L’autonomie à l’épreuve d’elle-même

Une folle solitude

L’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaine qui remontait du paysan au roi ; la démocratie brise la chaine et met chaque anneau à part.

A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1835)

À partir d’un constat qui semble anodin — le retournement des poussettes pour bébés dans les années quatre-vingt —, le mathématicien Olivier Rey nous embarque dans une longue analyse des effets psychosociaux d’un monde hypermoderne délesté des cadres structurants de la tradition. Rejoignant à sa manière une école de pensée qui semble en développement, il emprunte notamment le détour de la science-fiction pour nous faire entrevoir des lendemains qui déchantent.

Bernard De Backer, 2007

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L’exil de soi. Sans-abri d’ici et d’ailleurs

Exil de soi

Dans un ouvrage dense et parfois poignant, combinant diverses approches en sciences sociales – dont des phases d’immersion « participante » sur le terrain – Lionel Thelen nous décrit la réalité des sans-abri de longue durée. Ceci sur trois territoires : Lisbonne, Paris et Belgique (Bruxelles et Verviers). Il analyse également les dispositifs d’aide et d’accueil des personnes sans domicile, du sinistre CHAPSA de Nanterre (décrit par Patrick Declerck dans Les naufragés) à certaines maisons d’accueil lisboètes et belges, en passant par des dispositifs d’aide de jour ou ambulatoire, comme La Fontaine ou Diogènes à Bruxelles.

On se gardera bien de tenter de résumer ce livre de 300 pages (version abrégée d’une thèse doctorale) dont certaines particulièrement touffues d’un point de vue théorique ou humainement très perturbantes. Difficile, en effet, de lire le descriptif de l’expérience de sans-abri à Lisbonne ou au CHAPSA du CASH (Nanterre) de Thelen sans avoir l’estomac noué par autant de violence et de cruauté.

Le livre se présente sous la forme d’un triptyque, comportant en son centre les chapitres consacrés aux six « terrains » étudiés et vécus par l’auteur dans trois pays (France, Portugal, Belgique), précédés d’une partie méthodologique et théorique, suivies d’un développement de la thèse centrale sur « l’exil de soi ». L’étude de terrain dans une approche transnationale constitue bien le coeur de l’ouvrage, et le lecteur pourrait s’y rapporter directement pour avoir une idée plus concrète des réalités évoquées, puis lire les deux autres pans du triptyque. Précisons que l’objet principal est d’analyser le commun dénominateur qui lie les personnes clochardisées : « la désocialisation aiguë », aboutissant à une véritable « dépersonnalisation » et « désubjectivation », d’où le titre de l’ouvrage.

Bernard De Backer, 2007

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La psychanalyse au risque du social

Homme sans gravité

C’est une conséquence inévitable de tout accroissement de la liberté
que les gens puissent descendre plus bas ou monter plus haut

Charles Taylor, Malaise dans la modernité

Que les transformations de la société produisent des effets sur la psyché n’est pas une révélation. Mais ce que nous annoncent des psychanalystes aujourd’hui est plus radical : c’est l’identité profonde de l’homme qui subirait une mutation sans précédent. Avec des conséquences anthropologiques incalculables, pouvant conduire à la menace d’une sortie de l’espèce humaine. La société composée de ces mutants glissant vers une masse moutonnière de plus en plus mortifère, incapable de transmettre l’« humus humain » à ses descendants. Serions-nous aux portes d’un tel basculement face auquel la psychanalyse parait elle-même impuissante ? À moins que le diagnostic et le pronostic ne soient en partie erronés, les ressources inégales des hommes se révélant à la hauteur des défis qu’ils s’infligent. Peut-être même un peu grâce à ceux qui en doutent.

