Voyage au pays des Moor

Homme conservé dans la tourbe, Aarhus, Danemark
(photographie de l’auteur)

Wohin auch das Auge blicket
Moor und Heide nur ringsum
Vogelsang uns nicht erquicket
Eichen stehen kahl und krumm

Die Moorsoldaten, 1934

La route goudronnée s’est réduite, puis effilochée en plaques de bitume éparses balayées par un vent aigre qui soulève des cônes de sable. Il ne reste bientôt plus qu’un chemin étroit le long de champs piquetés de fougères, une cendrée crissante qui fait vaciller les pneus. Au loin, derrière des lignes forestières couronnant l’horizon, se nichent des villages de l’Emsland dont les noms sombrement gothiques sont une variation à partir de quelques syllabes entêtantes : Börgerwald, Surworld, Neuwald, Börger, Börgermoor… La fatigue physique, la froideur humide qui suinte de la terre, une carte imprécise et la solitude me troublent. Les noms me trottent dans la tête comme de sinistres mantras, alors que je m’égare sur des chemins forestiers. Ne serait-ce pas Surwald, Neubörger, Börgerworld, Neumoor ?

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Trois plateaux dans la Puszta

Maramures

Paysage du Maramures en Roumanie
(photographie de l’auteur)

Qu’est-ce que l’espoir ? Une catin qui nous séduit pour se faire tout donner.

Sandor Petöfi, poète hongrois mort à Sighisoara

À la sortie du village[1], un chemin de terre pierreux, déchiré d’ornières recuites par le soleil, escalade un bourrelet des Carpates avant de débouler en Transylvanie. C’est la voie la plus directe au départ de Botiza, une trentaine de kilomètres à travers la forêt recouvrant les montagnes d’une ombre silencieuse. Pour rejoindre la patrie de Vlad l’Empaleur[2], il faut franchir un col bossu de neuf cent quatre-vingts mètres qui n’en finit pas de se dérober sous ma bécane vacillante. « Toujours tout droit ! Toujours tout droit ! Surtout ne pas prendre les sentiers à gauche ou à droite ! », m’avait dit un moustachu sous sa faux étincelante. Sinistre présage. Ahanant dans la moiteur, les yeux perlés de sueur, j’ai bien du mal à distinguer la voie directe. Que faire de cette fourche qui s’ouvre devant moi ? Un peu à droite ou un peu à gauche ? Les chemins de montagne ont un langage subtil qu’il faut savoir décoder : pente légèrement moins raide, ornières un peu plus fatiguées, herbe moins folle… Va pour le tout droit qui va à gauche. Quelques lacets plus haut, le même dilemme se reproduit. La température fraîchit, le vent bruisse dans les feuillages. Le « Pasul Botiza » est si discret que son franchissement ne se remarque qu’à l’effort évanoui : on avance tout à coup sans pédaler.

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À vélo au pays du cimetière joyeux

Sapinta 2

Cimetière de Sapinta, Maramures roumaine
(photographie de l’auteur)

… au terme de ma vie, tout au long de laquelle j’ai
connu de nombreux pays et lu de nombreux livres, j’en arrive
à la conclusion que celui qui a raison c’est bien le paysan
roumain. Ce paysan qui ne croit en rien, qui pense que
l’homme est perdu d’avance, qu’on ne peut rien faire, que
l’histoire le broie.

Émile Cioran, cycliste et philosophe né en Transylvanie

C’est une plongée endiablée : cinq cents mètres de dénivelée abrupte entre les arbres et les sources, dans la fraîcheur d’une forêt de hêtres tapissée d’humus. Des masses d’air frais odorantes, captives dans les sous-bois, s’épanchent sur la route, nous caressent le visage et les jambes. Si la descente pouvait se prolonger toute la journée… Cet été 2007, la canicule étouffe les plaines et le piémont carpatique, taillé comme un jardin (petits vignobles alignés, rangées de maïs, pruniers en bosquets). Les buffles d’eau se morfondent dans l’eau tiède des marigots. À près de quarante degrés celsius, le bitume se liquéfie, les grenailles collent aux pneus, puis frappent les garde-boue comme nuées de sauterelles.

