
Les trois singes de la sagesse, sculpture au sanctuaire Tōshōgū à Nikkō (Japon)
(source Wikipédia)
Deux citations reviennent souvent dans les commentaires des analystes et journalistes au sujet des dénis relatifs aux dangers géopolitiques et climatiques. Il y a cette phrase de Péguy : « Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ». Et puis cette comparaison animalière, mobilisée pour décrire les Européens surpris et aveuglés par les menaces de Poutine ou de Trump – et que l’on peut étendre au changement climatique : « Comme un lapin pris dans les phares ». Toutes les deux, à leur manière, pointent le déni ou le « refus de voir », sinon le « refus du réel », celui de la guerre, de la tyrannie et du bouleversement climatique. C’est assez clair pour la première citation, moins pour la seconde. Mais le lapin « pris dans les phares » est celui qui n’a pas vu venir la voiture. On peut supposer qu’il y avait des signes avant-coureurs : bruits, vibrations, lueurs… Mais tout occupé à sa recherche de luzerne, le lapin n’a « pas voulu » voir ni entendre. Il ressemblait aux fameux trois petits singes japonais. Pour l’auteur que je suis, il fait également référence au livre À l’assaut du réel du sociologue Gérald Bronner, dont j’ai rendu compte récemment. En effet, le « singe magicien » est aussi à l’œuvre dans le déni. Voyons quels en sont les mécanismes et les effets redoutables. Pour le lapin, ce sera sans doute la mort.
« Nous, Ukrainiens, n’y croyions pas non plus, avant la guerre. C’est la condition humaine : les gens veulent tenir les conflits loin d’eux le plus possible. C’est une fuite, parce qu’il est trop fou, trop dangereux, d’y penser. Nous n’avons pas cru que la guerre arrivait, même si cette croyance était une aberration. Comme nous avons vécu quelques décennies sans conflit majeur, nous avons pris la situation pour acquise »
Yaroslav Hrytsak, historien ukrainien, Le Monde du 15 février 2026
« Se tromper sur la guerre, c’est se tromper sur la société »
Pierre Clastres, Archéologie de la violence, 1977
(cité par Stéphane Audouin-Rouzeau dans Notre déni de guerre)
Commençons par ce Libelle (Seuil, janvier 2026) de cinquante pages de l’historien Stéphane Audouin-Rouzeau, Notre déni de guerre, consacré presque exclusivement à l’invasion russe de l’Ukraine et aux phases successives en cascade du déni des Occidentaux, puis des Européens abandonnés par leurs anciens alliés américains. Le déni de guerre réelle, pas celle des écrans. L’auteur est un spécialiste de la guerre 1914-1918, directeur d’étude à l’EHESS et président du Centre international de recherche et de l’Historial de la Grande Guerre.
De 14-18 à l’Ukraine : le « long XXe siècle »
C’est ce recul d’historien d’une guerre qui a dévasté l’Europe il y a plus d’un siècle et engendré la seconde Guerre mondiale, voire celle qui est en cours en Ukraine, qui apparaît très éclairant. Car, contrairement à ce qu’affirmait son collègue britannique Eric Hobsbawm en 1994 après la chute de l’URSS, nous n’aurions pas affaire à un « court XXe siècle » (de 1914 à 1991). Mais bien à un « long XXe siècle », l’invasion de l’Ukraine étant une conséquence de la non-reconnaissance d’une défaite par la Russie succédant à l’URSS en 1991 (et l’absence d’un « tribunal de Nuremberg » pour les crimes du stalinisme léniniste).
On se souvient de la phrase de Poutine sur « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » (la chute de l’URSS). Un effondrement qu’il a entrepris d’effacer par des opérations militaires qui se sont succédé au siècle suivant – Tchétchénie, Moldavie (Transnistrie), Géorgie, Syrie, Ukraine – et par son exigence du retrait de l’OTAN des anciens pays du Pacte de Varsovie pour en revenir à une nouvelle mouture de rideau de fer et restaurer l’Empire dans un projet civilisationnel. Sans oublier les « guerres hybrides » dans la plupart des pays européens, en particulier ceux de la « ligne de front » (de la Finlande à la Roumanie et en mer Baltique). Ainsi que ses opérations en Afrique visant, outre la captation des ressources minières, à affaiblir l’Europe sur son flanc sud.
