Le dortoir des Belges

Alpes

Refuge d’Anterne en juillet 2016
(photographie de l’auteur)

Comme à chaque fin d’étape, je ne sais si je vais monter ma tente avant ou après le col, voire pousser les feux jusqu’au refuge pour partager un peu de compagnie, me doucher et manger assis sur une chaise – le luxe suprême. La chaleur est lourde, mais l’approche des deux-mille sept cents mètres du col Girardin, caressé par le vent, atténue la torpeur. Pas de plan herbeux avant le passage, aucune trace d’eau : très mauvais pour le bivouac. Un dernier ressaut pour accéder au vaste ensellement de gravillons et de pierrailles ocres du col – le plus étonnant de cette traversée des Alpes en suivant le célèbre GR 5[1] – et l’on bascule dans un paysage somptueux entre Queyras, Piémont et Haute-Provence. Il ne manque plus que le fameux cadre jaune du National Geographic, planté à droite pour « imager » la vallée de l’Ubaye qui s’y découpe ; cela viendra sans doute…

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Au sud de la mer Putride

Bivouac Crimée

Bivouac dans le Bolchoï Kanyon en Crimée
(photographie de l’auteur, 2004)

Nous y voilà enfin. Parti d’Odessa à l’aube, le convoi franchit l’isthme de Perekop au début de l’après-midi. Le train a musardé au milieu des plaines entre Mykolaev et Kherson, steppes verdoyantes sous le ciel avide, balayées par un vent tiède secouant des bouquets d’arbres. L’étroite langue de terre, posée entre mer Noire et mer Putride, relie l’ancienne Tauride à l’Ukraine continentale. Les bas-côtés sont spongieux, lagunaires et fétides. Devant nous, passés de maigres villages dont seuls les noms sont martiaux ou écarlates (Armiansk, Krasnoarmiske, Krasnoperekopsk…)[1], apparait une steppe miteuse. Les kolkhozes atones se suivent dans une plaine empoussiérée. C’est donc cela, cette péninsule au nom si cruel à nos oreilles latines, qui évoque le vin et le sang, le baptême de Vladimir le Grand et la rouerie de Staline, la fontaine des larmes de Pouchkine et la déportation des Tatars ?

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La flèche curonienne

Campeurs sur le versant lagunaire de la flèche dans les années 1930
(source Wikipedia)

Plus haut encore, c’était la ligne des dunes, inlassablement modelées et remodelées par le vent, qu’on s’efforçait de fixer en y semant de l’oyat, et au sommet desquelles on voyait parfois défiler la silhouette massive et archaïque d’une harde d’élans.

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes

De vieilles cartes postales donnent l’image d’une insularité grandiose, une enfilade rectiligne de dunes énormes, de lames ourlées d’écume, de pins majestueux au bord desquels se blottissent quelques villages de pêcheurs et d’artisans. Ce lieu singulier, surgi de la nuit des temps et des soulèvements marins, se trouvait sur la route reliant Königsberg – capitale de la Prusse orientale et ville de Kant – à Saint-Pétersbourg, en passant par Riga et Dorpat. Sur cette langue de sable piquetée de bois, large de quelques centaines de mètres et longue de cent kilomètres, les courriers et les diligences affrontaient les embruns, le vent contraire et le hareng saur aux étapes.

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Ruines de Courlande

Poupées de Dania Rucere à Sabile
(photographie de l’auteur)

« Ich bin die Aufherstehung und das Leben », lit-on sur une croix moussue.

Ce sont des routes de terre et de gravillons, zébrées d’entailles, qu’il faut parcourir à vive allure si l’on ne veut pas trembloter pendant des heures. On raconte que du fond de ces bois de pins aux frondaisons raides, bordant les coupe-feu à perte de vue, des Frères de la forêt[1] harcelèrent les forces d’occupation soviétiques jusqu’en 1957. Des fermes éparses, cerclées de clairières, les ravitaillaient à l’ombre du jour avant de répondre aux divers « organes », regard vide et bouche muette. Staliniens à l’avenir radieux, nationaux-socialistes libérateurs des précédents, soviétiques anti-fascistes : les frères ennemis se succédèrent entre 1940 et 1945. On en vint à regretter les Barons baltes et leurs ancêtres, les chevaliers teutoniques.