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Voyage au pays des deux rives

Portrait de groupe lointain ferme Toulova

L’auteur et ses hôtes à Toulova, le survivant de Kenguir en arrière-plan
(photographie Igor Zhuk)

Trentième anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, 24 août 1991

Cinquième anniversaire de Maïdan en février 2019
(accords du 21 février 2014, fuite de Yanoukovitch le soir même)

Les Ukrainiens ont rendu hommage aux morts de Maïdan avec le requiem « Un caneton nage sur la Tysyna » (« Пливе кача по Тисині », « Plyve katcha po Tyssyni »). Il s’agit d’une chanson populaire de lemky (lemkos), groupe ethnique habitant l’est des Carpates, dans l’actuelle région de Transcarpatie.

Ce récit a été publié dans le dossier de La Revue nouvelle, « Où va l’Ukraine ? » (2006)

L’Ukraine, « carrefour des empires disparus », est une plaine immense divisée en deux par le fleuve Dniepr, s’étirant d’est en ouest sur près de quinze cents kilomètres. Des millions de ruraux, souvent âgés, y pratiquent une agriculture de subsistance sur des lopins cultivés à la seule force humaine ou animale. Quinze ans après la chute du communisme, les champs kolkhoziens paraissent en déshérence, la jeunesse partie vers les villes. À l’Ouest, ce sont souvent des citées anciennes qui ravalent leurs façades polonaises ou austro-hongroises. À l’Est, les centres urbains offrent de grands ensembles constructivistes et staliniens, les industries parsèment le paysage du Donbass où flotte une odeur de houille et d’acier. Au Centre-Nord, Kiev étend sa puissance retrouvée sur les deux rives du Dniepr. Si le développement de la « ville aux têtes dorées » est impressionnant, un mouvement similaire semble gagner le pays à petits pas. Atteindra-t-il les campagnes avant que la dernière babouchka ne repose dans un cimetière fleuri de lupins, à l’ombre des églises en bois et des pylônes où se posent les cigognes ?

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Retour de Kiev

Kiev jardin botanique

Kiev, le jardin botanique
(photographie Igor Zhuk)

À la mémoire de Boris Souvarine, né à Kiev en 1895.

Plus vaste pays d’Europe après la Russie, et bientôt voisine de l’Union européenne, l’Ukraine est largement méconnue à l’ouest des Carpates. Au-delà de Tchernobyl et de sa réputation comme « grenier à blé de la Russie » — réalité historique qui lui valut la grande famine des années trente, provoquée par les réquisitions criminelles de Staline —, le pays a d’autres histoires à nous transmettre. À commencer par celle de ses origines et de son destin tumultueux, intimement associés à sa capitale, « la Ville » comme la nommait Boulgakov. Depuis l’indépendance de 1991, le « fantôme de l’Europe » se trouve par ailleurs confronté au double défi de construire un État-nation et de sortir du communisme. Tâche redoutable qui faillit conduire au désastre en 1993. Depuis lors, le pays semble remonter la pente malgré une crise politique endémique et de fortes disparités régionales. À partir d’un séjour dans la capitale, onze ans après une première visite, et plusieurs voyages dans les régions, l’auteur nous raconte quelques transformations observées avec la complicité de ses amis ukrainiens. Une réalité complexe que vision apocalyptique ou optimisme naïf n’aideront pas à comprendre.