Le court Libelle d’Audouin-Rouzeau est titré Notre déni de guerre, et non pas « Le déni de la guerre ». Ce qui peut signifier au moins deux choses. D’abord, qu’au-delà ou en deçà de la guerre en Ukraine qui dépassera bientôt en durée celle de 14-18 (et certainement si on la fait débuter en 2014), c’est du déni de guerre en général qu’il s’agit à travers cet exemple particulier, et, ensuite, que ce déni est le nôtre de manière transversale. Cela même s’il y a des exceptions notables que l’historien va d’ailleurs évoquer, notamment Raymond Aron.

Ajoutons que « la croyance » que la guerre d’invasion russe ne se produirait pas était partagée par nombre d’Ukrainiens, comme le souligne l’historien Yaroslav Hrytsak, professeur à l’université de Lviv. Certains se souviennent des micros-trottoirs à Kyiv, quelques jours avant l’invasion du 24 février 2022. La majorité des personnes interrogées ne croyaient pas à une guerre, malgré les troupes amassées à la frontière. Ce fut aussi le cas du président Zelensky. Sans oublier le géopolitologue Pascal Boniface qui, dans l’émission C’est dans l’air, affirmait avec assurance à quelques jours du 24 février que Poutine n’envahirait pas l’Ukraine, car ce n’était pas dans son intérêt et donc « pas rationnel ». Il fut loin d’être le seul. Pensons à Hélène Carrère d’Encausse…
Retour vers 14-18
Audouin-Rouzeau commence son texte par la guerre 14-18 et la croyance que ce serait « la der des der », notamment à travers cette promesse énoncée par un journal au lendemain de l’armistice du 11 novembre 1918 : « La guerre est morte et c’est nous qui l’avons tuée ». Une promesse qui est ancienne, dit l’historien : celle des « mille ans de bonheur » du millénarisme chrétien ou celle des Lumières et de Vers la paix perpétuelle (1795) de Kant, suivie des mouvements pacifistes des XIXe et XXe siècles et ceux plus actuels, comme le mouvement Vrede (« paix ») en Flandre. Certains manifestent « pour la paix en Ukraine » à Bruxelles, c’est-à-dire pour la cessation d’envoi d’armes au pays envahi.

Une des premières éditions du livre d’Emmanuel Kant
(source Wikipédia)
Le pacifisme issu de l’horreur entraînée par la Grande Guerre, que l’on croyait de courte durée (« la paix pour l’hiver ou le printemps prochain »), est, selon l’historien, « devenu viscéral » dans les années 1930, surtout dans le milieu combattant. Il connut son apogée peu de temps avant la seconde guerre, alors que les signes du réarmement allemand dans la foulée de la prise de pouvoir nazie étaient manifestes. Les conséquences de ce « refus de voir », outre les accords de Munich et les reculades associées, furent une mauvaise préparation à la guerre d’invasion nazie. Dans la période d’avant-guerre 40-45 ou au début de guerre 14-18, la durée ou la menace de celles-ci furent soit minimisées, soit déniées.
