Les mutins du HMS Brexit

United_Kingdom_1843

Royaume-Uni en 1915, avant l’indépendance de l’Irlande

Article publié le 15 mars 2017

Á l’heure où « l’article 50 » va enfin être actionné par le gouvernement de Theresa May, l’Ecosse menace de prendre le large et l’Irlande du Nord connaît une poussée spectaculaire du Sin Fein, devenu tardivement pro-Européen. Il nous paraît dès lors instructif de revenir sur des dimensions sous-estimées du Brexit : les facteurs impériaux et nationaux. L’intérêt du cas britannique est de nous offrir un emboîtement de ces différents facteurs : les nations écossaises et d’Irlande du Nord[1] au sein d’un Royaume-Uni (UK) dominé par l’Angleterre post-impériale, et cette dernière enchâssée « à l’insu de son plein gré » au sein de l’UE. Il nous indique aussi combien les dimensions nationales peuvent être têtues, ce que la décomposition de la Tchécoslovaquie, de la République fédérative socialiste de Yougoslavie et de l’URSS nous avait déjà montré. Dans ces deux derniers cas, d’ailleurs, les ambitions serbes et russes offrent quelques ressemblances avec celles de l’Angleterre (même si ces dernières sont plus démocratiques et pacifiques ; mais n’oublions pas les violences récentes en Irlande du Nord, pacifiée par les « Accords du Vendredi saint » de 1998, aujourd’hui menacés).

Complément du 31 janvier 2023. Brexit is a ‘complete disaster’ and ‘total lies’, says Tory business boss. Private equity veteran Guy Hands says Boris Johnson ‘threw the country and the NHS under the bus’, The Guardian, 31 janvier.

Lire la suite →

Eurasisme, revanche et répétition de l’histoire

Alexandre Douguine en 2018 à Téhéran
(source Wikipedia)

 Aujourd’hui M. Pascal consacre à Lénine le culte qu’il vouait naguère au petit père le Tsar. Il était de bonne foi avant 1917 comme il est maintenant sincère. C’est devant le maitre absolu de la Russie, c’est devant le principe d’autorité qu’il a fait hier et qu’il fait aujourd’hui la révérence. Il brule d’un amour mystique pour la Sainte Russie, il la vénère, et même quand elle massacre l’ancien autocrate, il voit en elle l’agent d’exécution des plans de l’Éternel. »

Ludovic Naudeau, En prison sous la terreur russe, 1920.
Cité par Sophie Cœuré (2014).

Depuis la fin de l’Union soviétique et la chute des régimes communistes vassaux, les tensions entre le monde euro-atlantique et la Fédération de Russie furent longtemps et communément perçues ou interprétées à travers le prisme des luttes géostratégiques, des intérêts économiques divergents et des enjeux de pouvoir. L’idéologie alternative du communisme s’étant évaporée, il semblait que la Russie s’était grosso modo convertie à la « démocratie-économie-de-marché », même si cette conversion se faisait à son rythme et selon ses modalités propres. Nous étions encore dans le récit populaire ou savant de la « fin de l’Histoire » (Hegel, Kojève, Fukuyama…), de l’extension irrésistible d’un modèle supposé universel, né en Europe occidentale, version libérale du défunt millénium marxiste. C’est cependant à La Revanche de l’histoire (titre d’un ouvrage du néo-eurasiste Alexandre Panarin) que l’on semble avoir progressivement assisté.

Complément du 6 mars 2026. La vue-du-monde eurasiste, socle profond de la grande stratégie russe, par Jean-Sylvestre Mongrenier, Desk Russie, 1er mars 2026. Extrait : « Longtemps, on aura voulu se persuader que le maître du Kremlin et les siens étaient assimilables à un gang mafieux, avec le lucre pour seul moteur : leur volonté de puissance serait soluble dans l’affairisme et l’enrichissement personnel. D’une certaine manière, Steve Witkoff et Jared Kushner, tout à leur marchandage avec Kirill Dmitriev, illustrent cette illusion. Par-delà la dimension kleptocratique du régime, les ambitions du Kremlin sont plus larges : le grand motif de Vladimir Poutine et de ses siloviki est la domination géopolitique de l’espace autrefois soviétique, non pas dans une perspective néo-communiste mais dans celle d’une « Russie-Eurasie », à la pointe de l’opposition contre l’Occident. Ce programme géopolitique est sous-tendu par l’eurasisme, aux racines profondes et toujours vivantes. » Ce texte de Sylvestre Mongrenier rejoint, près de 11 ans plus tard, ce que j’ai écrit ci-dessous et publié dans La Revue nouvelle en mai 2015.

Lire la suite →

Quatorze millions de morts, un rendez-vous mondain ?

