La seconde mort du Goulag

Varlam Chalamov Wikimedia Commons

Varlam Chalamov (source Wikimedia Commons)

Les documents sur notre passé sont anéantis, les miradors abattus, les baraques rasées de la surface de la terre, le fil de fer barbelé rouillé a été enroulé et transporté ailleurs. Sur les décombres de la Serpentine fleurit l’épilobe, fleur des incendies et de l’oubli, ennemie des archives et de la mémoire humaine.

Varlam Chalamov, « Le gant » (1970-72), Récits de la Kolyma

– A-t-on beaucoup écrit, à l’étranger, sur nos camps ?
– On n’écrit rien, on ne sait rien, on ne veut rien savoir.

Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka (1949)

La réalité de ce que nous nommons le Goulag – depuis que cet acronyme russe du terme bureaucratique Glavnoïé OUpravlénié LAGuéreï, (Administration principale des camps)[1] s’est imposé avec l’oeuvre de Soljenitsyne – a toujours été voilée, sauf pour ceux qui en étaient les esclaves (un mot utilisé par la plupart des témoins) ou les gardiens. Et bien évidemment pour le pouvoir soviétique, ses bénéficiaires politiques et économiques. Le Goulag était en effet autant un moyen de « refonte » et de répression qu’un instrument de colonisation et d’exploitation économique des « terres inhospitalières ». Les nombreux camps qui composaient l’Archipel, « du détroit de Béring jusqu’au Bosphore, ou presque » (Soljenitsyne), n’ont jamais été libérés par des forces étrangères comme le furent les camps nazis[2]. Il n’y a pas eu de smoking gun, de « fusil fumant » surpris sur la scène du crime par des témoins extérieurs (sauf l’armée allemande, nous y reviendrons).

« Auschwitz froids »

C’est ce dont témoigne Julius Margolin, Juif polonais ayant fui l’invasion nazie en 1939 vers la Pologne orientale, d’où il fut déporté durant cinq années au Goulag. Il décrit ainsi un groupe de femmes transitant dans le camp de Kotlas durant l’été 1944 : « Ombres osseuses, aux bras et aux jambes décharnées, couvertes de loques puantes et guenilles crasseuses. Sous leur photographie on aurait très bien pu mettre cette mention : « Victimes des atrocités allemandes, libérées à Bergen-Belsen par les troupes alliées » ». Et il ajoute cette réflexion : « En voyant ce qui se passait autour de moi, je pensais que seize photographies prises par un Américain au « centre de transit » de Kotlas et ramenées en Europe auraient persuadé l’opinion publique mondiale mieux que ne pourront jamais le faire tous les comptes rendus et toutes les descriptions. »[3]

Le Goulag ne fut pas qu’un espace de détention, mais également un lieu d’avilissement moral, de faim permanente, d’exécutions arbitraires et parfois de tortures. Les récits de  Malsagoff et de Kisselev-Gromov, survivants de l’archipel des Solovki – « laboratoire du Goulag » dans les années 1920 – sont insoutenables. Les auteurs qualifient les camps à destination spéciale des Solovki (SLON)  de « camps de la mort » ou « d’île de la torture ». Les coups de fouets administrés par un certain Volkovoï, officier de discipline, sont évoqués dans Une journée d’Ivan Denissovitch de Soljenitysne (1962), seul livre publié sur le Goulag en URSS. Cela vaut aussi pour les témoignages ultérieurs, qui décrivent la famine, le froid, la maladie, la puanteur, la vermine, la déshumanisation, le harcèlement par les ourki (truands) dans des baraquements surpeuplés, ne protégeant guère de l’hiver polaire du Grand Nord ou de l’été torride d’Asie centrale. Misérables refuges après des journées de travail forcé qui dépassaient souvent les quatorze heures en été. Dans certains cas, les déportés dormaient sous tente ou dans des trous creusés dans la terre. Gueorgui Demidov (treize ans de camp, six ans d’assignation à résidence) utilise le terme Auschwitz froid pour qualifier les lager de la Kolyma appliquant strictement les normes : « Quant aux camps où les instructions sur les normes de production, les rations, le régime du camp, etc. étaient suivis à la lettre, ils se transformaient rapidement en « Auschwitz froids » comme on les surnomma par la suite. »  (Le chef, 1965, repris dans Jurgenson et Werth, 2017)

Carte du Goulag Tartu

Carte du Goulag au musée du KGB de Tartu en Estonie, ville à proximité de laquelle fut écrit en grande partie l’Archipel du Goulag (photographie de l’auteur)

