À vélo au pays du cimetière joyeux

Sapinta 2

Cimetière de Sapinta, Maramures roumaine
(photographie de l’auteur)

… au terme de ma vie, tout au long de laquelle j’ai
connu de nombreux pays et lu de nombreux livres, j’en arrive
à la conclusion que celui qui a raison c’est bien le paysan
roumain. Ce paysan qui ne croit en rien, qui pense que
l’homme est perdu d’avance, qu’on ne peut rien faire, que
l’histoire le broie.

Émile Cioran, cycliste et philosophe né en Transylvanie

C’est une plongée endiablée : cinq cents mètres de dénivelée abrupte entre les arbres et les sources, dans la fraîcheur d’une forêt de hêtres tapissée d’humus. Des masses d’air frais odorantes, captives dans les sous-bois, s’épanchent sur la route, nous caressent le visage et les jambes. Si la descente pouvait se prolonger toute la journée… Cet été 2007, la canicule étouffe les plaines et le piémont carpatique, taillé comme un jardin (petits vignobles alignés, rangées de maïs, pruniers en bosquets). Les buffles d’eau se morfondent dans l’eau tiède des marigots. À près de quarante degrés celsius, le bitume se liquéfie, les grenailles collent aux pneus, puis frappent les garde-boue comme nuées de sauterelles.

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La perversion ordinaire

La perversion ordinaire

Les livres, articles et interventions du psychiatre et psychanalyste namurois Jean-Pierre Lebrun ont bénéficié depuis quelques années d’une audience croissante dans les secteurs de la psychanalyse, de la santé mentale et du travail social. Cette audience a été notamment renforcée par les interventions médiatiques de Lebrun au sujet de phénomènes de société comme la violence des jeunes, le déclin de l’autorité, les incivilités, la dépression, les assuétudes, les nouvelles pathologie ou de faits divers associés. Son analyse des aléas de la subjectivité contemporaine rejoint celles d’autres observateurs, analystes ou non, avec des nuances plus ou moins importantes. Mais elle suscite également de rudes critiques, notamment chez les psychanalystes.

L’ouvrage que l’on va aborder ici, publié en 2007, doit être situé dans une série de travaux dont la diffusion a débuté avec Un monde sans limite. Essai pour une clinique psychanalytique du social (1997). Ce premier livre établissait un diagnostic extrêmement sévère des sociétés occidentales contemporaines. Il allait jusqu’à envisager une « sortie de l’espèce humaine » comme effet possible de la mutation du lien social subverti par le discours de la science, le néo-libéralisme et le « démocratisme ». Cette vision a été reprise dans un livre dialogué avec un autre analyste, Charles Melman, L’homme sans gravité. Jouir à tout prix, publié en 2002 et largement diffusé en livre de poche.

Bernard De Backer, 2007

La totalité de l’article publié par Etopia sous le titre Jean Pierre Lebrun et les défis subjectifs de l’autonomie

Ce texte a été republié par le psychologue et psychothérapeute Ludovic Gadeau et figure en haut des recherches sur Jean-Pierre Lebrun.

Passage du Nord-Ouest

Passage du Nord Ouest

Carte du nord de l’Amérique (source Wikipedia)

Mais telle est la nature de ce lendemain-là que la simple marche
du temps ne parvient jamais à faire poindre. La lumière qui
aveugle nos yeux n’est que ténèbres pour nous. Seul ce jour-là
point, celui dont nous avons conscience.

Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois

Tout le monde a pris place, la lumière s’est évanouie et les murmures se sont étouffés. Le regard découvre un ciel parsemé de nuages reflété dans le miroir tremblant d’un ruisseau, une orante aux bras tendus vers le soleil. Puis il se laisse guider le long de cartes anciennes. Une écriture en belle ronde survole le planisphère, des eaux-fortes qui semblent projetées par une lanterne magique se succèdent dans le champ de vision : Indiens courtauds, plantes ombelliformes, petits papillons posés comme des mouches sur le paysage de papier, rivages dentelés, roses des vents aux innombrables aiguilles. Au large, quelques caravelles se cabrent sur l’océan bleu sombre. Cris d’oiseaux et bourdonnements d’insectes se mêlent au flot musical.