Timothy Snyder

Timothy Snyder (Wikimedia Commons)

Ce lundi 7 mai à 16 heures 30, la pluie s’est enfin arrêtée. Fait banal pour un voyageur abrité, mais donnée importante pour un cycliste hydrophobe. En descendant l’avenue Jeanne, celui-ci aperçoit policiers et policières, voitures sombres et lustrées, hommes aux cheveux ras portant une oreillette au bout d’un fil torsadé. Des bandes de plastique rouge et blanc, hâtivement nouées et frémissant sous les bourrasques, interdisent l’accès des automobiles au péristyle d’un haut bâtiment gris. Le cycliste range sa bécane de l’autre côté de la rue, l’accroche par un cadenas d’acier à un pylône. Il entre et se dirige vers l’auditoire du premier étage. Dans le grand déambulatoire adjacent, le bourgmestre d’Ixelles vient de faire son entrée, écharpe tricolore nouée au ventre. Un échevin libéral au visage rubicond fait des ronds de jambes, des académiques d’âge et tenues variés devisent. Pas grand monde encore, une demi-heure avant la conférence, mais le nouvel entrant tenait à disposer d’une bonne place.

Bernard De Backer, 2012

Téléchargez le fichier pdf de l’article publié dans La Revue nouvelle : Quatorze millions de morts

Le fasciste à l’ombre de sa mère

Bienveillantes

Mon père n’aurait jamais permis cela,
mais mon père je ne savais pas où le trouver.

Le narrateur des Bienveillantes, Maximilien Aue

Dans un texte écrit avant Les Bienveillantes, mais publié deux années après celles- ci, Littell analyse un ouvrage de Degrelle, Campagnes de Russie. Il tente d’y appliquer une grille de lecture inspirée d’un auteur allemand, Theweleit, visant à dégager l’univers fantasmatique du guerrier fasciste. Si ce travail est intéressant sous plusieurs aspects, il peut prêter le flanc à des interprétations abusives sur la genèse du nazisme et l’existence d’une « personnalité fasciste ».

Résumons ce que nous en savons. Jonathan Littell, écrivain d’origine américaine, établi en Europe et ayant des liens avec la Belgique, croise le parcours de Léon Degrelle dans le cadre de sa recherche documentaire pour Les Bienveillantes. Il a par ailleurs pris connaissance de Male Fantasies, la version anglaise du livre d’un chercheur allemand, Klaus Theweleit, consacré à la structure mentale du fasciste, le « mâle-soldat ». Littell décide d’appliquer l’analyse de Theweleit à la prose de Degrelle, plus particulièrement à son récit de guerre publié en 1949, Campagnes de Russie. Le résultat de ce travail est un texte écrit en 2002, publié en 2008 sous forme d’un petit album illustré, titré Le sec et l’humide. Une brève incursion en territoire fasciste. L’auteur se serait par ailleurs inspiré du langage du fondateur de Rex pour camper le style oratoire du narrateur des Bienveillantes, le SS Max Aue.

Le sec et l'humide

Bernard De Backer, 2008

Téléchargez le fichier pdf de l’article publié dans La Revue nouvelle : Le fasciste à l’ombre de sa mère

Cet article est cité par Didier Epelbaum dans Des hommes vraiment ordinaires ? Les bourreaux génocidaires, Stock 2016.

Mise à jour du 22 mars 2019. Un nouveau livre de Klaus Theweleit traduit en française, Le rire des bourreaux, Le Seuil 2019.

Selon la présentation du livre par Nicolas Weil dans Le Monde :

Là réside la thèse centrale du livre. Pour comprendre le tueur de masse, on doit en revenir à son corps et à la panique que provoque en lui la perte de contrôle de celui-ci, fréquente à la puberté, ou sa possible « fragmentation ». Dans le corps se trouverait la source d’une angoisse à laquelle le bourreau réagit par une tension musculaire propre à « durcir » sa chair et son esprit, dût-il transformer l’ennemi, qui met en danger son intégrité, en chose à éliminer. Le rire proviendrait du soulagement éprouvé à la suppression de la « menace ».

Le dilemme tibétain

Kampa Dzong 1904 John C. White

Forteresse de Kampa Dzong (photographie de John C. White, 1904)

Rien n’était moins imprévisible que les manifestations qui ont secoué la « région autonome » du Tibet en mars 2008. Chaque année, en effet, nombre de Tibétains de l’intérieur et de la diaspora commémorent le 10 mars 1959, date de l’insurrection populaire contre l’occupant chinois et de la fuite du dalaï-lama en Inde (Mao a envahi le Tibet en 1950). La précédente révolte importante eut lieu en mars 1989, trente ans après l’insurrection. L’enchaînement des événements, tels que nous les connaissons, ne paraît cependant pas accréditer la thèse d’un mouvement entièrement prémédité, une première manifestation pacifique de moines le 10 mars à Lhassa n’ayant été suivie d’incidents violents que trois jours plus tard, perpétrés par des jeunes qui s’en sont notamment pris à des commerçants non Tibétains. Volontairement ou non, les Tibétains ont anticipé le cinquantième anniversaire de mars 2009 et saisi de fait l’opportunité des Jeux.

