Un Château en Ukraine

Icônes populaires au musée du zamok de Radomyshl
(photographie de l’auteur)

On ne sait où poser son regard dans cette profusion d’art naïf et sublime, éclatant de couleurs et de candeurs, brisant les perspectives et bousculant les codes religieux. De sombres barbus y côtoient des saintes au nez camus, des brassées de fleurs entourent un Saint Georges triomphant d’un dragon brun, des enfants emmaillotés portent un visage d’adulte, une Vierge est assise sur une chaise de cuisine.

La Ville fait aujourd’hui quarante kilomètres de rayon, une bonne moitié étalée à perte de vue dans une plaine sablonneuse à l’Est du fleuve, l’autre moitié agrippée aux collines et aux ravins qui dominent sa rive ouest, parfois tapie dans les creux de rivières englouties sous le béton. Officiellement, près de trois millions de Kiéviens y vivent, mais Sacha prétend qu’ils sont cinq à sept, de nombreux migrants venus des campagnes ne prenant plus la peine de s’y domicilier. Le pays se vide (mortalité, misère des campagnes, émigration), mais Kiev se remplit, par cercles concentriques autour de son noyau, broche de lumière irradiant jour et nuit à partir de la nymphe Bereginia, perchée au sommet d’une stèle dressée à Maïdan. Des hauteurs de la vieille ville, face aux plaines orientales, l’on contemple de longues cheminées crachant des fumées qui se mettent en équerre à la sortie des boyaux, poursuivant leur route horizontale entre cimes et nuages, à l’orée des forêts de pins et de bouleaux qui filent vers Tchernihiv et la Russie.

Lire la suite

Montagnes maudites du Kanun

Vallée de Valbona en Albanie, vue du col de Teth
(photographie de l’auteur, 1992)

La fameuse formule que les vivants ne sont que des morts en permission
dans cette vie trouve dans nos montagnes sa pleine signification.

Ismaïl Kadaré, Avril brisé

Le geste, sans doute, prêtait à confusion. Plusieurs billets de cent lekë, couleur sang de boeuf, avaient été jetés négligemment sur la table. Sur une face de ces larges coupures, un ouvrier à casquette, main droite posée par-dessus l’épaule d’un jeune pionnier hypnotisé, montrait de sa paume ouverte un barrage aux eaux mugissantes. À l’avers, deux sidérurgistes, debout côte à côte, fixaient un lieu hors champ recelant quelque merveille de l’industrie moderne. Le premier travailleur était moustachu, portait des lunettes relevées sur le front et tendait sa main gantée vers le prodige ; le second, glabre et plus jeune, brandissait une canule de métal arrondi. Son corps était couvert d’un vêtement ignifuge doté d’une large capuche souple, semblable à celle des anciens pêcheurs ostendais. Il suivait du regard la main tendue de son ainé. À l’arrière-plan, des derricks effilés et des hauts-fourneaux pansus se fondaient dans la brume. Les figurants de papier scrutaient tous le même horizon, un lointain laiteux où s’érigeaient les prodiges de la science et de la volonté, irradiant comme l’étoile qui surmontait une aigle à deux têtes, enserré dans un boisseau de blé courbé.

Lire la suite

Pray for Japan

Kyoto après l’averse du soir
(photographie de l’auteur)

Ainsi jamais ils n’en viennent à raconter leurs ennuis,
les torts qu’on leur a faits, ce dont ils ont à se plaindre ;
ils font profession d’être endurants en toute difficulté
et de montrer un grand coeur dans l’adversité, et donc digèrent,
du mieux qu’ils peuvent, en leur intérieur, ce dont ils ont à souffrir.

Alexandre Valignano, Les Jésuites au Japon. Relation missionnaire, 1583.