Bernard De Backer, 2007

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Nicolas Bouvier, 22 Hospital street

Chambre de Bouvier fev 2008

Chambre de Nicolas Bouvier à Galle
(photographie de Marianne Lootvoet)

Il faut bien trouver un nom pour les coups bas et trahisons que la vie nous réserve […] Par moments, c’est à se demander si ce n’est pas expressément pour cela que nous sommes ici.
Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion

Après deux années de voyage continental au début des années cinquante, de Genève au sud de l’Inde, l’écrivain suisse franchit une dernière douane qui lui ouvre les portes d’une ile ensorcelée : Ceylan. Il y rejoint son compagnon de voyage qui l’a quitté à Kaboul, le peintre Thierry Vernet et sa femme, Floristella. Ceux-ci retournent au pays et le laissent seul dans la petite ville côtière de Galle. Bouvier y sombrera dans une zone de silence, peuplée d’insectes et de magie noire, brisé par une lettre qu’il attendait depuis six mois. Elle était Scorpion, lui Poisson ; il n’y aura jamais de trait d’union. Le récit de cette déréliction sera un livre « surécrit », d’une prose splendide et malicieuse : Le Poisson-Scorpion.

Complément du 27 juillet 2025. L’entretien intégral de 1996 avec Bertil Galand. Interview autobiographique informelle et passionnante de Nicolas Bouvier par l’éditeur vaudois Bertil Galand, deux ans avant sa mort. Je n’en connaissais que la partie relative au Poisson-Scorpion et je viens d’en découvrir la totalité. Un Bouvier quelque peu bouddhique – impassible avec un regard clair qui ne cille pas, sans doute affecté par la maladie, mais d’une grande précision d’expression, parfois très drôle, poétique, ironique, implacable. Ce que j’ai vu et entendu de plus fort comme interview du Genevois. Des passages très enlevés, notamment la rencontre avec Eliane, sa femme, qu’il a « piqué à son ex, vite fait », le retour du nomade au pays et devenu prisonnier du monde social sédentaire « comme une pistache dans le nougat », la perception du Suisse exotique par les journalistes un peu ethnologues de France culture, etc. Parmi ses premières lectures, Jack London et Robert-Louis Stevenson. L’entretien se clôt, tout comme le film de Christoph Kühn, par cette phrase de Vladimir Holan : « Il y a le destin, et tout ce qui ne tremble pas en lui n’est pas solide. »

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Voyage au pays des deux rives

Portrait de groupe lointain ferme Toulova

L’auteur et ses hôtes à Toulova, le survivant de Kenguir en arrière-plan
(photographie Igor Zhuk)

Trentième anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, 24 août 1991

Cinquième anniversaire de Maïdan en février 2019
(accords du 21 février 2014, fuite de Yanoukovitch le soir même)

Les Ukrainiens ont rendu hommage aux morts de Maïdan avec le requiem « Un caneton nage sur la Tysyna » (« Пливе кача по Тисині », « Plyve katcha po Tyssyni »). Il s’agit d’une chanson populaire de lemky (lemkos), groupe ethnique habitant l’est des Carpates, dans l’actuelle région de Transcarpatie.

Ce récit a été publié dans le dossier de La Revue nouvelle, « Où va l’Ukraine ? » (2006)

L’Ukraine, « carrefour des empires disparus », est une plaine immense divisée en deux par le fleuve Dniepr, s’étirant d’est en ouest sur près de quinze cents kilomètres. Des millions de ruraux, souvent âgés, y pratiquent une agriculture de subsistance sur des lopins cultivés à la seule force humaine ou animale. Quinze ans après la chute du communisme, les champs kolkhoziens paraissent en déshérence, la jeunesse partie vers les villes. À l’Ouest, ce sont souvent des citées anciennes qui ravalent leurs façades polonaises ou austro-hongroises. À l’Est, les centres urbains offrent de grands ensembles constructivistes et staliniens, les industries parsèment le paysage du Donbass où flotte une odeur de houille et d’acier. Au Centre-Nord, Kiev étend sa puissance retrouvée sur les deux rives du Dniepr. Si le développement de la « ville aux têtes dorées » est impressionnant, un mouvement similaire semble gagner le pays à petits pas. Atteindra-t-il les campagnes avant que la dernière babouchka ne repose dans un cimetière fleuri de lupins, à l’ombre des églises en bois et des pylônes où se posent les cigognes ?

