« Le Dachau de Donetsk »

Couverture du livre Le chemin radieux de Stanislav Asseyev en langue ukrainienne
(source Old Lion Publishing House, Lviv)

« Avec l’arrivée à Donetsk du « monde russe » et du FSB, Lénine et son « chemin radieux » l’ont emporté : la route vers le paradis communiste s’est de nouveau transformée en enfer avec sa cave. Le réseau des abris atomiques de l’époque soviétique de l’ancienne usine s’est transformé en réseau de tortures…  »

« Peut-être faut-il pousser jusqu’au point où toute l’Ukraine serait submergée d’un flot ininterrompu de cruauté qui ferait les gros titres de la presse internationale. Quelle « profonde préoccupation » de nos alliés les pousserait enfin à ressentir le froid glaçant des souffrances qu’exhale le Donbass, où l’on ne peut plus se contenter de mots mais où il y a besoin d’actes. »

Stanislav Asseyev, Donbass. Un journaliste en camp témoigne

Le récit glaçant d’un journaliste ukrainien, Stanislav Asseyev, sur sa détention à Donetsk de 2017 à 2019, en dit long sur la cruauté de la répression qui y est mise en œuvre. Il était resté au Donbass après la sécession des « républiques populaires autoproclamées » en avril 2014 – celle de Louhansk (LNR) et celle de Donetsk (DNR). D’autres évènements récents, comme les témoignages sur les « centres de filtration » russes ou le massacre de 53 prisonniers de guerre, rescapés de l’usine Azovstal de Marioupol, à Olenivka, recoupent les pratiques de terreur et de violence du pouvoir russe et des républiques populaires associées au Donbass. Mais avant de restituer les lignes de force du témoignage d’Asseyev, il est nécessaire de retracer l’histoire du Donbass et de la sécession des deux républiques, en particulier celle de Donetsk. Ainsi que de tenter de discerner ce qui s’y passe depuis près de huit ans. Précisons que l’expression « Dachau de Donetsk » est utilisée par un voisin de détention d’Asseyev, pour désigner les conditions de survie dans la prison secrète d’Isolatsia, une ancienne usine de matériaux d’isolation. Enfin, le titre original du livre en ukrainien est « Le chemin radieux » : Histoire d’un camp de concentration.

Avant de nous plonger dans les caves et les réseaux décrits par Asseyev, il est nécessaire de remonter dans le temps pour synthétiser l’histoire spécifique du Donbass, le « bassin minier du Donets », dans celle, coloniale puis industrielle, de la Russie, puis de l’Union soviétique. Pour ensuite faire un bref rappel historique des tensions entre cette région et l’ouest du pays, après l’indépendance ukrainienne de 1991, qui aboutirent, avec la soutien de la Russie, à la naissance des deux républiques dans la  foulée de « la révolution de la dignité » à Maïdan en 2013-2014.

Naissance du Donbass industriel et russification

La zone orientale de l’Ukraine contemporaine, où se trouve la rivière Donets, « le petit Don », fut pendant des siècles un espace de steppes partagé entre les Tatars de Crimée et les Cosaques du Don. Il fut conquis par la Russie en 1770 et appelé « Nouvelle Russie » avec d’autres territoires conquis dans le sud de l’Ukraine actuelle, dont la Crimée et tout le territoire entre le Donbass et Odessa. Les gisements de sel, puis de houille, favorisèrent son industrialisation et la naissance de villes, dont Sloviansk, « la ville du sel », fut la plus ancienne. La forte croissance industrielle favorisa l’arrivée de colons russes ainsi qu’une explosion démographique. Donetsk, qui devint rapidement la ville la plus importante, fut fondée par un industriel gallois, John Hughes, et porta le nom de Youzovka (« le petit Hughes ») en son honneur, cela jusqu’en 1924, l’année de la mort de Lénine. Elle se nomma ensuite Stalino, puis Donetsk après la déstalinisation. A la fin du XIXe siècle, les Ukrainiens représentaient près de 53 % de la population du Donbass, les Russes un peu moins de 30 %. Diverses minorités (Tatars, Juifs, Allemands…) composaient le reste de la population, déjà cosmopolite sous le régime tsariste finissant. Une éphémère république de Donestk-Kryvyï fut créée entre février 1918 et février 1919.

« Donbass, coeur de la Russie » (carte soviétique de 1921, source Wikipédia)

Sous l’URSS, la « décosaquisation » suivie de la grande famine de 1933, qui toucha essentiellement des paysans ukrainiens en ce qui concerne le Donbass, participa à la politique de russification voulue par Staline. Après la seconde guerre mondiale, la reconstruction industrielle de la région s’accompagna d’un nouvel afflux de population russe, qui constituait près de la moitié des habitants du Donbass en 1989. La langue ukrainienne y fut interdite par des réformes scolaires à la fin des années 1950. La forte présence russe ethnique est donc la résultante de la colonisation du territoire par Catherine II, de son industrialisation puis de la politique soviétique de russification, ainsi que de la famine de 1933 touchant surtout les populations ukrainiennes rurales. Les tensions ethno-linguistiques qui surgirent après l’indépendance de l’Ukraine sont dès lors un legs de la colonisation russe, tsariste puis soviétique. Ajoutons que le Donbass est la patrie du héros soviétique Stakhanov, et que le « soviétisme » imprègne toujours les mentalités. Ce n’est pas par hasard si les deux territoires sécessionnistes se sont baptisés « républiques populaires ». Nous avons été nous-même accueillis à Donetsk, lors d’un voyage circulaire pour La Revue nouvelle à travers l’Ukraine en 2006, par notre hôte brandissant un grand drapeau rouge portant l’effigie de Staline. Il était fréquent, il y a peu de temps encore, que des journalistes de gauche (comme Jean-Marie Chauvier, ancien correspondant du Drapeau rouge à Moscou) opposent  le « nationalisme » de l’Ukraine occidentale à « l’internationalisme » du Donbass. Des propos similaires nous furent tenus à Donetsk. Toutes choses étant plus complexes par ailleurs, c’est comme si des colons Allemands s’étaient installés en Belgique de l’Est, après sa colonisation et le pillage des ressources agricoles entraînant la mort de millions de paysans. Puis avaient proclamé une « république ethnique » soutenue par le régime allemand, ce dernier ne cachant pas son projet de recoloniser et de germaniser la Belgique.

