Soljenitsyne et les Lumières d’Estonie

Solzhenitsyn 1974

Alexandre Soljenitysne en 1974 (source Wikimedia Commons)

Les premières images d’Alexandre Nevski sont familières aux cinéphiles : mamelons herbeux où reposent crânes et ossements picorés par des corbeaux, flèches fichées dans le sable, casques reposant à terre, carcasses de drakkars dont les proues défient l’horizon. Bientôt, des pêcheurs drapés de lin, alignés en demi-cercle, halent un filet hors de l’eau baignés dans un flot musical signé Prokofiev. Derrière eux, est-ce la mer ?

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Simon Leys. Un sinologue ombrageux et aimant

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Origine du pseudonyme de Pierre Ryckmans (source Wikipedia)

Dieu sait pourtant combien l’existence serait agréablement simplifiée si nous pouvions nous persuader que seule la Chine morte doit faire l’objet de notre attention ! Comme il serait commode de garder le silence sur la Chine vivante et souffrante, et de se ménager à ce prix la possibilité de revoir une fois encore cette terre tant aimée… 

Simon Leys, avant-propos à Ombres chinoises.

Je n’ai vu Simon Leys qu’une fois, le 28 novembre 2006, lors d’une conférence sur la peinture chinoise de la dynastie des Song, au collège Saint-Michel à Bruxelles. L’homme était meurtri par la froidure belge, plutôt grognon, ses diapositives étaient mitées et le projecteur doté d’une focale indécise. Mais après un temps d’échauffement salutaire, ses commentaires étaient devenus passionnés, son intelligence sensible et rigoureuse de l’univers pictural chinois avait captivé l’auditoire qui l’écoutait dans un silence religieux.

J’y renouais avec une lecture ancienne — celle des Propos sur la peinture de Shi Tao, traduits et publiés par Pierre Ryckmans en 1966 — qu’un lacanien esthète m’avait confié, à la suite d’un échange sur la peinture de paysage. C’était un syllabus ronéotypé, bourré de notes et d’idéogrammes. Certains m’étaient devenus familiers, après un long voyage en Chine et quelques cours de mandarin qui avaient précédé la traversée en solitaire de l’empire (en juillet-aout 1989, les murs de Tiananmen portaient encore des traces de balles). Je réalisai rapidement que l’auteur était le même que celui des Habits neufs du président Mao, ouvrage détonnant à la couverture « situationniste », lu quasiment sous le manteau au milieu de la déferlante maoïste des années 1970. La fréquentation, durant cette même période, des écrits de Victor Segalen, notamment ses poèmes exaltés sur le Thibet, m’avait permis de dénouer certains implicites du pseudonyme choisi par ce Belge d’une famille illustre, en lieu et place de son nom flamand signifiant « homme riche ». Comme certains d’entre nous le savent, Ryckmans a choisi (par prudence pour ses proches et pour maintenir l’accès à la « terre tant aimée ») de se nommer Leys en hommage à un héros de Segalen, Pierre se muant bibliquement en Simon.

Bernard De Backer, 2014

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Stèles, La Grande Famine en Chine, 1958-1961

Stèles

Si l’on ignore de Lushan quel est le vrai visage
C’est simplement qu’on est soi-même au cœur de la montagne.
Su Shi, poète chinois (dynastie des Song, XIe siècle)