La ressemblance avec la période actuelle est évidement frappante. Elle a été soulignée à maintes reprises, mais surtout en lien avec la montée du populisme et des droites « patriotes » européennes. Ce fut moins le cas pour la menace russe, pourtant patente depuis le discours de Poutine à la Conférence de Munich en 2007. Mais les guerres de Tchétchénie (1999-2000) et de Géorgie (2001) étaient antérieures. Comme le notait un journaliste de France Info le 18 février 2022, soit 4 jours avant l’invasion russe : « Ce jour de 2007, Vladimir Poutine a donc posé les principes qui guident depuis la diplomatie russe. À l’époque pourtant ce discours va être vite évacué par les dirigeants occidentaux. Comme s’il n’avait pas existé, il est pourtant plus que jamais d’actualité. » (je souligne)
La paix européenne, l’aveuglement pacifiste-universaliste
La période d’après-guerre est celle de la construction de l’Union européenne pendant la guerre froide sous le parapluie de l’OTAN, puis de la réunification du continent avec l’Europe centrale, les pays Baltes et une partie des Balkans après la chute de l’URSS en 1991. Cette dernière année est aussi celle de l’indépendance de l’Ukraine (j’étais à Kyiv et à Soumy en décembre 1991, muni d’un visa soviétique). Le continent européen occidental connut une longue période de paix de 1945 à 2022 (ou 2014, mais ce n’était pas une guerre totale en Ukraine), à l’exception de l’ex-Yougoslavie.
Soit plus de trois quarts de siècle qui nous firent croire à « la paix éternelle » et baisser la garde, notamment en matière de défense. L’OTAN était « en état de mort cérébrale », le « doux commerce » avec la Russie allait étendre la paix et la démocratie vers l’Est. C’était l’époque où l’on croyait à « la fin de l’histoire », même si certains, tel Samuel Huntington, étaient nettement plus circonspects.

Inscription sur un monument pacifiste en référence à la Grande Guerre
(source Wikipédia)
Surtout, comme y insiste à juste titre Audouin-Rouzeau, « comme tous les pacifistes, nous avons cru que c’est nous qui désignions l’ennemi. Et donc, si nous ne désignions aucun ennemi en Europe, nulle action de guerre n’était susceptible de nous menacer. Nous avions simplement oublié que l’ennemi peut nous designer ». Ajoutons à cela qu’un ennemi nous avait déjà désigné depuis longtemps, à savoir les islamistes, mais ils étaient loin d’Europe. Les dénégations ne manquèrent pas : revanche des vaincus de la colonisation, migrants racisés, loups solitaires, malades mentaux, islamisation de la radicalité, etc. Il n’y avait qu’un seul acteur au monde, fû-t-il maléfique, les autres étant des victimes. C’était du néo-colonialisme pénitentiel. Ce tropisme a aussi joué pour la Russie, l’Occident étant coupable à divers titres (avancée de l’OTAN, etc.).
Mais voilà, l’ennemi nous avait désignés, et cela de plus en plus clairement avec la montée en puissance autocratique de Poutine et de son cercle, voire d’une bonne partie de la population russe. Je pense par ailleurs que nous n’avions pas seulement « oublié que l’ennemi pouvait nous désigner », mais que cela nous apparaissait aussi d’une certaine manière inconcevable. Notre civilisation démocratique libérale étant pensée comme la meilleure et par définition universelle, nos voisins qui n’y étaient pas encore entrés de plain-pied ne pouvaient que succomber à ses charmes, du moment qu’on leur tende la perche. Ils avaient « vocation » à nous rejoindre (c’est ce qui m’a littéralement été dit par un candidat écologiste aux élections européennes sur l’entrée de la Turquie dans l’UE : « Nous pensons qu’elle a vocation à nous rejoindre » ; il est devenu vice-président du PE). Nous avons surtout été aveuglés par nous-mêmes, comme le souligne Audoin-Rouzeau lors d’une interview à TF1.
Et, comme nous l’avons souligné plus haut, si l’ennemi nous désigne quand même malgré tous nos charmes, c’est encore de notre faute. Nous sommes décidément les seuls acteurs au monde, attractifs ou coupables. Comme le disait Pascal Bruckner : « Il y a une délectation narcissique des Européens à se penser comme la source du mal universel ».
Le cas de l’invasion de l’Ukraine en 2022
Le déni de guerre n’était pas seulement à l’œuvre lors de la période d’après-guerre 40-45, déni qui a été renforcé après la chute de l’URSS en 1991. Il a continué de nous égarer entre 2014 et 2022, mais également après l’invasion russe du 24 février 2022.