Le train traversant la préfecture de Shimane serpente péniblement le long de la côte sud-ouest de Honshu, la plus grande ile du pays. Ici, point de Shinkansen au museau d’ornithorynque filant sur des voies de béton surélevées pour transpercer des mégapoles proliférantes — comme celles qui bordent la mer intérieure du Japon, d’Osaka à Hiroshima. On ne croise que des villages et des petites villes abritées dans des baies bordées de plages nues et de barques, de vieilles industries, une atmosphère désuète qui évoque les rivages de la mer Noire. C’est le Pays de l’Envers, une région délaissée et faiblement peuplée, coincée entre montagnes raides et falaises courtaudes balayées par le vent de Mandchourie. L’hiver, la neige peut y atteindre plusieurs mètres de hauteur.

Voyage effectué en avril 2011, après le tsunami
et pendant la catastrophe nucléaire de Fukushima

Lire la suite

Une Ville entre chien et loup

Vue Kiev

Vue de la rive gauche du Dniepr à partir des hauteurs de Kiyv
(photographie de l’auteur)

Dans un sous-bois de feuillus épars, des bouleaux ployant sous des bourrasques ombragent un tapis d’herbes grises. Le regard du spectateur, guidé par une caméra qui se faufile entre futaies et touffes d’herbe, accompagne un couple qui arpente le bois. Ils se parlent, évoquent des évènements lointains, marchent d’un lieu à l’autre, franchissent des fondrières gonflées d’eau. Le vent forcit et écarte les branches alors que la caméra se rapproche du couple. Lui — un visage doux à la peau légèrement grumeleuse — raconte qu’un charnier se cache ici, sous terre. « C’est là que des gens de notre rue ont été enterrés ; la maison de mon père était à huit-cents mètres », dit-il d’une voix ferme, teintée de colère. Des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants sont morts, avant la Grande Guerre Patriotique. Un nom apparait dans l’image et indique que nous sommes dans le village de Khorshivka, dans l’oblast de Sumy. L’homme qui marche m’en rappelle soudainement un autre, originaire de cette même région proche de la Russie. Cette peau grêlée, ce visage doux, cette silhouette : ce doit être lui, l’ancien directeur de la banque nationale d’Ukraine qui était hanté par l’inflation et le spectre de la famine. Le plan suivant nous montre des champs en été. Alors qu’un choeur traditionnel a cappella s’élève dans un bruissement de blés murs et des stridulations d’insectes, une paysanne couverte d’un fichu noir émet un voeu. « Que personne n’ait plus jamais à souffrir d’une chose pareille ».

Lire la suite

Le futon, le bain et le jardin

Futon

Chambre au Ryokan Seikanso à Nara
(photographie de l’auteur)

À quoi notre vie doit-elle être comparée ? Elle est comme un gibbon
qui cherche à allonger les bras ; et si un bras est étendu, l’autre sera contracté.

Sengai (moine et peintre japonais, XVIIIe siècle)

La terre est sortie de la mer, puis s’est soulevée en vagues de mamelons cintrés de neige, alignés dans un paysage lunaire parcouru de rivières grises et nues. On ne voit aucune ville, aucune route — seuls de longs tracés rectilignes, comme griffes dans la glace : lignes à haute tension, fractures telluriques, messages aux extraterrestres ? Dans cette partie de la Sibérie qui jouxte la Mandchourie, entre Amour et Lena, des chaines de montagnes se succèdent au sud de l’immense plaine bordant l’océan Glacial Arctique : monts Boureïa, Aldan, Stanovoï, et leurs innombrables réticules, piémonts, plateaux de neige aveuglante, rivières gelées, moignons de forêts mortes, alpages carbonisés par le froid. Pas de traces, vu de cette altitude, des Nanaïs, Oultches, Evenks et Iakoutes dispersés dans ces immensités blanchâtres. Mon voisin, un moine archéologue arborant barbichette et lunettes d’écaille, se nourrit avec flegme depuis le survol de Sakhaline. Puis, baguettes posées, il s’endort bouche bée, tête retournée sur le dossier du siège.

