Le singe magicien

(Singe face à un squelette, source Wikipédia)

Ce titre est emprunté à la première partie du livre À l’assaut du réel du sociologue Gérald Bronner. Mon intention n’est pas d’en faire une recension exhaustive – il y en a de nombreuses en ligne – mais bien de « marquer le coup » en me centrant d’abord sur ce qui m’apparaît comme le cœur anthropologique du livre. Non pas au sens culturel et social du mot, mais bien au sens physique. Bronner est membre de l’Académie française de médecine et on le perçoit en le lisant. C’est parce que, selon lui, le cerveau humain dispose de propriétés et de capacités qui lui sont propres, bien que partagées dans une moindre mesure par d’autres animaux, qu’il est capable d’accéder à ce que Bronner appelle « la cinquième dimension ». Et ceci d’une manière très singulière. C’est ce qui lui permet de vouloir « plier le réel à ses aspirations », voire de « se rebeller contre le réel ». Et donc, in fine, de partir À l’assaut du réel. Plutôt que d’être seulement un singe nu comme l’affirmait le zoologue Desmond Morris dans son livre éponyme de 1967, sa capacité d’imaginer des espaces-temps futurs correspondant à ses désirs en font un singe magicien. Partout où vivent des humains une forme de magie est présente : le désir d’influencer et de modifier le réel par la force de la pensée ou de rituels. Mais le réel peut se rebiffer. C’est à cela qu’on le reconnaît.

« L’homme moderne a fini par en vouloir à tout ce qui est donné, même sa propre existence. À en vouloir au fait même qu’il n’est pas son propre créateur, ni celui de l’univers. Dans ce ressentiment fondamental, il refuse de percevoir rime ni raison dans le monde donné. Toutes les lois simplement données à lui suscitent son ressentiment. Il pense ouvertement que tout est permis et croit secrètement que tout est possible. »

Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, 1951

« Quand tu as bu à l’eau de la fontaine sacrée, tu penses au début que cet instant durera toujours : tu te trompes. Il te faut bientôt y retourner et de plus en plus souvent. Plus tu bois, plus tu as soif. Dieu est une drogue dure. »

Gérald Bronner, Exorcisme, 2024

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Le livre de Bronner est simple si l’on identifie sa ligne de force, mais complexe et foisonnant si on la perd de vue. Elle oppose, in fine, la consistance d’un réel qui ne s’en laisse pas compter – obéissant à des lois que l’on ne peut modifier – et les humains, qui tout en participant de ce réel, peuvent l’imaginer autrement et le façonner. Mais ils ne peuvent le dompter qu’en respectant ses lois, comme l’affirmait Francis Bacon : « On ne peut vaincre la nature qu’en lui obéissant » (Novum Organum, 1620).

Cette capacité individuelle et collective de « vaincre la nature » est à la base de l’aventure humaine, de la taille des premières pierres à la conquête spatiale, de la maîtrise du feu aux progrès de la médecine et du numérique. Mais cette disposition comporte une autre face qui, pour faire court, consiste à « prendre ses désirs pour des réalités » en contournant, corrompant, hybridant ou « ductilisant » le réel, selon les termes de Bronner. Ou en le niant, quitte à recevoir tôt ou tard un vigoureux rappel à l’ordre qui sautera à la figure des négateurs. Car ce revers de la médaille constitue une menace à la mesure des victoires de son avers.

(Couverture du livre de Gérald Bronner, PUF 2025, source éditeur)

Aujourd’hui, ce refus du réel peut prendre la forme d’une négation du changement climatique et de la force protectrice des vaccins contre les épidémies virales, comme on le peut le constater, entre autres, dans l’administration Trump. Car le réel dont il est question est bien connu de la science (qui lui obéit afin de le maîtriser) et sa négation prend souvent la forme d’un rejet de cette dernière, cela jusque dans les salles de classe (USA, Turquie, etc.). Dans ce cas, des catastrophes climatiques en chaîne (inondations, incendies, sécheresses, cyclones, hausse des mers) et des épidémies immaîtrisables accompagnées d’une dégradation de la santé publique peuvent constituer des retours du réel. Ce dernier se rebiffera tôt ou tard face au « magicien Trump », champion de la « post-réalité ». Le refus des connaissances forgées par la science est aussi un refus du réel.

Ces deux faces de la cinquième dimension s’alimentent l’une l’autre : sa face positive accroît la maîtrise de la nature et le bien-être humain, sa face négative se développe, se transforme et se radicalise avec le soutien de la première. Cela jusqu’au transhumanisme et à la négation de la mort. Cette volonté de nier la mort est déjà présente dans le premier récit écrit connu de l’humanité, que Bronner commente longuement en début de livre : L’Épopée de Gilgamesh (Mésopotamie, XVIIIe siècle av. J.-C.).

