Voyage au pays des deux rives

Portrait de groupe lointain ferme Toulova

L’auteur et ses hôtes à Toulova, le survivant de Kenguir en arrière-plan (photographie Igor Zhuk)

Trentième anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, 24 août 1991

Cinquième anniversaire de Maïdan en février 2019
(accords du 21 février 2014, fuite de Yanoukovitch le soir même)

Les Ukrainiens ont rendu hommage aux morts de Maïdan avec le requiem « Un caneton nage sur la Tysyna » (« Пливе кача по Тисині », « Plyve katcha po Tyssyni »). Il s’agit d’une chanson populaire de lemky (lemkos), groupe ethnique habitant l’est des Carpates, dans l’actuelle région de Transcarpatie.

Ce récit a été publié dans le dossier de La Revue nouvelle, « Où va l’Ukraine ? » (2006)

L’Ukraine, « carrefour des empires disparus », est une plaine immense divisée en deux par le fleuve Dniepr, s’étirant d’est en ouest sur près de quinze cents kilomètres. Des millions de ruraux, souvent âgés, y pratiquent une agriculture de subsistance sur des lopins cultivés à la seule force humaine ou animale. Quinze ans après la chute du communisme, les champs kolkhoziens paraissent en déshérence, la jeunesse partie vers les villes. À l’Ouest, ce sont souvent des citées anciennes qui ravalent leurs façades polonaises ou austro-hongroises. À l’Est, les centres urbains offrent de grands ensembles constructivistes et staliniens, les industries parsèment le paysage du Donbass où flotte une odeur de houille et d’acier. Au Centre-Nord, Kiev étend sa puissance retrouvée sur les deux rives du Dniepr. Si le développement de la « ville aux têtes dorées » est impressionnant, un mouvement similaire semble gagner le pays à petits pas. Atteindra-t-il les campagnes avant que la dernière babouchka ne repose dans un cimetière fleuri de lupins, à l’ombre des églises en bois et des pylônes où se posent les cigognes ?

Il est difficile de discerner le paysage ukrainien lorsque l’on voyage en train, même si la lenteur des vieilles locomotives allemandes — dommages de guerre toujours en fonction — offre tout le loisir de le scruter par la fenêtre, après en avoir écarté le voile brodé. Afin d’éviter les congères en hiver, de camoufler des lignes de communication ou de masquer des endroits stratégiques aux voyageurs, les voies ferrées sont enserrées par une double rangée d’arbres bordée par un espace herbeux, parfois cultivé, où broutent vaches et chèvres. Un chemin de terre se tortillant le long des voies complète le dispositif et permet l’accès à cette bande de campagne en miniature, coincée entre ballast et futaie. On peut y voir des paysannes tanguer sur de rudes bicyclettes, des gamins tirer la longe d’une vache rebelle, des cultivateurs de parcelles minuscules mettre la main en casquette pour observer le passage du convoi, qui, il est vrai, dépasse rarement les cinquante kilomètres à l’heure.

Steppes et grenouilles

De temps à autre, une trouée dans la ligne défensive des arbres, le creusement soudain d’une vallée ou l’approche d’un village permettent de contempler le paysage au-delà du tunnel vert. Ce que l’on perçoit alors semble très différent de ce que l’on connait en Europe occidentale (« en Europe », disent souvent les Ukrainiens), même si les espèces végétales, les cultures, les animaux sont à peu près identiques. Le voyageur est d’abord intrigué par cette différence qu’il sent confusément, mais qui n’est pas facile d’objectiver du premier coup. De grandes prairies, des forêts, des lignes d’arbres le long de chemins de terre où poudroie un side-car, des villages-rues ou d’habitat dispersé, des vaches, des chèvres, des poules, des oies, des dindons et des canards. C’est un peu comme chez nous, à quelques détails près.

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Habitantes d’un village en Ukraine occidentale (photographie de l’auteur)

Tout d’abord, si l’on excepte les petits lopins autour des maisons villageoises, la campagne ukrainienne est un monde ouvert semblable parfois à la steppe, même si la véritable steppe, celle décrite par Tchekhov ou Bounine, ne subsiste que dans certaines zones méridionales. Les champs et les prairies ne sont pas clôturés, le promeneur peut franchir des dizaines de kilomètres sans rencontrer le moindre obstacle, sinon à l’approche des villages. Et même là, il ne verra de barrière, souvent en bois, qu’autour des maisons, et non pas des lopins individuels cultivés par les villageois[1]. La plupart des grandes terres kolkhoziennes, au statut incertain (moratoire juridique en cours), ne sont pas closes. L’Ukraine, à l’exception de certaines zones occidentales, n’a pas connu les « enclosures » qui, dès le XVIe siècle dans des régions d’Angleterre, fermèrent le paysage rural à grand renfort de haies et de clôtures, à des fins de privatisation des terres, mais aussi de protection du bétail et de drainage des eaux.

