Vies et combats de Sayyid Qutb

Ouvrage d’Olivier Carré, Cerf 2021

Considéré comme l’idéologue majeur et le plus radical des Frères musulmans égyptiens, Sayyid Qutb (1906-1966) est notamment l’auteur d’un ouvrage impressionnant en trente volumes, À l’ombre du Coran – « Fî Zilâl al-Qur’ân » – commencé en prison en 1954, après un attentat contre Nasser. Un livre récent de l’islamologue et sociologue Olivier Carré, fruit d’une longue enquête, Le Coran des islamistes (2021), permet de pénétrer dans la matrice spirituelle de ce que l’auteur appelle le « laboratoire idéologique du djihad ». Mais, également, de saisir les différences entre islam et islamisme. Cependant, au-delà de la problématique de l’islamisme dans ses différentes manifestations (sunnite, chiite, djihadiste, quiétiste…), ce livre nous permet d’aborder à nouveaux frais la question du ressort des réactions fondamentalistes qui parcourent le monde. Car, malgré les différences doctrinales, la variété de modes d’action, les liens éventuels avec une puissance étatique, leur caractère explicitement ou implicitement « religieux » – parfois hybride comme en Chine ou en Russie -, nous posons l’hypothèse d’une parenté structurelle entre ces mouvements. En un mot, ils expriment un rejet de la mondialisation culturelle occidentale (souvent coloniale) et incarnent ses effets inattendus. Poutinisme et islamisme sont apparentés dans leurs rejets de la modernité politique. Ce sont des anticorps contre le virus de l’autonomie démocratique libérale. Oserait-on avancer, pour utiliser le terme utilisé un jour par le sociologue Farhad Khosrokhavar, qu’il s’agirait d’une « démocratophobie » ?

« Une autre direction de l’humanité s’impose ! La direction de l’humanité par l’Occident touche à sa fin, non parce que la civilisation occidentale a fait faillite sur le plan matériel […] mais parce que le monde occidental a rempli son rôle et épuisé son fonds de valeurs qui lui permettait d’assurer la direction de l’humanité […] L’islam seul est pourvu de ces valeurs et de cette ligne de conduite »

Sayyid Qutb, Jalons sur la route de l’islam, 1964

« La Russie n’a pas seulement défié l’Occident, elle a montré que l’ère de la domination occidentale mondiale peut être considérée comme complètement et définitivement révolue »

Texte devant être publié après la victoire sur l’Ukraine
par l’agence russe Novosti, mars 2022

Le dernier livre minutieux et très documenté d’Olivier Carré est son magnum opus, la version définitive d’un très long travail commencé dès les années 1980 et qui connut plusieurs versions. Son objet est de décrypter l’ouvrage majeur de Sayyid Qutb, À l’ombre du CoranFi Zilal al-Qur’an », 1954-1965, Le Caire, 30 volumes). Il s’agit dans cet article d’exposer une sorte de cas princeps d’hétéronomie monothéiste intégrale (les principes dirigeant la société humaine devant être fondés et légitimés par la Révélation divine), que son titre illustre parfaitement. Par contraste, et cela de manière structurelle, l’autonomie des sociétés démocratiques prend ici davantage de relief. C’est également avec cet éclairage ombré que nous pouvons, espérons-le du moins, mieux comprendre les situations intermédiaires comme, par exemple, celle de la Russie poutinienne et de son idéologie anti-occidentale. Commençons par présenter des éléments de la vie de l’auteur d’À l’ombre du Coran, l’Égyptien Sayyid Qutb, mort par pendaison sous le régime de Nasser en 1966.

Instituteur et critique littéraire

La vie de Qutb (1906-1966) éclaire la genèse de son œuvre, cette dernière étant historiquement, géographiquement et sociologiquement située comme toutes les autres. En 1906, l’année de sa naissance dans un village du centre du pays, Mûsha, l’Égypte est un protectorat britannique depuis 1882. Elle le restera jusqu’en 1952, date de la révolution égyptienne (menée par Naguib et Nasser). Il passera donc 46 ans de sa vie sous le protectorat britannique, dont les effets culturels se feront surtout ressentir au Caire, ville où il s’installe en 1929 pour y recevoir une formation de style occidental. Cela après avoir vécu une éducation religieuse traditionnelle dans son village. Il aurait ainsi mémorisé la totalité du Coran dès l’âge de 10 ans. Mais le jeune Qutb fut aussi soumis indirectement à l’influence occidentale par certaines lectures, dont celles de Sherlock Holmes, à côté de textes traitant de la magie et de l’astrologie. Il aurait même pratiqué l’exorcisme avec l’aide de ces dernières sources, tout en étant rapidement critique à l’égard des institutions religieuses musulmanes tenues par des imams.

Traduction anglaise du livre autobiographique de Qutb, Un enfant du village

Après son départ au Caire en 1929, il suit une formation pour devenir instituteur, comme le fondateur des Frères musulmans (organisation fondée en 1928), Hassan el-Banna (1906-1949). Il se prit aussi de passion pour la littérature et la poésie, devint critique littéraire et aurait fait connaître le jeune écrivain Naguib Mahfouz (futur prix Nobel de littérature en 1988). Qutb devient enseignant pour le ministère égyptien de l’Instruction publique de 1933 à 1939, puis est nommé fonctionnaire au sein du ministère de l’Éducation. Il découvre, au début des années 1940, l’œuvre de l’eugéniste français Alexis Carrel (prix Nobel de médecine en 1912), auteur de L’homme cet inconnu (1935), qui aura une influence sur sa critique de la civilisation occidentale. Carrel considérait l’Occident menacé de dégénérescence par la modernité, notamment l’hygiène et la médecine qui freinaient la sélection naturelle.