On estime à vingt-six millions le nombre total de personnes qui furent déportées dans les « villages spéciaux » et au Goulag, « le système concentrationnaire le plus vaste et le plus long du XXe siècle » (Jurgenson et Werth, 2017) ; quatre millions y trouvèrent la mort suite aux conditions de détention entre 1929 et 1954 estime Werth (sans tenir compte des prisonniers abattus par un gardien irascible ou des mourants « libérés » de dernière minute). Le Goulag fait aujourd’hui l’objet d’une politique délibérée d’oubli en Russie. Les documents iconographiques non officiels, hors quelques dessins et tatouages, sont inexistants, aucun cinéaste n’a produit de film grand public[4], les témoignages ont dû franchir une lourde barrière de déni en Occident après avoir traversé clandestinement le rideau de fer. Après la mort de Staline en 1953, la politique de réhabilitation des déportés et le démantèlement progressif du Goulag, aucune politique mémorielle n’a été mise en place par l’État russe (si ce n’est pour « protéger la mémoire d’un régime oppressif contre celle des victimes », comme l’écrit rudement Nikolay Koposov)[5]. Ce sont essentiellement des organisations privées, dont la plus connue est Mémorial, qui ont tenté de recueillir des témoignages et de collecter des objets, d’ériger des monuments ou des musées – réels ou virtuels. Mais le temps passe, les lieux sont pillés, détruits par les hommes ou rongés par le temps et la nature, accaparés par l’Église orthodoxe et délaissés par le pouvoir actuel.

Maîtres à étouffer, passion de l’ignorance

Le premier ouvrage en langue française sur les camps soviétiques, titré Un Bagne en Russie rouge. Solovki, l’île de la faim, des supplices, de la mort, a été écrit par un juriste et ancien officier de la Grande Guerre, Raymond Duguet. Il a été publié en 1927 à Paris par les Éditions Jules Tallandier. L’auteur s’est notamment inspiré d’un ouvrage antérieur, publié en traduction anglaise à Londres en 1926, Island Hell : A Soviet Prison in the Far North, écrit par un évadé du camp des Solovki, Sozerko Malsagoff, officier géorgien de l’Armée blanche[6].

L’historienne française Sophie Cœuré note du Bagne en Russie rouge qu’il « éclaire avec pertinence bien des caractéristiques du système répressif soviétique, déjà perceptibles pour un Européen des années 1920 : le caractère extra-judiciaire du système des camps et la fabrication des « affaires » par la Tchéka, l’opprobre social qui pèse sur le détenu à son retour, si toutefois sa peine n’est pas prolongée arbitrairement par une relégation en Sibérie, l’extension de la punition à la famille des condamnés, parmi lesquels ouvriers et paysans sont largement majoritaires, le mélange volontaire entre « contre-révolutionnaires », « politiques » et « droits-communs », auxquels est confiée une bonne part de l’administration des camps, la dureté du régime et des conditions sanitaires et alimentaires dans un climat extrême, les brutalités, les exécutions sommaires, les débuts du travail forcé. »[7] Mais l’ouvrage de Duguet éclaire – déjà – d’autres réalités.

Voici ce qui était écrit en 1927 dans la préface du livre de Duguet[8], dont l’auteur est l’ancien Consul général de France dans l’Empire Russe, Jules Claine, qui s’exprime dans le langage de l’époque : « Après les nombreux ouvrages publiés sur la révolution en Russie et la terreur sous laquelle se continue ce régime de régression politique et sociale, on pouvait croire que tout avait été dit sur ce malheureux pays. Cependant, nombre d’événements tragiques se succèdent encore chaque jour, sans que les échos en parviennent jusqu’à nous, tant les sinistres politiciens qui dirigent les destinées de la Russie s’entendent en maîtres à les étouffer pour le reste du monde. Il est donc bon que ceux qui par leurs études, leurs recherches, leurs relations exceptionnelles, ont pu en soulever quelques voiles, nous renseignent avec la précision historique la plus scrupuleuse sur les « beautés » du paradis bolchevik. Trop de naïfs ou d’illuminés, souvent de bonne foi (car il y en a dans tous les partis, même les plus extrêmes), ignorent la réalité des faits, pour que ce nouveau livre de l’auteur de Moscou et la Géorgie martyre, Raymond Duguet, ne contribue à dessiller les yeux des gens sincères, à quelque croyance religieuse ou doctrine politique qu’ils appartiennent. »[9] (je souligne)

Ainsi, le premier préfacier du premier témoignage en langue française sur ce qui sera « le laboratoire du Goulag », souligne d’entrée de jeu deux formes de négation des camps soviétiques, à l’œuvre dès les années 1920 : l’étouffement par « les sinistres politiciens » qui dirigent la Russie et l’ignorance des « naïfs ou illuminés » dont les paupières sont sillées. Double opération de voilement de la réalité des camps soviétiques : celle de ceux qui savent et celle de ceux qui ne veulent pas savoir. Ces deux opérations se renforcent mutuellement, la dissimulation des uns nourrissant la passion de l’ignorance des autres.