Il a d’abord fonctionné à plein avant l’invasion et durant les quelques mois qui précédèrent, comme nous l’avons souligné plus haut. Malgré les évidences « aveuglantes » (troupes massées à la frontière, discours de Poutine sur « les peuples frères » ou « Russes et Ukrainiens sont un seul et même peuple », martelés depuis des années, renseignements américains, précédents de la Crimée et du Donbass, voire de la Géorgie et de la Moldavie…), l’on ne voulait pas y croire. Politiques, académiques, journalistes et experts à divers titres (en France surtout), à quelques notables exceptions près (notamment au Royaume-Uni et en Europe orientale), considéraient qu’une telle invasion était « irrationnelle ».
Les quelques rares experts qui formulèrent un avis contraire étaient, selon l’historien – invoquant « une loi d’airain à laquelle se heurtent constamment ceux qui travaillent sur le fait guerrier et les violences de masse (…) soupçonnés, dès lors qu’ils alertent sur la catastrophe possible, de vouloir l’évènement à l’endroit duquel ils sonnent l’alarme ». Et même, dans certains cas, tenus pour responsables par une « prophétie autoréalisatrice », de ce contre quoi ils avaient mis en garde. Ce fut notamment le cas de Huntington et des évènements du 11 septembre 2001, ou de la radicalisation impériale de la Russie, Alexandre Douguine, idéologue du Kremlin, étant un lecteur du Choc des civilisations…

Autruches devant le Parlement européen à Bruxelles
(photographie de l’auteur)
Les erreurs initiales, qu’il a reconnues, du président Macron (ou d’Angela Merkel) en portent la marque : « Je pensais qu’on pouvait trouver, par la confiance, la discussion intellectuelle, un chemin avec Poutine » (cité par l’auteur). On pensera aussi à sa rencontre avec Poutine au Kremlin et son souci de « ne pas humilier la Russie ». Mais il est loin d’être le le seul en Europe occidentale et l’on sait bien maintenant que si l’on n’avait pas été dans le déni (ou l’ignorance de l’histoire russe, non mentionnée par l’historien), des armes livrées en quantité, voire une présence de troupes au sol (dont j’étais partisan dès le début 2023, après l’échec de la contre-offensive ukrainienne) auraient pu « empêcher la guerre » selon l’ancien secrétaire général de l’OTAN, Jan Stoltenberg, cité par Audoin-Rouzeau.
Comme le souligne l’historien, le fond de l’argumentaire pour rejeter l’éventualité d’une attaque russe était souvent son caractère « irrationnel » (argument utilisé par Pascal Boniface sur le plateau de C’est dans l’air la veille de l’invasion). Ce l’était assurément selon des critères occidentaux, mais pas du point de vue de Moscou. Il fallait donc « se mettre dans la tête de Vladimir Poutine » (et plus largement de ceux qui l’entouraient, voire davantage). Audoin-Rouzeau, historien de la Grande Guerre, rappelle cependant qu’un grand nombre d’analystes européens des années 1900 avançaient que « toute guerre entre grandes puissances européennes constituerait une absurdité irrationnelle ». (je souligne). Mais les dirigeants européens qui se sont lancés dans la guerre de 14-18 étaient dans une logique de puissance, persuadés par ailleurs que ce serait « une guerre courte ». Et, magie de la croyance auto-réalisatrice : « Il fallait que la guerre soit courte ; et, donc, elle le serait. »
Discordance des temps
Pour Audoin-Rouzeau, la Russie était entrée en guerre bien avant les évènements téléguidés de 2014 et l’invasion de 2022. Par ailleurs, le fait même de qualifier cette invasion d’opération militaire spéciale montrait qu’elle était pensée comme une opération interne à la Russie, et non pas comme l’attaque d’un pays souverain. En effet, Poutine et son cercle ne pensent pas (et le disent depuis longtemps) que l’Ukraine soit un pays souverain. Il s’agissait de rapatrier l’Ukraine dans « le monde russe » en la sauvant des « nazis » qui la gouvernaient. C’était, en quelque sorte une « opération militaire sainte », bénie par les autorités orthodoxes, contre la menace de la Gayrope[1]. Bien évidemment, d’autres motifs économiques et politiques, internes ou externes, y étaient mêlés.

