Des ateliers de moins en moins protégés ?

Pilifs

Exposition de tomates à la Ferme nos Pilifs (source de la Ferme)

Le changement de dénomination de ce que l’on appelait autrefois les « ateliers protégés » en « entreprise de travail adapté » (ETA), au milieu des années nonante en Belgique francophone, officialise dans les termes une lente évolution du secteur qui avait débuté des décennies plus tôt. Dans le contexte particulier de la Région bruxelloise, les ETA doivent affronter des réalités et des défis qui dessinent un parcours contrasté dans un univers quelque peu parallèle, qui conduit de bâtiments « éco-dynamiques » sur les hauteurs verdoyantes de Neder-over-Heembeek à de petits ateliers nichés dans de vieilles maisons de quartier, en passant par de grands hangars emplis de machines et de bruit.

On pourrait commencer par une énigme : comment un divertissement anglais du XVIe siècle a-t-il donné naissance à un mot qui semble faire partie de notre vocabulaire depuis toujours ? Dans la Merry England des Tudor, une loterie populaire d’objets personnels impliquait qu’un tiers-arbitre mette « la main dans le chapeau » pour y déposer une valeur équilibrant celle des lots mis en jeu. Le geste du dépôt dans le chapeau, ce « hand in cap », a progressivement pris la signification d’une action visant à rendre une compétition plus équitable en défavorisant le concurrent le plus performant. Le sens s’en est dès lors inversé, passant d’une signification positive à une signification négative.

Bernard De Backer, 2006

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Deux livres sur les ETA bruxelloises du même auteur :

  1. Des entreprises pour travailleurs handicapés à Bruxelles. Réalités, défis et perspectives (2005)
  2. Des entreprises pour travailleurs handicapés à Bruxelles. Gagner sa vie, gagner des années. Et après ? (2010)

Les crimes du communisme entre amnésie et dénégation

Holodomor Kiev

Mémorial de Holodomor à Kiev
(photographie de l’auteur)

Dans la nuit du 12 janvier 1937, on frappa à ma porte… Dès ma première minute
d’emprisonnement, il m’apparut clairement que ces arrestations ne relevaient d’aucune erreur et que se réalisait la destruction planifiée de tout un groupe social — tous ceux qui ont gardé dans leur mémoire ce dont il ne fallait pas se souvenir de l’histoire russe des dernières années…

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma

Fin janvier, un entrefilet dans la presse nous apprenait que l’organisation russe de défense des droits de l’homme Memorial, qui a notamment pour but l’étude de l’histoire de la répression en URSS, avait subi un contrôle fiscal au printemps 2005. Ce contrôle n’avait rien laissé au hasard : le fisc russe avait réclamé le paiement de « l’impôt social sur les bols » offerts par Memorial à des vétérans du Goulag, lors du cinquantième anniversaire du soulèvement du camp de Kenguir. Il avait également exigé « une fiche de renseignement détaillée sur chaque bénéficiaire ». Au même moment, une pétition, visiblement orchestrée par le Parti du travail de Belgique (PTB) et son réseau, circulait sur le web. Elle appelait au rejet d’une résolution adoptée par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, condamnant « les crimes des régimes communistes totalitaires ». Cette conjonction d’évènements a le mérite d’ouvrir le débat sur la reconnaissance publique des crimes du bolchevisme et de s’interroger sur la nature du postcommunisme dans certains pays. Car, comme le disait Adam Michnik dans une boutade, « Ce qu’il y a de plus terrible dans le communisme est ce qui vient après lui ».

Article publié en avril 2006 dans La Revue nouvelle.

Bernard De Backer, 2006

Téléchargez le fichier pdf de l’article publié dans La Revue nouvelle : Les crimes du communisme