Brouillard idéologique

Mais à lire l’ouvrage volumineux[10], publié par Luba Jurgenson et Nicolas Werth, on constate que la dimension de voilement ou d’effacement de l’objet « Goulag » est présente à de nombreux niveaux, y compris chez les déportés eux-mêmes. Cela sous la forme de l’aveuglement ou de l’incrédulité, comme dans le rêve que fit l’ancien zek (déporté au Goulag), Varlam Chalamov, une nuit de Noël : « il ne s’est rien passé ». Le texte introductif aborde d’emblée ce thème avec la citation du même Chalamov décrivant l’épilobe fleurissant sur la Serpentine (lieu d’exécution de six à dix mille déportés en 1937-38 dans la Kolyma, que Werth compare à « un abattoir de province »)[11] la « fleur des incendies et de l’oubli, ennemie des archives et de la mémoire humaine. » Les deux auteurs intitulent par conséquent la première longue partie (douze pages) du chapitre introductif de leur livre « Étapes et spécificités du « dévoilement » du Goulag », centrée sur la publication progressive des témoignages des rescapés du Goulag qui furent, longtemps avant l’accès aux archives, « la principale source d’information sur les camps soviétiques ». On connaît la difficulté de publication de ces récits – sans parler de leur écriture – dont les manuscrits furent pour la plupart exfiltrés à l’Ouest, dans des conditions parfois rocambolesques, voire tragiques.

De l’autre côté du rideau de fer, la publication en Occident, après la Seconde Guerre, des  témoignages sur les camps donna lieu à de violentes polémiques  – singulièrement en France, où le Parti communiste était puissant. Il y eut des actions en justice, comme le « Procès Kravtchenko » en 1950 et celui intenté par David Rousset en 1950-1951, tous deux pour diffamation contre l’hebdomadaire communiste Les Lettres françaises. Dans ces deux procès, les victimes de la terreur et du système concentrationnaire soviétiques[12] (Kravtchenko dans le premier, Elionor Lipper et Julius Margolin cités par Rousset dans le second) étaient discréditées comme témoins. Les avocats des Lettres françaises invitaient en effet la Cour à ne tenir compte que des textes soviétiques officiels, les témoignages des rescapés n’étant que des mensonges ou des « mésaventures personnelles ».

Lettres françaises Staline

Hommage à Staline dans Les Lettres françaises, avec un dessin de Picasso

Julius Margolin en avait déjà fait l’expérience sur le bateau Heliopolis, qui le ramenait en Palestine au retour de cinq années de captivité, en 1946. Alors qu’il confiait un article qu’il venait d’écrire sur les camps soviétiques à un passager, celui-ci – un certain docteur Falk – le mit en garde : « Je dois vous prévenir, dit-il après un bref silence, que dans notre pays personne n’est prêt à lire de telles choses. Il vous sera très difficile de vous faire entendre (…) Vous vous êtes attaqué au communisme, c’est pourquoi votre vérité n’a aucun sens pour eux. Avec cet article, vous avez tracé une limite radicale entre eux et vous. » (témoignage repris dans Jurgenson et Werth, 2017).

La suite de l’histoire est assez connue, et même l’accès aux archives soviétiques après 1991 n’a pas encore dessillé les yeux de certains, qui continuent à attribuer la terreur de masse en URSS à la « déviation stalinienne » et non au projet léniniste lui-même[13]. Comme l’écrivait Alain Besançon dans Le malheur du siècle, « Le secret bolchevik (…) comprenait (…) une partie simple, classique, d’ordre militaire et policier. Mais ce noyau était protégé par un brouillard idéologique extrêmement épais qui faisait que, même si le secret couvrant les opérations de destruction était percé, la fuite était colmatée par une volonté d’incrédulité générale, et la cloison étanche se reconstituait un peu plus loin. » (je souligne).

