Une commande d’État a même été faite auprès d’historiens russes pour en écrire l’histoire officielle. Ce nom désigne un espace géographique aux contours variables, mais situé dans la partie méridionale et orientale de l’Ukraine, pays pourtant souverain avec des frontières reconnues, dont la Fédération de Russie, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, s’était portée garante en 1994. C’est un peu comme si Paris, après avoir garanti l’inviolabilité du territoire belge, qualifiait la moitié du pays de « Nouvelle France », massait ses troupes à la frontière et disait à qui voulait l’entendre que la Belgique est un pays artificiel, intégré naguère à l’Empire sous Napoléon, dominé aujourd’hui par le mouvement fasciste flamand de Bart De Wever. De nombreux francophones de Mons et de Charleroi, ne captant que les médias parisiens, auraient pris les devants avec l’aide de soldats français dégriffés, en proclamant une « République du Hainaut oriental ». La comparaison s’arrête là. Bruxelles n’est pas supposée être « la Mère des villes franques » et le « Grand Prince des Francs » n’y reçut pas le baptême dans la Senne en 988.

Complément du 20 août 2025. Je « remonte » un article de 2014, éditorial de La Revue nouvelle, qui me paraît prémonitoire (voir les cartes). Il y en eut d’autres en 2014-2015, comme « Ukraine : le passé dure longtemps« , « Eurasisme, revanche et répétition de l’histoire » ou « Vladimir l’Européen » (un autre éditorial de La Revue nouvelle).

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Dans le vent violent de l’histoire

Budapest 1956

Budapest 1956 (source Wikipedia)

Le bon coin pour le Snark ! » cria l’Homme à la Cloche,
Tandis qu’avec soin il débarquait l’équipage,
En maintenant, sur le vif de l’onde, ses hommes,
Chacun par les cheveux suspendu à un doigt.

Lewis Caroll, La Chasse au Snark

Un regard de biais dominant le pont des Chaines qui relie la citadelle de Buda à la ville de Pest, une chevelure éparse et ébouriffée par un coup de vent, de grandes oreilles d’analyste et un profil d’aigle surmonté de lunettes. En haut à droite de la couverture de l’ouvrage où figure ce visage amaigri se découpant sur un fleuve gris et laiteux, le titre de la collection : « Paroles singulières ». Et, en effet, c’est bien de paroles qu’il s’agit, le récit de vie qu’il relate ayant été en grande partie enregistré et consigné au fil des conversations familiales et amicales, avant d’être transformé en livre. En épigraphe de cette histoire haletante qui court de la Transylvanie aux cénacles freudo-lacaniens, une citation de l’écrivain triestin Claudio Magris, que l’on imagine extraite de son célèbre Danube : « La Mitteleuropa a été le magnifique et mélancolique laboratoire du malaise de la civilisation. Elle a développé une culture de résistance, en particulier contre les grandes philosophies systématiques du XIXe siècle. »

Bernard De Backer, septembre 2011

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Voyage au Centre de l’Europe

Carpates barbelés

Carpates d’Ukraine (source Wikipedia)

Sur la route d’Ivano-Frankovsk, au creux d’une vallée étroite qui s’enfonce dans le flanc sud des Carpates ukrainiennes, un monument érigé par les Austro-Hongrois marque « le Centre de l’Europe ». Une inscription latine gravée dans un socle de pierre rose informe les voyageurs que les arpenteurs impériaux ont déterminé, en 1887, la position exacte du lieu « cum mensura gradum meridionalum et parallelorum ». La date, sans doute, n’est pas innocente : vingt ans après le compromis de 1867 qui reconnaissait l’indépendance de l’Etat hongrois, la localisation du centre géographique de l’Europe dans la partie magyare de la Double Monarchie constituait un arrimage symbolique de ses confins orientaux au sein de l’espace européen. L’Aigle à deux têtes étendait alors son ombre sur les croupes boisées des Carpates, recouvrant de ses ailes les rivages occidentaux de l’Ukraine qui échappaient aux Moscovites : Ruthénie, Galicie et Bucovine du Nord.

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