Bernard De Backer, 2007

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Complément du 25 juillet 2021. Les « danses siciliennes  » de Respighi, proposées par le blog Un Sogno italiano. Elles accompagnent The Tree of Life de Mallick.

Complément du 13 juin 2021. Les voix intérieures de Terrence Malick, RTBF, 2 juin 2021. Il y est également question des transcendantalistes américains, surtout Emerson.

Complément du 4 février 2019. Une analyse fouillée de l’oeuvre de Malick et du Nouveau Monde, avec des références aux transcendantalisme américain, notamment Henry David Thoreau : Laurent Guido, « De l’Or du Rhin au Nouveau Monde : Terrence Malick et les rythmes du romantisme pastoral américain », Décadrages [En ligne], 11 | 2007, mis en ligne le 01 octobre 2008, consulté le 04 février 2019.
URL : http://journals.openedition.org/decadrages/400 ; DOI : 10.4000/decadrages.400

Déverrouiller la porte de l’intérieur ?

Baghwan 1977 Poona

Disciple face à Baghwan, Poona 1977 (source Wikipedia)

Le soi en transformation est un architecte dessinant son propre environnement
[…] c’est un sculpteur libérant sa propre forme du bloc de l’habitude
[…] il tient son journal intime, rédige son autobiographie, examinant les
fragments de son passé comme un archéologue.

Marylin Ferguson, Les enfants du Verseau

L’espérance d’une nouvelle ère de l’humanité, placée sous le signe du Verseau, aurait-elle précédé le diagnostic de sociologues sur la « modernité liquide », la société des réseaux, de la réflexivité et du « travail sur soi » ? Car c’est dès les années soixante, voire bien avant dans certains milieux, que des groupes mystiques-ésotériques entrevoyaient ce que notre monde est devenu aujourd’hui. En ce sens, ils ont eu le nez fin. Mais dans la mesure où leur optimisme millénariste concevait la fin du « travail sur soi » comme « révélation du Soi », vecteur d’une humanité réconciliée et pleinement réalisée, ils semblent s’être trompés. Tout l’intérêt réside dès lors dans la motivation de leur espérance et les causes de leur désenchantement.

Bernard De Backer, 2007

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L’autonomie à l’épreuve d’elle-même

Une folle solitude

L’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaine qui remontait du paysan au roi ; la démocratie brise la chaine et met chaque anneau à part.

A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1835)

À partir d’un constat qui semble anodin — le retournement des poussettes pour bébés dans les années quatre-vingt —, le mathématicien Olivier Rey nous embarque dans une longue analyse des effets psychosociaux d’un monde hypermoderne délesté des cadres structurants de la tradition. Rejoignant à sa manière une école de pensée qui semble en développement, il emprunte notamment le détour de la science-fiction pour nous faire entrevoir des lendemains qui déchantent.

Bernard De Backer, 2007

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L’exil de soi. Sans-abri d’ici et d’ailleurs

Exil de soi

Dans un ouvrage dense et parfois poignant, combinant diverses approches en sciences sociales – dont des phases d’immersion « participante » sur le terrain – Lionel Thelen nous décrit la réalité des sans-abri de longue durée. Ceci sur trois territoires : Lisbonne, Paris et Belgique (Bruxelles et Verviers). Il analyse également les dispositifs d’aide et d’accueil des personnes sans domicile, du sinistre CHAPSA de Nanterre (décrit par Patrick Declerck dans Les naufragés) à certaines maisons d’accueil lisboètes et belges, en passant par des dispositifs d’aide de jour ou ambulatoire, comme La Fontaine ou Diogènes à Bruxelles.