L’incrédulité des déportés

Ce que nous apprend l’ouvrage de Jurgenson et Werth, avec quelques autres, c’est que certains déportés étaient eux-mêmes incrédules ou aveuglés face à ce qui leur arrivait, y compris au retour de leur déportation dans le cas des communistes convaincus. Leur incrédulité rejoint celle de nombreux militants et cadres du parti bolchevique soviétique (et d’autres partis communistes en dehors de l’URSS) qui ne pouvaient croire ce qu’ils voyaient et vivaient dans leur chair. La foi soutenue par un édifice idéologique était plus forte que le réel auquel ils étaient confrontés. L’expérience concentrationnaire peut également être une épreuve de nature religieuse, comme l’atteste de manière négative la notion d’incrédulité. On rejoint la « bonne foi » des « illuminés » qui « voilent » le réel des camps, comme l’exprimait le préfacier du Bagne en Russie rouge de 1927. Cette incrédulité se marque surtout dans les récits rétrospectifs relatant le trajet en wagon ou en bateau vers les camps. Jurgenson et Werth écrivent dans Le Goulag. Témoignages et archives : « Mené par un rescapé désormais « initié », ce récit est un retour sur un état d’inconnaissance, sur les espoirs naïfs qui accompagnent la sortie de prison. L’ignorance de ce qui attend le condamné est un thème majeur de ces séquences (…) Le motif de l’aveuglement (…) accompagne (…) les détenus dans leur premier contact avec l’espace des camps, l’impossibilité de voir renvoyant métaphoriquement à la difficulté de saisir, de comprendre cette nouvelle réalité et, partant, d’en témoigner. » Certains espèrent « une vie nouvelle », du « travail en plein air » ou la levée d’une erreur judiciaire. Ce sera le cas de la militante et cadre communiste Evguénia Guinzbourg qui, après sa première condamnation en 1937 dans une effroyable cellule d’isolement, se déclare toujours une fervente communiste après sa « libération » en 1949 à Magadan.

Face à cet incroyable, un zek comme Iouri Tchirkov, déporté en 1935 à l’âge de 15 ans aux îles Solovki, va titrer son long témoignage d’un simple « C’était ainsi… »[14] Un livre qui fut publié en 1989 à la faveur de la perestroïka, et « jeté aux oubliettes » après la faillite de l’éditeur. La traductrice du livre, Luba Jurgenson, écrit qu’elle le découvrit « grâce à une rencontre fortuite ». Son auteur était décédé en 1988, un an avant la parution de son livre. La traduction française comporte cet avertissement : « L’éditeur s’est efforcé d’obtenir les autorisations nécessaires pour éditer cette œuvre. Aucun renseignement n’a pu nous être donné sur les ayant droits de Iouri Tchirkov. » Livre publié in extremis, faillite de l’éditeur, livre jeté aux oubliettes, découverte fortuite, pas d’ayants droits : C’était ainsi… Notons que Soljenitsyne utilise les mêmes termes dans un bref propos liminaire à l’Archipel du Goulag : « S’ils ne sont pas tous nommés, c’est que la mémoire des hommes n’a pas retenu chaque nom – mais tout s’est bien passé ainsi. » (je souligne)

Luba Jurgenson, écrit dans sa préface : « Le titre en est éclairant : face à l’effacement qui menace la mémoire des camps en URSS, le survivant cherche à apporter une preuve tangible de son expérience, de prononcer un « ceci a eu lieu » irréfutable, d’inscrire l’événement dans l’authenticité et la continuité du réel. » Iouri Tchirkov y fait ce constat concernant le bagne des îles Solovki (situé dans un ancien monastère entouré de fortifications, dénommées kreml en russe) : « Sur la porte principale du kremlin, par où les détenus sortaient pour travailler, il était écrit : « Par le travail, la liberté ! ». Ce slogan était le plus répandu, on le trouvait, comme je l’ai su par la suite, dans les camps de travail les plus différents, ainsi qu’à Auschwitz où sa version allemande, « Arbeit macht frei ! » surmontait le portail. » À la fin de son livre, Iouri Tchirkov décrit sa « libération » dans la station météorologique d’Oukhta (Sibérie occidentale) en 1943. « J’étais libéré. Aucun train ne m’emportait vers le sud, le vent n’ébouriffait pas mes cheveux (…) Je n’avais pas de passeport, mais seulement un certificat de libération qui ne pouvait servir de pièce d’identité en dehors d’Oukhta. Cette libération inattendue avait fait voler en éclat mes dernières illusions. Je ne pouvais même plus attendre ni rêver d’être libre. »

Preuves irrecevables, témoins suspects, mémoire cadenassée

C’est toute une chaîne qui opère à l’effacement du Goulag, de la difficulté de témoigner des déportés au refus de savoir ou la suspicion d’intellectuels occidentaux, en passant par la politique d’étouffement et de destruction des traces du pouvoir soviéto-russe, de Lénine à Poutine. De manière singulièrement tragique, comme le souligne l’historien Timothy Snyder en des termes éloquents, les seuls à avoir été directement témoins de la terreur communiste furent les nazis : « Les Allemands firent voler en éclat les niveaux de mystification, de secret et de dissimulation qui avaient recouvert les crimes soviétiques des années 1937-1938 et 1930-1933 » et « furent la seule puissance à jamais pénétrer ainsi sur le territoire de l’Union soviétique, et les seuls à fournir les preuves directes du meurtre stalinien »[15]. Ainsi, par une ironie cruelle de l’histoire, les uniques témoins extérieurs à avoir vu le smoking gun des crimes de masse communistes étaient eux-mêmes des criminels de masse et les futurs perdants de la guerre, ce qui rendaient leurs témoignages irrecevables (ce fut aussi le cas pour le massacres des officiers polonais à Katyn, dont les nazis avaient découvert les charniers)[16]. Par « contamination fasciste », les rares témoins et victimes du Goulag furent dès lors associés aux nazis, ou pour le moins à la « propagande anti-soviétique », ce qui n’en est pas très éloigné dans une vision manichéenne du monde. Le crime nazi recouvrait le crime bolchevique, car ceux qui dénonçaient le second étaient tenus pour complices du premier.