Peu après la guerre, de 1948 à 1950, Qutb effectue un voyage d’études aux États-Unis, dans le cadre de son travail au ministère, notamment en Californie. Il y visita de grandes villes et voyagea en Europe à son retour. C’est aux États-Unis, durant ce séjour – qui le marqua durablement – que Qutb écrit son premier livre, La justice sociale en Islam. Il semble cependant avoir été culturellement relativement occidentalisé sur différents aspects (vêtements, cinéma, lectures, connaissance de l’anglais), même si le mode vie occidental le choqua. C’est à son retour qu’il publia un livre, L’Amérique que j’ai vue, très critique sur le mode de vie américain, dont le statut des femmes.

Radicalisation politico-religieuse

Différentes étapes conduisirent donc Qutb vers une conception politique radicale de l’islam, dont le séjour aux États-Unis fut un jalon important sur sa route en affermissant sa « conversion » antérieure. Ce voyage fut suivi rapidement d’un désaccord croissant avec le pouvoir de Nasser (révolution de 1952). Le tout déboucha sur son adhésion aux Frères musulmans en 1953, son emprisonnement par le régime de Nasser et, finalement, sa pendaison en 1966.

L’essentiel de l’œuvre de Qutb fut écrit en prison durant deux séjours, de 1954 à 1964 et de 1965 à sa mort le 29 août 1966. De santé fragile (il souffrait d’angine de poitrine), il y fut torturé, notamment au camp de Limân Tura, et fit de nombreux séjours à l’hôpital du camp.

Sayyid Qutb en prison (source AFP)

Mohammed Guenad (2010) identifie quelques changements majeurs qui marquent l’évolution spirituelle, religieuse et politique de Qutb. Les fondements, bien sûr, se trouvent dans son enfance villageoise durant laquelle il est imprégné de l’islam traditionnel des campagnes, dont la mémorisation du Coran, ainsi que des coutumes villageoises.

Son départ pour Le Caire le met en contact avec l’univers urbain et une certaine occidentalisation. Il y apprend à la fois le métier d’instituteur et s’intéresse à la littérature, conçue d’abord comme séparée de la religion. Une conception qui sera la sienne entre les années 1930 et 1940, période pendant laquelle il œuvre notamment comme critique littéraire.

Pendant cette période, il est cependant sensibilisé aux opinions anti-occidentales qui se répandent en Égypte, et il « commence à s’intéresser sérieusement au Coran, mais dans une perspective littéraire » (Guenad, 2010). Comme l’écrit Guenad, « Une raison presque certaine de la répugnance de Qutb pour la culture occidentale fut l’influence profonde qu’eurent sur lui la religion et les coutumes de son enfance. (…) Qutb était un traditionaliste dont les sensibilités culturelles étaient ancrées dans l’univers de l’Égypte « villageoise ». » Rien de surprenant jusqu’ici.

Ses prises de position contre l’influence britannique sont d’abord nationalistes, cela dès 1948, mais en posant le Coran comme référent. Il adopte graduellement une position islamiste qu’il radicalisera après son séjour aux États-Unis, à laquelle s’ajoutent des facteurs personnels, comme la perte de sa mère, une mauvaise santé et une rupture amoureuse. Ses idées politiques théocentriques absolues ne seront formulées qu’après son emprisonnement en 1954 par le régime nassérien, cela dans son œuvre majeure, À l’ombre du Coran (« Fî Zilâl al-Qur’ân »). C’est le sujet du livre d’Olivier Carré (2021), bien nommé Le Coran des islamistes. L’ouvrage analysé par Carré constitue dès lors l’aboutissement de la pensée de Qutb.

Celle-ci est le fruit d’un rejet de la culture occidentale liée à la colonisation, mais aussi du nationalisme nassérien laïc qui n’obéit nullement aux prérequis d’une société guidée par la volonté de Dieu. Sans oublier les violences subies en prison. Comme nous le verrons à travers la lecture de Carré, le projet politique de Qutb est celui d’une hétéronomie monothéiste absolue et universelle. L’État islamique a en effet pour vocation de diriger toute l’humanité.

« L’Amérique que j’ai vue », un monde sans limite ?

Revenons un instant sur son expérience américaine (1948-1950), avant d’aborder les fondements et le fonctionnement de la société et de l’État islamique, tels que mis en lumière par Carré. Qutb visita l’Amérique comme fonctionnaire égyptien, dans des conditions plutôt confortables. Il voyagea dans une cabine de première classe à l’aller et revint en avion, fut reçu dans différentes universités et visita plusieurs villes (Washington, San Francisco, Palo Alto, San Diego et Colorado city). Il étudia au Wilsons Teachers College (Université du District de Columbia), au Northern Colorados Teachers College, où il obtint un diplôme en éducation, et à l’Université de Stanford à Palo Alto. Qutb maîtrisait l’anglais et eut largement le temps d’observer la société qui l’accueillait.

Sayyid Qutb au Colorado, début des années 1950

Il revint en Égypte le 30 août 1950 et son retour fut annoncé dans la rubrique hebdomadaire d’un journal égyptien. Peu de temps après son retour, il publia La bataille de l’islam contre le capitalisme (1951) et témoigna de son expérience américaine dans L’Amérique que j’ai vue (1951). Ce texte de dix-sept pages est divisé en trois épisodes dont l’axe central est le contraste majeur entre la prospérité matérielle de la société américaine et sa pauvreté morale et spirituelle, qui la réduit presque à l’animalité (comme perçue par Qutb en contraste avec l’humanité : il n’était bien sûr pas animiste ou totémiste).

Une lecture attentive de ce petit texte dans sa version anglaise réserve quelques surprises. Il correspond, sur de nombreux points, à l’image que les Européens se faisaient des États-Unis dans les années 1950. Ce sont parfois les carnets d’un major Thompson égyptien se gaussant du matérialisme criard des Américains, de leur jouissance grossière, de leur fascination pour la production et les « machines » qui les réduisent eux-mêmes à l’état de machines. « L’Amérique est le zénith de la civilisation combiné avec le nadir de la primitivité », écrit Qutb.