Ajoutons qu’À l’assaut du réel se termine par le lancement d’une pièce à double face, « pile et face d’une même pièce, ils s’opposent, s’allient… partent en guerre contre leur ennemi commun ». Et Bronner de conclure : « La pièce tournoie dans l’air. Elle tourne si vite à présent, que l’on ne distingue plus qu’une sphère dorée aux contours flous. Elle va retomber bientôt, mais dans un autre espace-temps qui se situe derrière la dernière page de ce livre. » Un autre monde est possible…

Nous sommes au cœur du livre, que Bronner illustre par le biais d’un roman qui se nomme Flatland. Une aventure à plusieurs dimensions, publié en 1884 par le professeur de théologie Edwin Abbott Abbott. Ce dernier imagine des êtres vivant dans un pays plat à deux dimensions, une largeur et une longueur, mais sans volume. C’est déjà plus ample que le Pointland à zéro dimension, mais moins que le Spaceland (trois) et le Timeland (quatre). Nous vivons dans ce pays à quatre dimensions qui a ajouté l’espace et le temps au Flatland. Précisons que la perception de ces mondes uni-, bi- ou tridimensionnel suppose l’acquisition de la dimension supérieure. Ce n’est qu’à partir d’un espace à deux dimensions – ou par l’irruption d’un volume, comme dans le roman, ce qui suppose l’existence du temps, sans quoi il ne peut rien s’y passer – qu’un habitant de Pointland peut constater qu’il y vit, et ainsi de suite.

(Couverture du livre d’Abbott, source Wikipédia)

La série complète est Pointland, Lineland, Flatland, Spaceland et Timeland. Je vous épargne les procédés de translation d’un univers à l’autre et les paradoxes qui peuvent y être associés. Venons-en à la cinquième dimension qui permet, en fin de compte, cet assaut du réel.

Car cette nouvelle dimension caractérisant le Possibleland, constitue le singe magicien. C’est ici que nous allons retrouver notre pièce de monnaie lancée en l’air, dont je me disais bien qu’elle était importante chez Bronner. En effet, écrit le sociologue, « Il suffit d’imaginer deux espaces-temps incompatibles entre eux : l’un où une pièce de monnaie lancée en l’air est tombée sur pile, l’autre où elle est tombée sur face. » Nous ne pouvons évidemment pas nous déplacer dans un univers où la pièce serait tombée des deux côtés en même temps : nous ne pouvons donc pas nous déplacer dans la cinquième dimension du Possibleland. Mais, ajoute Bronner : « nous pouvons produire au présent des conditions qui nous permettent de nous déplacer dans l’éventail des avenirs, surtout si certains nous paraissent plus désirables que d’autres. » Et il cite Karl Popper en appui : « Le futur, à l’inverse du passé qui est pour ainsi dire clos, est encore ouvert. Il n’est pas entièrement déterminé : nous pouvons agir sur lui. » (L’Univers irrésolu, 1984)

C’est sur ce point que la particularité biologique de l’homme intervient, car notre système nerveux, bien davantage que celui des autres animaux, notamment les primates, « nous permet de concevoir cette cinquième dimension ». Bronner ajoute : « C’est peut-être même celle qui nous éloigne le plus décisivement des autres êtres vivants. Non pas que les animaux ne perçoivent jamais l’existence de cette cinquième dimension (…), mais nous sommes la seule espèce à tenter de nous y déplacer en cherchant à plier le réel à notre volonté » (je souligne). Nous voici donc au fondement de ce qui nous permet de nous lancer À l’assaut du réel.

Nous ne détaillerons pas dans cet article la longue argumentation scientifique de Bronner sur le sujet, étudié dès la petite enfance (et même avant la naissance) par de nombreuses recherches et observations. La spécificité biologique de l’homme se trouve dans son cerveau, base de son système cognitif. En particulier, le développement du cortex cérébral et des lobes frontaux. Ce n’est pas le nombre de neurones qui en est la bonne mesure, mais bien celui des connexions entre eux, ainsi que le type de neurones et cellules (dites astrocytes secrétant une protéine qui favorise l’arborescence synaptique), notamment dans les lobes frontaux.

Selon Bronner, « Une telle structure anatomique fait de notre cerveau l’un des objets les plus complexes de l’univers connu. Cette particularité de notre espèce nous permet – pour le meilleur et pour le pire – d’accéder à des mondes mentaux qui, jusqu’à preuve du contraire, sont hors de portée du reste du monde animal ». Voilà la base anatomique des caractéristiques ambivalentes de l’aventure humaine.

Ce fondement anthropologique physique, peut lui aussi peut se modifier en retour avec les transformations des sociétés humaines. Ces dernières en sont le fruit, par le biais du langage, de l’écriture, de la culture, des religions et des idéologies, de la science et la technique – dont la médecine et toutes formes de soins du corps et de l’esprit. Et, point capital qui est l’objet du livre de Bronner et que résume la citation d’Hannah Arendt en épigraphe, le revers de la médaille humaine s’accroit au fur et à mesure des progrès de son avers. Les délires transhumanistes d’Elon Musk sont les effets des progrès de la technoscience (et accessoirement de la kétamine), tout comme les échanges entre Poutine et Xi Jinping sur leur longévité laissant augurer des lendemains qui défient vieillesse et mort.