Lire la suite

Himalayan Queen

Monastère de Key Gompa au Spiti
(source : Wikimedia Commons)

L’abbé du monastère de Key Gompa, dix-neuvième incarnation de Rin-chenbzang-po, est un homme souriant et replet. Je l’avais surpris décrassant son trousseau à la fontaine, vêtu d’un short orange sur lequel des bourrelets ivoire débordaient comme cire fondue. Il piétinait sa cape moussante de savon bleui par le tissu, à la manière d’un sumo s’échauffant pour le combat. Le moine me regarde en plissant les yeux, examine mon sac à dos sans vergogne, puis consulte avec un intérêt soutenu ma carte de la région en langue tibétaine. Son index glisse sur le papier en remontant les cours de l’Indus et du Zanskar, sa voix marmonne les noms des monastères de la lignée Gelukpa (« bonnets jaunes ») à laquelle il appartient. Il me demande de décrire le parcours que je viens d’effectuer pour relier le lac de Tso Moriri au monastère de Key, une ruche de maisonnettes blanchies à la chaux suspendues en grappe autour d’un éperon rocheux. L’évocation des plaines, des rivières et du col glaciaire que j’ai dû franchir suscite des grognements approbateurs. Nous passons de longs moments à naviguer sur cette carte qui se déploie comme un mandala de papier à l’ombre des peupliers remués par la brise. Après une semaine de marche harassante dans la montagne déserte, je me sens chez moi dans ce lieu bruissant de déités baroques, où un monachisme rustique s’accorde à merveille au paysage de pierres et de vent.

Lire la suite

Voyage au pays des Moor

Homme conservé dans la tourbe, Aarhus, Danemark
(photographie de l’auteur)

Wohin auch das Auge blicket
Moor und Heide nur ringsum
Vogelsang uns nicht erquicket
Eichen stehen kahl und krumm

Die Moorsoldaten, 1934

La route goudronnée s’est réduite, puis effilochée en plaques de bitume éparses balayées par un vent aigre qui soulève des cônes de sable. Il ne reste bientôt plus qu’un chemin étroit le long de champs piquetés de fougères, une cendrée crissante qui fait vaciller les pneus. Au loin, derrière des lignes forestières couronnant l’horizon, se nichent des villages de l’Emsland dont les noms sombrement gothiques sont une variation à partir de quelques syllabes entêtantes : Börgerwald, Surworld, Neuwald, Börger, Börgermoor… La fatigue physique, la froideur humide qui suinte de la terre, une carte imprécise et la solitude me troublent. Les noms me trottent dans la tête comme de sinistres mantras, alors que je m’égare sur des chemins forestiers. Ne serait-ce pas Surwald, Neubörger, Börgerworld, Neumoor ?

Lire la suite

Trois plateaux dans la Puszta

Maramures

Paysage du Maramures en Roumanie
(photographie de l’auteur)

Qu’est-ce que l’espoir ? Une catin qui nous séduit pour se faire tout donner.

Sandor Petöfi, poète hongrois mort à Sighisoara

À la sortie du village[1], un chemin de terre pierreux, déchiré d’ornières recuites par le soleil, escalade un bourrelet des Carpates avant de débouler en Transylvanie. C’est la voie la plus directe au départ de Botiza, une trentaine de kilomètres à travers la forêt recouvrant les montagnes d’une ombre silencieuse. Pour rejoindre la patrie de Vlad l’Empaleur[2], il faut franchir un col bossu de neuf cent quatre-vingts mètres qui n’en finit pas de se dérober sous ma bécane vacillante. « Toujours tout droit ! Toujours tout droit ! Surtout ne pas prendre les sentiers à gauche ou à droite ! », m’avait dit un moustachu sous sa faux étincelante. Sinistre présage. Ahanant dans la moiteur, les yeux perlés de sueur, j’ai bien du mal à distinguer la voie directe. Que faire de cette fourche qui s’ouvre devant moi ? Un peu à droite ou un peu à gauche ? Les chemins de montagne ont un langage subtil qu’il faut savoir décoder : pente légèrement moins raide, ornières un peu plus fatiguées, herbe moins folle… Va pour le tout droit qui va à gauche. Quelques lacets plus haut, le même dilemme se reproduit. La température fraîchit, le vent bruisse dans les feuillages. Le « Pasul Botiza » est si discret que son franchissement ne se remarque qu’à l’effort évanoui : on avance tout à coup sans pédaler.