La science et les techniques ont chassé la religion, l’art et la spiritualité. Il n’y a plus que « la foi en la science appliquée ». C’est « l’homme primitif armé de la science. » Les valeurs humaines n’ont plus droit de cité, son horizon est réduit, son âme rétrécie, sa sensibilité limitée. La nature n’est pour lui qu’un potentiel à exploiter par la science, elle n’est plus une fenêtre sur le monde. L’Américain est un primitif qui rappelle le temps où les hommes « vivaient dans des grottes ». La vitalité physique est sacrée, la violence est endémique, d’abord vis-à-vis des Indiens, des esclaves noirs, des Latinos, puis entre le Nord et le Sud. La femme américaine ne respecte pas son mari, les jeunes hommes et jeunes femmes vivent dans la promiscuité, y compris dans les églises qui sont des dancings submergés de désir. La sexualité est primitive, elle aussi, corporelle et non spirituelle. L’homme doit montrer sa force, la femme, sa séduction par des vêtements aguichants. Il n’y a plus de sublimation conduisant à l’art et à la spiritualité, rien que de bas instincts et la sexualité réduite à « la loi de la jungle », à la biologie et non à la morale. Même l’art est primitif, la musique (le jazz) est « sauvage », le cinéma simpliste et empli d’émotions primitives, la nourriture est peu raffinée. C’est la « barbarie ou l’ignorance antéislamique » (la « jâhiliyya »).

Nasser et sa famille, 1963 (source wikipédia)

« Une autre direction de l’humanité s’impose »

On l’aura compris : la primitivité d’une société matérialiste guidée par la techno-science productiviste et la recherche du profit capitaliste, de la jouissance individuelle (notamment sexuelle), ayant abandonné la religion et les valeurs humaines, la spiritualité et la sensibilité, est un véritable repoussoir pour Qutb.

La voie future de l’Égypte et du monde musulman, voire de l’humanité entière, ne se trouve dès lors pas dans une imitation de la modernité occidentale, dont il admire cependant la réussite matérielle, mais bien dans un retour vers une société islamique authentique, guidée par Dieu dont les croyants ont « la lieutenance ». Il rejettera aussi le nationalisme nassérien, qui prendra le pouvoir deux années après son retour d’Amérique (1952), et se ralliera aux Frères musulmans en 1953.

Comme il l’écrira dans Jalons sur la route de l’islam (1964) : « Une autre direction de l’humanité s’impose ! La direction de l’humanité par l’Occident touche à sa fin, non parce que la civilisation occidentale a fait faillite sur le plan matériel […], mais parce que le monde occidental a rempli son rôle et épuisé son fonds de valeurs qui lui permettait d’assurer la direction de l’humanité […] L’islam seul est pourvu de ces valeurs et de cette ligne de conduite.»

Traduction anglaise de À l’ombre du Coran (source e- bay)

C’est dans son œuvre majeure, À l’ombre du Coran (« Fî Zilâl al-Qur’ân, en abrégé « Zilâl »), que Qutb développera de manière détaillée et argumentée sa vision de l’histoire humaine, de la place de l’islam dans celle-ci, et de la société théocratique sous la loi d’Allah qu’il appelle de ses vœux comme idéologue et activiste. Fondé sur sa lecture du Coran, cet ouvrage est devenu « un texte-icône » pour les islamistes, raison pour laquelle Carré titre son livre Le Coran des islamistes.

Nous nous centrerons ici sur la matrice centrale de la pensée politique hétéronome monothéiste absolue de Qutb, telle que dégagée par Carré, sans nous étendre sur les multiples références théologiques dont il documente son texte très savant. Cela avec les conséquences concrètes d’une société et d’un État islamique en matière de justice, de mœurs et de relations avec les juifs et les chrétiens (de la même filiation religieuse, mais dans l’erreur et « l’association »), les apostats, les incroyants et les idolâtres. Il nous reviendra ensuite d’en faire une interprétation plus globale, avec d’autres formes de rejet néo-fondamentalistes de la modernité culturelle occidentale, dans le contexte de la décolonisation culturelle.

Théologie et spiritualité

Le livre de Carré reste au plus près du texte de Qutb, avec de nombreux renvois à celui-ci, un usage fréquent des termes arabes et un choix d’extraits du Zilâl repris en annexe sur une cinquantaine de pages. Il commence par un chapitre sur la vie de Qutb et l’écriture du Zilâl, titré « Un « martyr », un texte-icône ». Après une explicitation de sa méthode de lecture, il analyse le texte de Qutb par chapitres thématiques : les croyances et la théologie dogmatique ; la spiritualité ; les juifs et les chrétiens ; l’émancipation coranique de la femme et la famille musulmane ; la société islamique « sui generis » ; l’État islamique de demain ; la justice sociale et l’économie ; le combat pour Dieu. La base est le Zilâl, comparé à d’autres sources musulmanes.

La source de toute légitimité est évidemment la foi, la certitude croyante en un Dieu unique qui s’est adressé réellement aux Arabes à travers son Messager, et dont le message récité (sens du mot Coran) vient clore les révélations antérieures, juive et chrétienne. L’expérience quasi mystique de cette alliance avec Dieu est le socle de la pensée de Qutb, qui n’est pas qu’intellectuelle, mais relève aussi de la foi vécue intensément, au-delà de l’islam coutumier de son enfance. La maladie, la prison et la torture sous Nasser l’ont exacerbée jusqu’au sacrifice, au martyre. Un extrait du Zilâl placé en épigraphe par Carré exprime bien la teneur de cette révélation, que Qutb qualifiera de « cosmique ».

