Voyage au Centre de l’Europe

Carpates barbelés

Carpates d’Ukraine (source Wikipedia)

Sur la route d’Ivano-Frankovsk, au creux d’une vallée étroite qui s’enfonce dans le flanc sud des Carpates ukrainiennes, un monument érigé par les Austro-Hongrois marque « le Centre de l’Europe ». Une inscription latine gravée dans un socle de pierre rose informe les voyageurs que les arpenteurs impériaux ont déterminé, en 1887, la position exacte du lieu « cum mensura gradum meridionalum et parallelorum ». La date, sans doute, n’est pas innocente : vingt ans après le compromis de 1867 qui reconnaissait l’indépendance de l’Etat hongrois, la localisation du centre géographique de l’Europe dans la partie magyare de la Double Monarchie constituait un arrimage symbolique de ses confins orientaux au sein de l’espace européen. L’Aigle à deux têtes étendait alors son ombre sur les croupes boisées des Carpates, recouvrant de ses ailes les rivages occidentaux de l’Ukraine qui échappaient aux Moscovites : Ruthénie, Galicie et Bucovine du Nord.

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Sous le regard de l’Inde

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Préface au livre du photographe Nicolas Springael, Orissa. Terre indienne, publié en 1999

Beaucoup d’entre nous, sans doute, ont dû rêver en contemplant l’Inde dans leur atlas d’écolier, fascinés par ce grand triangle renversé, adossé au socle gris de l’Himalaya et plongeant son immense couteau de terre dans la nappe bleutée des Océans. Ces espaces rêvés de notre enfance se peuplaient d’une vie extravagante, nourrie des récits de Jules Verne, de Kipling ou d’Hergé. C’était l’Inde merveilleuse des cobras, des fakirs, des temples et des bayadères. Plus tard vinrent des images de famine, de violence et de chaos urbain. Entre ces deux clichés, les « Oriental Sceneries » et les reportages-chocs, peu de place pour l’Inde quotidienne des campagnes où vivent plus des trois quarts de sa population.

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Kosovo : violence, holisme et mémoire historique

Kosovo

Kosovo (source US Department of Defense)

L’interminable tragédie du Kosovo, dont les prolongements actuels nous montrent le profond enracinement historique et social, ne se résume pas plus aux effets d’une manipulation historique perpétré par Milosevic qu’à l’impact local de stratégies géopolitiques sur l’échiquier mondial. En deçà des manoeuvres du pouvoir politique serbe dans la foulée de l’après-titisme et du « grand jeu » des puissances mondiales, elle est surdéterminée par le mouvement long de l’histoire, la force de la mémoire collective et la prégnance d’un habitus social qui semble échapper à de nombreux observateurs occidentaux. Un article publié il y a peu par La Revue nouvelle invite à mieux prendre la mesure de ces facteurs, tout en n’oubliant pas l’histoire récente et mal connue du Kosovo qui en constitue un relais essentiel.

Bernard De Backer, 1999

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Développement, un facteur invisible ?

The Purloined Letter

Illustration de La lettre volée d’Edgar Poe (source Wikipedia)

En général, cette révolution ne dépend pas d’un afflux d’argent frais,
mais d’un esprit nouveau.

Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme

Les voyages, pour peu qu’ils nous confrontent de manière intense à d’autres cultures, peuvent faire vaciller les routines les plus solides qui constituent notre ancrage cognitif et émotionnel. Expérience qui, bien entendu, n’est pas sans risques. Les voyageurs le savent bien, et c’est sans doute pour cela qu’ils circulent le plus souvent en groupes – organisés de préférence. Mais lorsque la route déroute, elle peut aussi ouvrir les yeux. Les assurances les plus solidement ancrées se trouvent progressivement déboîtées par le jeu qui s’introduit dans leurs fondements. Une « fenêtre », au sens balistique du terme, permet alors d’apercevoir le caractère relatif d’une série de traits que l’on supposait universels[1]. Le modelage des corps et des esprits par l’incorporation de normes sociales apparaît dès lors d’une profondeur insoupçonnée, avec toutes les conséquences qui s’en suivent, notamment dans le domaine du développement économique et social[2].

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Apocalypse Mao. Adhérer au PTB comme entrer en religion ?

Mao et Staline

Staline et Mao (source pxhere)

Emporté par les évènements, le rapport de la commission parlementaire sur les sectes n’a pas vraiment suscité le débat escompté. La secte est pourtant, avec le réseau pédophile, l’une des grandes figures actuelles de la dangerosité sociale. Objet d’attraction autant que de répulsion, le groupe sectaire fascine par le caractère extrême de ses vues et la radicalité de l’engagement qu’il est supposé demander à ses membres, parfois jusqu’au sacrifice de leur vie. Les affinités entre groupes politiques radicaux et sectes religieuses constituent par ailleurs un  thème bien connu de la sociologie des mouvements sociaux. Nul surprise, donc, à voir ici le PTB interrogé sur ce registre. Serait-il la 190e secte belge ?