Significativement (de mon point de vue, ayant connu La Revue nouvelle en interne), cet article ne figure pas sur le site de la RN, sauf le chapeau. Après demande d’informations auprès des « anciens » de la RN, il est apparu qu’aucun autre article n’avait été publié par la Revue nouvelle sur les crimes de masses du communisme, ni à fortiori sur l’amnésie et la dénégation de ceux-ci (en Russie et à l’Ouest), avant celui-ci publié avril 2006, et un seul sur le Goulag (32 ans après la publication de L’Archipel du Goulag). Aude Merlin avait en effet écrit un très beau récit, « Le zek, la houille et le traîneau« , publié en décembre 2005, dans lequel elle parle du Goulag (camps de Vorkouta). J’ai vécu une expérience semblable, une siècle après « la révolution » d’octobre, en 2017 avec la publication de « Que faire de Lénine ? » sur mon blog de la RN. Ce fut le seul article sur le sujet, qui ne fut même pas imprimé dans la revue papier (mais quand même sur mon blog RN…). Un membre du Comité de rédaction m’avait alors confié que mon article sur Lénine avait fait l’objet d’intenses discussions internes dans la groupe « blog ». Même les « chrétiens de gauche » étaient quelque peu négationnistes.

Sur le PTB et la pétition de 2005, voir la page Wikipedia (cet article est cité comme ressource dans la note 142…)

Le sens du progrès

Le sens du progrès

Avec ses nonante-cinq pages d’« éléments d’une bibliographie ordonnée », le livre de Taguieff constitue une véritable encyclopédie de la genèse, du développement, des variantes, des espoirs et des dérives sanglantes (colonialisme, darwinisme social, eugénisme, fascisme, bolchevisme…) de l’idée de Progrès en Occident. Mais également de sa critique et de son ébranlement au XXe siècle ainsi que de l’enseignement que nous pouvons en tirer. L’ouvrage, après l’introduction et deux chapitres que l’on pourrait qualifier d’argumentaires et méthodologiques, s’organise autour de cinq parties centrales. La première est consacrée aux origines du « progressisme » (au sens de croyance au progrès inéluctable) occidental, la seconde et la troisième à ses développements et ses extensions, la quatrième à l’eugénisme comme incarnation radicale de l’idée d’autotransformation de l’homme par l’homme, la cinquième à l’effondrement (parmi les « élites cultivées », du moins) de l’optimisme « progressiste » et à sa discussion.

Bernard De Backer, 2007

Note de lecture de Février 2007 pour Etopia, cette de recherche du parti écologiste belge.

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Le Rayon Verne

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Tombe de Jules Verne à Amiens

Une île est comme un doigt posé sur une bouche invisible et l’on sait, depuis Ulysse, que le temps n’y passe pas comme ailleurs.

Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion

Un siècle après sa mort, le rêve du petit Nantais qui s’aventurait dans les dédales de la Loire, bivouaquait sur ses ilots et contemplait les navires en partance pour l’Océan, continue de vivre en nous. Cette passion trouve sans doute sa source la plus profonde dans celle de l’enfant qui investit dans sa découverte du monde le désir des retrouvailles d’une présence perdue. À travers elle, c’est l’aventure de la modernité conquérante qui est autant magnifiée que menacée par la nostalgie des origines.

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Le karma des moules

La statue du Bouddha dans le parc du domaine de Mariemont
(source Musée royal de Mariemont)

Le bouddhisme a fait son entrée discrète en Belgique depuis plus de cinquante ans. Des plaines de Flandres aux hauteurs boisées de Tihange, des pagodes de la banlieue liégeoise aux dojos zen du Brabant wallon, les adeptes de la vacuité et de l’interdépendance de tous les êtres ont patiemment érigé leurs temples et leurs centres de pratique. Réfugiés d’Asie du Sud-Est, restaurateurs thaïlandais, architectes, hommes politiques, artistes et travailleurs de la santé propagent le dharma sans tambours ni trompettes, sauf dans les temples. À l’image des moules casserole de Broodthaers, le bouddhisme du plat pays rassemble de multiples coques dans la marmite. Portraits croisés d’une mosaïque de groupes qui cherchent le salut au coeur d’une vision lucide de la souffrance, retiennent leur souffle pour capter le rayon pur de la vacuité et transmuter le fardeau humain en corps de lumière.

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Vacuité occidentale et miroir bouddhique

Bouddha décapité

Bouddha décapité à Kyoto
(photographie de l’auteur)

Mais tu sais bien, dit Han-San, que je n’existe pas. Je change sans arrêt. À chaque moment je suis différent. J’existe comme un nuage existe. Un nuage aussi est bouddhiste.