Si diverses formes de « refus du réel » existent depuis toujours – à commencer par celle de la mort qui est à la base des croyances religieuses et que Bronner évoque en premier lieu avec L’Épopée de Gilgamesh –, l’avènement de la modernité technoscientifique et sociétale (sociale, culturelle…), depuis la Renaissance et les Lumières, ouvre un autre chapitre. Ce dernier connaît une phase d’intensification considérable avec les derniers développements du numérique et de l’IA, associés à de profondes transformations des sociétés occidentales. À mesure que la domination de l’homme sur la nature augmente, résultant de sa capacité à lui obéir par la connaissance et l’utilisation de ses lois, ses rêves de magicien et son rejet du « donné » (Arendt) montent en puissance.

(Texte de L’Épopée de Gilgamesh, source Wikipédia)

Bien évidemment, les formes sociétales ont considérablement varié dans le temps et dans l’espace, avec des rebonds, des reculs et des avancées, des stagnations et des disparitions – sans oublier les guerres endémiques entre collectifs humains. L’humanité a failli disparaître dans les temps les plus reculés, son existence étant menacée par les forces naturelles externes (climat, prédateurs, famines) et internes (épidémies, maladies diverses, mortalité infantile) et son espérance de vie à la naissance était très réduite. Passés ces goulets d’étranglement, le « singe magicien » a su rebondir et inventer de nouveaux outils de manière d’abord très lente, puis de plus en plus rapidement et de manière cumulative avec diffusions et emprunts entre collectifs humains : écriture, agriculture et élevage, construction des premières villes, outils, arts et sciences, religions offrant un point d’appui métaphysique et des lois d’organisation sociale.

Ensuite, en Europe d’abord, par le dégagement progressif de l’emprise religieuse et la maîtrise de plus en plus grande de la nature sous toutes ses formes. Jusqu’au point où des sociétés autonomes et puissantes défient le réel dans des proportions inouïes et avec des outils inconnus à ce jour.

On les voit déjà à l’œuvre chez Francis Bacon lui-même, notamment dans son utopie La nouvelle Atlantide (1627) dont voici un extrait : « Prolonger la vie. Rendre, à quelque degré́, la jeunesse. Retarder le vieillissement. Guérir des maladies réputées incurables. Augmenter la force et l’activité́. Transformer la stature. Transformer les traits. Augmenter et élever le cérébral. Métamorphose d’un corps dans un autre. Fabriquer des espèces nouvelles. Transplanter une espèce dans une autre. Rendre les esprits joyeux, et les mettre dans une bonne disposition »[1]. Le programme du transhumanisme et du développement personnel s’y trouve en germe, ce que ne mentionne curieusement pas Gérald Bronner.

Nous y sommes donc arrivés, et le « papillon transhumaniste » étant issu de la « chenille des lumières » comme l’analyse Julien Gobin dans L’Individu fin de parcours ? Le piège de l’intelligence artificielle (2024) cité, lui, par Bronner et recensé sur ce site. Car, écrit le sociologue, « notre capacité à nous projeter dans la cinquième dimension et la permanence de notre désir infini scellent un piège qui caractérise notre espèce et prend, dans le monde contemporain, un aspect tout à fait singulier ».

Avant d’aborder la seconde partie de son livre, titrée « Les assaillants du réel », avec des exemples très particuliers et singuliers de contournement, de croisements, de corruptions et de ductilisation du réel, Bronner analyse certains phénomènes transversaux actuels (du moins dans les sociétés occidentales). Il s’agit de repérer la permanence de la magie[2] dans les sociétés contemporaines pourtant « sorties de la religion » comme l’exprime le sociologue : « Mais que se passe-t-il lorsque les cieux sont soudain devenus vides et que plus aucun être imaginaire ne se tient quelque part sur les nuages pour accueillir notre pensée désirante ? ».

Je les liste synthétiquement afin de garder de la place (et l’attention des lecteurs) pour la deuxième partie du livre. Après une réflexion sur la magie en citant le philosophe Alain, « La magie consiste toujours à agir par des signes en des choses où le signe ne peut rien », Bronner remarque que « La tentation qu’elle représente ne pèse jamais aussi lourd sur nous que lorsque nous sommes confrontés à une situation incertaine ». Il prend de nombreux exemples à l’appui, notamment le recours de chefs d’État occidentaux contemporains à des voyantes ou à des astrologues, comme ce fut le cas de Mitterrand, de Reagan ou de Giscard d’Estaing. On pourrait ajouter le cas emblématique d’Alan Turing, mathématicien de génie, père de l’informatique et de l’IA, qui eut recours à une voyante tsigane quelques jours avant son suicide (rencontre qui précipita peut-être sa mort, selon des témoins). En d’autres mots, le désir de conjurer l’incertitude par la toute-puissance de la pensée désirante « magique » n’a pas disparu avec la mort des dieux ou de leurs succédanés (comme la croyance au Progrès ou à la « Fin de l’histoire »), bien au contraire.

