Dans le vent violent de l’histoire

Budapest 1956

Budapest 1956 (source Wikipedia)

Le bon coin pour le Snark ! » cria l’Homme à la Cloche,
Tandis qu’avec soin il débarquait l’équipage,
En maintenant, sur le vif de l’onde, ses hommes,
Chacun par les cheveux suspendu à un doigt.

Lewis Caroll, La Chasse au Snark

Un regard de biais dominant le pont des Chaines qui relie la citadelle de Buda à la ville de Pest, une chevelure éparse et ébouriffée par un coup de vent, de grandes oreilles d’analyste et un profil d’aigle surmonté de lunettes. En haut à droite de la couverture de l’ouvrage où figure ce visage amaigri se découpant sur un fleuve gris et laiteux, le titre de la collection : « Paroles singulières ». Et, en effet, c’est bien de paroles qu’il s’agit, le récit de vie qu’il relate ayant été en grande partie enregistré et consigné au fil des conversations familiales et amicales, avant d’être transformé en livre. En épigraphe de cette histoire haletante qui court de la Transylvanie aux cénacles freudo-lacaniens, une citation de l’écrivain triestin Claudio Magris, que l’on imagine extraite de son célèbre Danube : « La Mitteleuropa a été le magnifique et mélancolique laboratoire du malaise de la civilisation. Elle a développé une culture de résistance, en particulier contre les grandes philosophies systématiques du XIXe siècle. »

Bernard De Backer, septembre 2011

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L’autorité des psychanalystes

Autorité des psychanalystes

Le regard du lecteur est d’abord intrigué par la surprenante image en couverture du livre, opérant à première vue comme un contrepoint ironique à son titre. On y voit un homme d’âge mur portant barbichette et lunettes rondes, la main gauche dans la poche de son pantalon et le corps suspendu dans le vide. Quelques mètres à sa droite, parallèlement à la ligne de ses jambes tendues comme fil à plomb, la façade d’une maison qui rappelle vaguement l’Europe centrale. Reliant ces deux figures, une poutre posée à plat sur le toit de la maison et au bout de laquelle l’homme s’agrippe de sa main libre, sans trop d’efforts apparents. À l’arrière-plan de ce curieux attelage, un espace blanc évacué de toute présence. Sigmund Freud — c’est lui, l’homme audessus du vide — ne semble guère préoccupé par cette situation périlleuse. Il nous regarde d’un air vaguement goguenard en plissant les yeux, comme s’il nous attendait au tournant.

Bernard De Backer, 2010

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Le fasciste à l’ombre de sa mère

Bienveillantes

Mon père n’aurait jamais permis cela,
mais mon père je ne savais pas où le trouver.

Le narrateur des Bienveillantes, Maximilien Aue

Dans un texte écrit avant Les Bienveillantes, mais publié deux années après celles- ci, Littell analyse un ouvrage de Degrelle, Campagnes de Russie. Il tente d’y appliquer une grille de lecture inspirée d’un auteur allemand, Theweleit, visant à dégager l’univers fantasmatique du guerrier fasciste. Si ce travail est intéressant sous plusieurs aspects, il peut prêter le flanc à des interprétations abusives sur la genèse du nazisme et l’existence d’une « personnalité fasciste ».

Résumons ce que nous en savons. Jonathan Littell, écrivain d’origine américaine, établi en Europe et ayant des liens avec la Belgique, croise le parcours de Léon Degrelle dans le cadre de sa recherche documentaire pour Les Bienveillantes. Il a par ailleurs pris connaissance de Male Fantasies, la version anglaise du livre d’un chercheur allemand, Klaus Theweleit, consacré à la structure mentale du fasciste, le « mâle-soldat ». Littell décide d’appliquer l’analyse de Theweleit à la prose de Degrelle, plus particulièrement à son récit de guerre publié en 1949, Campagnes de Russie. Le résultat de ce travail est un texte écrit en 2002, publié en 2008 sous forme d’un petit album illustré, titré Le sec et l’humide. Une brève incursion en territoire fasciste. L’auteur se serait par ailleurs inspiré du langage du fondateur de Rex pour camper le style oratoire du narrateur des Bienveillantes, le SS Max Aue.

Le sec et l'humide

Bernard De Backer, 2008

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Cet article est cité par Didier Epelbaum dans Des hommes vraiment ordinaires ? Les bourreaux génocidaires, Stock 2016.

Mise à jour du 22 mars 2019. Un nouveau livre de Klaus Theweleit traduit en française, Le rire des bourreaux, Le Seuil 2019.

Selon la présentation du livre par Nicolas Weil dans Le Monde :

Là réside la thèse centrale du livre. Pour comprendre le tueur de masse, on doit en revenir à son corps et à la panique que provoque en lui la perte de contrôle de celui-ci, fréquente à la puberté, ou sa possible « fragmentation ». Dans le corps se trouverait la source d’une angoisse à laquelle le bourreau réagit par une tension musculaire propre à « durcir » sa chair et son esprit, dût-il transformer l’ennemi, qui met en danger son intégrité, en chose à éliminer. Le rire proviendrait du soulagement éprouvé à la suppression de la « menace ».