Cela permet de saisir un deuxième trait de la campagne ukrainienne que l’on ne perçoit pas d’emblée : l’abondance des zones humides qui bordent non seulement les rivières, mais occupent aussi le moindre creux des plaines et plateaux, voire même de nombreuses vallées de moyenne montagne, y compris en Crimée. Il suffit de se promener dans la campagne ou d’ouvrir sa fenêtre le soir, quand on a la chance d’être hébergé dans une « hata » (maison rurale traditionnelle), pour entendre des concerts assourdissants de grenouilles et de crapauds dont nous avons perdu jusqu’au souvenir. Les moustiques sont abondants pour la même raison, autant que les canards, les oies et autres volatiles avides de batraciens (cigognes et hérons). Les maisons rurales étaient autrefois coiffées de chaume (abondant dans ces zones humides) avant que la tôle ondulée ne vienne couvrir les bâtisses, encore souvent de bois et de briques. Quand on sait que les chemins et des routes de campagnes sont souvent de terre, qu’il peut pleuvoir abondamment, on comprend cette dimension quasi aquatique du monde rural en Ukraine[2].

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En train vers Tchernivtsi (photographie de l’auteur)

La campagne comprend le plus souvent trois espaces : les maisons villageoises entourées de leurs lopins de terre individuels (parfois dispersés) où l’on cultive pommes de terre et légumes, les champs et pâturages kolkhoziens, les zones non cultivées (forêts, collines, lacs et marécages). Depuis la chute du communisme, nombre de grandes terres kolkhoziennes ne sont plus cultivées. Et comme elles ne sont pas closes, ces espaces en jachère tendent parfois à se fondre avec les zones sauvages, formant de vastes territoires où le regard se perd. En tout état de cause, ce sont les petits lopins qui semblent les plus productifs. Comme écrivit Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde et le potager la Russie. »

Du Prut au lac de Tibériade

Dans le petit village de Toulova situé à la frontière des régions (« oblast ») d’Ivano-Frankivsk et de Tchernivtsi (Bucovine du Nord), sur le flanc oriental des Carpates ukrainiennes, nous sommes reçus par l’oncle de Larissa, fille d’un défunt professeur de mathématiques de l’université de Tchernivtsi[3]. La route qui mène au village est en terre. Comme il a plu toute la nuit, la vieille Lada slalome entre les nids-de-poule crachant leur eau. Nous passons devant le centre du village, un triangle herbeux près de l’épicerie d’État et de l’église en bois aux trois dômes en oignons de tulipe scintillant au soleil, flanquée du beffroi et du cimetière. Des oies et des canards se dandinent sur la prairie, suivis par des essaims de poussins ébouriffés. De part et d’autre de la route, des maisonnettes dans des enclos où l’on trouve également un puits (il n’y a pas d’eau courante dans les villages), une petite étable, parfois des ruches et, bien sûr, un cabanon d’aisance plus ou moins d’équerre. Le jardin clos est la plupart du temps constitué d’un ou plusieurs potagers bordés de pivoines, de lupins et d’iris.

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Petite ferme à Toulova (photographie Igor Zhuk)

Nous arrivons à destination : une modeste ferme bleue et blanche au soubassement brun, composée d’un bâtiment principal sans étage et surmonté d’un toit en métal bordé de frises ouvragées (caractéristique de la région d’Ivano-Frankivsk), d’une étable avec une vache et un veau, d’une porcherie (trois cochons), de quelques poules et dindons. Les lopins familiaux s’étendent à l’arrière de la maison, sur un terrain en pente douce qui donne sur la vallée du Prut. La cour intérieure est bordée de passages surélevés en béton, disposition prudente pour échapper à la gadoue. L’oncle y vit dans quelques pièces avec son fils, sa bru et leurs deux garçons. Sa belle-fille est institutrice, son fils travaille au kolkhoze devenu coopérative, et lui est retraité après avoir été technicien dans la distribution du gaz. Les villageois ukrainiens ont souvent deux métiers : le travail de la terre sur leurs lopins et une occupation extérieure. Il y a un lit dans la cuisine qui sert aussi de salle à manger. Quant à la « belle pièce » où nous logerons, elle est tapissée de motifs géométriques peints à même le mur avec du sable coloré. Une grande tapisserie sulpicienne représente Jésus traversant le lac de Tibériade.

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La rivière Prut en crue (photographie de l’auteur)

Le ciel se dégage, nous partons arpenter les environs. Le chemin qui descend vers la rivière embaume le jasmin et l’acacia dont les grappes de fleurs blanches ont un gout sucré. Nous traversons des prairies inondées et des champs à moitié sauvages, couverts de graminées et bourdonnants d’insectes. Les berges non canalisées du Prut sont grignotées par la rivière dont les eaux limoneuses, très hautes, arrachent des pans de terre brune qui se mêlent aux flots descendus des Carpates. Des pêcheurs longent les flancs de la rivière, un vaste filet tenu au bout d’une perche posée sur l’épaule. Un arbre a été abattu par la foudre, des souches sont emportées par les vagues. Au loin, le village se tient prudemment sur les rebords d’une élévation qui domine la rivière, nombre de maisons anciennes situées sur les terres plus fertiles du contrebas ayant été emportées par les eaux. Un paysage bucolique et ensauvagé où je crois deviner Odaia, la maison ancestrale de Gregor von Rezzori[4].

Le Chinois de Kenguir

À notre retour, l’oncle de Larissa se tient sur le seuil de la maison, derrière le grand porche de bois qui constitue l’accès principal du petit domaine clos et de ses dépendances. C’est un homme aimable de septante-neuf ans, un peu courbé sur ses bottes, mais toujours actif. Le soir, après le repas arrosé de vodka, il raconte sa déportation en 1945, après la victoire des Soviétiques et l’entrée de l’Armée rouge en Ukraine occidentale. Il avait dix-huit ans. Comme beaucoup de jeunes Ukrainiens des marches occidentales, il fut considéré comme suspect et déporté au goulag. Après un premier trajet vers un centre de regroupement à Lviv, il passera un mois horrible dans un wagon à bestiaux avant d’atteindre le Kazakhstan et travailler dans le camp de Kenguir (un des lieux d’internement du steplag, composante du goulag).