(La voyante, tableau de Mikhaïl Vroubel, 1895, source Wikipédia)

Le premier thème transversal à notre époque est le changement du statut de l’enfant et les conséquences qu’il entraîne dans l’attitude des parents. Avec les effets qu’elle produit sur le premier en terme de refus du réel. Par une tout autre approche et d’autres références, médicales et démographiques, Bronner rejoint les constats fait notamment par des psychanalystes, tels Jean-Pierre Lebrun et de nombreux autres (dont Marcel Gauchet dans « L’enfant du désir » ou le sociologue Paul Yonnet).

Les transformations démographiques en Europe débouchent sur une diminution du nombre d’enfants et la focalisation des parents sur un enfant de plus en plus souvent unique. Il est devenu davantage le centre de notre monde et beaucoup plus de temps lui est consacré (Bronner le documente par des statistiques significatives, comme dans d’autres parties de son livre, notamment sur le déclin du terme « progrès »). Consécutivement, cet enfant objet de toutes les attentions parentales devient « l’enfant roi » bien connu. Il est livré et encouragé à la toute-puissance de son désir de petit singe magicien, qui devient « sans limite ».

(Édition originale du livte de Jean-Pierre Lebrun, éditions érès)

Le phénomène est illustré par le cas d’un enfant de 6 ans, Anthony Fremont, qui, dans les années 1960, règne comme un despote sur la petite ville de Peaksville dans l’Ohio. Bien que ce soit un personnage de fiction de la série fantastique américaine The Twilight Zone (1961), il incarne de manière extrême des phénomènes contemporains. Un enfant qui n’est plus puni et ne reçoit dès lors plus de « rappels du réel ». Comment ne pas penser à Donald Trump, dans une version adulte d’un narcissisme débridé, sans limite, déniant et défiant le réel (climatique, épidémiologique, scientifique, etc.). Le livre de Bronner commence d’ailleurs par lui : « J’aurais pu faire commencer ce livre en 2025 (…) la réélection de Donald Trump à la tête des États-Unis (…) La façon que Trump et son administration ont d’empêcher l’emploi de termes qu’ils jugent idéologiques dans le monde de la recherche universitaire, comme ceux d’ »inégalité » ou de « climat », est un chemin pour refaçonner la réalité en soumettant la pratique scientifique au joug de l’idéologie ».

D’autres transformations concomitantes (et qui viennent de loin, selon l’analyse de la sortie de la structuration sociale hétéronome – par essence hiérarchique et donc « verticale » – par Marcel Gauchet) sont notamment « l’horizontalisation de la société » et ses conséquences dans l’éducation qui font disparaître l’asymétrie entre le maître et l’élève, la sachant et l’apprenant, le parent et l’enfant. Et plus généralement l’abandon de la notion d’autorité (et d’antériorité) avec « l’éducation positive ». Phénomènes qui aboutissent à des normes internationales, dont la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant. La famille devient « une expérience démocratique pour chacun de ses membres, y compris les enfants » (termes d’un rapport de la Commission européenne).

Pour Bronner, au-delà de la discussion du bien-fondé de « l’éducation positive » (ou « l’école nouvelle »), ce qui l’intéresse, « c’est qu’elle est un signe tangible de la dérégulation du désir dans le monde contemporain, qui est la condition sine qua non de l’assaut donné contre l’ordre des choses. (…) Plutôt que d’insister sur le fait que le bambin a beaucoup à apprendre du réel et qu’il devrait le craindre, on mise sur l’inverse : c’est le réel qui doit apprendre de la spécificité de l’enfant. » (Bronner ibidem, je souligne). Bronner analyse les origines rousseauistes de l’Éducation nouvelle, ainsi que, plus largement, des projets utopiques de « formes sociales alternatives qui permettraient à chacun de retrouver sa nature réelle » contrariée par le contexte social. Comme on le sait, nombre de ces tentatives « se sont transformées en catastrophes, parfois violentes ». Telle la Colônia Cecila fondée au Brésil en 1890 et qui « entendait abolir la religion, les hiérarchies, l’argent, et s’aimer librement ».

Plus globalement, et illustré par de nombreux slogans bien connus, notamment publicitaires – tels « Be yourself », « Think different », « Just do it », « Deviens ce que tu es », « Parce que vous le valez bien » – c’est le mot d’ordre « de trouver en soi les ressources oubliées ou dissimulées par une vie qui nous accable ». C’est le conformisme de la norme du hors norme, que l’on retrouve aussi dans des phénomènes corporels tel le tatouage. Comme le pointe Bronner, « c’est le monde en lui-même, et non pas seulement la société de classes, qui est déshumanisant ».

Ce mouvement est contemporain de la naissance du monde moderne, qui comprend deux faces solidaires : la techno-scientifique et la sociétale. Les sociétés européennes (car c’est bien d’elles qu’il s’agit dans ce cadre)[3] se sont progressivement affranchies d’une vision religieuse de la nature et de la société, ce qui a permis l’essor des sciences exactes et des sciences humaines, mais également la sortie d’une conception hétéronome de la société. La déliaison de l’individu du groupe dans lequel il est incorporé (le holisme, mot utilisé par le sociologue indianiste Louis Dumont) est une composante de cette dynamique sur le long terme.