Janwillem Van de Wetering, Le miroir vide

L’histoire des relations entre l’Occident et la postérité du Bouddha Sakyamuni nous en apprend autant sur les métamorphoses de son enseignement que sur les changements de notre univers social. On ne peut sur ce point qu’être intrigué par l’inversion totale des signes de la perception du bouddhisme en Europe, depuis sa découverte à l’aube du XIXe siècle, alors que les fondamentaux du canon bouddhique sont connus depuis cent-cinquante ans. Comment se fait-il qu’une religion du salut sans Dieu (« apophatique »), fondée sur le constat de la souffrance des êtres, de la vacuité et de l’impermanence du monde phénoménal, apparaisse dans un premier temps comme une menace d’anéantissement du genre humain et dans un second comme un vecteur de guérison de l’âme, de paix intérieure, voire de bonheur ? Quelle place singulière occupe dès lors le bouddhisme en Occident aujourd’hui, dans une civilisation caractérisée par la « sortie de la religion » et la béance des fondements ?

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Retour de Kiev

Kiev jardin botanique

Kiev, le jardin botanique
(photographie Igor Zhuk)

À la mémoire de Boris Souvarine, né à Kiev en 1895.

Plus vaste pays d’Europe après la Russie, et bientôt voisine de l’Union européenne, l’Ukraine est largement méconnue à l’ouest des Carpates. Au-delà de Tchernobyl et de sa réputation comme « grenier à blé de la Russie » — réalité historique qui lui valut la grande famine des années trente, provoquée par les réquisitions criminelles de Staline —, le pays a d’autres histoires à nous transmettre. À commencer par celle de ses origines et de son destin tumultueux, intimement associés à sa capitale, « la Ville » comme la nommait Boulgakov. Depuis l’indépendance de 1991, le « fantôme de l’Europe » se trouve par ailleurs confronté au double défi de construire un État-nation et de sortir du communisme. Tâche redoutable qui faillit conduire au désastre en 1993. Depuis lors, le pays semble remonter la pente malgré une crise politique endémique et de fortes disparités régionales. À partir d’un séjour dans la capitale, onze ans après une première visite, et plusieurs voyages dans les régions, l’auteur nous raconte quelques transformations observées avec la complicité de ses amis ukrainiens. Une réalité complexe que vision apocalyptique ou optimisme naïf n’aideront pas à comprendre.

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Bouddhismes en Belgique

Couverture Bouddhismes en Belgique

Couverture du courrier du CRISP consacré aux Bouddhismes en Belgique
(source CRISP)

Introduction de cette étude parue en 2002

« Les indicateurs d’une présence non négligeable du bouddhisme en Belgique, comme dans la plupart des pays occidentaux, sont nombreux. Outre sa grande visibilité médiatique, la diffusion de multiples ouvrages d’inspiration bouddhique, d’études consacrées au bouddhisme et les films récents qui l’ont popularisé (essentiellement sous sa modalité tibétaine), différentes enquêtes et recherches menées en Europe et aux États-Unis montrent l’attractivité de la « Bonne Loi ».

De nombreux occidentaux sont touchés par le bouddhisme, que ce soit sous la forme plénière d’une « prise de refuge » (conversion) comme laïc ou moine, ou sous des modalités plus souples et intermittentes d’adhésion, impliquant ou non des pratiques religieuses et la fréquentation de groupes constitués. Dans certains cas, la pratique et l’étude du bouddhisme peuvent aller de pair avec une affiliation religieuse différente, notamment chrétienne ou juive, voire un agnosticisme ou un athéisme déclaré. Par conséquent, les formes d’adhésions et d’identités bouddhiques des Occidentaux se caractérisent par une très grande variété et fluidité, ce qui rend la mesure de son implantation particulièrement difficile.

En outre, les flux de migrants et de réfugiés en provenance de pays ou de régions de tradition bouddhiste ont été accompagnés par la création de lieux de culte (pagodes, monastères,…) et la reconstitution de communautés croyantes, dans le cadre du « bouddhisme transplanté ». C’est le cas également en Belgique, notamment dans les communautés vietnamienne, laotienne, thaïlandaise, cambodgienne et chinoise.