On pourrait l’oublier, être tenté de la passer par pertes et profits, tant le « tremblement du monde » suscité par l’éveil de la Chine accapare l’attention des médias, des experts et des politiques, voire des sinologues eux-mêmes. On pourrait aussi se dire : « Encore une Grande Famine communiste. Après celles de l’Ukraine, du Kazakhstan, du Cambodge, de la Corée du Nord… Oui, le bolchevisme a été meurtrier. Restons-en là. Occupons nous du présent, de l’avenir et des vivants. » L’auteur du livre dont nous rendons compte n’a pas oublié, même s’il est membre du Parti communiste depuis 1964, a été journaliste à l’agence Chine Nouvelle et s’occupe aussi des vivants. Il avait dix-huit ans au moment du début de la famine, vingt-et-un lorsque celle-ci prit fin. Il survécut, mais pas son père adoptif, dont il tenta d’enrayer l’agonie et auquel une des quatre stèles du livre est dédiée. Les trois autres stèles le sont aux trente-six millions de Chinois morts de faim, selon l’auteur, « au système qui a provoqué cette catastrophe » et, anticipativement, à lui-même, Yang Jisheng, au cas où il lui « arriverait malheur » à la sortie de son livre. La stèle est à ses yeux une « matérialisation de la mémoire » afin de combattre l’« amnésie historique » forcée par le pouvoir et dont « souffrent si souvent » les Chinois. Amnésie qui ne concerne pas qu’eux, nous le savons. Singulièrement en Belgique, le premier pays européen à voir naitre un parti maoïste sur son sol et le dernier à en conserver un.

Bernard De Backer, La Revue nouvelle, avril 2013

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Terres de sang

Terres de sang

Auschwitz n’est qu’une introduction à l’Holocauste, et l’Holocauste qu’un aperçu des objectifs ultimes de Hitler. Les romans de Grossman, Tout passe et Vie et destin, relatent avec audace la terreur tant nazie que soviétique, et nous rappellent que même une caractérisation exhaustive de la politique allemande de tuerie collective n’épuise pas l’histoire des atrocités en Europe au milieu du siècle.

Timothy Snyder, La réalité ignorée de l’extermination des Juifs, conférence prononcée à Vilnius, 2009

Ce n’est pas sans appréhension face à l’atrocité des évènements et à la difficulté de la synthèse que l’on tentera ici de présenter les enseignements principaux d’un ouvrage volumineux, au titre sans équivoque, couvrant la période la plus sombre de l’histoire européenne. Un livre impressionnant, autant par l’ampleur et la cruauté des meurtres politiques de masse qu’il recense, décrit et contextualise, que par l’entrelacement cynique, la rétroactivité et la complexité parfois retorse des évènements. Massacres et exterminations accompagnant conquêtes impériales, campagnes de « purification » ethnique et sociale, opérations de violence politique, déplacements de populations qui, de 1933 à 1945, firent quatorze millions de victimes civiles dans un espace qualifié de « terres de sang » par l’auteur. Une large tranchée dévastée entre Berlin et Moscou, qui s’étend de Tallinn en Estonie à Yalta en Crimée, de Poznan en Pologne aux rives du Don en Russie occidentale.

Bernard De Backer, 2012

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Quatorze millions de morts, un rendez-vous mondain ?

Timothy Snyder

Timothy Snyder (Wikimedia Commons)

Ce lundi 7 mai à 16 heures 30, la pluie s’est enfin arrêtée. Fait banal pour un voyageur abrité, mais donnée importante pour un cycliste hydrophobe. En descendant l’avenue Jeanne, celui-ci aperçoit policiers et policières, voitures sombres et lustrées, hommes aux cheveux ras portant une oreillette au bout d’un fil torsadé. Des bandes de plastique rouge et blanc, hâtivement nouées et frémissant sous les bourrasques, interdisent l’accès des automobiles au péristyle d’un haut bâtiment gris. Le cycliste range sa bécane de l’autre côté de la rue, l’accroche par un cadenas d’acier à un pylône. Il entre et se dirige vers l’auditoire du premier étage. Dans le grand déambulatoire adjacent, le bourgmestre d’Ixelles vient de faire son entrée, écharpe tricolore nouée au ventre. Un échevin libéral au visage rubicond fait des ronds de jambes, des académiques d’âge et tenues variés devisent. Pas grand monde encore, une demi-heure avant la conférence, mais le nouvel entrant tenait à disposer d’une bonne place.

Bernard De Backer, 2012

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À l’épreuve des Khmers rouges

Khmers rouges

Ossuaire de Tuol Sleng à Phnom Penh (source Wikipedia)

Article publié en mars 2012

Douch, ancien tortionnaire khmer rouge, est mort le mardi 1er septembre 2020

Cette nuit de Noël, un grand pan de ma naïveté tomba. J’avais été jusque-là pénétré de l’image rassurante du bourreau-monstre. Or l’homme de foi, qui regardait maintenant devant lui d’un oeil morne mêlé d’amertume, m’apparaissait tout d’un coup dans son immense solitude. Je me surpris, au moment précis où se révélait sa cruauté, à éprouver pour lui de l’affection.