Lire la suite →

Que deviennent les blés d’Ukraine ?

Paysage engtre Lviv et Rivne

Campagnes de Galicie en Ukraine (photographie de l’auteur)

Qualifiée de grenier à blé, tantôt de l’Europe, tantôt de la Russie, l’Ukraine est réputée pour la fertilité de ses « terres noires ». L’incertitude du destinataire des récoltes – Europe ou Russie ? – est quant à elle révélatrice de la situation géopolitique du « pays des confins », tiraillé entre l’Est et l’Ouest. Mais l’Ukraine fut aussi le pays de la plus grande famine européenne du XXe siècle, quand la production agricole de sa partie centrale et orientale, alors soviétique, fut réquisitionnée par le régime bolchévique en 1932 et 1933, entraînant la mort de millions de paysans. L’agriculture collectivisée déstructura le régime de propriété et les communautés locales. L’indépendance de 1991 et la chute du communisme bouleversa une fois de plus l’ordre collectif des champs. Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Bernard De Backer, 2006

Téléchargez le fichier pdf : Que deviennent les blés d’Ukraine ?

Le sens du progrès

Le sens du progrès

Avec ses nonante-cinq pages d’« éléments d’une bibliographie ordonnée », le livre de Taguieff constitue une véritable encyclopédie de la genèse, du développement, des variantes, des espoirs et des dérives sanglantes (colonialisme, darwinisme social, eugénisme, fascisme, bolchevisme…) de l’idée de Progrès en Occident. Mais également de sa critique et de son ébranlement au XXe siècle ainsi que de l’enseignement que nous pouvons en tirer. L’ouvrage, après l’introduction et deux chapitres que l’on pourrait qualifier d’argumentaires et méthodologiques, s’organise autour de cinq parties centrales. La première est consacrée aux origines du « progressisme » (au sens de croyance au progrès inéluctable) occidental, la seconde et la troisième à ses développements et ses extensions, la quatrième à l’eugénisme comme incarnation radicale de l’idée d’autotransformation de l’homme par l’homme, la cinquième à l’effondrement (parmi les « élites cultivées », du moins) de l’optimisme « progressiste » et à sa discussion.

Bernard De Backer, 2007

Note de lecture de Février 2007 pour Etopia, cette de recherche du parti écologiste belge.

Téléchargez le fichier pdf : Le sens du progrès

Le Rayon Verne

photo_eisenfaust_80somme_cimetiere_amiens_madeleine_20050724

Tombe de Jules Verne à Amiens

Une île est comme un doigt posé sur une bouche invisible et l’on sait, depuis Ulysse, que le temps n’y passe pas comme ailleurs.

Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion

Un siècle après sa mort, le rêve du petit Nantais qui s’aventurait dans les dédales de la Loire, bivouaquait sur ses ilots et contemplait les navires en partance pour l’Océan, continue de vivre en nous. Cette passion trouve sans doute sa source la plus profonde dans celle de l’enfant qui investit dans sa découverte du monde le désir des retrouvailles d’une présence perdue. À travers elle, c’est l’aventure de la modernité conquérante qui est autant magnifiée que menacée par la nostalgie des origines.

Lire la suite →

Kosovo : violence, holisme et mémoire historique

Kosovo

Kosovo (source US Department of Defense)

L’interminable tragédie du Kosovo, dont les prolongements actuels nous montrent le profond enracinement historique et social, ne se résume pas plus aux effets d’une manipulation historique perpétré par Milosevic qu’à l’impact local de stratégies géopolitiques sur l’échiquier mondial. En deçà des manoeuvres du pouvoir politique serbe dans la foulée de l’après-titisme et du « grand jeu » des puissances mondiales, elle est surdéterminée par le mouvement long de l’histoire, la force de la mémoire collective et la prégnance d’un habitus social qui semble échapper à de nombreux observateurs occidentaux. Un article publié il y a peu par La Revue nouvelle invite à mieux prendre la mesure de ces facteurs, tout en n’oubliant pas l’histoire récente et mal connue du Kosovo qui en constitue un relais essentiel.

Bernard De Backer, 1999

Téléchargez le fichier pdf de l’article publié dans La Revue nouvelle : Kosovo : violence, holisme et memoire