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Que deviennent les blés d’Ukraine ?

Paysage engtre Lviv et Rivne

Campagnes de Galicie en Ukraine (photographie de l’auteur)

Qualifiée de grenier à blé, tantôt de l’Europe, tantôt de la Russie, l’Ukraine est réputée pour la fertilité de ses « terres noires ». L’incertitude du destinataire des récoltes – Europe ou Russie ? – est quant à elle révélatrice de la situation géopolitique du « pays des confins », tiraillé entre l’Est et l’Ouest. Mais l’Ukraine fut aussi le pays de la plus grande famine européenne du XXe siècle, quand la production agricole de sa partie centrale et orientale, alors soviétique, fut réquisitionnée par le régime bolchévique en 1932 et 1933, entraînant la mort de millions de paysans. L’agriculture collectivisée déstructura le régime de propriété et les communautés locales. L’indépendance de 1991 et la chute du communisme bouleversa une fois de plus l’ordre collectif des champs. Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Bernard De Backer, 2006

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Des ateliers de moins en moins protégés ?

Pilifs

Exposition de tomates à la Ferme nos Pilifs (source de la Ferme)

Le changement de dénomination de ce que l’on appelait autrefois les « ateliers protégés » en « entreprise de travail adapté » (ETA), au milieu des années nonante en Belgique francophone, officialise dans les termes une lente évolution du secteur qui avait débuté des décennies plus tôt. Dans le contexte particulier de la Région bruxelloise, les ETA doivent affronter des réalités et des défis qui dessinent un parcours contrasté dans un univers quelque peu parallèle, qui conduit de bâtiments « éco-dynamiques » sur les hauteurs verdoyantes de Neder-over-Heembeek à de petits ateliers nichés dans de vieilles maisons de quartier, en passant par de grands hangars emplis de machines et de bruit.

On pourrait commencer par une énigme : comment un divertissement anglais du XVIe siècle a-t-il donné naissance à un mot qui semble faire partie de notre vocabulaire depuis toujours ? Dans la Merry England des Tudor, une loterie populaire d’objets personnels impliquait qu’un tiers-arbitre mette « la main dans le chapeau » pour y déposer une valeur équilibrant celle des lots mis en jeu. Le geste du dépôt dans le chapeau, ce « hand in cap », a progressivement pris la signification d’une action visant à rendre une compétition plus équitable en défavorisant le concurrent le plus performant. Le sens s’en est dès lors inversé, passant d’une signification positive à une signification négative.

Bernard De Backer, 2006

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Deux livres sur les ETA bruxelloises du même auteur :

  1. Des entreprises pour travailleurs handicapés à Bruxelles. Réalités, défis et perspectives (2005)
  2. Des entreprises pour travailleurs handicapés à Bruxelles. Gagner sa vie, gagner des années. Et après ? (2010)

Les crimes du communisme entre amnésie et dénégation

Holodomor Kiev

Mémorial de Holodomor à Kiev
(photographie de l’auteur)

Dans la nuit du 12 janvier 1937, on frappa à ma porte… Dès ma première minute
d’emprisonnement, il m’apparut clairement que ces arrestations ne relevaient d’aucune erreur et que se réalisait la destruction planifiée de tout un groupe social — tous ceux qui ont gardé dans leur mémoire ce dont il ne fallait pas se souvenir de l’histoire russe des dernières années…

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma

Fin janvier, un entrefilet dans la presse nous apprenait que l’organisation russe de défense des droits de l’homme Memorial, qui a notamment pour but l’étude de l’histoire de la répression en URSS, avait subi un contrôle fiscal au printemps 2005. Ce contrôle n’avait rien laissé au hasard : le fisc russe avait réclamé le paiement de « l’impôt social sur les bols » offerts par Memorial à des vétérans du Goulag, lors du cinquantième anniversaire du soulèvement du camp de Kenguir. Il avait également exigé « une fiche de renseignement détaillée sur chaque bénéficiaire ». Au même moment, une pétition, visiblement orchestrée par le Parti du travail de Belgique (PTB) et son réseau, circulait sur le web. Elle appelait au rejet d’une résolution adoptée par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, condamnant « les crimes des régimes communistes totalitaires ». Cette conjonction d’évènements a le mérite d’ouvrir le débat sur la reconnaissance publique des crimes du bolchevisme et de s’interroger sur la nature du postcommunisme dans certains pays. Car, comme le disait Adam Michnik dans une boutade, « Ce qu’il y a de plus terrible dans le communisme est ce qui vient après lui ».