Bernard De Backer, 1997 (article paru dans Politique, revue de débats)

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Complément du 20 mars 2023. « Fonctionnement sectaire », « pression financière » et sur les héritages: d’anciens membres du PTB témoignent. La Libre a contacté une dizaine d’anciens membres ou élus du PTB, issus de toutes les régions de Wallonie et de Bruxelles et qui, pour la plupart, ne se connaissent pas. Objectif : comprendre le fonctionnement interne du parti, notamment sur le plan pécuniaire.

New Age : entre monade mystique et neurone planétaire

Aquarian Conspiracy

Dans l’univers foisonnant des nouvelles formes religieuses, la nébuleuse New Age semble se répandre comme un effluve capiteux. Spiritualité totalitaire pour les uns,  bric-à-brac religieux pour les autres, le troublant parfum pourrait bien avoir gagné une position durable dans notre atmosphère spirituelle. S’interposant entre les villageois planétaires et l’immensité sidérale d’un ciel aussi vide que profond, les nuées du Verseau paraissent autant voiler l’abime extérieur que donner sens à la nostalgie la plus intime du sujet. Et si, de plus, elles se trouvent magnifier dans le registre religieux l’univers social où elles se sont développées, comment ne pas voir dans cette heureuse coïncidence une formation de compromis qui porte le joli nom de sumptôma en grec. Soit, littéralement, « ce qui arrive en même temps ». Mais que quoi, au fait ?

Bernard De Backer, 1996

P.-S. La Revue Nouvelle a écrit à Raphaël Liogier, suite à la publication de son livre Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale ? (Armand Colin, 2012), dans lequel le sociologue français fait une référence totalement erronée à notre article. Voir également ici, note 7. Nous avions échangé une correspondance antérieure avec lui sur cet sujet, et il connaissait notre analyse du New Age comme une religiosité inividualo-globaliste, ce qui rend sa citation d’autant plus étonnante et frisant la mauvaise foi. Il suffit de lire notre article. La lettre de la RN : Liogier 4 septembre 2012

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Croyance et reliance. Le cas du New Age

Center for the New Age

Source Flickr

Les sociologies de pure rationalité, comme celles du calcul individualiste, sont défaillantes du fait de leur insuffisante attention au désir et aux désirs, à l’imaginaire et à l’intuition, aux passions et à leur violence, aux attentes et à leur insatisfaction. En bref, à tous ces éléments qui peuvent entrer en composition dans la croyance

G. Balandier, Les retours et détours du sacré

Un ouvrage récent[1] consacré aux répercussions médiatiques des événements liés à l’Ordre du Temple Solaire (OTS) fut l’occasion pour un sociologue, Roland Campiche, d’intervenir dans le débat public relatif aux sectes. Il y fit non seulement état de ses réactions face au traitement médiatique du drame qui coûta la vie à 53 personnes en octobre 1994 (le livre a été publié avant le second massacre-suicide dans le Vercors), mais développa également une série de réflexions sur la religion en général et sur la place du religieux dans les sociétés modernes en particulier.

Le « transit vers Sirius » d’une partie des membres de l’OTS (un ordre post-Nouvel Age selon Campiche) et l’émotion considérable généré par cet événement incitent sans doute les sociologues des religions à ne pas demeurer en retrait sur ce même astre lointain. Comme le souligne à plusieurs reprises Roland Campiche, les événements récents qui se sont succédés nous ont fait découvrir que « le religieux, cet oublié revenu de la société moderne, peut être porteur de violence ».

Invoquer les ténèbres de l’irrationnel, la volonté diabolique de manipulation, les trafics divers sous masque de religion ou la psychose paranoïaque d’un gourou délirant peut sans doute préserver le « bon »  religieux d’une dangereuse contamination, conforter une vision très rationaliste du monde. Mais cet argumentaire (si tant est…) n’explique en rien comment, dans certaines conditions, des individus « normaux » peuvent se laisser entraîner dans des groupes qui les conduisent à la servitude et parfois à la mort. La représentation commune de l’adepte psychologiquement fragile, voire au bord de la débilité mentale, manipulé par des individus pervers usant de techniques psychologiques éprouvée est par trop réductrice. Les rapports officiels qui se succèdent sur le thème des groupes sectaires[2], peu suspects de complaisance et de « distanciation sociologique », battent en brèche cette représentation commode et sans doute rassurante.

