Nicolas Bouvier, 22 Hospital street

Chambre de Bouvier fev 2008

Chambre de Nicolas Bouvier à Galle
(photographie de Marianne Lootvoet)

Il faut bien trouver un nom pour les coups bas et trahisons que la vie nous réserve […] Par moments, c’est à se demander si ce n’est pas expressément pour cela que nous sommes ici.
Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion

Après deux années de voyage continental au début des années cinquante, de Genève au sud de l’Inde, l’écrivain suisse franchit une dernière douane qui lui ouvre les portes d’une ile ensorcelée : Ceylan. Il y rejoint son compagnon de voyage qui l’a quitté à Kaboul, le peintre Thierry Vernet et sa femme, Floristella. Ceux-ci retournent au pays et le laissent seul dans la petite ville côtière de Galle. Bouvier y sombrera dans une zone de silence, peuplée d’insectes et de magie noire, brisé par une lettre qu’il attendait depuis six mois. Elle était Scorpion, lui Poisson ; il n’y aura jamais de trait d’union. Le récit de cette déréliction sera un livre « surécrit », d’une prose splendide et malicieuse : Le Poisson-Scorpion.

Complément du 27 juillet 2025. L’entretien intégral de 1996 avec Bertil Galand. Interview autobiographique informelle et passionnante de Nicolas Bouvier par l’éditeur vaudois Bertil Galand, deux ans avant sa mort. Je n’en connaissais que la partie relative au Poisson-Scorpion et je viens d’en découvrir la totalité. Un Bouvier quelque peu bouddhique – impassible avec un regard clair qui ne cille pas, sans doute affecté par la maladie, mais d’une grande précision d’expression, parfois très drôle, poétique, ironique, implacable. Ce que j’ai vu et entendu de plus fort comme interview du Genevois. Des passages très enlevés, notamment la rencontre avec Eliane, sa femme, qu’il a « piqué à son ex, vite fait », le retour du nomade au pays et devenu prisonnier du monde social sédentaire « comme une pistache dans le nougat », la perception du Suisse exotique par les journalistes un peu ethnologues de France culture, etc. Parmi ses premières lectures, Jack London et Robert-Louis Stevenson. L’entretien se clôt, tout comme le film de Christoph Kühn, par cette phrase de Vladimir Holan : « Il y a le destin, et tout ce qui ne tremble pas en lui n’est pas solide. »

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Les Carpates oubliées

Enfants et planches 2

Enfants face au mont Goverla, le sommet de l’Ukraine
(photographie de l’auteur)

« Car ils vivaient loin de lui, coincés entre l’Orient et l’Occident, entre la nuit et le jour, étant eux-mêmes des sortes de fantômes vivants que la nuit a enfantés et qui hantent le jour. »

Joseph Roth, La marche de Radetzky

AU MOIS D’AOÛT 1993, un peu moins de deux années après la dissolution de l’URSS dans une datcha de Biélorussie, je sortais d’un hôtel décomposé – gravats, poussière et indifférence –, à quelques kilomètres de la frontière entre l’Ukraine et la Roumanie ; en Transcarpatie, exactement. Un ciel clair couvrait la vallée ravagée par des inondations. Les usines abandonnées, la gare défaite et les casernes pour civils dont l’urbanisme soviétique avait fait grand usage – même dans les petites villes de province – s’éloignaient au fur et à mesure que je progressais dans la montagne. Mon chemin attaquait de front, sans finasser en courbes et virages, les mamelons bossus et humides des Carpates. Les ornières étaient profondes, creusées par le passage des charrettes et des camions qui desservaient les hameaux, descendaient les foins, les troncs d’arbres et les écoliers.

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L’innommable des hommes

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Ancien siège social de IG Farben à Francfort-sur-le Main
(source Wikipedia)

…quelque chose de sombre et d’indistinct que je rattachais bizarrement à ce qu’il avait appelé la question humaine.

François Emmanuel, La question humaine

Un livre, même fragmentaire, a un centre qui l’attire (…) Celui qui écrit le livre l’écrit par désir, par ignorance de ce centre. Le sentiment de l’avoir touché peut bien n’être que l’illusion de l’avoir atteint.

Maurice Blanchot, L’espace littéraire

Un auteur belge, écrivain et psychiatre, nous a offert récemment une fiction brève et prenante, La question humaine, mettant en scène un psychologue industriel prénommé Simon, le narrateur. Au début du récit, celui-ci travaille pour la filiale française, en pleine restructuration, d’une multinationale d’origine allemande au nom évocateur : SC FARB[1]. Au détour de ses travaux de sélection du personnel et d’animation de séminaire pour cadres, il est sollicité par un émissaire de la maison-mère, Karl Rose, pour mener une mission d’investigation sur l’état de santé mentale du directeur de la filiale, Mathias Jüst.

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David Le Breton ou « la connaissance par corps »

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Article publié par la revue belge Imagine en septembre 2000

Professeur à l’université de Strasbourg, sociologue et anthropologue, il est resté fidèle à l’expérience fondatrice qui marqua son entrée dans l’écriture, la réflexion sociologique et l’action sociale. Auteur de nombreux ouvrages sur le thème de la corporéité dans les sociétés contemporaines, David Le Breton est également un inlassable arpenteur des villes et des campagnes. Au départ d’un très bel Éloge de la marche, il nous confie ses émerveillements de marcheur et ses craintes face à une modernité extrême qui rêve de se défaire du corps.

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La religion, la science et le voile du réel

Voile ndébéle Wikipedia

Voile ndébélé, Afrique du Sud (source Wikipedia)

« Toute notre étude repose sur le postulat que ce sentiment unanime des croyants
de tous les temps ne peut pas être purement illusoire
»

Emile Durkheim

À l’heure où l’on utilise à tour de bras le terme « obscurantisme » pour qualifier le fait religieux, et cela dans la postérité des Lumières en Europe, la curiosité m’a fait remettre la main sur un travail effectué au siècle passé, dans le cadre d’une année préparatoire au doctorat en sociologie. Il s’agit d’une lecture transversale du maître-livre d’Emile Durkheim (un des fondateurs de la sociologie, avec Max Weber), Les formes élémentaires de la vie religieuse, publié en 1912. Le sociologue – fils du rabbin d’Epinal (Moïse Durkheim), qui avait rompu avec le judaïsme, notamment en transgressant un interdit alimentaire –  tente de « dévoiler la cause de la religion à travers l’explication de ses formes supposées les plus élémentaires, les plus originelles ». En d’autres mots, de la désacraliser, de soulever le fameux voile. Selon sa méthode, il l’examine comme « un fait social pouvant être expliqué par d’autres faits sociaux ». Le résultat de son examen minutieux est pour le moins surprenant, et plaide pour son honnêteté intellectuelle et sa lucidité scientifique.

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