« L’essence humaine rencontre la révélation de l’Essence absolue (…) Cette révélation venue de là-bas ? Ai-je-dit : là-bas ? Mais il n’y a pas de « là-bas ». Venue du sans-lieu, sans-temps, sans-espace, sans-limites, sans-direction, de l’inconditionné, de l’absolu ultime, de l’éternel, de Dieu le Très-Haut, jusqu’à un homme, fût-il un prophète et un envoyé ! »
(Sayyid Qutb, Zilâl )

Face à cette évidence massive, surplombante, dont la rencontre « réelle » du Prophète avec Dieu témoigne de manière ultime, il n’y a pas de place pour le doute. D’ailleurs, pense Qutb, « la non-croyance en l’existence de Dieu est rarissime dans le monde (…) l’athéisme comme doctrine élaborée et enseignée n’existe que chez quelques milliers de responsables russes et chinois dont la poigne de fer empêche l’expression et la pratique de la foi chez leurs sujets (…) La croyance en l’existence de Dieu est en effet inscrite dans le cœur de l’homme, elle lui est naturelle, et l’athéisme est un état contre nature » (Carré citant Qutb, 2021 pp. 67-68). Et c’est dans le Coran que culmine la connaissance humaine de « Dieu unique et un », même si le monothéisme « est naturel à la conscience humaine, a été connu dès les prophètes primitifs, non juifs, antérieurs à Abraham » (Carré, ibidem).

La foi de Qutb rejoint donc celle de l’humanité entière, même si cette dernière est non conforme à la révélation coranique, comme dans les églises américaines qui ressemblent à des dancings ou des salles de concert. La certitude mystique de Qutb relative à ce point d’appui extérieur à l’humanité (« L’Essence absolue ») ira jusqu’au martyre de sa pendaison. Elle débouche aussi sur son action politique et celle de ses disciples et épigones, dans le combat violent (« jihâd ») contre la barbarie et la « jâhiliyya » pour recréer l’État islamique qui a existé au début de l’islam, sous les « Califes bien inspirés ». La certitude croyante s’incarne dès lors dans un programme politique et une organisation militante pouvant être guerrière, non sans similitude avec celle des bolchéviques. Cela autant dans la constitution d’une « avant-garde », les modes d’épuration, le combat révolutionnaire mondial et l’ambition d’établir un État universel qui signe la fin de l’histoire. Comme l’écrit Carré (p. 248) : « Il n’y a pas d’autre système de vie que l’islam. Aussi la guerre musulmane a-t-elle pour but la conversion de tous les hommes sur toute la terre. Il faut libérer les hommes partout, dans le dâr al-islâm (territoire d’Islam) comme hors de lui (…) L’islam est par essence combatif et seuls les combattants perçoivent la foi en vérité. »

L’athéisme est « inexcusable puisqu’il fait fi de ces preuves ou indices [différentes catégories citées par Qutb] de l’existence de Dieu un et unique, qui est aussi évidente que l’est notre propre vie. (…) Dieu est donc la source unique des lois de l’univers et des valeurs de la foi. » (Carré, p.71-72) On ne peut donc séparer foi et univers, comme le fait la civilisation moderne. Il n’y a point de séparation entre loi de Dieu et loi des hommes, « l’unicité divine toute-puissante implique la souveraineté exclusive de Dieu » ce qui débouche sur une « théocratie directe ». Dieu tout-puissant est donc le Créateur, le Pourvoyeur, le Provident et le Juge sur le destin et la liberté de l’homme. Ce Dieu est unique, ce qui exclut par conséquent toute « association » comme celles que font, par exemple, les chrétiens (dogme de la Trinité), les idolâtres et les polythéistes.

Carré détaille et source les composantes de cette croyance et de la théologie qui en découle (Dieu et ses attributs, prédestination et libre arbitre, « invisibles » : anges, démons, djinns… ) ainsi que la dimension spirituelle, la foi vivante et les pratiques cultuelles. Nous n’en exposerons pas les détails dans ce cadre restreint, sinon pour dire que Carré conclut que la théologie de Qutb est traditionnelle, mais qu’elle est surtout empreinte de mysticisme et « le moins possible philosophique ou théologique ». Mais, dit-il, « Rien n’apparaît qui soit hors de la grande tradition, ni dans ses marges extrémistes » (Carré, p. 86). C’est dans le champ de la spiritualité que les accents qutbiens sont les plus forts, et lourds de conséquences. Car « Qutb se méfie de la raison pure et de l’intellectualisme, en particulier concernant l’acte de foi qu’il voit essentiellement cordial [du cœur], affectif et volontaire. » (Carré, p. 103)

Le contenu de la foi sensible est en effet « déjà caché dans le cœur », elle est « une affaire de volonté et non de raison ». La « croyance terminale » qu’est l’islam révélé au Prophète dans le Coran (la parole incréée de Dieu) permet l’accès à une Humanité nouvelle, faite d’hommes complets, d’hommes supérieurs qui constituent « le sommet de la civilisation ». Mais cet accès suppose une foi vivante active et une allégeance directe et verticale à Dieu, ce qui implique de rompre avec l’entourage « hypocrite » (les prétendus musulmans), païen, incroyant. La foi doit être agissante, ce qui implique de discriminer et châtier en « glorifiant une spiritualité centrée sur l’obéissance aveugle jusqu’au martyre. » (Carré, p. 111) C’est bien entendu autour de ce noyau mystique et théologique, qui fonde la certitude agissante des « vrais croyants », que va se structurer le projet islamique de Qutb.

Biographie intellectuelle de Sayyid Qutb par une chercheuse lituanienne
(Syracuse University Press, 2021)

La « jâhiliyya », les juifs et les chrétiens dans le Zilâl

L’ouvrage de Carré passe en revue les implications de cette foi absolue, en la mettant en relation de manière structurelle avec ce qui s’y oppose ou s’en écarte de différentes manières. Un concept central à cet égard est la jâhiliyya, notion qui regroupe à la fois l’ignorance (c’est le sens du mot) et la barbarie qui ont précédé la Révélation dans la péninsule arabique. Mais également celle qui perdure ou renaît après celle-ci (souvenons-nous de son jugement sur l’Amérique), la nouvelle jâhiliyya, et ceci dans le monde entier, notamment sous l’influence des Occidentaux et des régimes arabes « corrompus ». La lutte actuelle et à venir, en lien avec les combats du passé, concerne cette nouvelle jâhiliyya. Les chrétiens est les juifs y occupent une place particulière : ce sont « des gens du Livre ».