Surpris par cette rencontre d’un survivant du camp qui a connu une célèbre révolte en 1954, après la mort de Staline, je lui demande s’il a vécu ces évènements. Il s’en souvient très bien et notamment d’un incident qui déclencha la révolte. « Les gardiens tiraient facilement sur les prisonniers, ce qui leur faisait parfois bénéficier d’avantages auprès de l’administration pour leur vigilance, car on leur donnait toujours raison. Il y avait un vieux prisonnier chinois à Kenguir, qui fumait beaucoup. Un jour, un gardien jeta du papier près de la limite du camp, mais à l’intérieur de celle-ci, afin de le pousser à la faute (les prisonniers qui franchissaient la limite étaient tués). Le Chinois se pencha pour se saisir du papier, qui lui permettrait de rouler des cigarettes, et il fut abattu sur-le-champ. » Après la révolte, mon hôte fut déporté dans l’Oural et revint dans son village plusieurs années plus tard. Quant à l’histoire du prisonnier chinois, elle est rapportée telle quelle par Soljenitsyne, également prisonnier au Kazahkstan à cette époque, dans un chapitre de l’Archipel du Goulag, « Les quarante jours de Kenguir ». Mais l’auteur de l’Archipel n’a pas bonne presse dans ces contrées, où le sentiment national ukrainien (ou galicien) est très vif face à l’impérialisme moscovite.

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Sur la route de Rivne, Ukraine occidentale (photographie de l’auteur)

Dans ce Nord-Ouest du pays, l’idéologie grand-russe de Soljenitsyne[5] fait grincer des dents. Les régions historiques de Transcarpatie, Bucovine du Nord, Galicie et Volhynie n’ont en effet jamais fait partie de la Russie tsariste[6] et ont été intégrées de force à l’URSS après la Seconde Guerre mondiale ou dès 1939, à la suite du pacte germano-soviétique, pour la Volhynie et la Bucovine du Nord. La mémoire des combattants qui s’opposèrent aux troupes soviétiques et aux troupes nazies[7] est aujourd’hui vivement entretenue par diverses publications (l’oncle de Larissa me montrera un livre abondamment illustré sur les « Frères du tonnerre » qui combattirent l’Armée Rouge jusqu’au début des années cinquante) et de nombreux monuments commémoratifs, chose inimaginable avant 1991. Même le petit village de Toulova a son mémorial national, avec l’inévitable statue de Tarass Chevtchenko (poète et père de la nation déjà honoré à l’époque soviétique, notamment pour son origine sociale : serf sur le domaine d’un seigneur polonais), mais aussi de nombreuses tombes de maquisards ukrainiens morts en luttant contre l’URSS.

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Tombe d’un prêtre polonais près de Lviv (photographie de l’auteur)

On peut voir les mêmes scènes dans les régions de Lviv et de Rivne, plus au nord. Près du village de Tadanie où mon ami Sacha a passé son enfance, la petite bourgade de Kamian-Kabouska a érigé de nouveaux monuments à la mémoire des victimes du NKVD et du KGB, un bas-relief en l’honneur d’un général de l’UPA, l’armée de résistance ukrainienne qui fit le coup de feu contre les Soviétiques après le retrait nazi. Et dans le musée régional de Rivne où le jeune directeur (en jeans et baskets) a été mobilisé pour la visite, de très nombreuses salles sont réservées à l’histoire récente du mouvement national ukrainien, affrontant les nazis d’un côté et les Soviétiques de l’autre. Sur un mur, de nombreux témoignages (lettres, photos, documents officiels…) reconstituent l’histoire d’habitants de la région déportés au Goulag après 1945, dont celle d’une jeune femme exilée — elle aussi — à Kenguir. De l’autre côté du Dniepr, l’histoire et ses perceptions sont différentes.

La Terre des hommes libres

« C’est la plus grande place d’Europe », me disent mes amis de Kharkov, en oubliant de mentionner la place Rouge. Un subtil journaliste du journal local (Sloboda) et un charmant « barde » (chanteur auteur-compositeur) me font parcourir la ville de long en large depuis deux jours. Et aujourd’hui, justement, c’est le « Jour de l’Europe » sur cette place de la Liberté, le coeur symbolique de cette ancienne capitale de l’Ukraine soviétique (de 1922 à 1934), située à l’est du pays et largement russophone, seconde ville ukrainienne par sa population. La Russie n’est qu’à une quarantaine de kilomètres et la ville fut reliée par chemin de fer à Moscou dès 1869, avant même que Kiev n’ait sa première gare…

Nous sommes dans une ancienne province nommée Sloboda sous l’Empire, « La terre des hommes libres », où des paysans affranchis étaient chargés de protéger les confins contre les incursions tatares. De nombreux Russes s’implantèrent dans la région dès le XVIIIe siècle, bien avant la seconde vague de migration ouvrière vers le Donbass, plus à l’est, lors de la révolution industrielle. Si les deux oblast situés à l’extrême est de l’Ukraine, Donetsk et Lougansk, sont russophones et industriels, ceux de la région de Sloboda (Kharkov, Soumy et Poltava) — où naquit Gogol — sont plus ruraux. Iouchtchenko, originaire de Soumy, arriva d’ailleurs en tête lors des élections présidentielles dans les oblast de Poltava et Soumy, et Ianoukovitch dans celui de Kharkov.