Carte du Donbass dans l’Ukraine indépendante (source Wikipédia)

La sécession des deux républiques, 2014

L’indépendance de l’Ukraine fut proclamée par le parlement ukrainien le 24 août et ratifiée par référendum le premier décembre de la même année. Le « oui » l’emporta avec plus de 92 % des voix dans l’ensemble du pays, 87 % dans l’oblast de Donetsk, 86 % dans celui de Louhansk (56 % en Crimée et 59 % dans la ville au statut spécial de Sébastopol). Cette adhésion pour l’indépendance ukrainienne, bien que moins forte en Crimée mais massive au Donbass, n’empêcha pas des tensions de naître avec la partie russophone du pays et surtout la Crimée où les russophones se sentirent menacées par une « ukraïnisation » et les revendication des Tatars revenus d’exil. La Crimée obtint un statut de République autonome en 1996, avec des compétences propres, un parlement et un Conseil des ministres (Goujon, 2021). Sébastopol acquit un statut spécial et la Russie obtient le contrôle de la base navale pour une durée de 20 ans (qui sera renouvelée). Un traité est signé en 1997, ratifié par la Russie « impliquant un respect mutuel de l’intégrité territoriale et l’inviolabilité des frontières » (Goujon, ibidem).

Rappelons également que deux années auparavant, le 5 décembre 1994 à Budapest, dans le contexte de l’adhésion de l’Ukraine au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, la Russie, les États-Unis et la Grande-Bretagne signèrent différents protocoles qui garantissent l’intégrité du pays. Ils s’engageaient à « respecter l’indépendance, la souveraineté et les frontières existantes de l’Ukraine ». Le deuxième article stipulait : « La Fédération de Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis réaffirment leur obligation de s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance de l’Ukraine, et qu’aucune de leurs armes ne sera jamais utilisée contre l’Ukraine, sauf en cas de légitime défense ou en conformité avec la charte des Nations unies. » Le « rapatriement » dans la Fédération de Russie des ogives nucléaires stockées sur le sol ukrainien s’était donc effectué en échange d’une garantie de l’inviolabilité des frontières du nouvel État, né du démembrement de l’URSS.

Revenons au Donbass. Peuplé majoritairement de russophones (et de Russes) dans les villes industrielles, le Donbass connut dans ses principales villes (surtout Donetsk et Louhansk) des « manifestations anti-Maïdan » en 2014, après les évènements de Kyiv fin 2013 début 2014 suite au refus de Ianoukovitch, originaire de Donetsk, de signer le traité d’association avec l’UE auquel il s’était engagé. D’autres villes d’Ukraine orientale connurent des manifestations de ce type, appelées « le printemps russe ». Cela avec un appui de Moscou et de membres des services russes comme Igor Guirkine (officier des services secrets russes) ou Alexandre Borodaï (consultant russe) qui prendra le poste de premier ministre à Donetsk avec Vladimir Antioufeev (citoyen russe, ancien ministre de la sécurité d’Etat en Transnistrie) comme adjoint. Des bâtiments publics sont pris d’assaut avec l’aide des forces de sécurité russes. Le 11 mai 2014, un « référendum aux conditions d’organisation aléatoires » (Goujon, ibidem) entraîne la proclamation des républiques populaires de Donetsk (DNR) et de Louhansk (LNR), non reconnues par la communauté internationale (à l’exception de la Russie, de la Syrie et de la Corée du Nord pour les membres de l’ONU ; de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud pour les non-membres).

Après le déclenchement de la guerre, deux accords de cessez-le-feu sont signés à Minsk en septembre 2014 et en février 2015, avec une ligne de front de 457 km séparant le Donbass en deux zones, l’une sous contrôle ukrainien et l’autre sous contrôle séparatiste (16.000 km2 à l’époque). Depuis lors et jusqu’au 14 mars 2020, date d’un rapport de l’ONU, le nombre des victimes (décédées) des deux camps s’élève à 3.350 civils et un peu moins de 10.000 militaires. Le nombre de blessés est d’approximativement 9.000 civils et 23.000 militaires (chiffres ONU).

Le régime de la République populaire de Donetsk

Centrons-nous maintenant sur la république qui est le cadre du livre d’Asseyev. La DNR est proclamée suite à un « référendum » le 11 mai 2014. À la fin du mois de mai, le citoyen russe Alexandre Borodaï, devient chef du gouvernement de la République de Donetsk. Un Ukrainien, Denis Pouchiline, devient Président du soviet suprême avant de démissionner le 17 juillet à Moscou, après un attentat par balles le 7 juin et un autre par bombe dans sa voiture le 12 juin. Entretemps, le vol de la Malaysian Airlines MH17 est abattu le 17 juillet au-dessus du territoire. Une valse des dirigeants de la DNR se poursuit pendant plusieurs mois entre « russes » et « ukrainiens russophones », alors que la guerre est engagée avec l’Ukraine. Alexandre Zakhartchenko, citoyen ukrainien russophone, devient premier ministre le 7 août 2014 avant de cumuler cette fonction avec celle de président de la République le 4 novembre. Mais il meurt le 31 août 2018, dans un attentat à la bombe. Denis Pouchiline redevient Président de la DNR, et cela jusqu’à ce jour. Il est membre du parti politique de Poutine, Russie unie, depuis 2021. Vladimir Pachkov, citoyen russe ancien vice-gouverneur de l’oblast d’Irkoutsk, est nommé Premier ministre le 5 février 2020. L’association entre russophones ukrainiens et citoyens russes se poursuit donc.

