La seconde mort du Goulag

Varlam Chalamov Wikimedia Commons

Varlam Chalamov (source Wikimedia Commons)

Les documents sur notre passé sont anéantis, les miradors abattus, les baraques rasées de la surface de la terre, le fil de fer barbelé rouillé a été enroulé et transporté ailleurs. Sur les décombres de la Serpentine fleurit l’épilobe, fleur des incendies et de l’oubli, ennemie des archives et de la mémoire humaine.

Varlam Chalamov, « Le gant » (1970-72), Récits de la Kolyma

– A-t-on beaucoup écrit, à l’étranger, sur nos camps ?
– On n’écrit rien, on ne sait rien, on ne veut rien savoir.

Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka (1949)

Pour Iouri Dmitriev

La réalité de ce que nous nommons le Goulag – depuis que cet acronyme russe du terme bureaucratique Glavnoïé OUpravlénié LAGuéreï, (Administration principale des camps)[1] s’est imposé avec l’oeuvre de Soljenitsyne – a toujours été voilée, sauf pour ceux qui en étaient les esclaves (un mot utilisé par la plupart des témoins) ou les gardiens. Et bien évidemment pour le pouvoir soviétique, ses bénéficiaires politiques et économiques. Le Goulag était en effet autant un moyen de « refonte » et de répression qu’un instrument de colonisation et d’exploitation économique des « terres inhospitalières ». Les nombreux camps qui composaient l’Archipel, « du détroit de Béring jusqu’au Bosphore, ou presque » (Soljenitsyne), n’ont jamais été libérés par des forces étrangères comme le furent les camps nazis[2]. Il n’y a pas eu de smoking gun, de « fusil fumant » surpris sur la scène du crime par des témoins extérieurs (sauf l’armée allemande, nous y reviendrons).

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Les mutins du HMS Brexit

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Royaume-Uni en 1915, avant l’indépendance de l’Irlande

Article publié le 15 mars 2017

Á l’heure où « l’article 50 » va enfin être actionné par le gouvernement de Theresa May, l’Ecosse menace de prendre le large et l’Irlande du Nord connaît une poussée spectaculaire du Sin Fein, devenu tardivement pro-Européen. Il nous paraît dès lors instructif de revenir sur des dimensions sous-estimées du Brexit : les facteurs impériaux et nationaux. L’intérêt du cas britannique est de nous offrir un emboîtement de ces différents facteurs : les nations écossaises et d’Irlande du Nord[1] au sein d’un Royaume-Uni (UK) dominé par l’Angleterre post-impériale, et cette dernière enchâssée « à l’insu de son plein gré » au sein de l’UE. Il nous indique aussi combien les dimensions nationales peuvent être têtues, ce que la décomposition de la Tchécoslovaquie, de la République fédérative socialiste de Yougoslavie et de l’URSS nous avait déjà montré. Dans ces deux derniers cas, d’ailleurs, les ambitions serbes et russes offrent quelques ressemblances avec celles de l’Angleterre (même si ces dernières sont plus démocratiques et pacifiques ; mais n’oublions pas les violences récentes en Irlande du Nord, pacifiée par les « Accords du Vendredi saint » de 1998, aujourd’hui menacés).

Complément du 9 mai 2021. « En Ecosse, la victoire des indépendantistes laisse présager un long bras de fer avec Londres sur la question d’un nouveau référendum », Le Monde du 9 mai. « Le SNP et les Verts ont obtenu la majorité absolue à Edimbourg. « Les Ecossais auront le droit de s’exprimer » sur leur avenir, a annoncé la première ministre, Nicola Sturgeon, alors que Boris Johnson juge « irresponsable » une nouvelle consultation.« 

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Eurasisme, revanche et répétition de l’histoire

Дугин,_Александр_Гельевич

Alexandre Douguine (source Wikipedia)

Depuis la fin de l’Union soviétique et la chute des régimes communistes vassaux, les tensions entre le monde euro-atlantique et la Fédération de Russie furent longtemps et communément perçues ou interprétées à travers le prisme des luttes géostratégiques, des intérêts économiques divergents et des enjeux de pouvoir. L’idéologie alternative du communisme s’étant évaporée, il semblait que la Russie s’était grosso modo convertie à la « démocratie-économie-de-marché », même si cette conversion se faisait à son rythme et selon ses modalités propres. Nous étions encore dans le récit populaire ou savant de la « fin de l’Histoire » (Hegel, Kojève, Fukuyama…), de l’extension irrésistible d’un modèle supposé universel, né en Europe occidentale, version libérale du défunt millénium marxiste. C’est cependant à La Revanche de l’histoire (titre d’un ouvrage du néo-eurasiste Alexandre Panarin) que l’on semble avoir progressivement assisté.