De manière coranique, ces deux communautés occupent une place séparée en terre d’islam et Qutb déconseille vivement les mariages mixtes. Selon Qutb (et d’autres) l’islam est antérieur au judaïsme et au christianisme. L’islam est le vrai judaïsme, l’accomplissement et la vérité dernière du judaïsme. La communauté musulmane est la seule à être demeurée fidèle au Pacte primordial avec Dieu. Les Juifs sont des infidèles à l’alliance, car ils ont sécrété pour leur peuple un statut propre (« le peuple élu »), un « privilège ethnique » dans leur intérêt, alors que le peuple arabe de la péninsule est missionnaire par définition : il s’adresse à tous les hommes. Il n’est que le berceau de « la prédication finale universelle ». Le judaïsme est une secte ethnique.

Jésus n’annonce rien de nouveau. Il n’y a pas de « nouvelle Alliance », pas davantage d’évangiles au pluriel ni de trinité (la fameuse « association » des chrétiens). La théologie chrétienne contient un « vice radical », un  « vice dogmatique » qui a fait de Jésus un Dieu. Toute l’histoire du christianisme en découlera, débouchant sur un matérialisme pratique et une spiritualité « hors du monde », un ordre social et politique qui n’est plus l’ordre divin ni un combat (« jihâd ») pour accomplir cet ordre. Qutb s’accorde donc avec Gauchet pour affirmer que « le christianisme est la religion de la sortie de la religion ».

Quant aux « vrais chrétiens » et aux « vrais juifs », leur destin est évidemment de rejoindre la communauté musulmane qui est porteuse de leur foi authentique, de leur vérité primordiale. Les autres, ceux qui ne veulent pas la rejoindre, doivent être vaincus. Une hostilité foncière oppose juifs et chrétiens à l’islam qui doit mener une lutte contre eux. Car « chrétiens et juifs savent que le Coran est leur Livre, mais le refusent au profit de lois humaines ; ils abandonnent sciemment la vérité certaine pour des vérités incertaines, d’opinion ou d’intuition, non de révélation. Ils discutent des pans entiers du Coran, or c’est tout ou rien et ils le savent » (Carré p. 122). Quant à l’islam, il ne fait que restaurer la vérité originelle du judaïsme et du christianisme.

La conséquence est que les musulmans (authentiques) doivent mener un combat contre les juifs et les chrétiens, ou faire preuve de tolérance en terre d’islam, notamment par la taxe personnelle (capitation ou jizya) qui n’est rien d’autre que « la reconnaissance du pouvoir islamique par les non-musulmans » car, écrit Qutb (cité p. 126), « l’islam ne fait de trêve que si les adversaires déclarent leur reddition au pouvoir (musulman) sous la forme du versement de la jizya, et assurent ainsi l’ouverture de leur porte au message islamique. »

Mais la lutte contre les juifs atteint aujourd’hui un degré supplémentaire, car ils sont à la tête d’un complot (révélé selon Qutb dans le « Protocole des sages de Sion » auquel il accorde crédit)[1] contre l’islam. Ils ont par ailleurs manipulé l’athéisme européen, qu’il interprète comme une révolte contre le despotisme de l’Église catholique, avec des figures comme Marx, Freud ou Durkheim qui sont juifs. La doctrine du Zilâl est plus radicale et guerrière que la tradition musulmane avec laquelle Carré la compare.

Les femmes et la famille musulmane

Difficile d’aborder ce sujet en quelques mots, mais il le faudra bien. Partons du point, souligné par Carré, que l’islam est fondamentalement familialiste, qu’il accorde une valeur centrale à la famille et au rôle qu’y joue la femme : mère, gardienne du foyer, épouse qui doit être protégée des autres hommes, voire de son mari. Le statut de la femme qui y est lié est « le bastion de l’islam », devant absolument être protégé des désordres des « sociétés d’errance », de la jâhiliyya, de l’ignorance et de la barbarie qui en découle. C’est ce qui avait frappé Qutb lors de son long séjour en Amérique : la liberté des femmes, la promiscuité des hommes et des femmes, même dans les églises, le désordre sexuel. Comme le rapporte Carré (p. 139) : « La faille dans les conduites sexuelles conduit immanquablement (…) à la faillite d’une civilisation, l’européenne et l’américaine bientôt, comme l’on fait la grecque, la romaine, la persane jadis. » Et, poursuit Carré, « la [civilisation] musulmane n’est pas épargnée », notamment sur la polygamie systématique, les harems, les déviations sexuelles hors mariage, le « commerce des filles-esclaves ». L’islam est opposé à cela et son ordre familial vient directement de Dieu. Il a créé les êtres par couples.  L’hétérosexualité est divine, l’homosexualité contre nature.

Costume de la femme perse, 1888 (source Wikipédia)

La protection de la famille et de la femme est donc primordiale, ce qui débouche sur la réclusion de la dernière, car la maison est « la racine de leur vie de femme ». Comme « l’attrait sexuel est permanent », les sorties des femmes hors de la maison doivent être exceptionnelles. Étant donné que « la nature pousse la femme à être belle, le Coran oriente cet instinct vers la pudeur, qui est une obligation et qui exige que la femme ne laisse découverts que le visage et les mains » (Carré citant Qutb, p. 142). Ajoutons, comme l’on peut s’y attendre, que « la femme doit obéissance amoureuse et volontaire à son mari », car « la direction et l’entretien de la famille reviennent à l’homme, de par sa supériorité physique, biologique et sociale, voulue pour lui par le Créateur » (Carré, ibidem).

C’est l’ordre divin de la famille et le remettre en cause aboutit à des catastrophes, comme en Europe et en Amérique. Quant à la polygamie, elle vise à protéger la femme ménopausée ou stérile d’un abandon. Selon Carré, Qutb « reste dans la tradition (…) mais en fournissant aussi un élan (…) qui poussera à des réformes légales vers la réislamisation des codes de la famille en quelques pays ». L’ordre familial, dominé par l’homme, suppose la réclusion et la pudeur de la femme. Il est un ordre voulu par Dieu. Il doit, dans le projet islamiste, être étendu à l’humanité entière. Cet ordre divin vaut pour toute la société.

