Outre les données issues d’enquêtes diverses sur la santé[1], des évènements récents ont à nouveau focalisé l’attention sur un symptôme de masse qu’il est convenu de désigner par le terme de « dépression ». Parmi eux, la catastrophe de l’A320 de la Germanwings, filiale low-cost de la Lufthansa, a suscité une vive attention médiatique qui n’est sans doute pas le fruit du hasard. Dans une synchronie étonnante, la chaine franco-allemande Arte diffusait en effet le 24 mars 2015, soit le jour même du crash provoqué volontairement par le copilote soigné depuis des années pour troubles psychiques, une émission titrée « Dépression, une épidémie mondiale ? » Si les hypothèses sur la catastrophe imputaient d’abord celle-ci à une lente dépressurisation de l’avion, provoquant l’endormissement des pilotes et des passagers, il s’est avéré, à l’examen des deux « boites noires », que c’est dans le psychisme du copilote que résidait l’énigme de l’accident, qui fit cent-cinquante morts sur les flancs du massif des Trois-Évêchés.
Vladimir Vladimirovitch Poutine enfant (source Wikipedia)
« L’Ukraine, c’est la “Nouvelle Russie”, c’est-à-dire Kharkov, Lougansk, Donetsk, Kherson, Nikolaev, Odessa. Ces régions ne faisaient pas partie de l’Ukraine à l’époque des tsars, elles furent données à Kiev par le gouvernement soviétique dans les années 1920. Pourquoi l’ont-ils fait ? Dieu seul le sait. »
Vladimir Poutine, déclaration à la télévision russe, 17 avril 2014
Dans l’actualité haletante, tortueuse et mortifère qui nous parvient d’Ukraine depuis l’automne 2013, il est une expression qui monte en puissance dans la bouche du président russe et de son pouvoir : la « Nouvelle Russie » (Novorossiya). Une commande d’État a même été faite auprès d’historiens russes pour en écrire l’histoire officielle. Ce nom désigne un espace géographique aux contours variables, mais situé dans la partie méridionale et orientale de l’Ukraine, pays pourtant souverain avec des frontières reconnues, dont la Fédération de Russie, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, s’était portée garante en 1994. C’est un peu comme si Paris, après avoir garanti l’inviolabilité du territoire belge, qualifiait la moitié du pays de « Nouvelle France », massait ses troupes à la frontière et disait à qui voulait l’entendre que la Belgique est un pays artificiel, intégré naguère à l’Empire sous Napoléon, dominé aujourd’hui par le mouvement fasciste flamand de Bart De Wever. De nombreux francophones de Mons et de Charleroi, ne captant que les médias parisiens, auraient pris les devants avec l’aide de soldats français dégriffés, en proclamant une « République du Hainaut oriental ». La comparaison s’arrête là. Bruxelles n’est pas supposée être « la Mère des villes franques » et le « Grand Prince des Francs » n’y reçut pas le baptême dans la Senne en 988.
Kiev, descente Saint-André (photographie de l’auteur, 2004)
Un poète russe contemporain, Lev Rubinstein, a diffusé, le 1er mars 2014, un bref message, à la suite de l’invasion militaire du territoire ukrainien de Crimée par des troupes masquées et armées jusqu’aux dents. Il y écrivait notamment ceci : « Chers amis ukrainiens, Toutes nos pensées sont avec vous. Toute notre anxiété et tous nos espoirs sont avec vous. Tout notre désespoir et toute notre colère sont avec vous. Ceci est un moment où il est impossible d’être silencieux, mais où l’on ne sait que dire. Je vais probablement devoir prononcer des paroles un peu pathétiques : essayez de nous pardonner. Nous signifiant, hélas, les quelques Russes sains d’esprit qui ne sont pas encore empoisonnés par des gaz impériaux. Ce ne sont pas des gaz diffusés par Gazprom, ce sont des gaz qui, malheureusement, sont déposés beaucoup plus profondément. »
Travailleurs à Kirkenes en 1907 (source Wikipedia)
Les armateurs norvégiens, quand ils ne sont pas sous l’emprise de l’aquavit parfumé à l’anis et à la coriandre, n’ont pas la réputation d’être des fantaisistes. Ainsi apprit-on récemment que dans la petite ville de Kirkenes, située au bout du bout de la Norvège, à un jet de pierre de la Russie et au bord du Bøkfjorden plongeant dans la mer de Barents, un dénommé Félix Tschudi avait décidé d’investir l’équivalent de 13 millions d’euros pour le rachat d’une mine de fer. La mine était pourtant moribonde, le gisement s’épuisait, et le gouvernement norvégien ne la soutenait même plus pour raison stratégique. Qu’allait donc faire Félix dans cette galerie ?
Campagnes de Galicie en Ukraine (photographie de l’auteur)
Qualifiée de grenier à blé, tantôt de l’Europe, tantôt de la Russie, l’Ukraine est réputée pour la fertilité de ses « terres noires ». L’incertitude du destinataire des récoltes – Europe ou Russie ? – est quant à elle révélatrice de la situation géopolitique du « pays des confins », tiraillé entre l’Est et l’Ouest. Mais l’Ukraine fut aussi le pays de la plus grande famine européenne du XXe siècle, quand la production agricole de sa partie centrale et orientale, alors soviétique, fut réquisitionnée par le régime bolchévique en 1932 et 1933, entraînant la mort de millions de paysans. L’agriculture collectivisée déstructura le régime de propriété et les communautés locales. L’indépendance de 1991 et la chute du communisme bouleversa une fois de plus l’ordre collectif des champs. Où en sommes-nous aujourd’hui ?
L’interminable tragédie du Kosovo, dont les prolongements actuels nous montrent le profond enracinement historique et social, ne se résume pas plus aux effets d’une manipulation historique perpétré par Milosevic qu’à l’impact local de stratégies géopolitiques sur l’échiquier mondial. En deçà des manoeuvres du pouvoir politique serbe dans la foulée de l’après-titisme et du « grand jeu » des puissances mondiales, elle est surdéterminée par le mouvement long de l’histoire, la force de la mémoire collective et la prégnance d’un habitus social qui semble échapper à de nombreux observateurs occidentaux. Un article publié il y a peu par La Revue nouvelle invite à mieux prendre la mesure de ces facteurs, tout en n’oubliant pas l’histoire récente et mal connue du Kosovo qui en constitue un relais essentiel.
Illustration de La lettre volée d’Edgar Poe (source Wikipedia)
En général, cette révolution ne dépend pas d’un afflux d’argent frais,
mais d’un esprit nouveau.
Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme
Les voyages, pour peu qu’ils nous confrontent de manière intense à d’autres cultures, peuvent faire vaciller les routines les plus solides qui constituent notre ancrage cognitif et émotionnel. Expérience qui, bien entendu, n’est pas sans risques. Les voyageurs le savent bien, et c’est sans doute pour cela qu’ils circulent le plus souvent en groupes – organisés de préférence. Mais lorsque la route déroute, elle peut aussi ouvrir les yeux. Les assurances les plus solidement ancrées se trouvent progressivement déboîtées par le jeu qui s’introduit dans leurs fondements. Une « fenêtre », au sens balistique du terme, permet alors d’apercevoir le caractère relatif d’une série de traits que l’on supposait universels[1]. Le modelage des corps et des esprits par l’incorporation de normes sociales apparaît dès lors d’une profondeur insoupçonnée, avec toutes les conséquences qui s’en suivent, notamment dans le domaine du développement économique et social[2].