Pérégrins au Zanskar

Enfants marchant à la rencontre du Dalaï-Lama (photographie de l’auteur)

Au siècle passé, j’ai bourlingué six mois dans le nord de l’Inde, avec un petit budget et de gros souliers. Ma dernière utopie fut de rejoindre le Ladakh à pied, en traversant l’ancien royaume du Zanskar et sa « capitale », le village de Padum situé près de la rivière qui porte le nom du pays. Une marche éblouissante de plus de trois cents kilomètres, entre deux mille et cinq mille mètres, dans une région désertique. Il n’y avait pas de route à l’époque, rien qu’une piste tortueuse entre Padum et Kargil. J’y laissais à mi-chemin mes deux compagnons de voyage, dont l’une était atteinte d’une hépatite virale qui m’avait contraint à la porter, elle, puis son sac à dos, au-dessus du plus haut col de la traversée. De Padum, j’ai continué à marcher seul vers le Ladakh, en dormant à la belle étoile, à côté de pèlerins, ou dans quelques monastères aériens. Après le grand gompa de Lamayuru, j’ai continué vers Leh avec une jeune fratrie (frère et sœur) anglaise, tous trois nichés dans un coffre en bois au-dessus de la cabine d’un camion. Arrivés sous les étoiles scintillantes, nous avons passé la nuit dans la maison d’une famille musulmane. Ce fut le sommeil le plus profond et le plus paisible de ma vie.

Le départ de cette traversée fut un trajet en bus depuis Keylong jusqu’à une bourgade de maisons basses et clairsemées, où commençait le sentier vers le Zanskar. Nous étions encore dans l’État de l’Himachal Pradesh, mais le col que nous avions à franchir devait nous conduire au Cachemire qui incluait toujours le Zanksar et le Ladakh à l’époque. Après les traversées de rivières, ce fut une harassante montée vers la neige avant de descendre dans un pays très différent : aérien, sec, lumineux, aux roches gris-vert, mauves, orangées ou roses. Au pied d’une montagne aux parois verticales, qui tranchait la vallée comme une massue coiffée de neige, des nomades s’étaient installés au bord de la rivière avec leurs tentes noires et leurs troupeaux. Après avoir campé dans un des villages les plus élevés d’Inde – une vieille femme m’y fit goûter son chang enivrant – nous sommes descendus vers l’étonnant monastère de Phuktal. Une ruche de maisonnettes blanches serties dans une falaise, sous une grotte où coulait une source et surmontée d’un grand arbre solitaire. 

C’est ici que vécut pendant une année le voyageur hongrois, Sándor Csöma de Körös, arrivé au bout de son voyage à pied (1819-1822) au départ de la Transylvanie, à la recherche des origines de la langue hongroise. Il n’avait pu passer en Asie centrale, en franchissant le col du Karakoram depuis Leh, et avait reflué vers le Zanskar. Ce fut pour y étudier le tibétain au lieu des origines du hongrois. Le monastère fondé au XIIe siècle, perché au dessus d’une rivière épaisse que traversait un pont de cordes, était blanchâtre, parcouru de moinillons en bonnet jaunes et de vieux moines édentés. Sur les sentiers, des effluves de roses sauvages étaient portés par le vent.

Champs émeraude et déserts de pierres

Padum est situé dans la plus grande plaine du Zanskar, creusée par la rivière qui rejoindra l’Indus après avoir joué des coudes dans une longue et étroite gorge, rendue célèbre par ces écoliers et moines qui l’arpentent en hiver pour rejoindre leur école à Leh. Après avoir vu passer le Dalaï Lama en quatre-quatre poudreux devant des rangées de fidèles – Zanskaris et réfugiés tibétains offrant des foulards blancs (khata), puis de minces cavaliers – je me lance en solitaire pour la seconde partie du voyage. En traversant la rivière, puis en longeant ses rives jusqu’à une niche de pierres qui me servira d’abri de bivouac au bord des eaux, non loin de l’ancien palais royal de Zangla. 