Les habitants de la DNR obtiennent un passeport russe. Le rouble russe est la monnaie officielle. Le président Pouchiline a ainsi obtenu la nationalité russe. Il est difficile de savoir comment fonctionne la DNR, à l’histoire trouble (attentats, guerre avec l’Ukraine, liens avec l’extrême droite russe – dont l’Union eurasienne de la jeunesse d’Alexandre Douguine) et en association avec le pouvoir poutinien dont elle est un protectorat (« la stratégie du cheval de Troie » de la Russie, visant à contrôler l’Ukraine par le Donbass réintégré a échoué, Potočňák, 2022). Il n’y a pas de pouvoir judiciaire indépendant, ni de presse libre. De nombreuses disparitions forcées se produisent sur le territoire (des centaines de personnes selon des sources), dirigé par un « semblant d’État sous le contrôle effectif de groupes armés pour lesquels la guerre est synonyme de promotion sociale » (Shukan, 2017). C’est dans ce contexte que Asseyev fut enlevé le 11 mai 2017 à Donetsk.

L’Ukraine après 2014 et avant 2022 (source Wikipédia)

Parcours de Stanislav Asseyev

Pour rappel, le journaliste ukrainien est resté au Donbass après la proclamation de la DNR. Il a couvert le conflit comme correspondant pigiste sous le pseudonyme de Stanislav Vassine pour Radio Liberty. Cela jusqu’à son enlèvement le 11 mai, soit trois années (jour pour jour) après l’indépendance de la « république autonome ». La préface de Galia Ackerman, « Stanilav Asseyev : l’homme qui a vu l’enfer », nous apprend que le journaliste est resté « prisonnier pendant deux ans et demi, dont vingt-huit long mois dans une prison spéciale de Donetsk dénommée Isolatsia », soit deux ans et quatre mois dans une « prison secrète » et deux mois dans une prison « normale ». Isolatsia est le nom d’une ancienne usine de matériaux isolants qui fonctionnait depuis quelques années comme centre artistique sous le pouvoir ukrainien. Mais on peut y voir une référence à l’isolateur, ce cachot dans le système pénitentiaire soviétique (dont le Goulag) où les prisonnier étaient tenus à l’écart dans des conditions de survie souvent effroyables. On retiendra par ailleurs ce qualificatif « spécial » qui ponctue le vocabulaire soviéto-poutinien : « opération militaire spéciale », « camp de travail spécial », « prison spéciale », « traitement spécial », etc.

Dans l’Isolatsia de Donestk, les prisonniers sont « isolés » de manière collective et livrés aux bourreaux à la recherche d’ennemis, de traîtres et « d’extrémistes ». Tortures physiques et psychologiques y sont monnaie courante, nous y reviendrons. Les prisonniers qualifiés de « traîtres » ou « d’espions » sont souvent échangés après un certain temps, comme ce sera le cas pour Asseyev. Les autres, des gens qui ont servi fidèlement la DNR, sont particulièrement mal traités. Nous retrouvons ici la logique révolutionnaire qui « dévore ses propres enfants », comme à Tuol Seng (Cambodge), lors de la révolution culturelle chinoise et des différentes purges soviétiques. Sans oublier le sort des bourreaux du NKVD qui finissent en prison ou sont exécutés.

Pour le journaliste ayant vécu à Donetsk « avec son université et ses théâtres, des vernissages dans les locaux d’Isolatsia et des parterres de roses au centre-ville, la prise de pouvoir par une sorte de junte militaire, inculte et brutale, soutenue par le Kremlin et le « monde russe » fut un choc énorme. » (Ackerman, op. cit.). Mais son long séjour dans Isolatsia est encore bien pire et l’a transformé. La rédaction du livre sera la réponse aux questions qu’il se posait à l’Isolatsia, à la prière athée qu’il murmurait dans sa geôle : « Seigneur, que cela ne me soit pas égal ».

Stanislav Asseyev en 2020, après sa libération (source Wikipédia)

« Le chemin radieux »

Tel est le titre de son livre qui ouvre ironiquement son témoignage (à partir du nom de rue d’Isolatsia), celui de Donbass n’étant qu’un choix d’éditeur sans grande pertinence. On pourrait penser qu’il s’agit d’un livre sur la région. Heureusement, le sous-titre mentionne « Un journaliste en camp raconte ». Le livre de plus de deux cents pages est précédé d’un avertissement : « Isolatsia est une prison secrète dans la partie du Donbass contrôlée par la Russie et transformée en camp de concentration. Depuis sa création, des centaines de personnes sont passées par Isolatsia. La majeure partie d’entre elles ont subi des tortures à l’électricité, des viols, des humiliations et des atteintes à la dignité ainsi que des travaux forcés. Des cas de meurtres de prisonniers ont été recensés à Isolatsia. Aucune mission ou organisation de défense des droits humains n’a eu accès au territoire de cette prison. Actuellement, elle continue à fonctionner sous le contrôle du FSB… »

L’ouvrage est divisé en vingt-trois chapitres de témoignages et d’une petite partie finale, « La prose d’Isolatsia », composée de textes écrits en détention. Nous nous centrerons ici sur la première partie, qui est bien plus qu’une relation des faits vécus et constatés durant ces plus de deux années de détention, mais également une réflexion humaine et philosophique sur l’expérience vécue. Le texte place en épigraphe une phrase d’Arkadi et Gueorgui Vaïner[1], extraite de La corde et la pierre (traduit chez Gallimard dans la Série noire) : « Les cendres des fours de Sachsenhausen et d’Auschwitz se déposent sur les neiges de Magadan et la Kolyma ». La comparaison avec les camps nazis, faite par un codétenu de l’auteur en parlant du « Dachau de Donetsk » est donc assumée par celui-ci avec le choix de l’épigraphe.