Le paradoxe de ce mouvement, déjà pointé par Tocqueville, est que le relâchement de l’étreinte religieuse et sociale sur l’individu, ainsi que la hausse de son bien-être matériel, ne diminue en rien son désir de liberté et le sentiment de vivre dans un monde oppressant, bien au contraire. Comme le formule Bronner : « Rien ne garantit mieux la frustration que le fait d’espérer trop ». D’où l’obsession de « trouver son vrai moi » dégagé d’un environnement toxique, « l’une des grandes passions de notre époque » selon le sociologue, qui explique évidemment la croissance massive des pratiques de « développement personnel » et du New Age. Bronner cite dans ce contexte les recherches du sociologue belge Nicolas Marquis[4], avec lequel j’avais co-dirigé en 2007 un dossier de La Revue nouvelle consacré au « Travail sur soi » – sujet que j’avais proposé sous ce titre dans la foulée de mes travaux antérieurs sur le New Age.

Mais – et c’est là que surgissent « la mélancolie démocratique » et la « maladie du présent » – le détricotage de notre « moi social » pour exhumer notre « moi profond » risque de ne déboucher que sur du vide selon les mots de Gérald Bronner. Issue illustrée de manière positive, car dans le contexte religieux bouddhiste de la vacuité, par la voyageuse Alexandra David-Néel dans son roman La puissance du néant.

La découverte du « vrai moi » et celle du bonheur ne sont en effet pas au rendez-vous, on s’en doutait un peu. Mais les entrepreneurs du bonheur personnel ne sont pas seuls en cause selon Bronner. Et c’est ici que son apport de sociologue des effets de la technologie et du numérique est précieux. Lisons-le : « Cet invariant de l’esprit humain qu’est la pensée désirante ne ferait pas valoir ses prétentions avec autant de fougue si elle n’était autorisée, en sus des conditions idéologiques, par des conditions technologiques. Il s’agit là d’une autre dérégulation : celle du marché cognitif. » À nouveau les deux faces de la médaille, en quelque sorte.

Et, ajoute Bronner, « La coïncidence de ces deux évènements majeurs [idéologique et technologique] conduit à la situation contemporaine ». Qui aboutit à l’insatisfaction selon la métaphore du hedonic treadmill, « le tapis du bonheur roulant » : « on marche, mais le tapis reculant, on fait du surplace » (selon l’économiste Claudia Senik dans le bien nommé L’économie du bonheur)[5]. Le désir augmente en même proportion que les gains. « Par conséquent, ce qui est d’abord perçu comme une joie, devient rapidement une norme… qu’il s’agit de dépasser pour retrouver de la joie ». Bref, comme dit la sagesse populaire, « les gens ne sont jamais contents », et le « toujours plus » (surtout « plus que les autres »).

Sauf que les moyens et les capacités technoscientifiques augmentant, l’accroissement de la norme à dépasser devient de plus en plus dangereux et s’attaque aux limites du réel en désirant au-delà du possible. C’est bien le sujet du livre. Le bonheur s’éloigne à mesure que nous nous rapprochons de lui. C’est le supplice de Tantale, rappelle Bronner, ce qui montre que ce fait est connu depuis longtemps : « Tantale est placé au milieu d’un fleuve et sous des arbres fruitiers, mais le cours du fleuve s’assèche quand il se penche pour en boire, et le vent éloigne les branches de l’arbre quand il tend la main pour en attraper les fruits ».

(Illustration du suplice de Tantale, 1733, source Wikipédia)

Le constat d’une « mélancolie démocratique » date de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique (1835 et 1840), car, selon lui, la frustration est l’élément central de la démocratie : « Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil ; quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent (…) C’est à ces causes qu’il faut attribuer la mélancolie singulière que les habitants des sociétés démocratiques font souvent voir au sein de leur abondance. » Et cette mélancolie, selon Bronner, est amplifiée par notre modernité technologique car elle donne à voir les moindres inégalités, notamment par le biais des réseaux sociaux (les photos de vacances plus ou moins truquées, le nombre de « like » et de « followers », les commentaires…).

Bronner note que la France est un des pays les plus pessimistes du monde selon divers sondages, alors que des pays menacés par la guerre et la famine comme le Nigéria ou l’Irak se révèlent plus optimistes. C’est que les Français connaissant un niveau et une qualité de vie (paysages, infrastructures, patrimoine, éducation, sécurité sociale…) très au-dessus de la moyenne, vivent dans la crainte… du déclassement et donc d’avoir « moins que les autres ». Ce que résume la formule ironique de Sylvain Tesson : « La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer ». Ajoutons à cela que la modernité technologique nous conduit « à espérer au-delà du raisonnable et à toujours être insatisfaits ».