Une société « sui generis » sous la tutelle du Coran

La vision de la société islamique, selon les vœux de Qutb, n’a rien de surprenant, étant donnée la teneur radicale de sa foi et des croyances qui y sont associées. Elle doit être conforme à l’ordre voulu par Dieu, tel qu’il a été transmis lors de la Révélation. Carré dit qu’il s’agit d’une société « sui generis ». Que veut-il dire par là ? Il s’agit des « rapports vraiment bons » entre les groupes sociaux (hors les juifs, les chrétiens et les femmes déjà abordés) et avec les biens et l’autorité politique. C’est-à-dire de rapports islamiques. Une société à l’ombre du Coran, bien entendu. La société des croyants (« umma ») est en jonction permanente avec l’ordre cosmique.

« L’islam, écrit Carré (p. 168) remplace toutes les traditions antérieures. Il n’hérite de rien, il n’est préparé par rien, insiste Qutb. C’est « une création spontanée, une naissance nouvelle, une réalité tout autre » [mots de Qutb] ». Voilà le sens de « sui generis » : la société islamique n’a pas d’histoire, pas d’antécédents ; elle relève de la « création spontanée ». Elle remplace les traditions antérieures.

La « saine nature humaine est restaurée dans sa primitive pureté. Les sociétés d’errance (« jâhiliyya ») sont remplacées d’un coup, sans transition, sans évolution » (Carré p. 168). Chose difficile à comprendre, voire totalement impensable, pour nous, Occidentaux modernes marqués par l’historicité : il n’y a pas d’histoire, pas de devenir, pas d’antécédents. Mais qui est congruente avec l’ordre social hétéronome de nombre de sociétés « sans histoire », comme disait Lévi-Strauss. On se rappellera aussi cette citation déjà mentionnée du Zilâl : « Venue du sans-lieu, sans-temps, sans-espace, sans-limites, sans-direction, de l’inconditionné, de l’absolu ultime, de l’éternel, de Dieu le Très-Haut, jusqu’à un homme, fût-il un prophète et un envoyé ! » Que l’umma primitive des « califes bien inspirés » ait disparu est dans le Plan de Dieu. Elle renaîtra spontanément de la lutte des croyants contre « le vaste rassemblement de démons humains, croisés, sionistes, idolâtres, communistes, qui divergent entre eux mais convergent dans une même offensive contre l’islam en vue de détruire l’avant-garde des mouvements de la résurrection islamique sur la terre. » (Qub cité par Carré, p. 172) On remarquera la contradiction entre la nécessité de la lutte de longue haleine (le « jihâd ») et le « remplacé d’un coup ». Un peu comme la loi historique inéluctable et le militantisme chez Marx-Lénine.

Nous n’allons pas détailler les composantes et le fonctionnement de la société islamique idéale, conforme à l’ordre divin. Notons simplement qu’il n’y a pas de citoyenneté, seulement la foi en un Dieu unique dont tout le reste découle « à l’ombre de la loi de Dieu ». C’est un monde humain-divin qui n’a rien d’une nation, d’une race, d’un peuple ou d’une tribu. Un ensemble total et de toute l’humanité, une société Une sous un Dieu Un. Comme le note Carré dans les conclusions de cette partie, « La pensée qutbienne ici se montre très prégnante du sens littéral du Coran (…) L’idée d’une structuration nouvelle proprement islamique est vraiment le fer de lance du Zilâl (…) Qutb rejoint et concrétise l’idée d’un Ibn Taymiyya (…) Comme il n’y a pas de compromis (…) s’impose à Qutb l’idée d’un leadership islamique de l’humanité au nom de l’absolue et unique souveraineté de Dieu (…). » (Carré, p. 186). C’est l’image utopique de la société islamique qutbienne et, ajoute Carré, « Qui dit société vertueuse pense, finalement, terreur. »

Un « jihâd » mondial permanent et guerrier

Attentats du 11 septembre 2001, effondrement de la Tour nord du WTC
(source Wikipédia)

La conséquence de ce qui précède ne fait dès lors guère de doute. La société islamique, selon la conception qutbienne, étant un ordre voulu par Dieu et ayant pour vocation de se répandre sur la terre entière, il faut par conséquent lutter pour son avènement. Soit par le truchement d’un jihâd  des convictions, spirituel et pacifique (« quiétiste »), soit par une action missionnaire et une guerre, voire une combinaison des deux. Pour Carré, il n’y a pas d’hésitation : « Nous voici parvenus, sans doute, au cœur du message de Qutb et au trait le plus net de sa radicalisation (…) c’est un « esprit de combat » qu’il entend proclamer et, selon lui, faire renaître comme à l’origine, et non pas un combat spirituel et moral seulement, mais missionnaire, et militaire parce que missionnaire (…) L’islam, selon lui [Qutb], est agressif, intégral, intransigeant, mondial, ou il n’est pas. » (ibidem, p. 243) Ce chapitre du livre est par ailleurs placé « à l’ombre » de deux citations du Zilâl en épigraphe.

« La guerre-pour-Dieu est indispensable à l’islam, elle fait partie de sa nature puisque sans elle il ne vivrait pas ni ne guiderait l’humanité. »

« Révolte totale contre les législations qui sur toute la terre sont purement humaines. »
(Sayyid Qutb, Zilâl )

Cette certitude de la nécessité du combat violent pour « la guidance du genre humain » ne sera pas, comme nous le savons, sans suites sur la postérité du qutbisme et l’action de ses disciples ou épigones (dont Oussama Ben Laden, le « Che islamique », selon un des qutbistes les plus activistes). « Il est entendu, écrit Carré (p. 244), que la vraie paix mondiale est l’ordre du monde sous l’ombre de l’Islam, religion d’amour et de paix » … une fois l’ordre divin instauré par la guerre. Suivent de longs développements sur le martyre et les « délices spéciales du Paradis des martyrs », sur le fait « qu’ils ne meurent pas vraiment », mais changent de forme. Une certitude qui explique sans doute leur courage dans le sacrifice d’eux-mêmes (et celui de Qutb face à sa pendaison). On notera également, pour encore faire un lien avec le bolchevisme, le combat d’épuration interne de la société musulmane.