La « déstalinisation » et le démantèlement progressif du Goulag ne signifièrent nullement la libération des mémoires, comme en témoigne les énormes difficultés de publication des œuvres testimoniales. Hors le roman de Soljenitsyne (en partie censuré), Une journée d’Ivan Denissovitch (1962)[17], qui bénéficia d’un bref créneau de « libéralisme » et de la complicité du directeur de Novy Mir, Aleksandr Tvardovski, tous les autres ouvrages sur le Goulag furent publiés à l’étranger. Comme nous l’avons souligné plus haut, l’exfiltration des textes d’URSS se fit souvent dans des conditions très difficiles. Ainsi, le manuscrit de l’Archipel du Goulag, conçu et écrit pour une large part en Estonie[18] pour échapper aux « micros du plafond », fut microfilmé et planqué dans un tuyau de plomb après avoir été enterré dans la campagne estonienne[19]. Mais une fois le manuscrit « passé à l’Ouest », son auteur et ses proches furent l’objet de tracasseries et de menaces en URSS. Enfin, le livre publié en Occident n’était pas à l’abri de difficultés d’édition et d’attaques ou de suspicions en tout genre, du moins avant la chute de l’URSS[20].

Une brève période d’ouverture d’une quinzaine d’années, de la fin de la perestroïka à l’avènement de Vladimir Poutine, permit l’accès aux archives et une publication de témoignages tardifs. Ce fut le début d’initiatives mémorielles et patrimoniales visant à sauvegarder (ou à retrouver) des traces matérielles du Goulag et des meurtres associés. Cela par des initiatives nationales, comme celles de Mémorial, ou par des initiatives plus locales, voire individuelles. Mais depuis cette époque, le reflux est impressionnant et il ne reste qu’une seule association d’envergure (Mémorial) menacée et quelques groupes locaux ou individus « enthousiastes de la mémoire » (selon les termes de Werth). Ce reflux est le fruit conjugué de différents facteurs que nous ne faisons que survoler.

Alibi nazi, protection du régime et mainmise orthodoxe

Le premier facteur est la politique de Vladimir Poutine qui, dans son souci d’établir une continuité dans l’histoire russe, incluant la période soviétique, exalte sa Grande Guerre patriotique contre l’Allemagne nazie, les qualités « managériales » de Staline et oblitère de facto les crimes de masse du régime communiste. Les conséquences en sont multiples : absence de politiques mémorielle et patrimoniale relatives à l’histoire et aux vestiges matériels du Goulag, harcèlement de Mémorial et de ses membres, considérés comme des « agents de l’étranger », accès de plus en plus limité aux archives soviétiques, « rectification » des manuels scolaires, loi « mémorielle » de 2014…

La loi mémorielle russe de 2014[21] interdit notamment « la dissémination d’informations notoirement fausses sur les activités de l’URSS au cours de la seconde guerre mondiale », et sert à empêcher de critiquer la politique étrangère de Staline, notamment le pacte germano-soviétique de 1939. Selon Koposov (2018), « cette loi adoptée en pleine crise ukrainienne » avait « le but évident de justifier la politique extérieure agressive de Poutine en la présentant comme la continuation de la lutte de la Russie contre le fascisme au cours de la Seconde Guerre mondiale. » On se rappellera l’association, voire l’assimilation systématique du pouvoir ukrainien aux nazis dans la propagande russe, notamment lors du « referendum » en Crimée.

Si, comme nous l’avons vu, le crime nazi recouvrait le crime bolchevique en disqualifiant ses témoins, la victoire soviétique contre le nazisme efface le crime bolchevique une seconde fois[22]. Comme déjà relevé, un des objectif de la loi de 2014 est, toujours selon Koposov, de « protéger la mémoire d’un régime oppressif contre celle de ses victimes », à l’instar du code pénal turc de 2005 qui « criminalise les « offenses à l’Etat turc » et qui, en réalité, pénalise le fait d’assimiler l’extermination des Arméniens à un génocide perpétré par l’Empire Ottoman ».