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Soljenitsyne et les Lumières d’Estonie

Fenêtre de la ferme de Kopli-Märdi à Vasula où fut écrit l’Archipel du Goulag
(source capture d’écran de L’Archipel du Goulag, une révélation, Arte 2024)

Les premières images d’Alexandre Nevski sont familières aux cinéphiles : mamelons herbeux où reposent crânes et ossements picorés par des corbeaux, flèches fichées dans le sable, casques reposant à terre, carcasses de drakkars dont les proues défient l’horizon. Bientôt, des pêcheurs drapés de lin, alignés en demi-cercle, halent un filet hors de l’eau baignés dans un flot musical signé Prokofiev. Derrière eux, est-ce la mer ? Pas une seule vague ne remue sur cette étendue d’eau parcourue de nuages blancs. C’est un lac étincelant, un lac immense aux confins de la Russie et des terres baltes que les chevaliers teutoniques ont conquises au début du XIIIe siècle, après avoir christianisé la Prusse. A quelques dizaines de kilomètres, sur l’autre rivage du lac Peïpous, ils ont fondé la ville de Dorpat qui deviendra bientôt membre de la Hanse. Après leur croisade contre les dernières terres païennes d’Europe, ils se lancent à l’assaut de la Russie pour y imposer le christianisme latin. Déjà, ils occupent Pskov, non loin de la frontière estonienne actuelle. Du côté russe, la cité-État de Novgorod élit Alexandre Nevski à sa tête pour affronter les chevaliers avec l’aide des archers mongols. Le Prince-évêque de Dorpat, Hermann von Buxhövden, qui a construit une cathédrale sur les hauteurs de la ville, mène les troupes teutoniques sur le lac gelé.

J’étais arrivé dans ce Tartu si cher à mon cœur par un matin de neige et de givre qui donnait un éclat particulier à son décor de très ancienne ville universitaire, et surtout la faisait paraître complètement étrangère, européenne… et pour la première fois de ma vie, je sentis s’installer en moi une impression de sécurité, comme si j’avais complètement échappé à la traque maudite…

Alexandre Soljenitsyne, témoignage cité par Natalia Soljenitsyne.
Préface de L’Archipel du Goulag

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Tu as voulu voir Vouziers

Vouziers

Route de Vouziers
(photographie de l’auteur)

Dès la frontière franchie, avant même de virer vers la Meuse dans une brassée d’air tourbillonnant, un curieux bouquet humain lui était apparu au bord de la route. Planté avec régularité entre fossé et bitume, le binôme figurait sur des panneaux de signalisation, deux silhouettes orangées se découpant sur fond blanchâtre, telles des fleurs revêches sur une sucette. L’un, visage ovale, glabre et poupin, portait une tignasse doublant le volume de son crâne, l’autre, presque chauve et à la barbe folle, avait l’air d’un satyre pensif. Le premier avait souvent marché le long du fleuve, étant natif de la région. Le second avait tenté de s’y établir, après un séjour à la prison de Mons, puis s’était fait embastiller une seconde fois, non loin de la ferme où son amant écrivit ses plus belles pages. La mémoire du cycliste le lâchait sur les détails, mais il savait qu’un village ardennais portait son nom.

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Checkpoint Baader

RAF Berlin

Berlin, Deutsches Historisches Museum (photographie de l’auteur)

Au coeur de Berlin, le Deutsches Historisches Museum, dont le hall d’entrée exhibe côte à côte les statues d’un Lénine à casquette et d’un Aryen idéal, pose un regard sans concessions sur l’histoire allemande, notamment celle du nazisme. On pourrait passer des journées entières dans ses collections permanentes, explorer chaque salle après avoir longtemps médité sur la grande carte exposée à l’entrée, lumineuse et mouvante, affichant les incarnations politiques et les contours territoriaux successifs de la nation allemande. La cartographie est accompagnée, dans une belle mise en abyme réflexive, d’une analyse étymologique et historique des significations du mot Grenz (lui-même d’origine slave, venu donc de l’autre côté de ce qu’il désigne) : la « frontière ». Non seulement les Grenzen de la nation allemande ont varié, mais le mot lui-même a connu bien des significations dans le temps. Aujourd’hui, à quelques encablures de la porte de Brandebourg, les vestiges du mur et des points de contrôle ne sont plus que des attractions pour touristes. Mais il est d’autres passages, inscrits dans la mémoire et l’esprit, sur lesquels il est utile de revenir.