Lire la suite

À vélo au pays du cimetière joyeux

Sapinta 2

Cimetière de Sapinta, Maramures roumaine
(photographie de l’auteur)

… au terme de ma vie, tout au long de laquelle j’ai
connu de nombreux pays et lu de nombreux livres, j’en arrive
à la conclusion que celui qui a raison c’est bien le paysan
roumain. Ce paysan qui ne croit en rien, qui pense que
l’homme est perdu d’avance, qu’on ne peut rien faire, que
l’histoire le broie.

Émile Cioran, cycliste et philosophe né en Transylvanie

C’est une plongée endiablée : cinq cents mètres de dénivelée abrupte entre les arbres et les sources, dans la fraîcheur d’une forêt de hêtres tapissée d’humus. Des masses d’air frais odorantes, captives dans les sous-bois, s’épanchent sur la route, nous caressent le visage et les jambes. Si la descente pouvait se prolonger toute la journée… Cet été 2007, la canicule étouffe les plaines et le piémont carpatique, taillé comme un jardin (petits vignobles alignés, rangées de maïs, pruniers en bosquets). Les buffles d’eau se morfondent dans l’eau tiède des marigots. À près de quarante degrés celsius, le bitume se liquéfie, les grenailles collent aux pneus, puis frappent les garde-boue comme nuées de sauterelles.

Lire la suite

Voyage au pays des deux rives

Portrait de groupe lointain ferme Toulova

L’auteur et ses hôtes à Toulova, le survivant de Kenguir en arrière-plan
(photographie Igor Zhuk)

Trentième anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, 24 août 1991

Cinquième anniversaire de Maïdan en février 2019
(accords du 21 février 2014, fuite de Yanoukovitch le soir même)

Les Ukrainiens ont rendu hommage aux morts de Maïdan avec le requiem « Un caneton nage sur la Tysyna » (« Пливе кача по Тисині », « Plyve katcha po Tyssyni »). Il s’agit d’une chanson populaire de lemky (lemkos), groupe ethnique habitant l’est des Carpates, dans l’actuelle région de Transcarpatie.

Ce récit a été publié dans le dossier de La Revue nouvelle, « Où va l’Ukraine ? » (2006)

L’Ukraine, « carrefour des empires disparus », est une plaine immense divisée en deux par le fleuve Dniepr, s’étirant d’est en ouest sur près de quinze cents kilomètres. Des millions de ruraux, souvent âgés, y pratiquent une agriculture de subsistance sur des lopins cultivés à la seule force humaine ou animale. Quinze ans après la chute du communisme, les champs kolkhoziens paraissent en déshérence, la jeunesse partie vers les villes. À l’Ouest, ce sont souvent des citées anciennes qui ravalent leurs façades polonaises ou austro-hongroises. À l’Est, les centres urbains offrent de grands ensembles constructivistes et staliniens, les industries parsèment le paysage du Donbass où flotte une odeur de houille et d’acier. Au Centre-Nord, Kiev étend sa puissance retrouvée sur les deux rives du Dniepr. Si le développement de la « ville aux têtes dorées » est impressionnant, un mouvement similaire semble gagner le pays à petits pas. Atteindra-t-il les campagnes avant que la dernière babouchka ne repose dans un cimetière fleuri de lupins, à l’ombre des églises en bois et des pylônes où se posent les cigognes ?

Lire la suite