Il faut y joindre la politique de l’Église orthodoxe qui s’accapare la mémoire des crimes communistes, sous le seul angle de la persécution religieuse contre ses clercs ou la destruction de son patrimoine, et conteste vivement ses modalités laïques. Comme l’écrit Nicolas Werth dans La route de la Kolyma, « Seule l’Église orthodoxe s’est intéressée à quelques rares lieux qu’elle a rapidement investis au service de ses propres fins politiques. » Un exemple parmi d’autres fut son opposition à la localisation en 1996 d’un monument aux victimes du Goulag, le « Masque de l’Affliction », au centre de Magadan (port d’entrée des déportés de la Kolyma). Si le monument a été financé en partie par les autorités russes (nous sommes encore sous la présidence de Boris Eltsine), l’Église a fait pression et obtenu qu’il soit érigé à la périphérie de la ville, alors que la nouvelle cathédrale de la Sainte-Trinité de Magadan se trouve, elle, au centre. Inaugurée en septembre 2011, cette cathédrale se veut « un monument à la mémoire de tous ceux qui ont souffert et péri dans cette région »[23].

En Occident

Si l’ouverture des archives et le travail obstiné des historiens a permis d’étayer le récit des rescapés du Goulag, notamment par la publication d’ouvrages à destination d’un large public, croisant archives et témoignages (le livre de Jurgenson et Werth est sur ce point exemplaire), le déni ou l’ignorance n’ont pas totalement disparu en Europe. Ce sujet mériterait un large développement.

Soulignons d’abord qu’aucun film à grande distribution – en langue, sous-titrage ou version française – n’a été réalisé sur le Goulag (ou sur la terreur bolchevique), comme c’est le cas pour les camps nazis et la Shoah avec, par exemple, Le Choix de Sophie d’Alan Pakula (1982), Shoah de Claude Lanzman (1985), La liste de Schindler de Steven Spielberg (1993), Le Pianiste de Roman Polanski (2002) et, dernièrement, Le fils de Saul de László Nemes (2015). Le simple fait de documenter la différence de traitement entre les deux sujets est parfois assimilé à une « pénible compétition mémorielle et victimaire avec la Shoah. » (Nicolas Weil, Le Monde, 15 août 2008). Une recherche sur Internet indique une septentaine de films sur les camps nazis et quasiment aucun sur le Goulag. Comme nous l’avons signalé en note, en dehors de Within the Whirlwind de Marleen Gorris (2009), basé sur le témoignage d’Evguénia Guinzburg, qui ne fut jamais distribué pour cause de crise financière, il n’y a, à notre connaissance, qu’un seul documentaire, diffusé à la télévision, Goulag. Le génie du mal, réalisé par Hélène Chatelain et Iossif Pasternak (2000). Signalons dans ce contexte que le film Katyń d’Andrzej Wajda – qui concerne un autre crime de masse communiste – n’a été diffusé que dans treize salles en France et une seule en Suisse (aucune en Belgique). On lui reprocha de faire le silence sur la déportation des Juifs polonais[24].

Enfin, rappelons la polémique tristement révélatrice autour d’un projet de résolution de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe en 2005, condamnant « les crimes des régimes communistes totalitaires ». Une pétition contre ce projet fut organisée par une mystérieuse plateforme « Non à l’anticommunisme », pilotée en sous-main par le Parti du Travail de Belgique (PTB), qui recueillit les signatures de quelques députés socialistes et écologistes belges. La résolution fut finalement rejetée[25]. Treize années plus tard, le même parti marxiste-léniniste a obtenu plus de 150 élus lors des élections communales d’octobre 2018. Il a participé à des négociations de coalition avec les socialistes et les écologistes dans différentes villes – sans succès, sauf une d’entre elles. Notre propos n’est pas de juger ici des engagements militants (« souvent de bonne foi », comme l’écrivait le préfacier du premier livre sur le Goulag) ni de prophétiser un « retour du communisme », mais bien de souligner leur inquiétante méconnaissance de l’histoire, ainsi que celle de leurs électeurs ou partenaires politiques[26].

Bernard De Backer, décembre 2018

Fichier pdf : Bibliographie chronologique sur le Goulag

Post-scriptum du 15 février 2019. Sur « La Grande guerre patriotique », voir Les Carnets de guerre de Nikoulaï Nikouline, soldat de l’armée rouge 1941-1945, aux éditions Les Arènes. Le même éditeur publie un  témoignage sur le Goulag, resté inédit en langue française, L’Exil éternel, d’Angela Rohr. Recensions de ces deux livres dans Le Monde du 15 février, avec une interview de Nicolas Werth au sujet de son recueil d’articles parus dans la revue L’Histoire, Le cimetière de l’espérance.