Article publié en avril 2006 dans La Revue nouvelle.

Bernard De Backer, 2006

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Significativement (de mon point de vue, ayant connu La Revue nouvelle en interne), cet article ne figure pas sur le site de la RN, sauf le chapeau. Après demande d’informations auprès des « anciens » de la RN, il est apparu qu’aucun autre article n’avait été publié par la Revue nouvelle sur les crimes de masses du communisme, ni à fortiori sur l’amnésie et la dénégation de ceux-ci (en Russie et à l’Ouest), avant celui-ci publié avril 2006, et un seul sur le Goulag (32 ans après la publication de L’Archipel du Goulag). Aude Merlin avait en effet écrit un très beau récit, « Le zek, la houille et le traîneau« , publié en décembre 2005, dans lequel elle parle du Goulag (camps de Vorkouta). J’ai vécu une expérience semblable, une siècle après « la révolution » d’octobre, en 2017 avec la publication de « Que faire de Lénine ? » sur mon blog de la RN. Ce fut le seul article sur le sujet, qui ne fut même pas imprimé dans la revue papier (mais quand même sur mon blog RN…). Un membre du Comité de rédaction m’avait alors confié que mon article sur Lénine avait fait l’objet d’intenses discussions internes dans la groupe « blog ». Même les « chrétiens de gauche » étaient quelque peu négationnistes. Comme me le disait l’un d’entre eux, Nous avons participé à l’occultation.

Sur le PTB et la pétition de 2005, voir la page Wikipedia (cet article est cité comme ressource dans la note 142…)

Rediffusion en avril 2026 (20 ans après cet article) : Goulag, une histoire soviétique. Oui, « soviétique » et pas stalinienne….

Le sens du progrès

Le sens du progrès

Avec ses nonante-cinq pages d’« éléments d’une bibliographie ordonnée », le livre de Taguieff constitue une véritable encyclopédie de la genèse, du développement, des variantes, des espoirs et des dérives sanglantes (colonialisme, darwinisme social, eugénisme, fascisme, bolchevisme…) de l’idée de Progrès en Occident. Mais également de sa critique et de son ébranlement au XXe siècle ainsi que de l’enseignement que nous pouvons en tirer. L’ouvrage, après l’introduction et deux chapitres que l’on pourrait qualifier d’argumentaires et méthodologiques, s’organise autour de cinq parties centrales. La première est consacrée aux origines du « progressisme » (au sens de croyance au progrès inéluctable) occidental, la seconde et la troisième à ses développements et ses extensions, la quatrième à l’eugénisme comme incarnation radicale de l’idée d’autotransformation de l’homme par l’homme, la cinquième à l’effondrement (parmi les « élites cultivées », du moins) de l’optimisme « progressiste » et à sa discussion.

Bernard De Backer, 2007

Note de lecture de Février 2007 pour Etopia, cette de recherche du parti écologiste belge.

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Le Rayon Verne

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Tombe de Jules Verne à Amiens

Une île est comme un doigt posé sur une bouche invisible et l’on sait, depuis Ulysse, que le temps n’y passe pas comme ailleurs.

Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion

Un siècle après sa mort, le rêve du petit Nantais qui s’aventurait dans les dédales de la Loire, bivouaquait sur ses ilots et contemplait les navires en partance pour l’Océan, continue de vivre en nous. Cette passion trouve sans doute sa source la plus profonde dans celle de l’enfant qui investit dans sa découverte du monde le désir des retrouvailles d’une présence perdue. À travers elle, c’est l’aventure de la modernité conquérante qui est autant magnifiée que menacée par la nostalgie des origines.

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