Le déroulé des chapitres est plus ou moins chronologique, de l’arrivée en camp à la sortie et la période de réadaptation, avec des retours réflexif sur l’expérience vécue. Nous ne rendrons pas justice au livre en faisant un résumé scolaire de ces pages prenantes, « philosophiques », souvent ironiques et déroutantes. Penchons-nous plutôt sur les traits saillants au niveau des faits (conditions de détention, sévices physiques et psychologiques, statut des différentes catégories de prisonniers) et sur l’impact psychique et mental de ces deux années. Le tout pour rendre justice au vœu d’Asseyev : « Seigneur, que cela ne me soit pas égal ».

Bandes adhésives et tête dans un sac plastique

Assayev, nous l’avons déjà évoqué, est arrêté le jour anniversaire de la proclamation d’indépendance de la DNR, après les manifestions anti-Maïdan du « printemps russe ». Il sera détenu dans deux lieux, celui qu’il nomme « la cave », qui est un lieu de détention « officiel », et Isolatsia qui est secret. Il vaut la peine de citer quelques extraits des premières pages du chapitre initial, titré « L’arrivée », dans lequel il décrit le transfert de « la cave » à Isolatsia : « On nous décharge un par un. Certains ont les membres liés par des bandes adhésives, les miennes sont enchâssées par des menottes. Tout le monde a la tête dans un sac. (…) On débarque et chacun de nous comprend avec le temps que l’on n’est pas dans une prison. Plus précisément pas dans une prison officielle où on amène habituellement les gens. Ici les chefs d’accusation sont différents : espionnage, terrorisme, extrémisme. Par la suite j’écoperai de deux condamnations, de quinze ans chacune (…) On nous met dans les cellules : toutes les portes sont peintes en noir, les fenêtres en blanc. La lumière dans les cellules ne s’éteint jamais, même en plein jour. À peine s’ouvre la porte que tout le monde saute de son lit, enfile un sac plastique sur la tête, se tourne vers la fenêtre, les mains  dans le dos. (…) Alors, Isolatsia. La rue du chemin radieux, au numéro 3. (…) l’ancienne usine de matériaux isolants de Donetsk. »

On entre d’entrée de jeu dans les horreurs du lieu avec l’histoire du compagnon de cellule du journaliste : « Mon voisin blanchi en un mois (…) n’a pas pu parler pendant une semaine, ayant perdu sa voix après avoir crié toute la nuit, les électrodes collées à ses parties génitales. » Et Asseyev ajoute cet élément significatif : « Si vous traversez Isolatsia sans un sac sur la tête (…) vous verrez des tableaux de Lénine, accrochés à la descente d’escalier menant à la cave, mais aussi son buste. (…) Avec l’arrivée à Donetsk du « monde russe » et du FSB, Lénine et son « chemin radieux » l’ont emporté : la route du paradis communiste s’est de nouveau transformée en enfer avec sa cave. » Le « soviétisme » rémanant du Donbass a favorisé cette association impériale-communiste que l’on retrouve chez Poutine, avec de fortes nuances (poids de la référence orthodoxe et tsariste, glorification de Staline plutôt que de Lénine).

Il mentionne que l’arrestation des futurs détenus est une occasion de pillage : « La succession inépuisable d’ »espions » et d’ »extrémistes » offre la possibilité de prendre aux victimes tout ce qui peut leur être pris. Les voitures, l’argent, les appartements, les biens, et, dans mon cas, même les couteaux de cuisine et quelques flacons de parfums. » Voilà qui rappelle les pillages de l’armée russe en Ukraine au début de l’invasion, avec revente des machines à laver, des ordinateurs, des frigos sur les marchés en Belarus.

Le journaliste mentionne que nombre de prisonniers sont des gens qui se sont battus pour la DNR : « il n’y a pas eu un seul jour sans que je me retrouve dans la même cellule qu’un combattant local. Et ces caves ont vu tous les grades, du général-lieutenant au soldat. (…) J’ai été détenu avec les représentants de presque tous les bataillons et brigades locaux, y compris les chefs des états-majors et leurs adjoints. » Une fois détenu dans Isolatsia commence une sinistre ritournelle : « Sac sur la tête ! Face au mur ! Baisser la tête ! Mains dans le dos ! Un pas à droite, vers la sortie ! Commence alors l’inspection. À ce moment, j’ignore encore que nous nous trouvons entre les mains d’un des pires sadiques locaux. (…) Et la nuit, avec le maître des lieux, il rôdait dans les couloirs et extirpait les prisonniers de leur cellule. Ce qui leur arrivait ensuite dépendait de la quantité d’alcool dans leur sang (…) ».

Le « code » et les sévices

Ce qu’Asseyev nomme « le code » sont les règles de vie carcérale, mais  elles semblent différer d’une cellule à l’autre à Isolatsia. Dans le monde carcéral russo-soviétique, « le code » concerne de manière générale nombre d’aspectss qui régissent la vie quotidienne, la place de chacun en fonction de la hiérarchie à la nourriture et aux latrines, les relations avec les droits communs, etc. Mais à Isolatsia, l’auteur donne des exemples de la variation du « code » en fonction des occupants de la cellule. Ainsi, dans sa première cellule, l’une des principales règles était « ne pas boire, ne pas manger ». Il s’agit en fait des mots qui doivent être « prononcés à chaque fois qu’on se rendait aux toilettes (…) pour ne pas être « souillés » ». De multiples autres règles plus ou moins absurdes sont décrites, comme le fait de laver la cellule huit fois par jour. Il y avait aussi des « castes inférieures », les « rabaissés », qui mangeaient séparément avec une vaiselle abîmée. On épargnera les autres au lecteur, mais pas ce constat d’un prisonnier : « C’est une maison de fous ». Une maison où, outre la violence de « l’administration », il y a celle des codétenus qui faillirent coûter un œil et un nez au journaliste. Certains détenus sont des admirateurs du troisième Reich et portent des tatouages de svastikas. L’un d’entre eux, rapporte Asseyev, « m’a récité de mémoire la biographie de Röhm et de Hess. » Voilà qui en dit long sur les « fascistes » et « antifascistes » dans les bas-fonds de la DNR, et aussi à la surface, quand on voit les liens des dirigeants de la « République populaire » avec des mouvements d’extrême droite (sans parler des affinités électives avec Alexandre Douguine). Et puis, bien sûr, il y a la faim, la privation de sommeil, les interrogatoires et les tortures accompagnés de sévices sexuels (surtout les femmes, mais les hommes ne sont pas épargnés), ou l’enfermement vivant dans un cercueil fermé avec des clous. On n’entrera pas dans les détails.