Fait moins connu, la ville fut aussi le berceau du mouvement national ukrainien au début du xix e siècle, avant la Galicie. Lieu d’implantation d’une des premières universités fondée en 1805 (ce qui explique sa tradition scientifique), elle vit naitre un mouvement romantique composé d’écrivains et d’académiques qui valorisèrent (et mythifièrent un peu) la vieille culture ukrainienne, menacée par une présence russe de plus en plus hégémonique. Paradoxalement (mais on n’est pas à un paradoxe près en Ukraine), le mouvement fut encouragé par la Russie pour contrer l’influence polonaise à l’ouest du pays. Kharkov fut une victime indirecte de la grande famine de 1932-1933. Des milliers de paysans des campagnes avoisinantes (dont de nombreux enfants), affamés par la dékoulakisation et les réquisitions criminelles du régime stalinien, se réfugièrent dans la ville et moururent de faim dans ses rues. Staline, qui aimait les villes propres[8], décida de transférer à nouveau la capitale de l’Ukraine à Kiev, un an après la famine. La ville de Kharkov devint ensuite, dans la seconde période soviétique, « le cerveau » de la région, connue pour ses nombreuses universités (près de 300 000 étudiants, dont de nombreux Chinois) et centres de recherche, notamment en matière nucléaire. Bill Gates, dit-on, y fit concevoir la version ukrainienne de Windows.

Sur la place de la Liberté, dominée par une pharaonique statue de Lénine qui se découpe sur un beau bâtiment constructiviste (« Gosprom ») et des immeubles staliniens, des étudiants écoutent les harangues d’un homme politique local qui leur crie de vagues promesses sur l’Europe. Des dizaines de drapeaux tournoient en cercle au pied du podium. Des activistes stipendiés par Georges Soros ? Des protestataires pro-russes ? À y voir de plus près, les étendards révèlent une identité nettement plus prosaïque : Nivea, Metro Cash, Ukrainian Mobile Company… Quant aux jeunes, encadrés par de nombreux policiers, ils semblent être plutôt venus pour le concert de rock que pour le discours d’un représentant du Parlement européen.

Patriarcats et ours en peluche

Difficile de se faire une idée simple de Kharkov, comme de l’Ukraine en général d’ailleurs, car la première impression est souvent démentie par la seconde. Cité aimable et arborée où la gentillesse ukraïno-russe — mélange de candeur, d’hospitalité et de rudesse — côtoie, comme ailleurs, l’indifférence arrogante des nouveaux riches et l’apathie des vendeurs dans les anciens magasins d’État. Lénine, Marx et Rosa Luxembourg veillent autant sur la cité traversée par un métro aux stations somptueuses (certaines semblent inspirées par Paul Klee) que les publicités commerciales qui envahissent le moindre espace. Le culte de la science se mélange à une religiosité parfois superstitieuse, voire mystique-ésotérique.

Dans une ruelle du vieux centre, la synagogue a été reconstruite avec des capitaux américains et relève du mouvement Loubavitch ; un peu plus loin, un prêtre catholique asperge d’eau bénite les voitures neuves à la sortie de la messe. Quant à Iar (« Iaroslav »), le fils de mon hôte journaliste qui vit dans une vieille maison au bord de la ruine, il écoute un rap d’enfer sur son ordinateur en dessous d’un crucifix, après m’avoir vanté les dorures baroques de la philharmonie. Justement, le journaliste a obtenu les clés du clocher de la cathédrale Ouspensky, située à quelques encablures d’un monastère où des moines noirs et barbus vendent du pain béni, et de deux églises parallèles, gérées par les frères ennemis de l’orthodoxie ukrainienne : le patriarcat de Moscou et celui de Kiev, qui s’excommunient réciproquement.

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Université de Tchernivsti (photographie de l’auteur)

Outre le journaliste, le barde et sa femme, deux étudiantes se joignent à l’expédition : une Ukrainienne et une Chinoise qui se tiennent tendrement par la main (l’homosexualité est un sujet tabou en Ukraine, m’a dit Anastasia à Rivne). La Chinoise vient de Suzhou, une bourgade au sud de Shanghai, près du Grand Canal. Elle fait partie du contingent que l’Empire du Milieu envoie à Kharkov pour y grappiller un peu de science soviétique (l’enseignement se donne toujours en russe). Mais, me dit Iar, « ils parlent à peine notre langue et restent entre eux », ce qui ne semble pourtant pas le cas de ma voisine. L’ascension du clocher n’est pas une mince affaire. Le journaliste qui fume ses deux paquets quotidiens s’enquiert aimablement de notre santé à chaque palier, la Chinoise s’agrippe à sa copine, le barde et sa femme s’émerveillent en soufflant. La ville s’étend de plus en plus loin au fur et à mesure que nous gagnons de l’altitude. À l’approche du sommet, un bâtiment stalinien surmonté d’une étoile mord lentement la poussière ; le vieux clocher est plus haut que le monstre soviétique, ce qui semble amuser tout le monde. Au loin et en contrebas, on aperçoit la gare couleur crème construite par la Russie tsariste en 1869.