Le futur de l’Europe démembrée vu par une chaîne de télévision russe
(les couleurs font peut-être un écho ironique à la Gayrope)
La Russie était dans un logique de guerre bien avant les Occidentaux. Or, écrit l’historien, « le temps de guerre dans sa spécificité irréductible, ce temps absolument étranger aux rationalités du temps de paix, s’était ouvert pour le pouvoir russe bien en amont de l’attaque du 24 février ». Et il ajoute : « Faute de comprendre cette discordance des temps – temps de paix/temps de guerre, si étanches l’un à l’autre – l’anticipation occidentale de la décision russe s’est révélée complètement fausse ». Ce qui signifie aussi, hors cette question de temporalité, que les Occidentaux avaient une méconnaissance profonde de la Russie poutinienne.
Déni du réel de la guerre
Et voici, à mon sens du moins, le point le plus important soulevé par l’historien spécialiste de la Grande Guerre : « Derrière tant de myopie, une certaine forme d’inconscience de ce qu’est le réel de la guerre était sans doute à l’œuvre » (je souligne). Car, même au-delà ou en-deçà de la guerre elle-même, c’est d’un déni du réel qu’il s’agit, de ce qui échappe précisément à notre conscience rationnelle ou à notre wishful thinking de « singe magicien », comme l’a si bien montré, entre autres, Gérald Bronner dans son dernier livre À l’assaut du réel.
Dans un autre registre anthropologique et théorique, le psychanalyste Jacques Lacan définissait le Réel (avec une lettre majuscule) comme ce qui est « impossible à dire et à supporter ». De manière intrigante, une nouvelle collection vient d’être créée en 2025 par les éditions Gallimard. Elle se nomme « En attendant le réel ». Si la lettre « r » est en minuscules dans le titre de la collection, elle est en majuscules dans sa présentation : « Le Réel frappe toujours par surprise. Il est ce qu’on n’attend pas, ce qu’on ne conçoit pas. » Difficile d’imaginer que l’auteur de ce texte n’ait pas pensé au réel lacanien, ni à « en attendant Godot » en créant cette collection. D’autant que, pour Lacan, « les dieux sont du champ du réel ».

Apothéose de la guerre du peintre Vasily Vereshchagin, 1871
(source Wikipédia)
Refermons cette parenthèse instructive pour revenir au déni de la guerre d’invasion russe de 2022. Car même une fois la guerre déclenchée, le déni continue, ayant une « grande capacité de résistance à l’épreuve du réel ». Nous (pas seulement les politiques et les « spécialistes ») avons reconstitué, écrit Audouin-Rouzeau, des « lignes de déni successives conçues comme autant de défenses destinées à mettre à distance cette irruption brutale d’un fait guerrier européen qui nous était, en quelque sorte, brusquement jeté au visage »[2]. Comme en 1914, « tout serait fini à Noël » et l’on espérait « une guerre courte » pour l’Ukraine qui négociait alors en Turquie. Puis vint la contre-offensive de l’armée ukrainienne en 2023, dont nous ne pouvions pas croire qu’elle ne pouvait pas réussir après celle de 2022 qui avait fait reculer les Russes sur de grandes parties du territoire (des environs de Kyiv à Kherson, en passant par une partie du Donbass et de la région de Kharkiv).