Bernard De Backer, 2015

Téléchargez le fichier pdf : Checkpoint Baader

L’article en ligne sur le site de La Revue nouvelle

Malabar Blues

Filet de pêche face à Cochin
(photographie de l’auteur)

« On pourrait tout aussi bien avancer que tout avait commencé des milliers d’années plus tôt. Bien avant l’arrivée des marxistes. Bien avant la prise de Malabar par les Britanniques ou le protectorat hollandais, bien avant l’arrivée de Vasco de Gama, bien avant la conquête de Calicut par Zamorin. Avant que trois évêques de l’Église de Syrie en robe de pourpre soient assassinés par les Portugais et que leurs corps soient retrouvés flottant sur les vagues, la poitrine couverte de serpents de mer, leurs barbes emmêlées serties d’huitres. On pourrait aller jusqu’à dire que tout avait commencé bien avant que le christianisme débarque de son bateau et se diffuse au Kerala comme le thé en sachet. Que tout avait commencé à l’époque où furent décrétées les lois sur l’amour. Les lois qui décidaient qui devait être aimé, et comment. Et jusqu’à quel point. »

Arundhati Roy, Le Dieu des Petits Riens

L’escalier de métal est solidement pitonné dans les flancs d’un immense bloc de granit poli par des moussons millénaires, arrondi et grisâtre comme la momie d’un pachyderme. Les marches vibrent sous la pression de groupes bruyants qui montent et descendent, maillons d’une chaîne humaine pivotant autour d’un axe invisible, blotti au cœur d’une caverne située là-haut, sous la roche. Parfois, les coups de sifflet d’un gardien ponctuent ses avertissements, éructés d’une voix nerveuse et rarement suivis d’effets. L’excitation de la foule, grisée par son mouvement giratoire et la perspective d’une plongée dans la grotte ancestrale, semble devenue un des objectifs principaux de l’ascension, commencée quelques kilomètres plus bas, au bout d’une route écrasée de lumière.

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Anvers, d’une main l’autre

Mas Anvers Anne

Anvers vu du MAS – Museum aan de Stroom
(photographie Anne Capet)

En oep ‘t einde van z’n reize
vind ’em soems dad iêwig laend
meh’ z’n goden en z’n wijze
mor ‘t verbrokkeld in z’n aend

Wannes Van de Velde, De Zwaerver (version anversoise)[i]

À contre-jour, une tête de Bouddha brun-doré offre son beau profil à l’angle d’une fenêtre, ouvrant sur un jardin japonisant percé d’un étang dans lequel batifolent des carpes dodues, entre bambous, rocailles et feuilles mortes. La haute pièce est éclairée par une lumière changeante, alternant des rayons d’arrière-saison filtrés par les arbres et de brusques nuées qui laissent l’Eveillé impassible. Une douce odeur d’omelette au lard se répand dans la tiédeur du matin, une desserte est garnie de fromages et de charcuteries, de pain, de beurre et de marmelades pour les hôtes de la maison. La demeure centenaire est située à proximité de la Marnixplaats[ii], un moyeu cerclé de métal formant la jointure de huit rues. Au centre du cercle, un monument imposant de style néorenaissance, érigé en 1883 et dénommé « Schelde vrij », célèbre le vingtième anniversaire du rachat, par Bruxelles, de la taxe de navigation sur l’Escaut due aux Pays-Bas. Le fleuve est symbolisé par une tête de faune crachant des flots au-dessus de chaînes brisées. Comme un écho redoublé de la légende de Brabo, tranchant la main du géant Antigoon qui rançonnait le passage fluvial et amputait ceux qui ne payaient pas. Deux sculptures illustrent ce combat mythique face à l’Hôtel de Ville, celle de Quinten Metsijs, datant du seizième siècle, et celle de Jef Lambeaux, érigée trois siècles plus tard.

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Les revenants

Terlanen

Dans le jardin de la maison japonaise à Terlanen
(photographie de l’auteur)

On ne trouve pas dans les jardins japonais des amants couchés dans l’herbe ou se baignant dans la fontaine. […] Ces lieux stricts et délicats sont faits surtout pour être contemplés de l’intérieur d’une maison aux parois mobiles, assis, jambes croisées sur le rebord du parquet lisse, et laissant en soi s’absorber le crépuscule ou le clair de lune.

Marguerite Yourcenar, « Bosquets sacrés et jardins secrets », Le tour de la prison

Lorsqu’il marchait dans ces parages, à l’orée d’un bois clairsemé qui longeait une petite rivière, il cherchait la maison et pensait qu’il ne la retrouverait jamais. Il se remémorait une étroite bâtisse, isolée au bout d’une route, construite de briques, couleur sang de bœuf, auxquelles s’agrippaient de vieux lierres. Dans ses souvenirs, la route se transformait aussitôt en chemin de terre, puis pénétrait dans une forêt de hautes frondaisons tapissée de fougères ; un raide sentier latéral grimpait vers quelques landes au flanc d’une colline scellant la vallée. Des roucoulements de tourterelles et des criaillements de faisans perçaient parfois le silence de la combe.

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