Sur le quai du train à destination de Moscou, de nombreuses babouchkas en voyage d’affaires ont posé leurs sacs débordant de marchandises : samovars colorés, ours en peluche, services à thé scintillant au soleil. Dans la salle des guichets, je me retrouve dans un espace réservé aux voyageurs étrangers, comme à l’époque soviétique. Deux Africains tirés à quatre épingles, portable luminescent à l’oreille, se rendent à Moscou (qu’ils soient prudents…) et parlent un russe joliment arrondi. Après avoir acheté mon billet pour Donetsk, la ville de Ianoukovitch, je jette un coup d’oeil sur le document qui n’a pas le format habituel. Il s’agit d’un livret à coupons en trois langues délivré par les « Chemins de fer de l’URSS ». Quinze ans après la fin de la patrie du socialisme, doit-on imputer cette survivance à la seule abondance des stocks ?

La ville d’acier

Fatigué par une dizaine d’heures de train depuis Kharkov, par les sonneries de portables qui donnent un air de star wars à ce vieux wagon qui se traine dans la campagne (terre noire, maisons grises, chefs de gare au garde-à-vous le long des voies), je somnole sur un matelas que m’a glissé l’accompagnateur du train. En face de moi, une jeune femme lit la version russe de Cosmopolitan entre deux sms ; une vierge à l’enfant se balance d’un sein à l’autre au bout d’une fine chaine d’argent. Sur une petite route qui longe la voie ferrée, une camionnette orange cahotante, sans doute ramenée d’Allemagne, affiche cette enseigne surréaliste : « Kartoffeln ? Natürlich von Wolff ! »

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Campagne ukrainienne (photographie de l’auteur)

Vers le soir, le paysage a changé : ferrailles tordues, wagons rouillés, usines anthracite d’où partent des tuyaux qui enjambent des chenaux saumâtres… Au loin, une aciérie rougeoie par saccades dans la nuit qui tombe. Même l’odeur s’en mêle : les fragrances sucrées de la houille pénètrent par la fenêtre. À l’approche de Donetsk, la statue argentée d’un soldat soviétique éclairée par le soleil mourant pointe une mitraillette vers un terril. Bienvenue dans la patrie de Stakhanov, mineur d’élite du Donbass, le bassin du Don entre la mer d’Azov et Rostov.

Mon hôte, également barde (je navigue dans le réseau musical de Sacha), ne ressemble en rien au gentil poète de Kharkov. Il m’accueille au saut du wagon avec son chauffeur et garde du corps au nez camus, les deux compères en sueur ayant visiblement éclusé de la vodka (pour fêter « une bonne affaire », comme je l’apprendrai). La Subaru climatisée file néanmoins sans embardées sur des avenues rectilignes ; le téléphone portable clignote dans la nuit noire. Alors que nous nous arrêtons devant l’hôtel Atlas (la femme du barde est malade et il préfère me loger à l’hôtel), le chauffeur ouvre le coffre et en brandit triomphalement un grand drapeau rouge avec l’effigie de Staline, l’homme d’acier. Donetsk se nommait Stalino après s’être appelé Yuzovka (« le petit Hugues »), du nom d’un ingénieur gallois, John Hugues, qui y développa l’industrie minière et métallurgique à la demande de Nicolas II. Stalino n’avait cependant rien à voir avec le petit père des peuples, mais bien avec l’acier que l’on produisait à Yuzovka (c’est donc l’équivalent russe du « Stahlstad » de Jules Verne dans les Cinq-cents millions de la Begum). La déstalinisation ne s’est pas embarrassée d’un tel détail et la ville se mit à porter le nom moins risqué d’une paisible rivière : Donetsk, « le petit Don », qui se jettedans le Don près de Rostov en Russie.

Dans cette ville charbonnière au plan en damier, jumelée avec Charleroi, l’hôtel Atlas est situé non loin du stade de football « Shakthior » (« le mineur »), présidé par l’oligarque Akhmetov. Le barde, qui est aussi businessman comme on peut l’être ici, tend négligemment quatre-cents grivnas (l’équivalent de septante euros) extraits d’un porte-feuille bourré de billets à la réceptionniste intimidée. Après les appartements minuscules de mes amis et les fermes sans eau courante de Galicie, la chambre immaculée avec salle de bain « desinfected » de l’hôtel Atlas est un coup de massue. Mais, heureusement, la fenêtre protégée d’une moustiquaire laisse passer le babil des grenouilles qui colloquent au pied des terrils…

Ici, les rues arborées et fleuries de roses portent les noms de Karl Marx, Lénine, Komsomol Rosa Luxembourg et même Dzerjinski (l’aimable fondateur de la Tchéka). Elles se coupent à angle droit comme dans une ville de western. Les cowboys ne manquent d’ailleurs pas, à commencer par les puissants oligarques qui ne mégotent pas sur l’usage des pétoires. Outre Ianoukovitch qui est le patron local, le clan de Donetsk qui contrôle toute la chaine de production de l’acier, comprend notamment l’homme le plus riche d’Ukraine, Rinat Akhmetov (celui du club de football), qui pèse plus de trois milliards de dollars. Cet ancien mineur d’origine tatare, qui a fait fortune dans les premières années de privatisations, est le grand financier du Parti des Régions, mais aussi de la communauté tatare. Mélange intime de nostalgie soviétique et de capitalisme sauvage[9], voilà une face très instructive de Donetsk. Pas la seule, bien sûr…

Les palmiers de Babylone

Un autre ancien mineur, moins fortuné, mais sans doute plus cultivé, m’accompagne vers le sommet d’un terril d’où la vue sur Donetsk est imprenable. Il est monté à bord de la Subaru en même temps que Iouri, professeur d’université et spécialiste réputé de Boulgakov. Le chauffeur du barde, qui nous a laissé sa voiture, tente de trouver un chemin entre des centaines de garages rouillés, derrière le stade de football où le père d’Akhmetov a été tué à l’explosif avec un paquet de supporteurs. On finit par dénicher la sente qui mène au terril.