On se gardera bien de tenter de résumer ce livre de 300 pages (version abrégée d’une thèse doctorale) dont certaines particulièrement touffues d’un point de vue théorique ou humainement très perturbantes. Difficile, en effet, de lire le descriptif de l’expérience de sans-abri à Lisbonne ou au CHAPSA du CASH (Nanterre) de Thelen sans avoir l’estomac noué par autant de violence et de cruauté.

Le livre se présente sous la forme d’un triptyque, comportant en son centre les chapitres consacrés aux six « terrains » étudiés et vécus par l’auteur dans trois pays (France, Portugal, Belgique), précédés d’une partie méthodologique et théorique, suivies d’un développement de la thèse centrale sur « l’exil de soi ». L’étude de terrain dans une approche transnationale constitue bien le coeur de l’ouvrage, et le lecteur pourrait s’y rapporter directement pour avoir une idée plus concrète des réalités évoquées, puis lire les deux autres pans du triptyque. Précisons que l’objet principal est d’analyser le commun dénominateur qui lie les personnes clochardisées : « la désocialisation aiguë », aboutissant à une véritable « dépersonnalisation » et « désubjectivation », d’où le titre de l’ouvrage.

Bernard De Backer, 2007

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La psychanalyse au risque du social

Homme sans gravité

C’est une conséquence inévitable de tout accroissement de la liberté
que les gens puissent descendre plus bas ou monter plus haut

Charles Taylor, Malaise dans la modernité

Que les transformations de la société produisent des effets sur la psyché n’est pas une révélation. Mais ce que nous annoncent des psychanalystes aujourd’hui est plus radical : c’est l’identité profonde de l’homme qui subirait une mutation sans précédent. Avec des conséquences anthropologiques incalculables, pouvant conduire à la menace d’une sortie de l’espèce humaine. La société composée de ces mutants glissant vers une masse moutonnière de plus en plus mortifère, incapable de transmettre l’« humus humain » à ses descendants. Serions-nous aux portes d’un tel basculement face auquel la psychanalyse parait elle-même impuissante ? À moins que le diagnostic et le pronostic ne soient en partie erronés, les ressources inégales des hommes se révélant à la hauteur des défis qu’ils s’infligent. Peut-être même un peu grâce à ceux qui en doutent.

Bernard De Backer, 2007

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Nicolas Bouvier, 22 Hospital street

Chambre de Bouvier fev 2008

Chambre de Nicolas Bouvier à Galle
(photographie de Marianne Lootvoet)

Il faut bien trouver un nom pour les coups bas et trahisons que la vie nous réserve […] Par moments, c’est à se demander si ce n’est pas expressément pour cela que nous sommes ici.
Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion

Après deux années de voyage continental au début des années cinquante, de Genève au sud de l’Inde, l’écrivain suisse franchit une dernière douane qui lui ouvre les portes d’une ile ensorcelée : Ceylan. Il y rejoint son compagnon de voyage qui l’a quitté à Kaboul, le peintre Thierry Vernet et sa femme, Floristella. Ceux-ci retournent au pays et le laissent seul dans la petite ville côtière de Galle. Bouvier y sombrera dans une zone de silence, peuplée d’insectes et de magie noire, brisé par une lettre qu’il attendait depuis six mois. Elle était Scorpion, lui Poisson ; il n’y aura jamais de trait d’union. Le récit de cette déréliction sera un livre « surécrit », d’une prose splendide et malicieuse : Le Poisson-Scorpion.