La situation semblant inextricable, il ne reste plus qu’à « corrompre le réel » écrit Bronner en citant un slogan de mai 68 : « Soyons réalistes, demandons l’impossible ! ». Mais l’accroissement de la connaissance et de la capacité technoscientifique de dominer la nature se paye du prix d’une division extrême du savoir et, par conséquent, d’une perte de maîtrise personnelle par délégation aux spécialistes. Comme l’écrivait déjà Max Weber en 1917 : « Le sauvage (…) connaît incomparablement mieux ses outils (…) L’intellectualisation et la rationalisation croissantes ne signifient donc nullement une connaissance générale croissante des conditions dans lesquelles nous vivons. » (Le savant et politique). Ce processus s’est accéléré depuis cette analyse : nous ne maîtrisons ni ne connaissons notre voiture, notre smartphone, notre aspirateur…

Le surgissement de l’IA en rajoute une couche. Qui sait encore ce qui se passe dans la black box de la machine intelligente que nous ne pouvons même plus localiser ?  Les hommes gagnent « en sécurité matérielle ce qu’ils perdent en confort cognitif. Leur assiette est bien remplie, mais leur ciel est vide » résume Bronner. Ce constat est encore plus fort quand le désenchantement du monde (expression de Max Weber reprise par Gauchet dans son livre éponyme) a atteint la notion de Progrès qui nous promettait des lendemains qui chantent. Nous sommes réduits au présent, la perfection des origines sacrées et l’avenir radieux des religions séculières nous ayant quittés. Nous voilà dans « la maladie du présent ».

C’est ici qu’intervient l’image de couverture du livre de Gérald Bronner, Saturne dévorant l’un de ses fils par Goya. Sans détailler l’histoire de Saturne et des Saturnales, pointons que ces dernières étaient des fêtes semblables au Carnaval, durant lesquelles les rapports entre maîtres et esclaves étaient inversés. L’histoire des rapports humains avec la nature sont en quelque sorte des Saturnales à l’échelle temporelle. D’esclave, l’homme a imaginé devenir maître de la nature et dès lors inverser leurs rapports. Mais souvenons-nous à nouveau de la phrase de Francis Bacon : « On ne peut vaincre la nature qu’en lui obéissant ».

Revenons à Saturne, version latine du grec Cronos. Après avoir détrôné son père en l’émasculant, il dévora ses enfants pour éviter qu’ils ne le détrônent à leur tour. Il tua donc le passé et l’avenir et illustre métaphoriquement « la maladie du présent ». Pour Bronner, la fin de notre croyance au Progrès (qu’il étaye par la diminution de l’usage du mot dans la littérature occidentale) est la conséquence du sentiment de perte de contrôle sur notre environnement, notamment en raison de la mondialisation et de la technologie. Ce sentiment d’impuissance d’origine multifactorielle est convergent. On peut y ajouter un facteur de fond qui s’y associe de multiples façons : la sortie de la religion séculière du Progrès et de ses avatars libéraux (la main invisible du marché) ou marxistes (la loi de l’Histoire ou Madame H, comme écrivait Régis Debray). Le complotisme est un des modes de lutte contre la maladie du présent, car il veut plier le réel à une narration qui réconforte, échapper au « terrible fardeau de la liberté » et à la « fatigue d’être soi ». Mais plutôt que de renoncer, d’autres partent À l’assaut du réel de manière radicale. La seconde partie du livre leur est consacrée. Elle lui donne son titre.

Je ne ferai, comme annoncé plus haut (et dans le titre de cet article), qu’un résumé de cette seconde partie qui est la plus fournie du livre de Gérald Bronner. Son objet est de dresser une liste raisonnée de portraits de groupes et de personnes qui « s’attaquent au réel » dans le contexte historique, idéologique et technologique que je viens d’esquisser. L’auteur analyse à dessein les cas les plus extrêmes, des « curiosités sociales » représentant des pointes avancées d’un iceberg qui donnent une idée de ce qui peut suivre, mais aussi de ce qui se passe dans les « eaux profondes » de notre civilisation. Tout comme la science-fiction a bien souvent anticipé des tendances du monde à venir (ce qu’avait souligné le philosophe Olivier Rey dans Une folle solitude. Le fantasme de l’homme auto-construit, Seuil, 2006). Ce qui permet aussi une prise de conscience de ce qui pourrait venir et des moyens à mobiliser pour y faire face. Gérald Bronner demeure optimiste sur les capacités de l’homme.

Les assaillants sont regroupés en quatre types majeurs : 1) ceux qui contournent le réel ; 2) ceux qui croisent les flux de la fiction et du réel ; 3) ceux qui corrompent le réel ; 4) ceux qui « ductilisent » le réel. Nous prendront souvent un seul exemple – il y en a beaucoup d’autres dans le livre – de chacune de ces formes, après en avoir défini les traits généraux.