L’ancien mineur parle un anglais américanisé : il est « visiting professor » tous les étés dans l’Illinois, spécialiste de l’histoire de la Russie, musicologue et professeur à l’université de Donetsk. Simplement, pour nourrir sa famille, il valait mieux être mineur. Une hanche brisée par huit-cents mètres de fond l’a ramené à ses études. Nous échangeons quelques propos sur l’improbable identité ukrainienne en crapahutant dans les cendres noires. Le sommet n’est pas loin, mais la température est torride. Le spécialiste de Boulgakov, moins alerte, peine à suivre. En haut du terril, Donetsk se découvre, vaste étendue d’immeubles peu élevés (le sol est un gruyère trop miné pour supporter les grands ensembles), de terrils et d’usines. Une grande villa neuve avec piscine et jardin, entourée de hauts murs, apparait au pied du terril.

« Tu vois, me dit le barde-businessman qui nous a invités dans un restaurant huppé du centre-ville — air conditionné, dorures, fauteuils couverts de tissus immaculé —, ici c’est Babylone. Moi-même je suis un Juif né à Sakhaline en Extrême-Orient soviétique, Iouri est russe et Oleksiy, l’ancien mineur, un arrière-petit-neveu de la femme de Lénine, Nadejda Kroupskaïa. Il y a des Tatars, des Juifs, des Moldaves, des Arméniens, des Géorgiens et bien entendu des Russes. C’est une ville cosmopolite, industrielle, soviétique. » Pas question, donc, de prononcer les noms ukrainiens « nationalistes » de Lviv, Tchernivtsi ou Rivne : mon hôte me corrige sans cesse avec autorité : « Lvov, Tchernovtsy, Rivno ! » Le symbole de la ville, c’est le palmier en acier, dont Ianoukovitch a offert un exemplaire à Lviv-Lvov-Lwow-Lemberg où il trône devant la gare. Oleksiy, en intellectuel plus modéré, réclame la reconnaissance de la langue russe, comme prévu dans la Convention européenne sur les minorités.

Le barde nous fait visiter un hôtel qui semble lui appartenir (le prix des chambres est effarant au regard du niveau de vie moyen), inspiré de Cervantès, avec décor hispanique, Dulcinea locales et chambres personnalisées. Nous passons ensuite dans un magasin de statuettes en acier gardé par un Don Quichotte bien trempé : des fleurs, des animaux, des mineurs et, bien entendu, des palmiers. Mais je ne suis guère tenté d’emporter une statuette en fonte dans mes bagages. « Un palmier d’acier comme symbole de Babylone-Donetsk, c’est quand même bien pensé », dis-je à mes amis de deux jours qui n’avaient jamais fait le rapport.

Avant de reprendre le train de nuit pour Kiev, j’assiste à une soirée de poésie dans le « club des bardes » financée par mon hôte. Iouri est l’organisateur. Nous avons longuement parlé de Bounine qui a voyagé au siècle passé dans le nord de l’oblast, près de la laure[10] de Sviatogorskaya (« la montagne sainte »), un des hauts lieux de l’orthodoxie dans ces confins. Mon interlocuteur semble d’un autre monde que celui des « affaires », même si sa revue est financée par le barde. Les participants s’assemblent dans la salle. Une poétesse un peu éthérée récite des vers accompagnés de sa guitare. Iouri veille au chahut qui menace et dirige les débats. C’est très sérieux, un peu scolaire, mais plutôt touchant. Une autre face de Donetsk. Le chauffeur me conduit à la gare et m’installe dans le compartiment. À peine assis, le barde me téléphone pour s’excuser de ne pas être à la gare, me souhaiter bon voyage et m’inviter à revenir pour un plus long séjour, dans cette belle ville de l’acier et des roses.

Un mandala[11] dans le Dniepr

Enfin il y a Kiev « la mère des villes russes »[12], point de départ et d’arrivée de ce périple en noeud papillon vers l’ouest et l’est du pays. Située sur les deux rives du Dniepr et abritant des clochers des quatre confessions chrétiennes de rite byzantin[13] (orthodoxe patriarcat de Moscou, orthodoxe patriarcat de Kiev, orthodoxe autocéphale et gréco-catholique), la capitale de l’Ukraine est un point nodal qui concentre les diverses lignes de fracture du pays, ce qui ne l’empêche pas, au contraire, de bourdonner d’activité et de jeunesse.