Sidération constante

Cette situation extrême dont on ne connaît pas le terme, dans un lieu secret et en l’absence de toute justice (comme à Dachau, modèle initial des camps nazis, géré uniquement par les SS et les Kapo), génère – outre la tentation du suicide – une peur permanente, liée notamment à la volonté de « l’administration » de réduire les prisonniers à l’état d’objet, comme les « Stücken » des camps nazis ou les « bûches » du Goulag. « Dans ce modèle, écrit Asseyev, il n’existé qu’une chose : la volonté de l’administration. En effet, si on parvient à enraciner à l’intérieur de l’homme le sentiment d’une sidération constante, l’individu se transforme en argile malléable dont on peut faire ce qu’on veut. (…) Ainsi la principale tâche de l’administration d’Isolatsia consistait à apprendre à l’homme à avoir peur de manière systémique, vingt-quatre heures sur vingt-quatre (parfois la peur se manifestait par des cauchemars ou la crainte des visites nocturnes), alors que les tortures et les humiliations en devenaient la conséquence. »

C’est dans ce contexte que l’auteur reprend le terme de « Dachau[2] de Donetsk », utilisé par son voisin. Asseyev précise : « À Isolatsia, il nous était interdit de regarder en direction des fenêtres (bien qu’elles fussent peintes en blanc), mais aussi en direction de la caméra vidéo et de la « mangeoire », la petite lucarne dans la porte par laquelle on nous délivrait la nourriture. (…) il ne restait plus qu’à regarder devant soi, sur le mur restant, ou bien au sol, dans le silence absolu, sans bouger. » Comme on aura remarqué, c’est le regard vers une quelconque ouverture qui est prohibé, également l’animation du corps réel par le mouvement ou la parole. Il ne reste qu’un être clos, une chose, un « morceau de viande inanimé ». « Manger et avoir peur, c’est tout ce dont nous étions capables (…) »

En d’autres mots, comme le dit Asseyev, ils étaient dans un « coma psychologique ». Et il compare leur situation à celle de l’homme auquel on faisait tous les jours « une radio » : « Pendant la distribution de nourriture, il offrait sa poitrine à « la mangeoire » pour recevoir un puissant un coup de poing de l’autre côté de la porte, qui ne venait pas toujours tout de suite. En fin de compte, l’amusement consistait à le faire tenir devant la porte, tremblant de tout son corps, les yeux fermés, mais sans le frapper. Si on élargit l’image, nous étions tous concernés par quelque chose de semblable : indépendamment du fait d’être battu ou non, nous devions tous trembler, chaque seconde, en attendant le coup. » Peur qui se transforme après le temps en « indifférence pathologique », « provoquer un regard vitreux chez ceux qui, il n’y a pas longtemps, pouvaient tressaillir au moindre claquement. »

Mais il y a encore bien pire dans le récit d’Asseyev : le portrait du chef d’Isolatsia que les détenus appelaient Palytch, un homme « qui a transformé en cendres physiques et psychologiques la vie de centaines de personnes » et qui a fini par disparaître à son tour en février 2018. On épargnera son portrait au lecteur. Retenons qu’il a dit un jour au journaliste, lors d’un interrogatoire : « Ici, c’est moi qui suis Dieu, chef et juge ». Une sorte de Theodor Eicke (chef de Dachau), en somme.

Denis Pouchiline, président de la DNR, en 2022 (source Wikipédia)

Folie, suicide

Asseyev consacre un chapitre aux transformations psychologiques des détenus, notamment la « caste des souillés » qui ont subi les pires formes de violences physiques et psychologiques. Ils étaient en effet des « intouchables », car on ne pouvait pas les battre avec les mains, mais seulement avec les pieds ou des objets comme les chaises. Mais, écrit l’auteur, ce sont les violences psychologiques qui provoquaient les plus grandes transformations de personnalité. Ainsi, près de la couchette d’un « souillé » « était suspendue une arme en papier ainsi qu’un béret qu’il devait mettre chaque fois qu’il chantait pour l’administration et les autres détenus. L’arme portait, de plus, une sorte de « numéro de série » composé de vingt symboles et grossièreté que l’homme devait connaître par cœur et répéter à tout moment, dès qu’on lui ordonnait. (…) en guise de punition, on pouvait le pousser à se réfugier sous la couchette, l’obliger à aboyer ou recompter tous les carrés du sol. » Mais, note Asseyev, c’était dans les moments où il « ne devait pas jouer le rôle d’un amuseur » qu’il était le plus déprimé. L’auteur évoque également les « chansons soviétiques », lorsqu’un détenu est torturé à l’électricité.

Certains passent par le syndrome de la « page blanche », « lorsque le détenu ne retient rien de ce qu’il a lu et est incapable de reproduire même le sens de la phrase qu’il vient de lire. » Comme nous l’avons vu, des prisonniers tombent dans l’indifférence absolue, notamment aux souffrances d’autrui. Une forme de « séparatisme psychologique », une distanciation qui se transforme parfois en rires et en plaisanteries. Parmi les violences psychologiques, il y a bien évidemment la maltraitance verbale (« pédéraste », « salopard », « traître à la patrie ou au Donbass », etc.). Déshumanisation qui, pour finir, ne produit plus qu’un sourire béat chez l’homme que l’on traite de « pédéraste ».