Complément du 27 juillet 2025. L’entretien intégral de 1996 avec Bertil Galand. Interview autobiographique informelle et passionnante de Nicolas Bouvier par l’éditeur vaudois Bertil Galand, deux ans avant sa mort. Je n’en connaissais que la partie relative au Poisson-Scorpion et je viens d’en découvrir la totalité. Un Bouvier quelque peu bouddhique – impassible avec un regard clair qui ne cille pas, sans doute affecté par la maladie, mais d’une grande précision d’expression, parfois très drôle, poétique, ironique, implacable. Ce que j’ai vu et entendu de plus fort comme interview du Genevois. Des passages très enlevés, notamment la rencontre avec Eliane, sa femme, qu’il a « piqué à son ex, vite fait », le retour du nomade au pays et devenu prisonnier du monde social sédentaire « comme une pistache dans le nougat », la perception du Suisse exotique par les journalistes un peu ethnologues de France culture, etc. Parmi ses premières lectures, Jack London et Robert-Louis Stevenson. L’entretien se clôt, tout comme le film de Christoph Kühn, par cette phrase de Vladimir Holan : « Il y a le destin, et tout ce qui ne tremble pas en lui n’est pas solide. »

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Voyage au pays des deux rives

Portrait de groupe lointain ferme Toulova

L’auteur et ses hôtes à Toulova, le survivant de Kenguir en arrière-plan
(photographie Igor Zhuk)

Trentième anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, 24 août 1991

Cinquième anniversaire de Maïdan en février 2019
(accords du 21 février 2014, fuite de Yanoukovitch le soir même)

Les Ukrainiens ont rendu hommage aux morts de Maïdan avec le requiem « Un caneton nage sur la Tysyna » (« Пливе кача по Тисині », « Plyve katcha po Tyssyni »). Il s’agit d’une chanson populaire de lemky (lemkos), groupe ethnique habitant l’est des Carpates, dans l’actuelle région de Transcarpatie.

Ce récit a été publié dans le dossier de La Revue nouvelle, « Où va l’Ukraine ? » (2006)

L’Ukraine, « carrefour des empires disparus », est une plaine immense divisée en deux par le fleuve Dniepr, s’étirant d’est en ouest sur près de quinze cents kilomètres. Des millions de ruraux, souvent âgés, y pratiquent une agriculture de subsistance sur des lopins cultivés à la seule force humaine ou animale. Quinze ans après la chute du communisme, les champs kolkhoziens paraissent en déshérence, la jeunesse partie vers les villes. À l’Ouest, ce sont souvent des citées anciennes qui ravalent leurs façades polonaises ou austro-hongroises. À l’Est, les centres urbains offrent de grands ensembles constructivistes et staliniens, les industries parsèment le paysage du Donbass où flotte une odeur de houille et d’acier. Au Centre-Nord, Kiev étend sa puissance retrouvée sur les deux rives du Dniepr. Si le développement de la « ville aux têtes dorées » est impressionnant, un mouvement similaire semble gagner le pays à petits pas. Atteindra-t-il les campagnes avant que la dernière babouchka ne repose dans un cimetière fleuri de lupins, à l’ombre des églises en bois et des pylônes où se posent les cigognes ?

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Que deviennent les blés d’Ukraine ?

Paysage engtre Lviv et Rivne

Campagnes de Galicie en Ukraine (photographie de l’auteur)

Qualifiée de grenier à blé, tantôt de l’Europe, tantôt de la Russie, l’Ukraine est réputée pour la fertilité de ses « terres noires ». L’incertitude du destinataire des récoltes – Europe ou Russie ? – est quant à elle révélatrice de la situation géopolitique du « pays des confins », tiraillé entre l’Est et l’Ouest. Mais l’Ukraine fut aussi le pays de la plus grande famine européenne du XXe siècle, quand la production agricole de sa partie centrale et orientale, alors soviétique, fut réquisitionnée par le régime bolchévique en 1932 et 1933, entraînant la mort de millions de paysans. L’agriculture collectivisée déstructura le régime de propriété et les communautés locales. L’indépendance de 1991 et la chute du communisme bouleversa une fois de plus l’ordre collectif des champs. Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Bernard De Backer, 2006

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