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Vue de Kiev près du « mont Chauve » (photographie de l’auteur)

Tout le centre de la ville a été rénové, de grands complexes commerciaux ont été aménagés le long et en dessous du boulevard central (le Khreschchiatik) où parade un véritable salon de l’auto et passent de jolis bus jaunes et bleus. Immeubles anciens remis à neuf, églises reconstruites à l’identique après avoir été rasées par Staline dans les années trente, nouveaux buildings colorés aux formes étonnantes, dont « l’immeuble de Koutchma » qui surplombe toute la vieille ville. Sur les hauteurs un peu sauvages et délaissées qui dominent la descente Saint-André (« Andreïvski Spousk », le Montmartre de Kiev), je découvre une étroite vallée adjacente qui serpente vers le fleuve. Non construite il y a trois ans, elle n’est plus qu’un chantier de petits immeubles qui sont pour la plupart des copies conformes de maisons de maitre roses, vertes et bleues du xix e siècle. Et dans le quartier modeste de mes amis, sur la rive Est du fleuve, un nouveau supermarché (« Fourchet ») vient de s’ouvrir entre les barres d’immeubles. « C’est comme Delhaize chez toi », me dit Sacha. Il n’a pas tort.

À Maïdan Nezalezhnosti (place de l’Indépendance, située au centre de Kiev — le mot « Maïdan » est d’origine perse) où trône un écran de dimension titanesque[14], les traces de la Révolution orange sont respectueusement conservées, comme ces graffitis protégés par du plexiglas en face de la poste centrale. Un mémorial aux journalistes assassinés — dont Gueorgui Gongadzé, retrouvé décapité en novembre 2000 — a été apposé sur un mur au milieu du Khreschchiatik. Sur les murailles d’enceinte de la cathédrale Saint- Michel, entièrement reconstruite à la fin des années nonante, un pan est couvert d’informations relatives à la famine de 1932-1933 et un mémorial (« pamiatnik ») a été érigé. De nouveaux musées se sont ouverts, centrés sur le patrimoine ethnographique, historique et religieux du pays (il y a même un « musée de l’eau » dans une jolie maison sur les hauteurs de Maïdan). Quant aux catacombes de la laure de Petchersk, fondée par saint Antoine, elles ne désemplissent pas de pèlerins et de touristes qui s’engouffrent dans d’étroits couloirs creusés à même la roche. Une bougie à la main, ils frôlent les dépouilles d’anachorètes du XIIe siècle.

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Dans une église de Kiev (photographie de l’auteur)

Mais la ville est surtout agitée en ce début d’été par une manifestation de la « secte » chinoise Falun Gong (vieille pratique corporelle et méditative) qui dénonce les trafics d’organe du régime pékinois. Des centaines d’Ukrainiens portent un T-shirt jaune avec le nom en pinyin du mouvement, Falun Dafa. Dans une mise en scène très réaliste, des membres de Falun Dafa miment le dépeçage de condamnés exécutés dont on extrait les organes.

La vogue « extrasens » (expression désignant la vaste nébuleuse du paranormal), qui m’avait déjà intrigué en 1991, continue son oeuvre à Kiev. Influence de l’Occident, ruée des « sectes » dans l’espace abandonné par la foi communiste ? Encore une erreur de perspective sur ce pays qui n’entre pas facilement dans nos petites cases. Le phénomène semble en effet largement endogène et ancien, lié notamment aux divinités préchrétiennes du monde slave[15]. Il n’est pas indifférent de savoir que la fondatrice de la Société théosophique, « grand-mère du New- Age » et propagandiste du bouddhisme en Occident, Helena Blavatsky, est née en Ukraine en 1831, à Ekaterinoslav (Dniepropetrovsk). Ce printemps, une troupe de lamas tibétains s’est taillé un joli succès à Kiev. Après psalmodies et récitations de mantras, le cortège en robe lie-de-vin s’est dirigé vers le Dniepr pour y dissoudre un mandala dans les eaux du fleuve.

Mais il y a plus fort encore. Lors de la Révolution orange, mon ami Sacha qui dispose d’un appareil numérique haut de gamme pour raisons professionnelles, a pris des milliers de photos et produit un dvd avec la cinémathèque nationale d’Ukraine. Un soir, nous les visionnons sur son écran d’ordinateur. Elles sont superbes, pleines de vie et d’émotion. Mais Sacha et Larissa sont attentifs à autre chose. Dans les moments les plus intenses, une étrange auréole apparaît sur l’image. « Ce n’est pas un phénomène de réfraction dans l’objectif », me dit Sacha qui possède une maitrise en astrophysique. Non, renchérit Larissa, professeur de mathématiques à l’université. « C’est un phénomène paranormal. Il y avait une telle concentration d’énergie à Kiev que l’espace s’en est trouvé plié. »

Mes remerciements fraternels à Igor Zhuk sans qui ce voyage n’aurait pu se faire.

Bernard De Backer

Bibliographie

Bounine Ivan, La vie d’Arséniev, Bartillat, 1999.
Brown Kate, A Biography of No Place. From Ethnic Borderland to Soviet Heartland, Harvard University Press, 2004.
De Backer Bernard, « Retour de Kiev », La Revue nouvelle, n° 4, avril 2003.
Tchékhov Anton, La steppe, Gallimard, 1970.
von Rezzori Gregor, Neiges d’antan (« Blumen im Schnee »), éditions de l’Olivier, 2004.
Werth Nicolas, L’ile aux cannibales. 1933, une déportation-abandon en Sibérie, Perrin, 2006.

Notes

[1] La situation est similaire en Russie centrale. Comme l’écrit Ivan Bounine dans La vie d’Arséniev : « Je suis né et j’ai grandi, je le rappelle, dans un champ nu dont un Européen ne peut se faire aucune idée. Une vaste immensité m’environnait, sans bornes ni frontières ; où finissait exactement notre manoir, et où commençaient ces champs infinis avec lesquels il se confondait ? Je ne voyais que les champs et le ciel. »

[2] De manière symptomatique, la couverture du livre de Kate Brown consacré à l’Ukraine centrale, A Biography of No Place. From Ethnic Borderland to Soviet heartland, représente un étang entouré de joncs.

