Soljenitsyne et les Lumières d’Estonie

Fenêtre de la ferme de Kopli-Märdi à Vasula où fut écrit l’Archipel du Goulag
(source capture d’écran de L’Archipel du Goulag, une révélation, Arte 2024)

Les premières images d’Alexandre Nevski sont familières aux cinéphiles : mamelons herbeux où reposent crânes et ossements picorés par des corbeaux, flèches fichées dans le sable, casques reposant à terre, carcasses de drakkars dont les proues défient l’horizon. Bientôt, des pêcheurs drapés de lin, alignés en demi-cercle, halent un filet hors de l’eau baignés dans un flot musical signé Prokofiev. Derrière eux, est-ce la mer ? Pas une seule vague ne remue sur cette étendue d’eau parcourue de nuages blancs. C’est un lac étincelant, un lac immense aux confins de la Russie et des terres baltes que les chevaliers teutoniques ont conquises au début du XIIIe siècle, après avoir christianisé la Prusse. A quelques dizaines de kilomètres, sur l’autre rivage du lac Peïpous, ils ont fondé la ville de Dorpat qui deviendra bientôt membre de la Hanse. Après leur croisade contre les dernières terres païennes d’Europe, ils se lancent à l’assaut de la Russie pour y imposer le christianisme latin. Déjà, ils occupent Pskov, non loin de la frontière estonienne actuelle. Du côté russe, la cité-État de Novgorod élit Alexandre Nevski à sa tête pour affronter les chevaliers avec l’aide des archers mongols. Le Prince-évêque de Dorpat, Hermann von Buxhövden, qui a construit une cathédrale sur les hauteurs de la ville, mène les troupes teutoniques sur le lac gelé.

J’étais arrivé dans ce Tartu si cher à mon cœur par un matin de neige et de givre qui donnait un éclat particulier à son décor de très ancienne ville universitaire, et surtout la faisait paraître complètement étrangère, européenne… et pour la première fois de ma vie, je sentis s’installer en moi une impression de sécurité, comme si j’avais complètement échappé à la traque maudite…

Alexandre Soljenitsyne, témoignage cité par Natalia Soljenitsyne.
Préface de L’Archipel du Goulag

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Eurasisme, revanche et répétition de l’histoire

Alexandre Douguine en 2018 à Téhéran
(source Wikipedia)

 Aujourd’hui M. Pascal consacre à Lénine le culte qu’il vouait naguère au petit père le Tsar. Il était de bonne foi avant 1917 comme il est maintenant sincère. C’est devant le maitre absolu de la Russie, c’est devant le principe d’autorité qu’il a fait hier et qu’il fait aujourd’hui la révérence. Il brule d’un amour mystique pour la Sainte Russie, il la vénère, et même quand elle massacre l’ancien autocrate, il voit en elle l’agent d’exécution des plans de l’Éternel. »

Ludovic Naudeau, En prison sous la terreur russe, 1920.
Cité par Sophie Cœuré (2014).

Depuis la fin de l’Union soviétique et la chute des régimes communistes vassaux, les tensions entre le monde euro-atlantique et la Fédération de Russie furent longtemps et communément perçues ou interprétées à travers le prisme des luttes géostratégiques, des intérêts économiques divergents et des enjeux de pouvoir. L’idéologie alternative du communisme s’étant évaporée, il semblait que la Russie s’était grosso modo convertie à la « démocratie-économie-de-marché », même si cette conversion se faisait à son rythme et selon ses modalités propres. Nous étions encore dans le récit populaire ou savant de la « fin de l’Histoire » (Hegel, Kojève, Fukuyama…), de l’extension irrésistible d’un modèle supposé universel, né en Europe occidentale, version libérale du défunt millénium marxiste. C’est cependant à La Revanche de l’histoire (titre d’un ouvrage du néo-eurasiste Alexandre Panarin) que l’on semble avoir progressivement assisté.

Complément du 6 mars 2026. La vue-du-monde eurasiste, socle profond de la grande stratégie russe, par Jean-Sylvestre Mongrenier, Desk Russie, 1er mars 2026. Extrait : « Longtemps, on aura voulu se persuader que le maître du Kremlin et les siens étaient assimilables à un gang mafieux, avec le lucre pour seul moteur : leur volonté de puissance serait soluble dans l’affairisme et l’enrichissement personnel. D’une certaine manière, Steve Witkoff et Jared Kushner, tout à leur marchandage avec Kirill Dmitriev, illustrent cette illusion. Par-delà la dimension kleptocratique du régime, les ambitions du Kremlin sont plus larges : le grand motif de Vladimir Poutine et de ses siloviki est la domination géopolitique de l’espace autrefois soviétique, non pas dans une perspective néo-communiste mais dans celle d’une « Russie-Eurasie », à la pointe de l’opposition contre l’Occident. Ce programme géopolitique est sous-tendu par l’eurasisme, aux racines profondes et toujours vivantes. » Ce texte de Sylvestre Mongrenier rejoint, près de 11 ans plus tard, ce que j’ai écrit ci-dessous et publié dans La Revue nouvelle en mai 2015.