Bernard De Backer, mai 2015

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En lien étroit avec ce texte : Dans La Revue nouvelle,  Russie : le retour du même ? par Bernard De Backer et Aude Merlin, avril 2012

Complément du 8 février 2021. A Moscou, une leçon pour l’Europe, éditorial du Monde. Le message qu’a confirmé le pouvoir russe au cours de la désastreuse visite du chef de la diplomatie européenne Josep Borrell, c’est qu’il n’a aucunement l’intention de dialoguer avec l’UE. « Le chef de la diplomatie européenne a dressé lucidement dimanche soir un constat d’échec de son expérience : cette visite l’a convaincu que la Russie s’est « progressivement déconnectée de l’Europe » et qu’elle « voit dans les valeurs démocratiques une menace existentielle ». Sa priorité stratégique, de toute évidence, n’est pas l’Europe, mais la Chine. L’UE, conclut-il, « devra en tirer les conséquences » et « procéder, unie, avec détermination ». »

Complément du 3 mars 2020. En Russie, « Dieu » devrait faire son apparition dans la Constitution, par Benoit Vitkine dans Le Monde du 3 mars. « La réforme de la Loi fondamentale voulue par Vladimir Poutine s’enrichit d’un fort volet identitaire et prévoit l’interdiction du mariage entre personnes de même sexe. » (nous soulignons)

Quatorze millions de morts, un rendez-vous mondain ?

Timothy Snyder

Timothy Snyder (Wikimedia Commons)

Ce lundi 7 mai à 16 heures 30, la pluie s’est enfin arrêtée. Fait banal pour un voyageur abrité, mais donnée importante pour un cycliste hydrophobe. En descendant l’avenue Jeanne, celui-ci aperçoit policiers et policières, voitures sombres et lustrées, hommes aux cheveux ras portant une oreillette au bout d’un fil torsadé. Des bandes de plastique rouge et blanc, hâtivement nouées et frémissant sous les bourrasques, interdisent l’accès des automobiles au péristyle d’un haut bâtiment gris. Le cycliste range sa bécane de l’autre côté de la rue, l’accroche par un cadenas d’acier à un pylône. Il entre et se dirige vers l’auditoire du premier étage. Dans le grand déambulatoire adjacent, le bourgmestre d’Ixelles vient de faire son entrée, écharpe tricolore nouée au ventre. Un échevin libéral au visage rubicond fait des ronds de jambes, des académiques d’âge et tenues variés devisent. Pas grand monde encore, une demi-heure avant la conférence, mais le nouvel entrant tenait à disposer d’une bonne place.

Bernard De Backer, 2012

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Le fasciste à l’ombre de sa mère

Bienveillantes

Mon père n’aurait jamais permis cela,
mais mon père je ne savais pas où le trouver.

Le narrateur des Bienveillantes, Maximilien Aue

Dans un texte écrit avant Les Bienveillantes, mais publié deux années après celles- ci, Littell analyse un ouvrage de Degrelle, Campagnes de Russie. Il tente d’y appliquer une grille de lecture inspirée d’un auteur allemand, Theweleit, visant à dégager l’univers fantasmatique du guerrier fasciste. Si ce travail est intéressant sous plusieurs aspects, il peut prêter le flanc à des interprétations abusives sur la genèse du nazisme et l’existence d’une « personnalité fasciste ».