L’implantation du bouddhisme dans notre pays, comme dans d’autres pays occidentaux, est donc la résultante d’au moins deux lignes de développement distinctes : la diffusion d’idées et de pratiques auprès d’Occidentaux et la transplantation de communautés asiatiques de tradition bouddhiste. Dans le premier cas, il s’agit d’un bouddhisme électif, « choisi » par des individus d’une autre tradition religieuse, voire de filiation agnostique ou athée, dans le second d’un bouddhisme natif, « hérité » de la communauté d’appartenance. »

Bernard De Backer, 2002

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La suite du texte est en accès libre sur Cairn info

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Ciel avec nuages dans paysage moderne

Nuages

Nuages (source pixnio)

On oppose bien trop facilement la modernité techno-scientifique et « la religion », comme si la première, dans son expansion indéfinie, allait inévitablement résorber la seconde. Un peu à l’instar de Freud qui pensait vider l’inconscient comme les Hollandais asséchant le Zuiderzee. Il faudra sans doute encore beaucoup de trajets avant que le petit bonhomme n’ait fini de vider la mer. À supposer que son seau ne soit pas troué et qu’il accepte de se passer du grand large…

Parfois nous voyons un Nuage en forme de Dragon,
Parfois une vapeur pareille à un Ours, à un Lion,
Une Citadelle à tours, un Rocher suspendu,
Une Montagne fourchue ou un Promontoire,
Couvert d’arbres, qui font signe au Monde,
Et abusent nos yeux avec de l’Air.

Shakespeare, Antoine et Cléopâtre

Certains auraient donc espéré ce scénario limpide, d’autres y croient toujours. Les Lumières ayant chassé l’Obscur ou écrasé l’Infâme jusque dans ses moindres sanctuaires, une société rationnelle d’individus libres, authentiques, transparents à eux-mêmes et aux autres en aurait finalement résulté. Certes, le combat aurait été long – parfois tortueux car l’Histoire a ses ruses – mais l’issue n’aurait laissé aucun doute. Lentement, l’Aurore de la Raison aurait terrassé la Nuit de l’Ignorance, le soleil de la Science dissout les nuages qui voilent le ciel et fomentent les chimères. Éblouies par ce rêve prométhéen – s’enracinant dans une passion aussi trouble que ce qu’il escomptait liquéfier – des cohortes d’humains s’engouffrèrent dans le millénarisme moderne du dévoilement ultime.

Puis, l’expérience historique des nations et la vie imparfaite des hommes apporta son lot de déceptions amères. Les sociétés qui s’engagèrent dans l’aventure radicale de l’homme nouveau, fondée sur les prétendues Lois de l’histoire ou de la Science hypostasiée, voire les deux intimement associées, sombrèrent dans le chaos de la guerre et les affres de la purification par la faim et la déportation. La vie des militants éclairés elle-même, loin de suivre la ligne claire de leurs espérances, se heurta à des passions troubles, des contradictions insécables et de noirs complots, ou sombra dans la grisaille des jours ordinaires. D’autres se révoltèrent contre le totalitarisme techno-scientifique « avec de l’irrationnel dans tous les domaines » afin de « garder le primitif en circulation libre », comme l’exprimait le poète Maurice Chappaz[1].

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Les éducateurs font le mur

Mur

Qui se souvient encore des « bagnes d’enfants » et des « hauts murs gris qui les écrasaient de leur masse énorme », selon le mot de Jules Brunin ? Des scandales de Saint-Hubert, de Brasschaat, de Marcinelle ou de Mol, qui éclatèrent dans les homes au milieu des années septante ? Pourtant, c’est autour de cette irruption de « l’enfance inadaptée » dans l’actualité médiatique et sociale que se cristallisa le mouvement des éducateurs, vecteur d’une série de transformations qui modifièrent autant le sort des enfants que celui des travailleurs des institutions. Au paradigme du cloisonnement, de la normalisation et de la dépendance succéda celui de l’ouverture, de l’accompagnement et de l’autonomie. Loin d’être l’histoire d’un pan marginal de notre univers social, l’aventure singulière des « gueules noires du social » est celle d’un passage qui nous concerne tous. Nous y retrouvons, tel un hologramme ou un fractal, une image réduite des métamorphoses ambigües du monde social dans lequel nous baignons.

Bernard De Backer, 2002

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Compléments :
« La fatigue professionnelle des éducateurs », publié dans la revue Non Marchand en 1999
« Savoir devenir tout au long de la vie ? », publié dans la revue Non Marchand en 2000
« Les éducateurs au risque de l’autonomie », publié dans la revue Éduquer en 2009