Phénomène de déni qui se poursuit encore aujourd’hui, quatre années après le début de l’invasion, comme le souligne la sociologue Anna Colin Lebedev dans un tribune publiée par Le Monde du 23 février 2026 : « Le conflit armé installé dans le temps long, nous ne voulons pas le voir. Il contrarie notre désir de faire des quatre années écoulées une rupture exceptionnelle dans la longue normalité du temps de paix. » (je souligne). Comme déjà dit précédemment, ce déni de la guerre est également et indissociablement le fruit d’une méconnaissance du projet civilisationnel de la Russie poutinienne (ou d’un impossibilité de le penser), qui implique d’abord et avant tout la conquête de l’Ukraine dans sa totalité, avant de s’attaquer au reste de l’ex-URSS (pays Baltes et Moldavie en premier lieu). Et ce projet est par ailleurs indissociable de l’histoire longue de la Russie moscovite, époque soviétique incluse. Les périodes de démocratisation (1905, février 1917 et glasnost-1991) n’ayant été que de brefs intervalles.
Les pratiques de cruauté de l’armée russe
L’historien souligne un autre aspect de notre déni de guerre, relatif « aux atrocités de guerre russes (…) de pratiques de cruauté, c’est à dire de violences dépassant leur propre objet en cherchant à infliger un surcroît de violences aux victimes, à leurs proches et à leur communauté d’appartenance » (meurtres de sang froid, tortures, viols…). Et, souligne Audouin-Rouzeau, ces pratiques ne sont pas consécutives à la multiplication des pertes russes telle une vengeance, mais « elles sont déployées d’emblée ». Elles sont un message adressé à une population ukrainienne ennemie depuis l’entrée en guerre.

Inscription écrite par un soldat russe sur les murs de Boutcha
(image transmise par Igor Zhuk de Kyiv)
J’ajouterai, pour avoir reçu des images de graffitis russes sur les murs de Boutcha par un ami de Kyiv avant que ces massacres soient connus à l’Ouest (un de ses collègues était terré dans une cave), que leur contenu a tout son sens. Le graffiti marquait la colère des soldats russes face au bien-être des Ukrainiens au regard de leur condition : « Qui vous a permis de vivre si bien ? ». Ce qui rappelle la stupéfaction des soldats soviétiques nourris de propagande découvrant l’opulence des maisons à l’Ouest, notamment en Prusse orientale.
Cependant en deçà de ces spécificités historiques, Audouin-Rouzeau indique que ces pratiques sont une conséquence de ce qu’il nomme « l’ennemisation de l’Autre en totalité ». L’historien rappelle notamment les vagues d’atrocités commises par l’armée allemande lors de son entrée en Belgique en 1914, ainsi que de nombreuses autres de la part de l’armée russe (Afghanistan, Tchétchénie, Syrie…). Dans ce dernier cas, il y a bien une spécificité de l’armée russe, y compris à l’égard de ses propres soldats, même si la vraie guerre est souvent de cette nature, malgré les « règles de la guerre ».
C’est une composante du réel de la guerre dont nous ne voulons rien savoir, ce qui constitue par ailleurs une protection nécessaire de la santé mentale humaine jusqu’à un certain point (cette protection comme déni du réel, passé ce point, peut induire le pire).
Ce déni se poursuivrait avec celui d’une défaite ukrainienne (bien que pas certaine au regard des dernières évolutions sur le front et en Russie), ce qui nous préparerait bien mal pour la suite : conséquences morales et humaines, conséquences géopolitiques. Le lapin européen risque, après avoir été aveuglé, d’être écrasé par le rouleau compresseur russe et ses amis internes à l’UE, comme les divers « patriotes » anti-UE soutenus par Trump qui mène lui aussi un travail de sape, notamment via ses ambassadeurs trumpiens dans les pays de l’UE (Belgique, puis France).
Déni climatosceptique ou rousseauiste
Enfin, le déni du changement climatique (et celui des autres menaces écosystémiques : biodiversité, ressources, déchets, pollutions…) ne concerne pas que les climatosceptiques, dont Trump est le parangon par sa force de nuisance. Dans ce dernier cas, le réel qui est dénié n’est pas celui de la guerre et de sa cruauté, mais celui de la résistance des éléments naturels supposés obéir à la toute-puissance humaine, notamment technologique. Mais ce déni concerne également ceux qui se déclarent sensibles aux questions écologiques mais n’en prennent pas vraiment la mesure. On peut ainsi être « amoureux de la nature », faire du néo-chamanisme, manger bio végétarien, acheter en circuit court, mais prendre l’avion, notamment pour faire… de l’écotourisme.
