Le karma des moules

La statue du Bouddha dans le parc du domaine de Mariemont
(source Musée royal de Mariemont)

Le bouddhisme a fait son entrée discrète en Belgique depuis plus de cinquante ans. Des plaines de Flandres aux hauteurs boisées de Tihange, des pagodes de la banlieue liégeoise aux dojos zen du Brabant wallon, les adeptes de la vacuité et de l’interdépendance de tous les êtres ont patiemment érigé leurs temples et leurs centres de pratique. Réfugiés d’Asie du Sud-Est, restaurateurs thaïlandais, architectes, hommes politiques, artistes et travailleurs de la santé propagent le dharma sans tambours ni trompettes, sauf dans les temples. À l’image des moules casserole de Broodthaers, le bouddhisme du plat pays rassemble de multiples coques dans la marmite. Portraits croisés d’une mosaïque de groupes qui cherchent le salut au coeur d’une vision lucide de la souffrance, retiennent leur souffle pour capter le rayon pur de la vacuité et transmuter le fardeau humain en corps de lumière.

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Vacuité occidentale et miroir bouddhique

Bouddha décapité

Bouddha décapité à Kyoto
(photographie de l’auteur)

Mais tu sais bien, dit Han-San, que je n’existe pas. Je change sans arrêt. À chaque moment je suis différent. J’existe comme un nuage existe. Un nuage aussi est bouddhiste.

Janwillem Van de Wetering, Le miroir vide

L’histoire des relations entre l’Occident et la postérité du Bouddha Sakyamuni nous en apprend autant sur les métamorphoses de son enseignement que sur les changements de notre univers social. On ne peut sur ce point qu’être intrigué par l’inversion totale des signes de la perception du bouddhisme en Europe, depuis sa découverte à l’aube du XIXe siècle, alors que les fondamentaux du canon bouddhique sont connus depuis cent-cinquante ans. Comment se fait-il qu’une religion du salut sans Dieu (« apophatique »), fondée sur le constat de la souffrance des êtres, de la vacuité et de l’impermanence du monde phénoménal, apparaisse dans un premier temps comme une menace d’anéantissement du genre humain et dans un second comme un vecteur de guérison de l’âme, de paix intérieure, voire de bonheur ? Quelle place singulière occupe dès lors le bouddhisme en Occident aujourd’hui, dans une civilisation caractérisée par la « sortie de la religion » et la béance des fondements ?

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Retour de Kiev

Kiev jardin botanique

Kiev, le jardin botanique
(photographie Igor Zhuk)

À la mémoire de Boris Souvarine, né à Kiev en 1895.

Plus vaste pays d’Europe après la Russie, et bientôt voisine de l’Union européenne, l’Ukraine est largement méconnue à l’ouest des Carpates. Au-delà de Tchernobyl et de sa réputation comme « grenier à blé de la Russie » — réalité historique qui lui valut la grande famine des années trente, provoquée par les réquisitions criminelles de Staline —, le pays a d’autres histoires à nous transmettre. À commencer par celle de ses origines et de son destin tumultueux, intimement associés à sa capitale, « la Ville » comme la nommait Boulgakov. Depuis l’indépendance de 1991, le « fantôme de l’Europe » se trouve par ailleurs confronté au double défi de construire un État-nation et de sortir du communisme. Tâche redoutable qui faillit conduire au désastre en 1993. Depuis lors, le pays semble remonter la pente malgré une crise politique endémique et de fortes disparités régionales. À partir d’un séjour dans la capitale, onze ans après une première visite, et plusieurs voyages dans les régions, l’auteur nous raconte quelques transformations observées avec la complicité de ses amis ukrainiens. Une réalité complexe que vision apocalyptique ou optimisme naïf n’aideront pas à comprendre.

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Bouddhismes en Belgique

Couverture Bouddhismes en Belgique

Couverture du courrier du CRISP consacré aux Bouddhismes en Belgique
(source CRISP)

Introduction de cette étude parue en 2002

« Les indicateurs d’une présence non négligeable du bouddhisme en Belgique, comme dans la plupart des pays occidentaux, sont nombreux. Outre sa grande visibilité médiatique, la diffusion de multiples ouvrages d’inspiration bouddhique, d’études consacrées au bouddhisme et les films récents qui l’ont popularisé (essentiellement sous sa modalité tibétaine), différentes enquêtes et recherches menées en Europe et aux États-Unis montrent l’attractivité de la « Bonne Loi ».

De nombreux occidentaux sont touchés par le bouddhisme, que ce soit sous la forme plénière d’une « prise de refuge » (conversion) comme laïc ou moine, ou sous des modalités plus souples et intermittentes d’adhésion, impliquant ou non des pratiques religieuses et la fréquentation de groupes constitués. Dans certains cas, la pratique et l’étude du bouddhisme peuvent aller de pair avec une affiliation religieuse différente, notamment chrétienne ou juive, voire un agnosticisme ou un athéisme déclaré. Par conséquent, les formes d’adhésions et d’identités bouddhiques des Occidentaux se caractérisent par une très grande variété et fluidité, ce qui rend la mesure de son implantation particulièrement difficile.