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Les Carpates oubliées

Enfants et planches 2

Enfants face au mont Goverla, le sommet de l’Ukraine
(photographie de l’auteur)

« Car ils vivaient loin de lui, coincés entre l’Orient et l’Occident, entre la nuit et le jour, étant eux-mêmes des sortes de fantômes vivants que la nuit a enfantés et qui hantent le jour. »

Joseph Roth, La marche de Radetzky

AU MOIS D’AOÛT 1993, un peu moins de deux années après la dissolution de l’URSS dans une datcha de Biélorussie, je sortais d’un hôtel décomposé – gravats, poussière et indifférence –, à quelques kilomètres de la frontière entre l’Ukraine et la Roumanie ; en Transcarpatie, exactement. Un ciel clair couvrait la vallée ravagée par des inondations. Les usines abandonnées, la gare défaite et les casernes pour civils dont l’urbanisme soviétique avait fait grand usage – même dans les petites villes de province – s’éloignaient au fur et à mesure que je progressais dans la montagne. Mon chemin attaquait de front, sans finasser en courbes et virages, les mamelons bossus et humides des Carpates. Les ornières étaient profondes, creusées par le passage des charrettes et des camions qui desservaient les hameaux, descendaient les foins, les troncs d’arbres et les écoliers.

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Voyage au Centre de l’Europe

Carpates barbelés

Carpates d’Ukraine (source Wikipedia)

Sur la route d’Ivano-Frankovsk, au creux d’une vallée étroite qui s’enfonce dans le flanc sud des Carpates ukrainiennes, un monument érigé par les Austro-Hongrois marque « le Centre de l’Europe ». Une inscription latine gravée dans un socle de pierre rose informe les voyageurs que les arpenteurs impériaux ont déterminé, en 1887, la position exacte du lieu « cum mensura gradum meridionalum et parallelorum ». La date, sans doute, n’est pas innocente : vingt ans après le compromis de 1867 qui reconnaissait l’indépendance de l’Etat hongrois, la localisation du centre géographique de l’Europe dans la partie magyare de la Double Monarchie constituait un arrimage symbolique de ses confins orientaux au sein de l’espace européen. L’Aigle à deux têtes étendait alors son ombre sur les croupes boisées des Carpates, recouvrant de ses ailes les rivages occidentaux de l’Ukraine qui échappaient aux Moscovites : Ruthénie, Galicie et Bucovine du Nord.

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Sous le regard de l’Inde

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Préface au livre du photographe Nicolas Springael, Orissa. Terre indienne, publié en 1999

Beaucoup d’entre nous, sans doute, ont dû rêver en contemplant l’Inde dans leur atlas d’écolier, fascinés par ce grand triangle renversé, adossé au socle gris de l’Himalaya et plongeant son immense couteau de terre dans la nappe bleutée des Océans. Ces espaces rêvés de notre enfance se peuplaient d’une vie extravagante, nourrie des récits de Jules Verne, de Kipling ou d’Hergé. C’était l’Inde merveilleuse des cobras, des fakirs, des temples et des bayadères. Plus tard vinrent des images de famine, de violence et de chaos urbain. Entre ces deux clichés, les « Oriental Sceneries » et les reportages-chocs, peu de place pour l’Inde quotidienne des campagnes où vivent plus des trois quarts de sa population.

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De Pavlov à Krishna

Descente Saint-André – Андріївський узвіз en ukrainien, Андреевский спуск en russe – à Kiev
(photographie de l’auteur, décembre 1991)

Au centre de Kiev, près du boulevard Kreschiatik, une enseigne lumineuse donne en permanence la date, l’heure, la température et le taux de radiation. Non loin de là, dans les couloirs souterrains qui mènent au métro, des attroupements se forment autour des étals tenus par des disciples de Krishna. On y vend une traduction russe de la Bhagavad-Gita, illustrée d’images roses et bleues remplies de jeunes créatures radieuses gambadant dans un halo de lumière dorée. À la télévision ukrainienne, un reportage consacré aux phénomènes para-normaux montre le corps d’un homme soumis à une expérience de visualisation des points d’acupuncture. Des boules de lumière bleutée surgissent tout à coup le long des méridiens, accompagnés d’un fort crépitement électrique. À l’Institut de Radiologie de Kiev, on s’intéresse aussi de très près aux rayonnements.

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