Enfin, souligne Carré (p. 248) « Il n’y a pas d’autre système de vie que l’Islam. Aussi la guerre musulmane a-t-elle pour but la conversion de tous les hommes sur toute la terre. Il faut libérer les hommes partout, dans le dâr al-islâm (territoire d’Islam) comme hors de lui, car cette distinction géographique ne paraît pas pertinente à Qutb. L’Islam est combatif et seuls les combattants perçoivent leur foi en vérité, dans la communauté. »

L’autonomie démocratique comme issue ou comme problème ?

L’islamisme de Sayyid Qutb, membre et idéologue majeur des Frères musulmans, est d’une radicalité extrême, comme on le voit. Et ses disciples et épigones l’ont mis en œuvre avec une violence parfois inouïe. Comme d’autres dans le monde musulman (le Pakistanais Mawdudi, par exemple, dont il est proche) ou dans d’autres civilisations (Inde, Russie, Chine…), son fondamentalisme religieux est en bonne partie une réaction à la modernité occidentale (coloniale ou non), à l’autonomie  démocratique et au délitement du garant religieux de l’ordre cosmique, sociétal, familial, sexuel et individuel. Il participe au grand mouvement de réactivation hétéronome (Gauchet, 2015), dans le contexte postcolonial, ainsi que de décolonisation culturelle liée au déclin relatif du modèle occidental (Huntington, 1997).

De ce point de vue, malgré toutes les différences abyssales en termes de contenu dogmatique et spirituel, il n’est pas structurellement étranger, par exemple, à l’idéologie « poutinienne » (Eltchaninoff, 2015 et 2022) qui affirme de plus en plus nettement et crûment sa guerre à la civilisation occidentale (avec une fixation sur l’ordre sexuel ; voir les déclarations apocalyptiques du patriarche Kirill sur l’homosexualité). Comme en témoigne, parmi d’autres sources russes, la citation en épigraphe, extraite d’un bulletin de victoire devant être publié par l’agence Novosti après une « guerre éclair » contre l’Ukraine. Mais « le pays des confins » a résisté.

Bien évidemment, on serait tenté de jeter tout cela dans les ténèbres de « l’obscurantisme » et de l’asperger avec l’eau bénite de la démocratie. Mais ce serait nous empêcher de comprendre (au sens sociologique de Max Weber : se mettre dans la tête des autres) ce qui est en jeu. Incompréhension qui peut avoir des conséquences funestes, comme bien des illusions occidentales récentes nous l’ont montré. Quant à l’autonomie démocratique de nos sociétés modernes (occidentales ou non), à laquelle l’auteur de ces lignes est farouchement attaché, il ne faudrait pas en faire « une religion » en masquant ses difficultés, le désintérêt ou les apories auxquels elle est confrontée en interne. Y compris « la perte des pères et des repères » et la prophétie d’un « monde sans limite » ou « sans gravité » de certains psychanalystes. Crainte aussi des « doutes, divisions, tâtonnements d’une démocratie pluraliste » face au « rêve d’un pouvoir du peuple uni dans la magie du consensus » (d’Iribarne, 2013).

Il nous semble opportun de reprendre ici une citation placée à la fin de notre recension du livre de Marcel Gauchet, L’avènement de la démocratie, III. À l’épreuve des totalitarismes. 1914-1974 (Gallimard 2010) pour La Revue nouvelle : « Nous ne sommes évidemment pas sortis de l’auberge, car comme l’a confié l’auteur dans un livre d’entretiens[2], « Encore une fois, l’autonomie est, non pas une solution ou une issue, quelque chose comme une réconciliation générale, mais un problème, un problème qui croît en acuité avec l’affermissement de son principe. » » Cependant, comme disait Churchill dans une formule bien frappée (après un échec électoral cuisant qui suivit la fin de la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle il avait été le fer de lance héroïque de la résistance au totalitarisme nazi) : « Democracy is the worst form of government – except for all the others that have been tried. »

Bernard De Backer, juillet 2022


[1] Le Protocole est un faux fabriqué par la police secrète du Tsar en 1903. Il se présente comme un plan de conquête du monde par les Juifs et les francs-maçons.

[2] Dans Le religieux et le politique. Douze réponses de Marcel Gauchet, Desclée de Brouwer, 2010

Complément du 2 août 2022. « Ayman Al-Zawahiri, une vie entière vouée au djihad. Le chef d’Al-Qaida, tué dans une frappe de drone américain, annoncée, lundi, par Joe Biden, était sorti de l’ombre après les attentats du 11-Septembre. Des Frères musulmans à « la base », son parcours épouse toutes les mutations du djihadisme contemporain. », Le Monde, 2 août 2022. Un disciple de Sayyid Qutb, avec Ben Laden.