Ce phénomène est connu et se trouve illustré par une vidéo éclairante. Elle montre un jeune cadre écolo-bobo végétarien qui fait « tout ce qu’il faut » mais prend plusieurs fois l’avion pour le Maroc, face à un ouvrier qui a une vieille bagnole, mange de la viande et ne fait « rien comme il faut ». À la fin de l’année, le bilan carbone du bobo-écolo est cependant largement supérieur à celui de l’ouvrier. La main verte ne veut pas savoir ce que fait la main noire.


Rousseau, illustration de Émile ou De l’éducation, et livre contemporain
(source Wikipédia)
Ce déni peut aussi prendre des formes inverses, telle une confiance naïve dans la « Mère nature » qui va « tout arranger ». Voire, dans certains cas, comme dans le livre de Baptiste Morizot, Manière d’être vivant, imputer la catastrophe écologique de manière rétroactive à la modernité européenne, au judéo-christianisme, à la « révolution » néolithique, et, in fine, à l’espèce humaine elle-même. Car comment comprendre autrement cette phrase du livre de Morizot : « … chaque forme de vie contemporaine, de l’abeille à l’amibe, du laurier au poulpe, est potentiellement l’ancêtre, si vous lui laissez les millions d’années nécessaires, de formes de vie plus douées socialement, plus créatives, plus respectueuses de l’environnement, plus douées de langage articulé porteur de sens, plus conscientes d’elles-mêmes, plus intelligentes sous d’autres formes, que nous ne le sommes ». (je souligne)
Cette fois, c’est le réel darwinien de la nature non humaine qui est nié dans une sorte de rousseauisme vitaliste. La nature vivrait en harmonie si l’humanité ne la pervertissait pas. Mais, même si l’on s’accordait sur cette utopie peu conforme aux faits, force est de constater que l’humanité fait partie de la nature et que le ver est dès lors dans le fruit. C’est au final le « bruit et la fureur » du cosmos qui font l’objet d’un déni, sans doute pour nous aider à supporter le réel de l’existence.
Bernard De Backer, mars 2026
Note. « Les trois petits singes de la sagesse » sont un symbole d’Asie orientale. Ils représentent une maxime : « Ne pas voir le Mal, ne pas entendre le Mal, ne pas dire le Mal ». À celui qui suit cette maxime, il n’arriverait que du bien. Ils illustrent à leur manière une forme de déni du réel en voulant « ne pas voir, « ne pas entendre » et « ne pas dire ».
Je publie ces lignes au moment du déclenchement d’une nouvelle guerre, l’opération dite « Lion rugissant » en Iran. Il me semble probable que cette opération, en violation des lois internationales et de celles des États-Unis, ne présage rien de bon. Le régime théocratique iranien est sans aucun doute totalitaire et criminel, mais je doute que le génocidaire de Gaza et le néo-fasciste de Washington « apportent la démocratie » en Iran. Nous risquons, beaucoup de choses étant inégales par ailleurs, d’assister à des évolutions semblables à celles de l’Irak et de la Libye après les interventions américaines. Cela dans un contexte régional de pays à régimes de type islamiste, Turquie comprise, qui ne sont pas désireux de voir se développer une démocratie laïque (ou quelque chose d’approchant) à leurs portes. J’espère sincèrement avoir tort.