Suivirent des jours de marche somptueuse dans une chaleur torride, malgré l’altitude, souvent à la recherche d’un point d’eau pour me désaltérer, me laver, remplir ma gourde. Parfois, le sentier longe la rivière sous des rochers abrupts et plonge sur quelques dizaines de mètres dans l’eau agitée. Je m’y enfonce jusqu’au milieu des jambes, avec délice et crainte. Puis je remonte vers un col lointain qui se profile sur le ciel aveuglant. Au sommet, dans la montagne mauve, verte et orangée, je croise des villageois qui vont dans l’autre sens, à la rencontre de l’Océan de sagesse. Des enfants qui  se portent l’un l’autre ou avec l’aide d’un mulet, des vieillards avec un canne, des hommes et des femmes avec leur bébé dans un panier en branches de peuplier. Ils montent lentement à l’assaut du col. Je partagerai leur tsampa d’orge lors d’un bivouac près de la passe, adossé aux rochers à quelques mètres d’eux.

Le lendemain, un minuscule village apparaît au pied d’une vaste montagne colorée, bien en retrait des rares terres cultivées dont le vert émeraude tranche avec la roche. Au-dessus, j’aperçois la blancheur familière d’un monastère où je passerai la nuit dans le silence le plus total. Puis vinrent d’autres petits villages épars, dont l’un est une étroite rangée de maisons au-dessus de champs éclatants. Une gorge resserrée s’ouvre ensuite devant moi, le lit d’un torrent desséché. Je la franchis et pénètre dans une vallée lumineuse où coule une large rivière fraîche, bordée de rochers orange et de peupliers. 

C’est ici, j’en suis sûr, et je m’arrête d’un coup. Le moment sublime, l’instant de grâce. Je ne sais si j’ai pensé à cette phrase de Bouvier, qui dit mieux que je ne pourrais ce que j’ai ressenti  : « Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur. »

Bernard De Backer, janvier 2021


P.-S. Les voyages sont souvent précédés de livres. Dans mon cas, j’avais lu avec beaucoup d’intérêt A Journey in Ladakh (Jonathan Cape, 1983) d’Andrew Harvey, un oxfordien un peu mystique qui y avait voyagé en 1981 (il raconte avoir rencontré un Français déprimé et amateur de jeux de mots qu’il nomme Georges Perec – l’écrivain est mort en mars 1982). Le second livre était Deux hivers au Zanskar (Olizane 1983) d’Olivier Föllmi, jeune photographe savoyard à l’époque. Un livre d’amoureux fou du Zanskar et de ses habitants, qui prend des risques énormes en hiver. Avec un séjour à Phuktal et une randonnée parfois suicidaire avec sa femme Danielle. Je me demande d’ailleurs (à vérifier en relisant son livre) si Harvey n’a pas logé comme moi dans la même « glass room » du « Delex Hotel » de Leh, capitale du Ladakh. J’y avais rencontré, quelques années plus tard, l’ethnologue française Pascale Dolfuss, autrice de Lieu de neige et de genévriers : Organisation sociale et religieuse des communautés bouddhistes du Ladakh. Elle m’avait donné quelques informations utiles pour ma marche vers le Spiti par le Parang La. L’ouvrage photographique qui a fait connaître le parcours hivernal sur la rivière Zanskar est Le fleuve gelé d’Olivier Föllmi, publié chez Nathan après mon voyage, en 1990. Précisons que le Zanskar n’est pas un fleuve, mais bien l’Indus dans lequel il se jette au Ladakh. Enfin, à Leh, j’ai acheté et lu le livre de Janet Rizvi, Ladakh. Crossroad of High Asia, Delhi 1983, qui faisait autorité à l’époque (du moins chez les Occidentaux et les anglophones).

(Source Éditions Nathan)

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Photographies

Les images de la galerie sont celles de ma traversée du Zanskar (vallée de Kargyak, monastère de Phuktal, vallée de Padum, palais de Zangla, monastère de Lingshed, village de Photoksar) et de mon arrivée dans la haute vallée de l’Indus au Ladakh. Les deux images à l’intérieur d’un monastère au Ladakh ont été prises à Hemis et Alchi. Toutes les images peuvent être agrandies en cliquant sur elles ; on peut les faire défiler en utilisant les flèches et les afficher en « taille réelle » (celle hébergée sur le site). 

Copyright

Toutes les photographies ci-dessous sont de Bernard De Backer. Elles ne sont pas libres de droits. Toute utilisation de ces images est soumise à une autorisation préalable de l’auteur. 