De plus, si l’on peut encore en ajouter, le temps est aboli à Isolatsia, en dehors de la sirène du lever ou celle du soir. La journée, hors les interrogatoires, se passe dans le silence et l’immobilité, une existence nue dans « l’espace de cinq à sept mètres, avec douze personnes, les mêmes visages, barreaux, lumière aveugle. Et ainsi pendant des mois et mêmes des années. » Le seul temps qui reste, c’est le passé, avant Isolatsia. Asseyev, lui, se rappelle qu’il a été condamné à trente ans…

La pensée du suicide surgit inévitablement dans un tel contexte. Asseyev en parle longuement dans le chapitre « L’ampoule bleue : se tuer ou non ? ».  Et la première pensée du suicide a surgi pour lui, non pas à Isolatsia mais auparavant, dans « la cave »[3] du « ministère de la sécurité d’Etat » (MGB) où les conditions étaient encore pires sous certains aspects : nourriture, latrines, hygiène en général. Le journaliste y a cette réflexion : « De fait, deux choses nous distinguent des bêtes : l’humour et le suicide. » La mise en œuvre du suicide est cependant quasiment impossible, par la vidéosurveillance et le peu d’objets disponibles. Il lui restera l’écriture, rendue possible par l’existence d’un crayon et de quelques dizaines de feuilles. Cela pour ne pas devenir « un champignon » comme ces prisonniers « tout simplement oubliés dans une cave froide et humide pendant six mois ou plus, à peine nourris pour être maintenus en vie, dans la pénombre, un temps indéfini, comme des champignons. »

La vie de sa mère et celles de ses deux grands-mères seront dans un plateau de la balance ; celle de son père mort « tué par la bouteille » et mort de froid sur un banc sont sur l’autre plateau. Mais c’est singulièrement son transfert à Isolatsia qui l’empêcheront de mener sa tentative à bien, ainsi que la pensée que « choisir consciemment la vie là où tout plaide pour la mort est la réponse à tout. ». Ainsi que son statut de prisonnier pouvant être échangé, ce qui lui donne plus de possibilité de libération que les défenseurs du Donbass en disgrâce. C’est ce qui lui arrivera, et lui fera affronter le choc de la liberté.

Tortures, sexe et évasion

Un chapitre entier est consacré aux tortures nommées « procédures » que nous nous abstiendrons de détailler, le sujet ayant déjà été abordé plus haut. Notons simplement que ces séances sont filmées et que, selon Asseyev, « quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent » subissent des tortures entres les murs du « monde souterrain » de Donetsk, accompagnées ou suivies de violences sexuelles, y compris sur les hommes. Les femmes, comme on peut l’imaginer, subissent plus de violences que les hommes, même lorsqu’elles sont « obéissantes » et qu’elles bénéficient d’un traitement de faveur pour leur soumission.

Si l’on ne choisit pas de s’évader par le suicide, il reste la véritable évasion hors des murs du monde souterrain et, bien évidemment, de ceux de la DNR. Bien étrangement, celle qu’il raconte est celle d’un citoyen russe nommé Denis (nom d’emprunt), un militaire de carrière de la Fédération de Russie qui était venu défendre « le monde russe » dans le Donbass. Sans espoir d’échanges et cruellement torturé par ses propres combattants, il n’avait de solution pour lui que dans l’évasion. Cet homme n’avait par ailleurs – on peut le comprendre – nullement l’intention de s’évader en Russie mais bien en Ukraine. Il en fait la confidence à Asseyev, qui prend le risque de l’aider (il est déjà suspect d’avoir été son confident). Le soldat russe se fait passer pour un ardent patriote de la Russie et bénéficie ainsi de sorties pour travailler à l’extérieur d’Isolatsia. Denis finira par s’évader en « allant arroser le potager » et le journaliste évitera d’être suspecté. Le soldat russe, lui, sera obligé de fuir en Russie (suite à une mésentente avec le réseau ukrainien) où il se cacherait toujours du FSB…

Écriture, religions, antisémitisme et athéisme

Ce livre court mais dense et réflexif comporte d’autres analyses, notamment sur l’absence de grève de la faim et de révolte parmi les détenus, que nous ne pouvons aborder par manque de place. Il se termine par une série de réflexions, notamment sur l’écriture, pendant et après Isolatsia. L’écriture en prison, dans des conditions épouvantables, psychologiquement et matériellement, est pour lui « une puissante thérapie » qui lui permet de déverser « les émotions qui débordaient » et de « sublimer mes pensées suicidaires dans des textes sur le suicide ». Le travail d’écriture (avec l’humour) est une prise de distance de soi à soi, une autre forme de « séparatisme psychologique », et, dans les conditions d’immobilité silencieuse que nous avons vues, une manière de donner du mouvement à son être, d’échapper à la condition animale. Quelques-uns de ces textes, qui ont été perdus mais qu’il avait conservés dans sa mémoire, se retrouvent dans une annexe du livre titrée « La prose d’Isolatsia ». Comme il le dit à propos des souris (« mouse ») auxquelles il se compare : « J’ai été transformé en animal, comme tous les autres, bien que je me tienne un peu au-dessus des autres rongeurs, car je ne fais pas que laper la soupe rance de mon écuelle. Je convertis le temps en lettres. (…) … j’écris, c’est l’unique chose qui reste lorsque Mouseville s’enfonce dans la nuit. »

Enfin, il aborde le thème de la religion à Isolatsia. Comme il le constate d’entrée de jeu, « La religion dans les lieux de détention joue toujours un rôle immense ». Cela à une époque où il croyait encore en  Dieu. Il découvre « un véritable maelstrom de religions » : orthodoxe, protestant, musulman. Il constate également un violent antisémitisme chez les droits communs et chez les militaires : ils « haïssaient le pouvoir ukrainien à cause des juifs qui y occuperaient tous les postes clefs (…) je n’ai jamais rencontré un tel nombre d’antisémites que parmi ces soit-disant antifascistes ».  Nous voilà instruits, si c’était encore nécessaire.