(La plus ancienne représentation connue des Trois petits singes, Japon, Wikipédia)

Les contourneurs tentent d’éviter les sanctions du réel en s’évadant et en trouvant des refuges. Ou en se bouchant les organes sensoriels comme les trois petits singes (sino-japonais d’origine). C’est, mutatis mutandis, le « je n’en veux rien savoir » ou « la passion de l’ignorance ». Les plus connus sont les hikikomori (« ceux qui reculent et restent à l’intérieur »), ces jeunes Japonais qui s’enferment dans leurs chambres pendant des mois, voire des années. Ils se cloîtrent dans leur domicile pour ne pas affronter la vie au dehors. Bien entendu, cette solution n’est viable que si une âme bienveillante s’occupe d’eux, le plus souvent la mère[6]. Elle est aussi (ce que Bronner ne dit pas) très imprégnée de culture japonaise dont les maisons ont la plupart du temps les fenêtres closes selon le dicton bien connu : « Bonheur dedans, démons dehors ». Cette issue est moins praticable aux Pays-Bas : les maisons y sont la plupart du temps sans rideaux. Mais le phénomène existe sous d’autres formes, comme les Bamboccioni en Italie, les Tanguy en France, d’autres aux USA. Être autonome et s’accomplir soi-même leur paraît exténuant. Ils abolissent la cinquième dimension et vivent dans un présent généralisé. C’est le « I would prefer not to » du Bartleby de Melville, repris par le psychanalyste Jean-Pierre Lebrun comme symptôme de la subjectivité contemporaine. Bronner repère plusieurs autres manifestations de ce type. Voir le livre.

(drapeau fictosexuel, source Wiki LGBTQIA FR)

Ceux qui croisent les flux entre fiction et réel altèrent de ce fait le réel. Un exemple emblématique et la fictosexualité. À nouveau, l’exemple choisi est japonais : le cas d’Akihiko Kondô qui s’est marié le 4 novembre 2018 en grande pompe (marche nuptiale de Wagner comprise) avec Miku Hatsune, une poupée de chiffon à la voix synthétique qui représente une star numérique. C’est le mariage avec un héros de fiction, ce qui n’est pas une nouveauté : Taichi Takashita avait demandé en 2008 au gouvernement japonais de pouvoir convoler avec un personnage imaginaire. Une fois de plus, c’est au Japon, et Bronner ne parle pas de la cosmologie animiste de ce pays et de sa présence dans les manga et les dessins animés (Miyazaki est très animiste). Il est congruent avec la culture japonaise qu’un personnage de fiction soit doté d’une intériorité, pour parler comme Descola (on ne sait cependant pas si les Achuar d’Amazonie se marient avec des singes laineux…). Le mariage d’Akihiko Kondô fut cependant réprouvé par sa famille et il risquait le licenciement. L’ancien Premier ministre Tarō Asō était cependant présent au mariage. D’autre part, l’anthropologue John Caugey, cité par Bronner, remarque que de nombreuses « relations fantaisistes » liant de vrais individus à des personnages imaginaires ont existé à travers l’histoire humaine. Mais il n’empêche, le phénomène de la fictosexualité (ou fictoromance),qui déborde les frontières de l’Archipel japonais, est en extension. Comme le phénomène des chatbots de l’IA comme Eliza, auquel succomba un chercheur belge en 2023. Le refus des aléas et des incertitudes du réel conduit à ces romances sans autrui. L’exemple de Trump représente pour Bronner une incarnation paradigmatique de mélange entre réalité et fiction, ceci tout au long de sa vie et carrière.

La corruption du réel consiste à « se ménager une fenêtre pour le regarder sous l’angle que l’on désire. Ce n’est pas croire ce que l’on voit mais voir ce que l’on croit » (allusion à la phrase de Péguy : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit »). Cela débouche sur la prolifération de la désinformation (théories complotistes, pseudo-sciences médicales, climato-scepticisme, etc.) qui serait, selon l’enquête du Global Risk Perception Survey rapportée par Bronner, « une préoccupation majeure à court terme surpassant les crises climatiques ou les flux migratoires ». Le cadre de partage de connaissance ou « socle épistémique commun » serait en train de se désintégrer, ce qui empêche de résoudre des problèmes collectifs. L’on pense évidemment à la « politique climatique » de Trump qui se retire ce janvier 2026 de 66 organisations internationales, dont le GIEC et la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. Il s’agit donc de se mettre « à l’abri du réel » en produisant des savoirs alternatifs qui le font correspondre à nos désirs au niveau national comme aux USA ou individuel par les « bulles cognitives » des réseaux sociaux. Le phénomène n’est pas nouveau en soi, mais il est exacerbé par les nouvelles technologies. Le « singe magicien » dispose de plus d’outils qui sont par ailleurs beaucoup plus rapides et de moins en moins régulés. Une fausse information se propage aujourd’hui à la vitesse de la lumière. Par ailleurs, la très grande concentration du pouvoir des « influenceurs » leur donne un avantage concurrentiel, leur visibilité étant accentué par le phénomène des « like » qui les hisse au sommet. Ici aussi, l’IA risque d’accentuer le phénomène (elle le fait déjà) par absence de régulation. D’autant qu’elle envahit le Net avec nos œuvres transformées par elle.