Notre drame sur terre est que la vie, soumise à l’attraction du ciel, nous empêche de revenir sur nos erreurs de la veille, comme la marée sur le sable efface tout dans son renversement.

François Bizot, Le portail

Plus de trente ans après la chute du régime des « Frères » de l’Angkar, tombé sous les assauts de l’armée vietnamienne en janvier 1979, le tortueux procès de quelques dirigeants octogénaires livre ses premiers enseignements. Parmi les inculpés figure Douch, l’homme qui dirigea le camp de S-21 où furent « écrasées » plus de douze mille personnes, la plupart cadres du régime. Son histoire invite à tenter d’entrevoir une vérité, celle d’une machine idéologique criminelle aux racines hybrides, mais aussi celle de notre question humaine à tous.

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À l’épreuve des totalitarismes

Totalitarismes

Avant que je poursuive mon histoire, permettez-moi une observation générale : on reconnait une intelligence de premier ordre à son aptitude à faire coexister dans l’esprit
deux idées contraires tout en continuant à fonctionner. Il faudrait par exemple pouvoir
constater que la situation est désespérée sans pour autant renoncer à vouloir la changer.
Francis Scott Fitzgerald, The Crack-Up (1936)

Le troisième tome de la tétralogie que Marcel Gauchet consacre à l’avènement de la démocratie est certainement le plus interpellant. Par son objet et la somme inouïe de souffrances physiques et morales qui lui sont liées, bien évidemment, mais aussi par l’analyse qu’il déploie et dont il ressort, in fine, que les hommes de cet âge des extrêmes, y compris ceux qui étaient aux postes de commandes, vivaient dans l’ignorance des forces profondes qui déterminaient la destinée dont ils furent les agents. Les qualificatifs désignant cette méconnaissance tragique reviennent de manière récurrente dans le corps du livre, consacré à la naissance, au déploiement et à la décomposition des trois régimes totalitaires européens qui constituèrent l’épreuve majeure à laquelle fut confrontée la démocratie sur notre continent.

Bernard De Backer, 2011

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Une Ville entre chien et loup

Vue Kiev

Vue de la rive gauche du Dniepr à partir des hauteurs de Kiyv (photographie de l’auteur)

Dans un sous-bois de feuillus épars, des bouleaux ployant sous des bourrasques ombragent un tapis d’herbes grises. Le regard du spectateur, guidé par une caméra qui se faufile entre futaies et touffes d’herbe, accompagne un couple qui arpente le bois. Ils se parlent, évoquent des évènements lointains, marchent d’un lieu à l’autre, franchissent des fondrières gonflées d’eau. Le vent forcit et écarte les branches alors que la caméra se rapproche du couple. Lui — un visage doux à la peau légèrement grumeleuse — raconte qu’un charnier se cache ici, sous terre. « C’est là que des gens de notre rue ont été enterrés ; la maison de mon père était à huit-cents mètres », dit-il d’une voix ferme, teintée de colère. Des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants sont morts, avant la Grande Guerre Patriotique. Un nom apparait dans l’image et indique que nous sommes dans le village de Khorshivka, dans l’oblast de Sumy. L’homme qui marche m’en rappelle soudainement un autre, originaire de cette même région proche de la Russie. Cette peau grêlée, ce visage doux, cette silhouette : ce doit être lui, l’ancien directeur de la banque nationale d’Ukraine qui était hanté par l’inflation et le spectre de la famine. Le plan suivant nous montre des champs en été. Alors qu’un choeur traditionnel a cappella s’élève dans un bruissement de blés murs et des stridulations d’insectes, une paysanne couverte d’un fichu noir émet un voeu. « Que personne n’ait plus jamais à souffrir d’une chose pareille ».