P.S. Signalons ce très long film (plus de huit heures, divisées en trois parties) sur le Goulag chinois, le Laogai, réalisé à partir de témoignages de survivants : Les Âmes mortes de Wang Bing, 2018. Le film est projeté à la Cinemathèque de Bruxelles. Voir la critique du journal Le Monde.

Notes

[1] Cette dénomination soviétique date de juillet 1934. Avant cela, le terme utilisé était « camp de concentration » (Konzlager, instauré par décret du 5 septembre 1918) dont les sinistres camps de Kholmogory et Petrominsk, puis SLON (« camp à destination spéciale des Solovki ») en 1921. Plus de dix mille déportés (dont des marins de Kronstad et des paysans de Tambov) furent tués par noyade ou par balle dans les Konzlager de Kholmogory et Petrominsk.

[2] Le père de Nicolas Werth, Alexander Werth, fut un des premiers journalistes à pénétrer dans le camp d’extermination nazi de Majdanek en 1944 avec les troupes soviétiques.

[3] Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka, Le Bruit du temps, 2010 (première édition incomplète chez Calmann-Lévy en 1949, sous le titre La Condition inhumaine).

[4] Le témoignage d’Evguénia Ginzburg (Vertiges et Le ciel de la Kolyma) a fait l’objet d’un film, Within the Whirlwind (Marleen Gorris, 2009), jamais distribué pour cause de crise financière…

[5] Dans « Sur les lois mémorielles. Histoire et typologie », Le Débat n° 201, septembre–octobre 2018. L’auteur est présenté par la revue Le Débat comme un spécialiste de l’histoire comparée des politiques mémorielles, notamment en Russie. Il a récemment publié sur ce sujet Memory Laws, Memory Wars. The Politics of the Past in Europe and Russia, Cambridge UP, 2018.

[6] Cet ouvrage pionnier a été republié, avec l’autre livre pionnier sur le bagne des îles Solovki, Les camps de la mort en URSS : la grande fosse commune des victimes de la terreur communiste de Nikolaï Kisselev-Gromov (première édition à Shanghai en 1936), dans Aux origines du Goulag – Récits des îles Solovki, François Bourin Editeur, 2011, préface de Nicolas Werth. La version originale en russe (Соловки Остров пыток и смерти – Solovki. île de la torture et de la mort) avait été publié à Riga en 1925.

[7] Sophie Cœuré, « Raymond Duguet, Un bagne en Russie rouge,  Walter Ruge, Prisonnier n° 8403 », Cahiers du monde russe [En ligne], 44/4 | 2003, mis en ligne le 19 juin 2009, Consulté le 06 octobre 2018. URL : http://journals.openedition.org/monderusse/4118

[8] Le livre été réédité en 2004 chez Balland, avec une préface de Nicolas Werth.

[9] « Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France ». Le livre est accessible en ligne.

[10] Le Goulag. Témoignages et archives, « Bouquins », chez Robert Laffont, 2017

[11] Dans La route de la Kolyma. Voyage sur les traces du Goulag, Bellin, 2012.

[12] Nous ne parlons pas ici du déni de la famine en Ukraine dans les années 1930, dont fut victime l’un des rares témoins occidentaux, le journaliste gallois Gareth Richard Vaughan Jones. Ses reportages attestant de la famine furent vivement attaqués par le journaliste américain Walter Duranty dans le New York Times. Gareth Richard Vaughan Jones fut assassiné en Chine en 1935. Voir sur ce site « Une ville entre chien et loup », publié en mars 2011 dans La Revue nouvelle.

[13] Voir notamment Lénine politique de Dominique Colas (Fayard, 2017), qui a notamment nourri mon article « Que faire de Lénine ? », publié en octobre 2017 sur mon blog de La Revue nouvelle et accessible sur ce site.

[14] Iouri Tchirkov, C’était ainsi… : Un adolescent au Goulag, traduit du russe par Luba Jurgenson, Éditions des Syrtes, Coll. « Littérature étrangère », Paris, 2009 (publié en URSS en 1989). Le titre en russe était A bylo vsio tak… (« Et tout était bien ainsi… »), ce qui rejoint Soljenitsyne).

[15] Dans Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, Gallimard 2012.

[16] Notons que des historiens, notamment Nicolas Werth, ont pu travailler pour la première fois sur des archives politiques soviétiques (celles de Smolensk) aux Etats-Unis dans les années 1960, par l’entremise de l’armée allemande qui les avaient dérobées sur place en 1941. Elles avaient ensuite été saisies par l’armée américaine et emportées aux USA après la guerre.

[17] Le titre original et « orwellien » de Soljenitsyne était « Chtch-854, une journée d’un zek ».