Quand à sa rupture avec Dieu, elle survient une nuit alors qu’il entend les cris d’un homme qui est violemment torturé sur les organes génitaux. Ce n’était pas la première fois, mais c’est celle de trop. « Si Dieu existe, soit il est cruel, soit il ne vient pas ici et ne connaît pas l’adresse 3 rue du Chemin radieux ». Et il ajoute, « C’est naïf ce genre de considérations, je sais. Surtout après cinq ans de Kant et de Hegel, de théodicée et des épreuves de Job (…) [mais] les cris et les gémissements [se sont avérés] plus important[s] que toute l’ontologie de Kant. (…) peut-être la douleur est-elle justement le miroir de l’athéisme ? »

L’ouvrage se termine par une réflexion sur « comment expliquer de l’autre côté comment c’était ici ? », ce qui rejoint la vaste littérature sur « l’indicible » des camps, et plus généralement de la transmission de la souffrance extrême, physique et psychologique. Asseyev écrit « moi, j’ai parfois l’impression qu’après la libération il vaudrait mieux se taire ». Mais il ne s’est pas tu. Affronter l’écriture comme la mort, tel est parfois le prix de la liberté. Enfin, affronter l’insouciance de la liberté elle-même, comme celle de cette jeune fille souriante rencontrée dans le métro de Kyiv peu après sa libération, faisant défiler des pages de publicité pour vêtements d’enfants sur son téléphone. Et puis il y a l’Europe, Prague et Strasbourg : « le luxe de l’Europe c’est sa quiétude ». Mais également les insomnies et la course à pied comme remède : « Ce n’est pas la panacée et cela permet davantage d’enlever les symptômes que la cause. » Enfin : « Le pire conseil qu’on puisse donner à un homme qui recouvre la liberté serait de dire « oublie, tout simplement » ».

Couverture de l’édition en langue française (source éditions Atlande, 2021)

La violence dans la société russe

Ce livre constitue un témoignage sur les violences de l’armée et du pouvoir russes, associé à celles des républiques auto-proclamées du Donbass depuis 2014 (voir déjà le rapport de la FIDH d’octobre 2015), qui est corroboré par de multiples faits, rapports et autres témoignages sur les soudards et pillards de l’armée russe. Il pose une question plus générale sur la société russe et ses liens intimes avec la violence, le « culte de la force » dans son histoire et son actualité, sous le régime de Poutine. Un auteur comme André Markowicz, par exemple, n’hésite pas à parler d’une « violence ancestrale, d’une violence ontologique qui est celle de l’histoire russe » et « d’une violence terrifiante à tous les niveaux de la société aujourd’hui » (interview sur France culture, 7 juin 2022, voir aussi son livret, 2022). Nous n’irons pas jusque-là. L’autocratie et le régime patrimonial russe moscovite (le tsar est le propriétaire de la terre et des hommes) qui y est associé est le fruit d’une histoire et non d’une pulsion ontologique. Elle débute sans doute par la domination mongole et l’anéantissement de la République de Novgorod par Ivan IV, dit « le terrible », et s’est poursuivie sous Staline et sous Poutine. Mais la violence, souligne Markowicz dans son livret, était aussi celle de « la hache » du paysan.

Nous ne nous embarquerons pas dans l’analyse de ce thème au sortir d’un si long article. Si ce n’est pour souligner que nos sociétés, aujourd’hui démocratiques et régies par le droit, ont bien évidemment connu des phases d’extrême violence (à l’interne comme à l’externe, dont celles s’exercant dans le « Dachau de Munich »), puis se sont progressivement pacifiées. Ne désespérons dès lors pas de la Russie. Que l’Ukraine puisse lui servir de leçon, en dissolvant son Empire autocratique par son indépendance et sa démocratisation. C’est le sens du livret de Markowicz et nous le suivons sur ce point.

Bernard De Backer, septembre 2022

Complément du 26 septembre 2022. Florence Aubenas, « Dans les ruines d’Izioum, ville ukrainienne libérée et suppliciée« , Le Monde, 26 septembre 2022. « Six chambres de torture ont été découvertes dans cette ville de l’est de l’Ukraine, transformée en prison pour ses habitants pendant les six mois d’occupation russe. Récemment libérée, elle est devenue un des symboles de la guerre. » Et encore celui-ci, le lendemain dans le même quotidien : « L’auteur d’un poème antiguerre aurait été violé en détention à Moscou, selon ses proches. Artiom Kamardine a été arrêté pour avoir déclamé un poème critiquant la mobilisation militaire décrétée par Poutine« .

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[1] “Russes d’origine juive et juristes de formation, les frères Arkadi et Gueorgui Vaïner font partie des plus célèbres auteurs de romans noirs de leur pays. Dans les années quatre-vingt-dix, ils publient une dizaine de romans policiers qui se vendent à plusieurs millions d’exemplaires. Le plus célèbre d’entre eux, 38, rue Pétrovka, publié par Fayard Noir, sera même adapté par leurs soins pour une série télévisée à succès.Ils sont également les auteurs de La Face cachée de la Lune (Gallimard, 1995) et de L’Evangile du bourreau (Gallimard, 2000)”. (note de l’éditeur Fayard)

[2] Dachau est un des premiers camps de concentration ouverts par les nazis, en 1933 près de Munich. Il restera en service jusqu’à l’arrivée des soldats américains fin avril 1945. Il fut dirigé par Theodor Eicke, ancien patient psychiatrique ayant des antécédents judiciaires. Le camp de Dachau, dirigé uniquement par les SS, était connu pour son système de domination par la terreur systématique, le “modèle Dachau”. Ce sont des espaces extra-judiciaires gérés par les Kapo, détenus eux-mêmes.