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Floralies à Pyongyang

Kim-jong-il

Kim Jong-il (image de propagande)

Selon la célèbre théorie de l’historien Ernst Kantorowicz, dite des « deux corps du Roi », le souverain médiéval possède un corps terrestre, tout en incarnant le corps politique, la communauté constituée par le royaume de ses sujets. Cette double nature du corps royal expliquerait l’exclamation proférée à la mort du souverain, « Le Roi est mort, vive le Roi ! ». Le corps politique du roi ne pouvait en effet mourir. Les derniers développements de la dynastie communiste « autosuffisante » de Corée du Nord — à savoir la désignation de Kim Jong-un comme successeur de son père Kim Jong-il et de son grand-père Kim Il-sung — peuvent peut-être trouver un bout d’explication dans cette incarnation physique du pouvoir politique et de la communauté humaine qu’il est censé représenter. Sauf qu’à défaut d’une loi de succession monarchique et héréditaire, il apparait bien nécessaire d’anticiper la défaillance finale du souverain régnant pour installer le corps de son successeur en position d’héritier, selon des formes politiquement présentables, mais biologiquement assurées. C’est ce que nous venons de vivre avec l’intronisation de Kim Jong-un (en lieu et place de Kim Jong-nam, le fils ainé), mais également avec la montée en grade de sa tante Kim Kyong-hui, belle-mère de la dynastie promue général quatre étoiles.

Bernard De Backer, La Revue nouvelle, éditorial de novembre 2010

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Assassinat de Natalia Estemirova, asphyxie de Memorial ?

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Portrait de Natalia Estemirova réalisé par le peintre tchétchène Asia Oumarova (source Wikipedia)

Le mercredi 15 juillet 2009, le corps de Natalia Estemirova a été retrouvé dans une forêt en Ingouchie, après son enlèvement le matin même, au sortir de son domicile à Grozny. Menacée et « avertie » à de nombreuses reprises, insultée par le président tchétchène, Ramzan Kadyrov, elle avait été exécutée dans la journée de plusieurs balles dans la tête et la poitrine. Après avoir été professeure, puis journaliste, Natalia Estemirova était devenue militante de l’ONG russe Memorial lors du début de la seconde guerre de Tchétchénie, en 1999. Née d’un père tchétchène et d’une mère russe, elle avait choisi de vivre à Grozny, malgré la guerre. Elle y dirigeait l’antenne de Memorial. Cette dernière, par la voix de son dirigeant à Moscou, Oleg Orlov, a immédiatement mis en cause la responsabilité de Ramzan Kadyrov, qui a, de son côté, porté plainte contre Memorial. Le procès s’est ouvert à Moscou, le 25 septembre.

Bernard De Backer, La Revue nouvelle, éditorial d’octobre 2009

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Mise à jour de mai 2019. Elena Milashina, journaliste à Novaïa Gazeta et amie de Natalia Estemirova, a reçu un Doctorat Honoris Causa de l’ULB et de la VUB le 3 mai 2019 à Bruxelles.

Mise à jour de mars 2019. En Tchétchénie, le responsable de l’ONG Mémorial, Oïoub Titiev, primé par le prix européen Vaclav Havel en 2018, a été condamné à quatre ans de colonie pénitentiaire. Dans Le Monde du 18 mars 2019 :

« Cet été-là, tandis qu’officiellement la deuxième guerre russo-tchétchène s’achevait pour être remplacée par un régime antiterroriste, « un nettoyage » avait eu lieu à Kourtchaloï. « Plus de cent personnes ont été torturées, cinq tuées… Alors, j’ai écrit un article sur ces atrocités », a rappelé Oïoub Titïev. Il ne quittera plus l’ONG Mémorial, venue sur place enquêter. Parmi la délégation figurait sa prédécesseure, Natalia Estemirova, assassinée en juillet 2009. Depuis lors, sous la direction de Ramzan Kadyrov, installé par Vladimir Poutine à la tête de cette région du Caucase, les autorités locales, qui ont mené récemment une véritable politique de terreur et de persécutions contre les homosexuels, n’ont cessé de pourchasser, arrêter et diffamer les défenseurs des droits humains, allant même jusqu’à incendier leurs bureaux. »

Isabelle Mandraud