La perversion ordinaire

La perversion ordinaire

Les livres, articles et interventions du psychiatre et psychanalyste namurois Jean-Pierre Lebrun ont bénéficié depuis quelques années d’une audience croissante dans les secteurs de la psychanalyse, de la santé mentale et du travail social. Cette audience a été notamment renforcée par les interventions médiatiques de Lebrun au sujet de phénomènes de société comme la violence des jeunes, le déclin de l’autorité, les incivilités, la dépression, les assuétudes, les nouvelles pathologie ou de faits divers associés. Son analyse des aléas de la subjectivité contemporaine rejoint celles d’autres observateurs, analystes ou non, avec des nuances plus ou moins importantes. Mais elle suscite également de rudes critiques, notamment chez les psychanalystes.

L’ouvrage que l’on va aborder ici, publié en 2007, doit être situé dans une série de travaux dont la diffusion a débuté avec Un monde sans limite. Essai pour une clinique psychanalytique du social (1997). Ce premier livre établissait un diagnostic extrêmement sévère des sociétés occidentales contemporaines. Il allait jusqu’à envisager une « sortie de l’espèce humaine » comme effet possible de la mutation du lien social subverti par le discours de la science, le néo-libéralisme et le « démocratisme ». Cette vision a été reprise dans un livre dialogué avec un autre analyste, Charles Melman, L’homme sans gravité. Jouir à tout prix, publié en 2002 et largement diffusé en livre de poche.

Bernard De Backer, 2007

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L’autonomie à l’épreuve d’elle-même

Une folle solitude

L’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaine qui remontait du paysan au roi ; la démocratie brise la chaine et met chaque anneau à part.

A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1835)

À partir d’un constat qui semble anodin — le retournement des poussettes pour bébés dans les années quatre-vingt —, le mathématicien Olivier Rey nous embarque dans une longue analyse des effets psychosociaux d’un monde hypermoderne délesté des cadres structurants de la tradition. Rejoignant à sa manière une école de pensée qui semble en développement, il emprunte notamment le détour de la science-fiction pour nous faire entrevoir des lendemains qui déchantent.

Bernard De Backer, 2007

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La psychanalyse au risque du social

Homme sans gravité

C’est une conséquence inévitable de tout accroissement de la liberté
que les gens puissent descendre plus bas ou monter plus haut

Charles Taylor, Malaise dans la modernité

Que les transformations de la société produisent des effets sur la psyché n’est pas une révélation. Mais ce que nous annoncent des psychanalystes aujourd’hui est plus radical : c’est l’identité profonde de l’homme qui subirait une mutation sans précédent. Avec des conséquences anthropologiques incalculables, pouvant conduire à la menace d’une sortie de l’espèce humaine. La société composée de ces mutants glissant vers une masse moutonnière de plus en plus mortifère, incapable de transmettre l’« humus humain » à ses descendants. Serions-nous aux portes d’un tel basculement face auquel la psychanalyse parait elle-même impuissante ? À moins que le diagnostic et le pronostic ne soient en partie erronés, les ressources inégales des hommes se révélant à la hauteur des défis qu’ils s’infligent. Peut-être même un peu grâce à ceux qui en doutent.

Bernard De Backer, 2007

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Ciel avec nuages dans paysage moderne

Nuages

Nuages (source pixnio)

On oppose bien trop facilement la modernité techno-scientifique et « la religion », comme si la première, dans son expansion indéfinie, allait inévitablement résorber la seconde. Un peu à l’instar de Freud qui pensait vider l’inconscient comme les Hollandais asséchant le Zuiderzee. Il faudra sans doute encore beaucoup de trajets avant que le petit bonhomme n’ait fini de vider la mer. À supposer que son seau ne soit pas troué et qu’il accepte de se passer du grand large…

Parfois nous voyons un Nuage en forme de Dragon,
Parfois une vapeur pareille à un Ours, à un Lion,
Une Citadelle à tours, un Rocher suspendu,
Une Montagne fourchue ou un Promontoire,
Couvert d’arbres, qui font signe au Monde,
Et abusent nos yeux avec de l’Air.

Shakespeare, Antoine et Cléopâtre

Certains auraient donc espéré ce scénario limpide, d’autres y croient toujours. Les Lumières ayant chassé l’Obscur ou écrasé l’Infâme jusque dans ses moindres sanctuaires, une société rationnelle d’individus libres, authentiques, transparents à eux-mêmes et aux autres en aurait finalement résulté. Certes, le combat aurait été long – parfois tortueux car l’Histoire a ses ruses – mais l’issue n’aurait laissé aucun doute. Lentement, l’Aurore de la Raison aurait terrassé la Nuit de l’Ignorance, le soleil de la Science dissout les nuages qui voilent le ciel et fomentent les chimères. Éblouies par ce rêve prométhéen – s’enracinant dans une passion aussi trouble que ce qu’il escomptait liquéfier – des cohortes d’humains s’engouffrèrent dans le millénarisme moderne du dévoilement ultime.

Puis, l’expérience historique des nations et la vie imparfaite des hommes apporta son lot de déceptions amères. Les sociétés qui s’engagèrent dans l’aventure radicale de l’homme nouveau, fondée sur les prétendues Lois de l’histoire ou de la Science hypostasiée, voire les deux intimement associées, sombrèrent dans le chaos de la guerre et les affres de la purification par la faim et la déportation. La vie des militants éclairés elle-même, loin de suivre la ligne claire de leurs espérances, se heurta à des passions troubles, des contradictions insécables et de noirs complots, ou sombra dans la grisaille des jours ordinaires. D’autres se révoltèrent contre le totalitarisme techno-scientifique « avec de l’irrationnel dans tous les domaines » afin de « garder le primitif en circulation libre », comme l’exprimait le poète Maurice Chappaz[1].

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