Références

Bousenna Youness « Entretien avec l’islamologue Olivier Carré. « L’islam de Sayyid Qutb, un combat total contre un adversaire à la fois juif, chrétien, athée », Le Monde, 9 janvier 2022
Calvert John, Sayyid Qutb and the Origins of Radical Islamism, Oxford University Press, 2013 (pour information bibliographique)
Carré Olivier, Le Coran des islamistes. Lecture critique de Sayyid Qutb, Cerf, 2021
Carré Olivier et Seurat Michel, Les Frères musulmans (1928-1982), L’Harmattan, 1983 et 2002
Carrel Alexis, L’Homme, cet inconnu, Plon, Paris, septembre 1935
d’Iribarne Philippe, L’islam devant la démocratie, Gallimard, 2013
Eltchaninoff Michel, Dans la tête de Vladimir Poutine, Solin/Actes Sud, 2015
Eltchaninoff Michel, Lénine a marché sur la lune, Solin/Actes Sud, 2022
Gauchet Marcel, « Les ressorts du fondamentalisme islamique », Le Débat, mai-août 2015
Gauchet Marcel, « Le fondamentalisme islamique est le signe paradoxal de la sortie du religieux », interview dans Le Monde du 21 novembre 2015
Guenad Mohammed, Sayyid Qutb. Itinéraire d’un théoricien de l’islamisme politique, L’Harmattan, 2010
Huntington Samuel P., Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 1997
Kepel Gilles, Le Prophète et Pharaon. Les mouvements islamistes dans l’Égypte contemporaine, La Découverte, Paris, 1984 ; rééd. coll. « Folio histoire », Gallimard, Paris, 2012
Šabaseviciute Giedre, Sayyid Qutb, An Intellectual Biography, Syracuse University Press, décembre 2021 (nous avons rencontré l’auteure lors d’une conférence à l’UCL en 2016, mais pas eu le temps de lire le livre)
Qutb Sayyid, The America I Have Seen, 1951, reprinted in Kamal Abdel-Malek, ed., 2000, America in an Arab Mirror : Images of America in Arabic Travel Literature : An Anthology, Palgrave. Article en format pdf (publié en ligne par Sociology of Islam and Muslim Societies, Portland State University)

Œuvres de Sayyid Qutb (source Mohammed Guenad)

Un enfant du village, Beyrouth, 1946, autobiographie
Épines, 1947, roman d’amour à caractère autobiographique
La Justice sociale dans l’islam, La Caire, 1949, ouvrage politico-religieux
The America I Have Seen, article dans le périodique Al-Risala,1951 (publié en ligne par Sociology of Islam and Muslim Societies, Portland State University)
La bataille de l’islam contre le capitalisme, Le Caire, 1951
La paix mondiale et l’islam, Le Caire, 1951
Sous l’égide du Coran (ou À l‘ombre du Coran), Le Caire, 1952-1957
Études islamiques, Le Caire, 1953
L’Avenir de cette religion, Le Caire, 1965
Les Caractéristiques et les Valeurs de la conduite islamique, Le Caire, 1962
L’islam et les Problèmes de la civilisation, Le Caire, 1962
Jalons sur la route de l’islam, Le Caire, 1964 (le Que faire ? de Sayyid Qutb)

Islamisme sur Routes et déroutes (ressources et liens associés)

La démocratie ne promet pas le Paradis
Qui a peur d’Orlando ?

Globalisation et « sorties de la religion » sur Routes et déroutes (ressources et liens associés)

Retour au livre de Samuel
La culture de la croissance
Face à la « Grande Migration »
Freud et la crise du monde moderne
Du Divin au divan
Extension du décolonial
Chine, le grand malentendu ?
Le rêve chinois
Hétéronomes homonégatifs ?
Mondialisation, virus et anticorps
L’hindouisme politique au travail
Eurasisme, revanche et répétition de l’histoire
Apocalypse pour tous
La question religieuse en Chine
La démocratie à l’épreuve des totalitarismes

4 réflexions sur “Vies et combats de Sayyid Qutb

  1. Excellent article oh combien précieux, car outre son intérêt stratégique, indispensable pour la réflexion politique, il permet une substantielle économie de lecture. Merci, cher Bernard,
    Pierre Ansay

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  2. Merci Pierre. Il permet surtout de comprendre, avec d’autres, le lien structurel entre des mouvements idéologiques et des régimes politiques à première vue sans rapport entre eux. Mais qui ont pour point commune d’être opposés à la démocratie au sens strict (légitimité de la construction et du gouvernement des sociétés par elle-mêmes, sans référent religieux ou garant méta-social selon l’expression de Touraine), d’origine occidentale dans ses formes contemporaines.

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  3. Merci, Bernard, pour ce riche compte-rendu de lecture.
    Il est inquiétant de constater qu’un tel penseur, aussi obscurantiste et totalitaire, puisse avoir aujourd’hui des « fidèles ».
    Tu le fais justement remarquer : comme le poutinisme, l’islamisme est fondamentalement anti-occidental. Mais il est aussi très orwellien : choisir la guerre pour imposer une « religion d’amour et de paix » … On en rirait si ce n’était aussi dramatique !

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    1. Comme l’a écrit Marcel Gauchet dans l’article le plus éclairant que je me souviens avoir lu sur le fondamentailsme islamique (et qui vaut pour d’autres) après les attentats de 2015 : « La religion est la chose du monde qui est en train de nous devenir la plus incompréhensible qui soit, à nous autres Européens de ce début du XXIe siècle » (dans « Les ressorts du fondamentalisme islamique », 2015). Bien évidemment, dans ce cas-ci, l’islamisme de Sayyid Qutb (et de tant d’autres), ce n’est pas la religion privée et intime des modernes, mais un projet de structuration religieuse de l’ensemble de la société, basée sur la Révélation. Dans le cas de la Russie poutinienne, c’est l’alliage entre le militarisme agressif et colonial de « la voie russe » et la religion orthodoxe (Dieu a été inscrit dans la constitution russe par Poutine), contre la décadence de la civilisation occidentale. La domination masculine (voir les propos virilistes de Poutine lors de l’invasion de l’Ukraine) et la naturalisation de l’hétérosexualité sont emblématiques. Mais souvenons-nous comment nous étions et pensions en Europe il y a quelques décennies…

      P.S. Le personnage de d’Alexandre Douguine, orthodoxe membre des Vieux-Croyants, supposé « cerveau de Poutine », et évidemment emblématique sur ce point. Ce n’est évidemment pas par hasard qu’il fut la cible d’un attentat à la bombe dans lequel périt sa fille par erreur. Le néo-eurasisme dont il est une des promoteurs est traité sur ce site dans « Eurasisme, revanche et répétition de l’histoire« .

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