[3] Il passera encore par une autre “cave” après celle d’Isolatsia, celle qu’il appelle “le central” de Donetsk qui est sous une autre juridiction que celle du MGB. La région minière de Donetsk semble propice aux souterrains en tout genre.


Références

L’Ukraine et la menace russe sur Routes et déroutes

Pauvres récoltant le charbon, Nikolaï Kassatkine, Donbass 1894 (source Wikipédia)

8 réflexions sur “« Le Dachau de Donetsk »

    1. Tu lis drôlement vite, Pierre ! Dans le contexte géopolitique et géoculturel actuel, l’Ukraine et Taiwan sont aux avant-postes de la défense du type de société que nous avons mis du temps à construire et auquel nos tenons. Défendre l’Ukraine (y compris militairement), dans ce cadre, c’est nous protéger, voir nous étendre à notre voisinage qui souhaite nous rejoindre. Mais, bien entendu, c’est aussi protéger les Ukrainiens d’une destruction culturelle, politique et physique dans bien des cas.

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      1. Oui, j’ai lu vite, à vrai dire dévoré, superbe article qui apporte des faits et aide à la compréhension. Je te fais confiance ainsi qu’à tes relais, car la presse ordinaire est si unanime qu’elle peut parfois ressembler à de la propagande. Je me méfie des propagandes.
        bien à toi,
        Pierre Ansay

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  1. La propagande unanime s’exerce plutôt en Russie, il me semble. Toutes les voix dissidentes y ont été écrasées (Memorial, Novaïa Gazeta, etc.). On n’empêche pas Ségolène Royal, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon (pour ne prendre que le cas de la France) de s’exprimer ! Sans oublier certains organes de presse belges… L’Ukraine est un pays, que je connais depuis trente ans, et qui lutte pour son indépendance. Les faits de violence, de massacres et de viols commis par l’armée russe sont largement documentés par des ONG et des légistes sur place. Voir aussi les liens sur les « camps de filtration » dans mon article. Même si le témoignage d’Asseyev est un « fake » (ce dont je doute), les autres faits sont là. Un pays souverrain aux frontières reconnnues a été envahi par son puissant voisin en violation des traités internationaux et de ses propres engagements. Et ce en bombardant de civils, des hôpitaux, des écoles, des universités, des maternités. Avec le but de détruire l’identité ukrainienne dans une « opération spéciale » de nature coloniale.

    P.S. Sur le rapport d’Amnesty International, voir cette analyse fouilée (cliquer sur la petite main). Je pense aussi, comme Chloé Ridel dans D’une guerre l’autre : « Le conflit ukrainien est “notre” guerre non seulement parce qu’il s’agit d’une guerre en Europe, contre l’Europe, mais aussi parce qu’elle révèle notre relative solitude en dehors de l’Occident »

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  2. Bonjour Bernard,

    merci pour cet article, très bien documenté comme à chaque fois et pédagogique. Sais-tu qu’André Markowicz sera à Bruxelles le vendredi 23 septembre à 20h15 au CCLJ pour parler de l’Ukraine ?

    à bientôt, Muriel

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    1. Non Muriel, je ne savais pas. Mais je l’ai écouté sur France culture et j’ai lu son livret. J’irai peut-être au CCLJ. Bon début de « saison » pour toi, Bernard

      P.S. Ceci étant et comme je l’ai écrit, je ne partage pas sa vision « ontologique » de la Russie et son approche par trop littéraire à mon goût (bien compréhensible dans son cas). Il me semble clair à mes yeux que la violence de la société russe (attestée depuis bien longtemps) puise à d’autres déterminants que Tchekov contre Pouchkine et Dostoïevski !

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  3. Effrayant ! Je t’avoue que j’ai sauté certains paragraphes traitant de la violence dans cet enfer (même si je lis bien que tu nous as évité le pire). Tous ceux qui ont peur d’avoir parfois un peu froid à cause de coupures de courant cet hiver du fait de l’impact de cette guerre sur nos consommations énergétiques devraient savoir ce qui se passe sous ce régime terrifiant, à nos portes !
    Je viens de lire « Le Mage du Kremlin » (de Guiliano Da Empoli) qui raconte l’ascension du tsar Poutine et sa manière brutale d’asseoir son pouvoir. On y retrouve la même logique, même si elle apparaît plus policée : faire régner la terreur autour de soi au point que personne, quel que soit son statut, ne soit jamais sûr de vivre encore librement le lendemain.
    As-tu lu « Z comme Zombie » de Iegor Gran ?

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    1. En effet, Michel, je n’ai pas repris le pire. Ce n’est pas nécessaire, je crois. Les livres que tu cites, surtout le premier, je ne les ai pas lus. Je suis un peu débordé par la question ukrainienne qui m’intéresse depuis plus de trente ans. Mais la situation bouge, à la fois sur le terrain militaire et en Russie. J’ai lu ce matin (dans Le Monde) « qu’une des chanteuses les plus populaires en Russie, Alla Pougatcheva, reine de la musique pop soviétique, a dénoncé, dimanche, la guerre menée par la Russie en Ukraine, par un post publié sur le réseau social Instagram, interdit en Russie. Selon elle, son pays mené par Vladimir Poutine est en train de devenir un « paria », tandis que la population est durement éprouvée par le conflit. Si Mme Pougatcheva n’a pas utilisé le mot « guerre », elle a clairement exprimé sa désapprobation à l’encontre de ce que le Kremlin qualifie d’« opération militaire spéciale » ». Qu’un personnage de ce calibre médiatique dénonce la guerre est un symbole important.

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