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Les vieux habits du président Poutine

Poutine enfant
Vladimir Vladimirovitch Poutine enfant
(source Wikipedia)

« L’Ukraine, c’est la “Nouvelle Russie”, c’est-à-dire Kharkov, Lougansk, Donetsk, Kherson, Nikolaev, Odessa. Ces régions ne faisaient pas partie de l’Ukraine à l’époque des tsars, elles furent données à Kiev par le gouvernement soviétique dans les années 1920. Pourquoi l’ont-ils fait ? Dieu seul le sait. »

Vladimir Poutine, déclaration à la télévision russe, 17 avril 2014

Ще не вмерла України і слава, і воля 

Dans l’actualité haletante, tortueuse et mortifère qui nous parvient d’Ukraine depuis l’automne 2013, il est une expression qui monte en puissance dans la bouche du président russe et de son pouvoir : la « Nouvelle Russie » (Novorossiya). Une commande d’État a même été faite auprès d’historiens russes pour en écrire l’histoire officielle. Ce nom désigne un espace géographique aux contours variables, mais situé dans la partie méridionale et orientale de l’Ukraine, pays pourtant souverain avec des frontières reconnues, dont la Fédération de Russie, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, s’était portée garante en 1994. C’est un peu comme si Paris, après avoir garanti l’inviolabilité du territoire belge, qualifiait la moitié du pays de « Nouvelle France », massait ses troupes à la frontière et disait à qui voulait l’entendre que la Belgique est un pays artificiel, intégré naguère à l’Empire sous Napoléon, dominé aujourd’hui par le mouvement fasciste flamand de Bart De Wever. De nombreux francophones de Mons et de Charleroi, ne captant que les médias parisiens, auraient pris les devants avec l’aide de soldats français dégriffés, en proclamant une « République du Hainaut oriental ». La comparaison s’arrête là. Bruxelles n’est pas supposée être « la Mère des villes franques » et le « Grand Prince des Francs » n’y reçut pas le baptême dans la Senne en 988.

Complément du 20 août 2025. Je « remonte » un article de 2014, éditorial de La Revue nouvelle, qui me paraît prémonitoire (voir les cartes). Il y en eut d’autres en 2014-2015, comme « Ukraine : le passé dure longtemps« , « Eurasisme, revanche et répétition de l’histoire » ou « Vladimir l’Européen » (un autre éditorial de La Revue nouvelle).

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Dans le vent violent de l’histoire

Budapest 1956

Budapest 1956 (source Wikipedia)

Le bon coin pour le Snark ! » cria l’Homme à la Cloche,
Tandis qu’avec soin il débarquait l’équipage,
En maintenant, sur le vif de l’onde, ses hommes,
Chacun par les cheveux suspendu à un doigt.

Lewis Caroll, La Chasse au Snark

Un regard de biais dominant le pont des Chaines qui relie la citadelle de Buda à la ville de Pest, une chevelure éparse et ébouriffée par un coup de vent, de grandes oreilles d’analyste et un profil d’aigle surmonté de lunettes. En haut à droite de la couverture de l’ouvrage où figure ce visage amaigri se découpant sur un fleuve gris et laiteux, le titre de la collection : « Paroles singulières ». Et, en effet, c’est bien de paroles qu’il s’agit, le récit de vie qu’il relate ayant été en grande partie enregistré et consigné au fil des conversations familiales et amicales, avant d’être transformé en livre. En épigraphe de cette histoire haletante qui court de la Transylvanie aux cénacles freudo-lacaniens, une citation de l’écrivain triestin Claudio Magris, que l’on imagine extraite de son célèbre Danube : « La Mitteleuropa a été le magnifique et mélancolique laboratoire du malaise de la civilisation. Elle a développé une culture de résistance, en particulier contre les grandes philosophies systématiques du XIXe siècle. »

Bernard De Backer, septembre 2011

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Voyage au Centre de l’Europe

Carpates barbelés

Carpates d’Ukraine (source Wikipedia)

Sur la route d’Ivano-Frankovsk, au creux d’une vallée étroite qui s’enfonce dans le flanc sud des Carpates ukrainiennes, un monument érigé par les Austro-Hongrois marque « le Centre de l’Europe ». Une inscription latine gravée dans un socle de pierre rose informe les voyageurs que les arpenteurs impériaux ont déterminé, en 1887, la position exacte du lieu « cum mensura gradum meridionalum et parallelorum ». La date, sans doute, n’est pas innocente : vingt ans après le compromis de 1867 qui reconnaissait l’indépendance de l’Etat hongrois, la localisation du centre géographique de l’Europe dans la partie magyare de la Double Monarchie constituait un arrimage symbolique de ses confins orientaux au sein de l’espace européen. L’Aigle à deux têtes étendait alors son ombre sur les croupes boisées des Carpates, recouvrant de ses ailes les rivages occidentaux de l’Ukraine qui échappaient aux Moscovites : Ruthénie, Galicie et Bucovine du Nord.

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