Résumons ce que nous en savons. Jonathan Littell, écrivain d’origine américaine, établi en Europe et ayant des liens avec la Belgique, croise le parcours de Léon Degrelle dans le cadre de sa recherche documentaire pour Les Bienveillantes. Il a par ailleurs pris connaissance de Male Fantasies, la version anglaise du livre d’un chercheur allemand, Klaus Theweleit, consacré à la structure mentale du fasciste, le « mâle-soldat ». Littell décide d’appliquer l’analyse de Theweleit à la prose de Degrelle, plus particulièrement à son récit de guerre publié en 1949, Campagnes de Russie. Le résultat de ce travail est un texte écrit en 2002, publié en 2008 sous forme d’un petit album illustré, titré Le sec et l’humide. Une brève incursion en territoire fasciste. L’auteur se serait par ailleurs inspiré du langage du fondateur de Rex pour camper le style oratoire du narrateur des Bienveillantes, le SS Max Aue.

Le sec et l'humide

Bernard De Backer, 2008

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Cet article est cité par Didier Epelbaum dans Des hommes vraiment ordinaires ? Les bourreaux génocidaires, Stock 2016.

Mise à jour du 22 mars 2019. Un nouveau livre de Klaus Theweleit traduit en française, Le rire des bourreaux, Le Seuil 2019.

Selon la présentation du livre par Nicolas Weil dans Le Monde :

Là réside la thèse centrale du livre. Pour comprendre le tueur de masse, on doit en revenir à son corps et à la panique que provoque en lui la perte de contrôle de celui-ci, fréquente à la puberté, ou sa possible « fragmentation ». Dans le corps se trouverait la source d’une angoisse à laquelle le bourreau réagit par une tension musculaire propre à « durcir » sa chair et son esprit, dût-il transformer l’ennemi, qui met en danger son intégrité, en chose à éliminer. Le rire proviendrait du soulagement éprouvé à la suppression de la « menace ».

Le dilemme tibétain

Kampa Dzong 1904 John C. White

Forteresse de Kampa Dzong (photographie de John C. White, 1904)

Rien n’était moins imprévisible que les manifestations qui ont secoué la « région autonome » du Tibet en mars 2008. Chaque année, en effet, nombre de Tibétains de l’intérieur et de la diaspora commémorent le 10 mars 1959, date de l’insurrection populaire contre l’occupant chinois et de la fuite du dalaï-lama en Inde (Mao a envahi le Tibet en 1950). La précédente révolte importante eut lieu en mars 1989, trente ans après l’insurrection. L’enchaînement des événements, tels que nous les connaissons, ne paraît cependant pas accréditer la thèse d’un mouvement entièrement prémédité, une première manifestation pacifique de moines le 10 mars à Lhassa n’ayant été suivie d’incidents violents que trois jours plus tard, perpétrés par des jeunes qui s’en sont notamment pris à des commerçants non Tibétains.

Volontairement ou non, les Tibétains ont anticipé le cinquantième anniversaire de mars 2009 et saisi de fait l’opportunité des Jeux. Cette révolte, par de nombreux traits, semble néanmoins différente des précédentes. Il ne s’agit plus seulement de heurts entre manifestants tibétains et policiers, mais également entre Tibétains et membres d’autres communautés présentes à Lhassa, comme les « colons » Han et Hui (musulmans chinois). Par ailleurs, la détermination des jeunes Tibétains, dont on a pu voir un exemple à Bruxelles, paraît en rupture avec la ligne modérée du dalaï-lama, à la fois en termes de but (autonomie au sein de la Chine) et de moyens (non-violence). Enfin, l’extension des manifestations vers d’anciens territoires du Tibet historique (Kham et Amdo), extérieurs à la région autonome, comme le Qinghai, le Gansu, le nord de Yunnan ou le Sichuan occidental, montre la communauté de destin vécue par des populations très dispersées.

Dans le contexte d’une lutte aussi inégale d’un peuple de quelques millions d’habitants, meurtri par un demi-siècle d’occupation coloniale et de répression communiste, face au rouleau compresseur chinois qui paraît être en passe de l’écraser définitivement, faut-il se résigner à la disparition d’une communauté et d’une culture qui seraient réduites à un usage de référent mystique-ésotérique ? Par ailleurs, comment comprendre ce lien étrange et complexe qui lie le Tibet à la Chine, sans parler du statut très particulier du dalaï-lama, titre donné par les Mongols au hiérarque de l’une des écoles du bouddhisme tibétain, les Gelukpas ? Dans ce conflit ancestral souvent idéalisé, parfois déroutant au regard de nos critères occidentaux, il est essentiel de poser quelques balises géopolitiques et religieuses pour comprendre ce qui est en jeu et ce qui menace dans ce contexte très particulier.