En outre, les flux de migrants et de réfugiés en provenance de pays ou de régions de tradition bouddhiste ont été accompagnés par la création de lieux de culte (pagodes, monastères,…) et la reconstitution de communautés croyantes, dans le cadre du « bouddhisme transplanté ». C’est le cas également en Belgique, notamment dans les communautés vietnamienne, laotienne, thaïlandaise, cambodgienne et chinoise.

L’implantation du bouddhisme dans notre pays, comme dans d’autres pays occidentaux, est donc la résultante d’au moins deux lignes de développement distinctes : la diffusion d’idées et de pratiques auprès d’Occidentaux et la transplantation de communautés asiatiques de tradition bouddhiste. Dans le premier cas, il s’agit d’un bouddhisme électif, « choisi » par des individus d’une autre tradition religieuse, voire de filiation agnostique ou athée, dans le second d’un bouddhisme natif, « hérité » de la communauté d’appartenance. »

Bernard De Backer, 2002

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Ciel avec nuages dans paysage moderne

Nuages

Nuages (source pixnio)

On oppose bien trop facilement la modernité techno-scientifique et « la religion », comme si la première, dans son expansion indéfinie, allait inévitablement résorber la seconde. Un peu à l’instar de Freud qui pensait vider l’inconscient comme les Hollandais asséchant le Zuiderzee. Il faudra sans doute encore beaucoup de trajets avant que le petit bonhomme n’ait fini de vider la mer. À supposer que son seau ne soit pas troué et qu’il accepte de se passer du grand large…

Parfois nous voyons un Nuage en forme de Dragon,
Parfois une vapeur pareille à un Ours, à un Lion,
Une Citadelle à tours, un Rocher suspendu,
Une Montagne fourchue ou un Promontoire,
Couvert d’arbres, qui font signe au Monde,
Et abusent nos yeux avec de l’Air.

Shakespeare, Antoine et Cléopâtre

Certains auraient donc espéré ce scénario limpide, d’autres y croient toujours. Les Lumières ayant chassé l’Obscur ou écrasé l’Infâme jusque dans ses moindres sanctuaires, une société rationnelle d’individus libres, authentiques, transparents à eux-mêmes et aux autres en aurait finalement résulté. Certes, le combat aurait été long – parfois tortueux car l’Histoire a ses ruses – mais l’issue n’aurait laissé aucun doute. Lentement, l’Aurore de la Raison aurait terrassé la Nuit de l’Ignorance, le soleil de la Science dissout les nuages qui voilent le ciel et fomentent les chimères. Éblouies par ce rêve prométhéen – s’enracinant dans une passion aussi trouble que ce qu’il escomptait liquéfier – des cohortes d’humains s’engouffrèrent dans le millénarisme moderne du dévoilement ultime.

Puis, l’expérience historique des nations et la vie imparfaite des hommes apporta son lot de déceptions amères. Les sociétés qui s’engagèrent dans l’aventure radicale de l’homme nouveau, fondée sur les prétendues Lois de l’histoire ou de la Science hypostasiée, voire les deux intimement associées, sombrèrent dans le chaos de la guerre et les affres de la purification par la faim et la déportation. La vie des militants éclairés elle-même, loin de suivre la ligne claire de leurs espérances, se heurta à des passions troubles, des contradictions insécables et de noirs complots, ou sombra dans la grisaille des jours ordinaires. D’autres se révoltèrent contre le totalitarisme techno-scientifique « avec de l’irrationnel dans tous les domaines » afin de « garder le primitif en circulation libre », comme l’exprimait le poète Maurice Chappaz[1].

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Les éducateurs font le mur

Mur

Qui se souvient encore des « bagnes d’enfants » et des « hauts murs gris qui les écrasaient de leur masse énorme », selon le mot de Jules Brunin ? Des scandales de Saint-Hubert, de Brasschaat, de Marcinelle ou de Mol, qui éclatèrent dans les homes au milieu des années septante ? Pourtant, c’est autour de cette irruption de « l’enfance inadaptée » dans l’actualité médiatique et sociale que se cristallisa le mouvement des éducateurs, vecteur d’une série de transformations qui modifièrent autant le sort des enfants que celui des travailleurs des institutions. Au paradigme du cloisonnement, de la normalisation et de la dépendance succéda celui de l’ouverture, de l’accompagnement et de l’autonomie. Loin d’être l’histoire d’un pan marginal de notre univers social, l’aventure singulière des « gueules noires du social » est celle d’un passage qui nous concerne tous. Nous y retrouvons, tel un hologramme ou un fractal, une image réduite des métamorphoses ambigües du monde social dans lequel nous baignons.