[18] Dans les localités estoniennes de Vornu et de Vasula. Cette histoire est racontée en détail dans la biographie de Lioudmila Saraskina, Alexandre Soljenitsyne, Fayard, 2010 et dans la préface de la version abrégée de l’Archipel du Goulag. Pour un récit contextuel, voir Bernard De Backer « Soljenitsyne et les Lumières d’Estonie », La Revue nouvelle, 8/2015.

[19] Dans Soljenitsyne, un écrivain en lutte avec son siècle (G. Nivat, dir.), Éditions des Syrtes, 2018.

[20] La période postérieure connut des suspicions plus ou moins pertinentes. Ce fut le cas contre Soljenitsyne, avec une critique de son nationalisme grand-russe ou de son antisémitisme présumé. Comme, par exemple, l’article de Nicolas Weill « Soljenitsyne, un « héros inquiétant » », dans Le Monde du 15 août 2008 (12 jours après sa mort). On peut notamment y lire que l’idée d’un « Nuremberg du communisme » (un projet de Claude Lefort) est entachée d’une « pénible compétition mémorielle et victimaire avec la Shoah. » Pourrait-on remettre en cause la mémoire de la Shoah parce qu’elle instrumentalisée par une « pénible exaltation d’Israël » ? Rappelons que lors de la première émission télévisée consacrée à l ‘Archipel du Goulag en 1974 (Ouvrez les guillemets, animée par Bernard Pivot), Jean Daniel avait parlé de la « découverte d’un nouvel Holocauste ». Par ailleurs, nulle surprise à ce que Soljenitsyne n’ait pas été un républicain parisien ou un social-démocrate scandinave…

[21] Loi fédérale n° 128-FZ du 5 mai 2014. Nous nous basons ici sur l’article déjà cité de Nikolay Koposov dans Le Débat n° 201, septembre–octobre 2018.

[22] S’opposer au régime stalinien, à celui de Poutine ou à la Russie, c’est être complice des nazis. Margarete Buber-Neumann, rescapée du Goulag et déportée à Ravensbrück après avoir été livrée aux nazis par les bolcheviques, fut ainsi accusée par des codétenues communistes tchèques de Ravensbrück d’être une moucharde des SS. Cet épisode particulièrement sordide fut raconté par M. Buber-Neumann dans Plädoyer für Freiheit und Menschlichkeit (2000).

[23] Un autre exemple est celui de Boutovo près de Moscou, l’un des charniers de la Grande Terreur (21.000 victimes, dont quelques centaines de membres du clergé). Werth raconte que « Boutovo est devenu le « Golgotha russe », symbole de l’histoire tragique de l’Église orthodoxe au XXe siècle, le seul lieu de mémoire des répressions visité et reconnu par les plus hautes autorités de l’Etat, au grand dam des militants de Mémorial » (dans La route de la Kolyma, op. cit.).

[24] Ce n’était évidemment pas le sujet du film. Peut-on reprocher à des films sur la Shoah de ne pas mentionner Katyn ou la déportation de milliers de Polonais au Goulag ? On peut cependant reprocher à Wajda de ne pas mentionner les officiers juifs polonais tués à Katyn.

[25] Le PTB a réitéré le geste en condamnant vigoureusement et sans surprise une proposition de résolution (20 juin 2018) visant à « accroître la sensibilisation aux dangers des extrémismes et des populismes et plus particulièrement à ceux de l’extrême gauche. A l’heure où des mouvements d’extrême gauche récoltent un succès grandissant en Communauté française, il convient de rappeler de manière objective et pédagogique leurs dangers notamment au moyen d’une sensibilisation en milieu scolaire aux crimes commis par les régimes communistes. »

[26] Un ancien journaliste de la radio et télévision belge francophone (RTBF), longtemps directeur de la revue Politique, a appelé à deux reprises à voter PTB. Il associe toujours la répression communiste à la seule déviation stalinienne, à laquelle il reconnaît cependant le mérite d’avoir été « l’allié contre Hitler (…) et payé le tribut le plus lourd dans le combat contre le nazisme » (Hugues Lepaige, « La nouvelle guerre froide des libéraux », Politique, 19/11/2018). Rappelons que ce n’est pas Staline qui a « payé le tribut le plus lourd » mais bien les soldats soviétiques. Parmi eux, de nombreux prisonniers du Goulag, « libérés » pour aller au front. Par ailleurs, si l’URSS a été enfoncée aussi facilement par l’armée allemande, c’est suite aux purges qui avaient décimé son armée, et au pacte germano-soviétique sur lequel le journaliste jette un voile pudique. Le propos du journaliste évoque la « ligne » de Jdanov, synthétisée par Timothy Snyder dans Terres de sang : « La Seconde Guerre mondiale, comme la guerre froide, était une lutte des forces progressistes contre les forces réactionnaires, et voilà tout. »

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