Au sud de la mer Putride

Bivouac Crimée

Bivouac dans le Bolchoï Kanyon en Crimée (photographie de l’auteur, 2004)

Nous y voilà enfin. Parti d’Odessa à l’aube, le convoi franchit l’isthme de Perekop au début de l’après-midi. Le train a musardé au milieu des plaines entre Mykolaev et Kherson, steppes verdoyantes sous le ciel avide, balayées par un vent tiède secouant des bouquets d’arbres. L’étroite langue de terre, posée entre mer Noire et mer Putride, relie l’ancienne Tauride à l’Ukraine continentale. Les bas-côtés sont spongieux, lagunaires et fétides. Devant nous, passés de maigres villages dont seuls les noms sont martiaux ou écarlates (Armiansk, Krasnoarmiske, Krasnoperekopsk…)[1], apparait une steppe miteuse. Les kolkhozes atones se suivent dans une plaine empoussiérée. C’est donc cela, cette péninsule au nom si cruel à nos oreilles latines, qui évoque le vin et le sang, le baptême de Vladimir le Grand et la rouerie de Staline, la fontaine des larmes de Pouchkine et la déportation des Tatars ?

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Crimée : un pont d’Avignon pour la Russie ?

Sebastopol
Flotte russe à Sébastopol (photographie de l’auteur, 2004)

Lors d’un entretien avec Yves Cavalier, publié dans La Libre Belgique datée des 22-23 mars 2014, Etienne Davignon, présenté comme un « observateur avisé des affaires économiques et internationales », nous a livré son analyse de la situation en Ukraine[1]. Si les compétences de M. Davignon en matières financières ne sont plus à démontrer aux épargnants belges, force est de constater que sa connaissance du dossier ukrainien nous semble plus problématique. Certes, il est loin d’être le seul dans ce cas. Le Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique, Hervé Hasquin, se plaignait amèrement lors d’un colloque récent[2], de la très faible connaissance de ses compatriotes en matière d’histoire de l’Europe centrale et orientale. Et si le colloque en question était consacré au quatrième partage de la Pologne, consécutif au pacte germano-soviétique de 1939, la situation actuelle de l’Ukraine était dans tous les esprits. Elle fut évoquée par la plupart des orateurs, notamment Hervé Hasquin lui-même et Adam Michnik, l’un des fondateurs de Solidarnosc, dans des termes peu favorables au Kremlin. Un des intervenants, Bernard Joliot de l’Université de Lille, nous fit dans ce contexte la lecture de la déclaration soviétique justifiant l’invasion de la Pologne orientale en septembre 1939. Il signala, avec une ironie amère, que le mot « Pologne » pouvait être remplacé par le nom d’un pays dont il est beaucoup question pour le moment. L’effet était saisissant.

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