Bernard De Backer, 2002

Téléchargez le fichier pdf de l’article publié dans La Revue nouvelle : Les éducateurs font le mur

Compléments :
« La fatigue professionnelle des éducateurs », publié dans la revue Non Marchand en 1999
« Savoir devenir tout au long de la vie ? », publié dans la revue Non Marchand en 2000
« Les éducateurs au risque de l’autonomie », publié dans la revue Éduquer en 2009

 

Les Carpates oubliées

Une des couvertures du livre
(photographie Nicolas Springael)

« Car ils vivaient loin de lui, coincés entre l’Orient et l’Occident, entre la nuit et le jour, étant eux-mêmes des sortes de fantômes vivants que la nuit a enfantés et qui hantent le jour. »

Joseph Roth, La marche de Radetzky

AU MOIS D’AOÛT 1993, un peu moins de deux années après la dissolution de l’URSS dans une datcha de Biélorussie, je sortais d’un hôtel décomposé – gravats, poussière et indifférence –, à quelques kilomètres de la frontière entre l’Ukraine et la Roumanie ; en Transcarpatie, exactement. Un ciel clair couvrait la vallée ravagée par des inondations. Les usines abandonnées, la gare défaite et les casernes pour civils dont l’urbanisme soviétique avait fait grand usage – même dans les petites villes de province – s’éloignaient au fur et à mesure que je progressais dans la montagne. Mon chemin attaquait de front, sans finasser en courbes et virages, les mamelons bossus et humides des Carpates. Les ornières étaient profondes, creusées par le passage des charrettes et des camions qui desservaient les hameaux, descendaient les foins, les troncs d’arbres et les écoliers.

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L’innommable des hommes

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Ancien siège social de IG Farben à Francfort-sur-le Main
(source Wikipedia)

…quelque chose de sombre et d’indistinct que je rattachais bizarrement à ce qu’il avait appelé la question humaine.

François Emmanuel, La question humaine

Un livre, même fragmentaire, a un centre qui l’attire (…) Celui qui écrit le livre l’écrit par désir, par ignorance de ce centre. Le sentiment de l’avoir touché peut bien n’être que l’illusion de l’avoir atteint.

Maurice Blanchot, L’espace littéraire

Un auteur belge, écrivain et psychiatre, nous a offert récemment une fiction brève et prenante, La question humaine, mettant en scène un psychologue industriel prénommé Simon, le narrateur. Au début du récit, celui-ci travaille pour la filiale française, en pleine restructuration, d’une multinationale d’origine allemande au nom évocateur : SC FARB[1]. Au détour de ses travaux de sélection du personnel et d’animation de séminaire pour cadres, il est sollicité par un émissaire de la maison-mère, Karl Rose, pour mener une mission d’investigation sur l’état de santé mentale du directeur de la filiale, Mathias Jüst.

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Du mur à l’ouvert

Du mur à l'ouvert

Livre publié par les Éditions Luc Pire en 2001

Depuis le début des années 70, de larges secteurs de l’aide sociale se sont modifiés en profondeur. L’aide à la jeunesse et à la petite enfance, les centres d’accueil pour adultes en difficulté, l’aide aux personnes handicapées ont connu des transformations multiples et souvent liées. Elles affectent l’organisation du travail, les modèles pédagogiques, les modes d’intervention, sans parler des changements touchant les publics et leurs problématiques. En première ligne de ces diverses « mutations » : les professionnels des services. Les éducateurs, ces « gueules noires du social », y sont très largement représentés. Il sera donc surtout question d’eux dans cet ouvrage.

Du mur à l’ouvert est la synthèse de deux études menées entre 1996 et 2000, avec l’aide du Fonds social européen. La première était centrée sur les transformations du métier d’éducateur et la fatigue professionnelle (usure, burn out, perte de sens…), la seconde sur les besoins en compétences et en formation continuée des éducateurs et de leurs collègues intervenants psycho-sociaux (AS, psychologues, puéricultrices…), actifs dans les mêmes institutions. Cette synthèse donne largement la parole aux acteurs de terrain et nous conduit des premiers décloisonnements de la fin des années 60 au professionnalisme polyvalent de l’intervenant social en milieu ouvert, en passant par l’éducateur-référent en milieu résidentiel.

Bernard De Backer

Les conclusions du livre (ajout du 3 juillet 2024)

Post-scriptum d’octobre 2018. Ce livre écrit par Bernard De Backer était présent à l’exposition sur l’évolution du travail social (principalement axée sur la professionnalisation des assistants sociaux et des éducateurs) au Musée de l’emploi et du travail « La Fonderie » à Molenbeek du 18 décembre 2018 au 7 avril 2019.

David Le Breton ou « la connaissance par corps »

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Article publié par la revue belge Imagine en septembre 2000

Professeur à l’université de Strasbourg, sociologue et anthropologue, il est resté fidèle à l’expérience fondatrice qui marqua son entrée dans l’écriture, la réflexion sociologique et l’action sociale. Auteur de nombreux ouvrages sur le thème de la corporéité dans les sociétés contemporaines, David Le Breton est également un inlassable arpenteur des villes et des campagnes. Au départ d’un très bel Éloge de la marche, il nous confie ses émerveillements de marcheur et ses craintes face à une modernité extrême qui rêve de se défaire du corps.

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