Bernard De Backer, 2008

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Que deviennent les blés d’Ukraine ?

Paysage engtre Lviv et Rivne

Campagnes de Galicie en Ukraine (photographie de l’auteur)

Qualifiée de grenier à blé, tantôt de l’Europe, tantôt de la Russie, l’Ukraine est réputée pour la fertilité de ses « terres noires ». L’incertitude du destinataire des récoltes – Europe ou Russie ? – est quant à elle révélatrice de la situation géopolitique du « pays des confins », tiraillé entre l’Est et l’Ouest. Mais l’Ukraine fut aussi le pays de la plus grande famine européenne du XXe siècle, quand la production agricole de sa partie centrale et orientale, alors soviétique, fut réquisitionnée par le régime bolchévique en 1932 et 1933, entraînant la mort de millions de paysans. L’agriculture collectivisée déstructura le régime de propriété et les communautés locales. L’indépendance de 1991 et la chute du communisme bouleversa une fois de plus l’ordre collectif des champs. Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Bernard De Backer, 2006

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Le sens du progrès

Le sens du progrès

Avec ses nonante-cinq pages d’« éléments d’une bibliographie ordonnée », le livre de Taguieff constitue une véritable encyclopédie de la genèse, du développement, des variantes, des espoirs et des dérives sanglantes (colonialisme, darwinisme social, eugénisme, fascisme, bolchevisme…) de l’idée de Progrès en Occident. Mais également de sa critique et de son ébranlement au XXe siècle ainsi que de l’enseignement que nous pouvons en tirer. L’ouvrage, après l’introduction et deux chapitres que l’on pourrait qualifier d’argumentaires et méthodologiques, s’organise autour de cinq parties centrales. La première est consacrée aux origines du « progressisme » (au sens de croyance au progrès inéluctable) occidental, la seconde et la troisième à ses développements et ses extensions, la quatrième à l’eugénisme comme incarnation radicale de l’idée d’autotransformation de l’homme par l’homme, la cinquième à l’effondrement (parmi les « élites cultivées », du moins) de l’optimisme « progressiste » et à sa discussion.

Bernard De Backer, 2005

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Le Rayon Verne

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Tombe de Jules Verne à Amiens

Une île est comme un doigt posé sur une bouche invisible et l’on sait, depuis Ulysse, que le temps n’y passe pas comme ailleurs.

Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion

Un siècle après sa mort, le rêve du petit Nantais qui s’aventurait dans les dédales de la Loire, bivouaquait sur ses ilots et contemplait les navires en partance pour l’Océan, continue de vivre en nous. Cette passion trouve sans doute sa source la plus profonde dans celle de l’enfant qui investit dans sa découverte du monde le désir des retrouvailles d’une présence perdue. À travers elle, c’est l’aventure de la modernité conquérante qui est autant magnifiée que menacée par la nostalgie des origines.

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Kosovo : violence, holisme et mémoire historique

Kosovo

Kosovo (source US Department of Defense)

L’interminable tragédie du Kosovo, dont les prolongements actuels nous montrent le profond enracinement historique et social, ne se résume pas plus aux effets d’une manipulation historique perpétré par Milosevic qu’à l’impact local de stratégies géopolitiques sur l’échiquier mondial. En deçà des manoeuvres du pouvoir politique serbe dans la foulée de l’après-titisme et du « grand jeu » des puissances mondiales, elle est surdéterminée par le mouvement long de l’histoire, la force de la mémoire collective et la prégnance d’un habitus social qui semble échapper à de nombreux observateurs occidentaux. Un article publié il y a peu par La Revue nouvelle invite à mieux prendre la mesure de ces facteurs, tout en n’oubliant pas l’histoire récente et mal connue du Kosovo qui en constitue un relais essentiel.

Bernard De Backer, 1999

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