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Sources
- Audoin-Rouzeau Stéphane, Notre déni de guerre, Éditions du Seuil, janvier 2026
- De Backer Bernard (avec Aude Merlin), Russie : le retour du même ?, La Revue nouvelle, avril 2012 (Présentation du dossier du même nom sur la Russie)
- Gobert Sébastien, « Avant l’invasion, l’aveuglement ? », sa chaîne vidéo depuis Lviv (une excellente source d’information par l’auteur de plusieurs livres sur l’Ukraine, dont Ukraine. Héros malgré eux, Névitaca)
- Invité – L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau alerte : « L’Europe est au bord de la guerre », TF1, 10 février 2026
- Vidal Elsa, Que pensent les Russes ?, Gallimard, 2026 (collection « En attendant le réel »)
- Présentation de la collection par l’éditeur : « Le Réel frappe toujours par surprise. Il est ce qu’on n’attend pas, ce qu’on ne conçoit pas. Sa parole est vérité et on ne veut plus de la vérité. On préfère aujourd’hui la considérer comme une fiction. Mais le Réel revient toujours, souvent pour le pire. Pour l’affronter, il faut déchirer le rideau, celui des idéologies, des fantasmes, des théories du complot, de nos désirs, de nos dénis et de nos frayeurs, celui que dressent devant nos yeux les réseaux sociaux. Pour l’affronter, nous avons la raison, la logique, la pensée à notre disposition. Contre l’image, la rage et l’illusion. En attendant que le Réel nous frappe, nous pouvons nous outiller pour amortir le choc. C’est tout le sens de cette collection. » Ceci fait, bien entendu, beaucoup penser au livre de Gérald Bronner, À l’assaut du réel, recensé sur Routes et déroutes.
- Walker Shaun, « A war foretold: how the CIA and MI6 got hold of Putin’s Ukraine plans and why nobody believed them », The Guardian, 20 février 2026
Sur Routes et déroutes
- Le singe magicien, janvier 2026 (sur À l’assaut du réel de Gérald Bronner)
- L’écologie du vivant en question, juin 2025 (sur Le vivant a-t-il une valeur ? de Francis Wolff)
- L’écosophie pistée, décembre 2020, (sur Manières d’être vivant de Baptiste Morizot)
- Retour au livre de Samuel, février 2022, (sur Le choc des civilisations)
- « Le Dachau de Donetsk », septembre 2022 (sur Le chemin radieux de Stanislav Asseyev)
- Ukraine : le passé dure longtemps, mars 2014 (sur la remise en question de l’existence d’un État ukrainien par Poutine, en lien avec l’histoire longue)
- Les vieux habits de président Poutine, éditorial de La Revue nouvelle, décembre 2014 (anticipation de l’invasion de 2022)
- Eurasisme, revanche et répétition de l’histoire, mai 2015 (sur la pulsion impériale de la Russie)
- Vladimir l’Européen, éditorial de La Revue nouvelle, novembre 2016 (sur la volonté de Vladimir Poutine de vassaliser l’UE)
- La démocratie ne promet pas le paradis, (sur les attentats du 11 septembre), Imagine, novembre 2001 et Revue nouvelle, mai 2015
- Vie et combats de Sayyid Qutb, juillet 2022 (sur la vie et la pensée de l’idéologue radical des Frères musulmans)
- Les crimes du communisme entre amnésie et dénégation, Revue Nouvelle, avril 2006 (sur le déni des crimes du communisme)
[1] Sur ce point, l’opposition frontale entre la « Sainte Mère Russie » et l’Occident athée décadent (ou catholique et protestant dans la période précédente) n’est pas une invention poutinienne. J’ai retracé cette histoire dans Eurasisme, revanche et répétition de l’histoire, et, plus récemment pour le siècle passé, dans La fabrique de Lou Salomé.
[2] Ceci fait évidemment penser au déni des crimes du communisme, qui a également érigé des « lignes successives » de défense, comme l’a analysé Alain Besançon dans Le malheur du siècle (1998). J’ai moi-même traité de ce phénomène dans « Les crimes du communisme entre amnésie et dénégation », La Revue nouvelle, avril 2006. Cette revue, de filiation chrétienne de gauche, se situait elle-même dans ce que Besançon nomme « L’oubli chrétien du communisme ». Mon article fut en effet le premier à aborder cette question, plus de quarante ans après la publication de L’Archipel du Goulag en 1973. Comme me le disait un ancien de la La Revue nouvelle, en réponse à ma question : « Je crois que nous avons participé à l’occultation ».