Mes compagnons anglais entre Lamuyuru et Leh

15 réflexions sur “Pérégrins au Zanskar

  1. Merci, cher Bernard , pour ce récit et les photos qui l’accompagnent !
    Cela nous ramène à l’essentiel.
    Bonne année 2021 à toi et à Anne !

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    1. Je ne sais si c’est l’essentiel, mais j’ai éprouvé « quelques instants de cette nature » dont parle Bouvier à trois reprises dans l’Himalaya. La première fois, c’était dans la plaine de Kathmandou que je traversais à vélo. Ce fut après une forte pluie qui m’obligea à m’abriter sous l’auvent d’un marchand. J’ai contemplé la plaine où traînaient des bancs de brume après la pluie, et aperçu soudainement l’ouverture d’une vallée au loin. Elle menait vers l’Ailleurs. La seconde fois, c’était en marchand seul le long du lac de Tso Moriri, au Rupshu près du Tibet, dans un paysage entre ciel et eau. Et la troisième, au Zanskar. Bien sûr, on pense, toutes proportions gardées, à « Sensation » de Rimbaud : Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers…

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  2. Cette aventure me fascine.
    Atteindre enfin un but qui paraît inaccessible…. quelle vraie joie a dû être la tienne .
    Merci de nous faire partager ces moments
    Françoise De Caevel

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    1. Merci Vincent, ce fut effectivement somptueux mais parfois très difficile. Notamment de porter ma comparse Helen et puis son sac à dos au dessus d’un col (la première image), à cinq mille deux cents mètres d’altitude. Et de planter ensuite la tente dans la neige. La rivière joue des coudes dans « dans une longue et étroite gorge ». Dans une large vallée, ce n’est pas nécessaire !

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  3. Peux-tu me donner la référence de la splendide citation de Bouvier ? Je la mettrai dans mon livre sur le voyageur chérubinique d’Angelus Silesius avec ta référence évidemment.

    Pierre

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    1. Pour tous ceux que cela intéresse, la citation de Bouvier provient de L’Usage du monde. Je signale par ailleurs la publication d’un excellent livre de Liouba Bischoff, Nicolas Bouvier ou l’usage du savoir (Zoé, 2020). Bouvier avait en effet un art inimitable de documenter ses récits d’un vaste savoir, de joindre « l’université des routes » à « l’errant des bibliothèques ». Le titre de ce billet est un clin d’oeil au Genevois, qui avait écrit L’échappée belle. Eloge de quelques pérégrins. Il s’agissait de voyageurs suisses…

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  4. Quel périple ! Mazette ! Il y a des photos bluffantes notamment les dernières avec le monastère vu de loin et aussi les photos des enfants avec leurs petites coiffes et leur visage buriné …

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    1. Les enfants que l’on voit au début dans l’herbe, très burinés par le soleil implacable de ces altitudes, et les suivants, remontant le sentier avec leur monture, portent les vêtements traditionnels du Ladakh et du Zanskar. Le monastère blanc que l’on devine au lointain (Lingshed, je crois) est l’un de ceux où j’ai dormi.

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  5. Ce voyage que tu as fait au Zanskar et Ladakh a été quasiment inaugural de mon admiration pour toi. Il a certainement inspiré les quelques voyages que j’ai pu faire dans ma vie, toujours en pensant, quelque part, à toi, à la fois à la rigueur, l’érudition et la beauté grandiose que ton écriture, aujourd’hui, inspire et réveille ! Ton blog est superbe !

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    1. Merci pour témoignage, car tu as vécu, comme tu l’écris, ce voyage « en temps réel », si j’ose dire, même si tu n’étais pas de la partie. Et, bien entendu, ton avis sur mon site ou ma « revue en ligne » après mon départ de La Revue nouvelle en octobre 2018 me fait presque rougir !

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  6. Merci pour ce partage, Bernard, et ces superbes photos. Je suppose que tu tiens quotidiennement, quand tu voyages, un carnet de route pour pouvoir nous transmettre aujourd’hui tant de souvenirs aussi précis du « siècle passé ».

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    1. Hé non, Michel, tout est fait de mémoire ! J’ai bien entendu le support des images et quelques ressources cartographiques, mais l’essentiel est dans ma tête. Le récit est par ailleurs court, car je voulais laisser de la place aux images et ne pas les « écraser » par un texte trop long.

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