Les lignes qui précèdent ne signifient nullement que la mouvance multiforme du New Age soit ici assimilée à une secte dangereuse (même si elle peut y conduire, mais cela vaut pour d’autres religions). Elle ont pour objectif de justifier l’usage qui a été fait de quelques références freudiennes dans la problématisation qui va suivre. L’expérience religieuse comporte une mise en jeu de l’intimité du sujet, de ses désirs les plus profonds, de ce lieu secret qui échappe à la conscience et que Maître Eckhart appelait la « fine pointe de l’âme ». Ce constat nous a rendu sensible aux puissants mécanismes à l’oeuvre et aux dangers qui peuvent y être liés. La perception commune qu’a l’être humain d’être divisé, inadéquat à lui-même, toujours en quête d’un objet insaisissable dont il éprouve parfois la lancinante proximité, lui font espérer, « contre toute raison », un retour à l’unité perdue, un rétablissement de la transparence voilée. L’exacerbation de cette espérance au sein d’un groupe religieux vivant dans l’imminence d’un dévoilement apocalyptique peut conduire à forcer le destin. Et amener ses adeptes vers un lieu, où, selon toute vraisemblance, la division du sujet est effectivement abolie.

Notes

[1] R. Campiche et Cyril Dépraz, Quand les sectes affolent. Ordre du Temple Solaire, médias et fin de millénaire, 1995.

[2] Voir, par exemple, le Rapport de la Commission d’enquête de l’Assemblée Nationale Française, Les sectes en France, Documents d’information de l’Assemblée Nationale, 1995 (pp. 37-45).

Bernard De Backer, 1996

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J’ai fait un exposé issus de ces recherches dans le cadre du « Groupe des sciences sociales des religions » à l’UCL en octobre 1995. Il était intitulé Un nuage dans le ciel de la haute modernité. Le sens du titre est expliqué en début d’exposé : Un nuage dans le ciel de la Haute modernité

Ce mémoire de DEA en sociologie a débouché ensuite sur un projet de doctorat, après avoir obtenu la mention « la plus grande distinction ». Le voici : Projet de doctorat

La religion, la science et le voile du réel

Voile ndébéle Wikipedia

Voile ndébélé, Afrique du Sud (source Wikipedia)

« Toute notre étude repose sur le postulat que ce sentiment unanime des croyants
de tous les temps ne peut pas être purement illusoire
»

Emile Durkheim

À l’heure où l’on utilise à tour de bras le terme « obscurantisme » pour qualifier le fait religieux, et cela dans la postérité des Lumières en Europe, la curiosité m’a fait remettre la main sur un travail effectué au siècle passé, dans le cadre d’une année préparatoire au doctorat en sociologie. Il s’agit d’une lecture transversale du maître-livre d’Emile Durkheim (un des fondateurs de la sociologie, avec Max Weber), Les formes élémentaires de la vie religieuse, publié en 1912. Le sociologue – fils du rabbin d’Epinal (Moïse Durkheim), qui avait rompu avec le judaïsme, notamment en transgressant un interdit alimentaire –  tente de « dévoiler la cause de la religion à travers l’explication de ses formes supposées les plus élémentaires, les plus originelles ». En d’autres mots, de la désacraliser, de soulever le fameux voile. Selon sa méthode, il l’examine comme « un fait social pouvant être expliqué par d’autres faits sociaux ». Le résultat de son examen minutieux est pour le moins surprenant, et plaide pour son honnêteté intellectuelle et sa lucidité scientifique.

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De Pavlov à Krishna

Descente Saint-André – Андріївський узвіз en ukrainien, Андреевский спуск en russe – à Kiev
(photographie de l’auteur, décembre 1991)

Au centre de Kiev, près du boulevard Kreschiatik, une enseigne lumineuse donne en permanence la date, l’heure, la température et le taux de radiation. Non loin de là, dans les couloirs souterrains qui mènent au métro, des attroupements se forment autour des étals tenus par des disciples de Krishna. On y vend une traduction russe de la Bhagavad-Gita, illustrée d’images roses et bleues remplies de jeunes créatures radieuses gambadant dans un halo de lumière dorée. À la télévision ukrainienne, un reportage consacré aux phénomènes para-normaux montre le corps d’un homme soumis à une expérience de visualisation des points d’acupuncture. Des boules de lumière bleutée surgissent tout à coup le long des méridiens, accompagnés d’un fort crépitement électrique. À l’Institut de Radiologie de Kiev, on s’intéresse aussi de très près aux rayonnements.

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