[3] Ancien fragment de l’Empire austrohongrois et capitale très Mitteleuropa de la Bucovine du Nord, devenue successivement, roumaine, soviétique et ukrainienne après 1918. Tchernivtsi est également connue sous les noms de Czernowitz (allemand), Cernauti (roumain) et Tchernovsti (russe). Cette ville cosmopolite avant la chute de la Double Monarchie, le « rapatriement » des Volksdeutsche, les déportations staliniennes et le judéocide, fut notamment la patrie du poète Paul Celan et du romancier Gregor von Rezzori.

[4] Romancier natif de Tchernivtsi. Pour un tableau de la Bucovine entre 1914 et 1939, voir le superbe récit familial de von Rezzori, Neiges d’antan. Comme en a témoigné von Rezzori lui-même, lors d’une visite près de cinquante ans après son départ, Tchernivtsi est très bien préservée, mais a perdu une part de son âme.

[5] On retrouve un même déni des spécificités de la langue et de l’identité ukrainienne chez de nombreux écrivains russes ou russophones, dont Mikhaïl Boulgakov (né à Kiev) ou Ivan Bounine, prix Nobel de littérature en 1933, qui vécut longuement à Kharkov (Ukraine orientale). Ce dernier écrivait dans un récit autobiographique : « Je n’imagine pas de pays plus beau que la Petite-Russie [l’Ukraine]. Ce qui me plait surtout, c’est de savoir qu’elle n’a plus d’histoire, son aventure historique est achevée depuis longtemps et pour toujours » (La vie d’Arséniev).

[6] À l’exception de la Volhynie, mais qui fit cependant partie de la Pologne entre les deux guerres. Les régions évoquées représentent actuellement les oblast (régions administratives) de Tchernivsti (Bucovine du Nord), Transcarpatie (Ruthénie subcarpatique), Ivano-Frankivsk, Ternopil, Lviv (ces trois oblast formant la Galicie), Rivne et Volhynie. Selon le recensement de 1989, la langue maternelle est l’ukrainien pour plus de 90 % des habitants de ces régions, sauf la Transcarpatie et Tchernivtsi (respectivement 78 et 70 %) où vivent des minorités essentiellement hongroises et roumaines.

[7] L’historiographie et la mémoire de la résistance ukrainienne dans les territoires non soviétiques avant 1945 semble osciller entre deux pôles interprétatifs : le premier qui tend à accuser tous les Ukrainiens occidentaux de collaboration avec les nazis, y compris dans le judéocide perpétré par les Einsatzgruppe, et l’autre (rapporté ici) érigeant les maquisards nationalistes en héros de la lutte antitotalitaire. La réalité paraît beaucoup plus tortueuse et variable dans le temps : l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), fondée en 1942, est une émanation de l’Organisation ukrainienne nationaliste (OUN – 1929) qui fut alliée des nazis avant-guerre (y compris militairement), surtout dans sa faction dirigée par Stepan Bandera. L’UPA lutta effectivement contre les nazis à partir de 1942 et contre les Soviétiques staliniens, mais aussi contre les résistants et les civils polonais. Voir notamment le livre de Kate Brown, p. 212- 225.

[8] On ne peut sur ce point que recommander la lecture du dernier livre de Nicolas Werth, L’ile aux cannibales. 1933, une déportation-abandon en Sibérie, Perrin, 2006.

[9] Dans le vol du retour, une femme d’affaires belge visitant régulièrement la région pour une firme londonienne de commerce des métaux me dira quelques mots des moeurs commerciales du far-east ukrainien. Son voyage était notamment motivé par une tentative de récupération de mille tonnes de cuivre volées à Odessa. Un des acquis de la Révolution orange est la liberté de la presse, et l’on parle beaucoup plus ouvertement des oligarques (clans de Donetsk, Dniepropetrovsk, Kiev…) et de leurs affaires qu’auparavant.

[10] Le terme « laure » (lavra en russe) désigne un monastère de premier rang dans l’orthodoxie.

[11] Terme sanskrit signifiant « cercle » et désignant un diagramme représentant le cosmos au centre duquel trône le Bouddha. Sa forme labyrinthique symbolise le parcours que le novice doit accomplir pour atteindre l’illumination. Parfois construit avec du sable, le mandala est détruit pour signifier l’impermanence

[12] Surnom donné à Kiev, première capitale de la nation Rus du xe au xiiie siècle avant que le pouvoir temporel et religieux ne soit transféré vers Moscou. Voir « Retour de Kiev », La Revue nouvelle, avril 2003.

[13] Il y en a d’autres, bien entendu : catholicisme, judaïsme, islam et surtout diverses variantes du protestantisme, présent depuis longtemps dans le pays.

[14] Les écrans de télévision sont omniprésents à Kiev, y compris dans le métro où il y en a une dizaine par rame. On peut y lire l’annonce des stations entre deux publicités et voir des bouts de film sur la ville.

[15] Dont les fameuses « ruskaly » chantées par Tarass Chevtchenko, les ondines lumineuses jeteuses de mauvais sort qui se cachent dans le Dniepr et émergent la nuit tombée.

Bernard De Backer, 2006

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