Ceci nous conduit à ce que Bronner nomme la « ductilisation du réel », soit la croyance en sa modification par la seule volonté de « faire advenir un monde meilleur par la pensée positive ». Il suffit « d’y penser très fort », si possible collectivement, pour que cela arrive. Dans ce cas également, ce n’est pas nouveau. Qui ne se souvient d’une époque où l’on nous demandait de « prier très fort » pour que nos vœux soient exaucés ? Et s’ils ne l’étaient pas, c’était parce que nos prières manquaient de force et de conviction[7]. Mais pas que les prières fussent sans effets sur le réel. Le fond de cette croyance est que le réel est malléable (d’où « ductilisation » ou assouplissement du réel), non plus par l’entremise d’un Dieu caché, mais par la seule force de la pensée des humains. Le premier exemple que prend Bronner est à partir d’un congrès de sociologie à Ottawa auquel il assistait en 2024 et qui opposait les tenants d’une science universelle, certes d’origine occidentale mais avec de nombreux apports extérieurs, et ceux d’une « science située » (la standpoint theory) et appellant à « décoloniser la science » voire « son esprit ». Cette vision a pour conséquence de nier l’universalité de la science – fondée sur des protocoles de recherche rigoureux et sur sa confrontation au débat et à l’épreuve du réel – au bénéfice de savoirs « situés » qui répondent au wishful thinking collectif de communautés savantes identitaires Et qui peuvent être, par la force de l’histoire, très imprégnées de magie ou de religiosité. Mais cela ne concerne pas que « la race » mais aussi le genre et l’orientation sexuelle, le reproche fait à la prétention à l’universalisme étant de cacher un discours « masculin, blanc et hétérosexuel », comme l’avance Sally Haslanger dans un livre au titre éloquent : Résister à la réalité. C’est la contestation « wokiste » ou « décoloniale » bien connue. Bronner développe longuement ce type d’assaut contre le réel sous forme de rejet de l’universalité scientifique, avec de multiples exemples, d’autant qu’elle le concerne comme scientifique. La place nous manque pour en rendre compte (mais nous l’avons déjà fait en partie ailleurs).

(Cosplay japonaise de la princesse Mononoké de Miyazaki)

L’exemple conclusif de cette seconde partie foisonnante du livre concerne un rejet extrême du réel humain, de la division sexuelle et de l’altérité des personnes : le mariage avec des objets, puis avec soi-même. Après avoir évoqué le phénomène de l’objectophilie, soit la passion amoureuse pour des objets qui peut aller jusqu’à épouser le mur de Berlin (le cas de la fondatrice du mouvement)[8], une barrière de bois ou la tour Eiffel chez ses partisans, Bronner décrit une autre situation. Celle de personnes qui souhaitent atteindre « le stade ultime de la non-binarité » et se marient à elles-mêmes. Au Japon (encore), il existe même une agence matrimoniale de solo wedding qui propose d’organiser des automariages. Sophie Tanner, une britannique, avait convolé en noces avec elle-même en 2015, à l’église au bras de son père. Le mannequin brésilien Cris Galera fit de même, puis divorça après quatre mois. Le réel se venge même « chez soi ».

Il est temps de sortir de ce livre en nous demandant où peut nous mener cet assaut contemporain du réel. Risquons-nous de rester dans ce qu’il décrit, ou de nous diriger vers bien pire (ou mieux) ? Car, dit Bronner, « Face à une cinquième dimension qui déploie ses ailes jusqu’à l’infini, le singe magicien ne sait plus où donner de la tête ». Car plus le choix est grand, plus la décision est difficile comme le montre notamment une expérience d’achat face à des stands comportant peu ou beaucoup de confitures. Plus le choix est grand, moins l’acte d’achat se produit. Bronner commente : « L’ouverture des possibles [par la technoscience associée à notre autonomie de modernes] met en crise notre système de décisions et d’actions (…) Plus il y a d’opportunités, plus la crainte d’en perdre nous pétrifie ». D’où le danger que « la pensée désirante se recroqueville sur elle-même sous la forme de subjectivité radicale ».

(Hikikomori au Japon, source Wikipédia)

Mais une autre possibilité que le retrait total (comme les hikikomori) est la volonté de domination absolue de la nature, et notamment de la mort. Non pas le retrait du réel mais une négation de celui-ci en refusant les assignations biologiques par une transformation technoscientifique radicale. L’idéologue majeur de ce projet transhumaniste est Raymond Kurzweil qui, selon Bronner, est « l’un des personnages marquants de notre histoire contemporaine ». Petit génie dès l’enfance, il est très affecté par la mort prématurée de son père, à l’âge de 58 ans, et conçoit le projet de défier la mort afin de ressusciter Fredric Kurzweil. L’IA, prophétise-t-il, deviendra une « singularité » en 2045, s’auto-alimentera et dépassera l’intelligence humaine. L’homme fusionnera avec les IA et pourra télécharger sa conscience dans un système informatique, être quitte de son corps (David Le Breton en parlait déjà dans son Adieu au corps publié en 1999). En un mot, il réussira là où Gilgamesh a échoué. Mais il y a bien mieux : le projet extropianiste qui veut mettre fin à l’entropie, la tendance de notre univers à aller « vers un état infini de dispersion et de désagrégation ». En un mot : maîtriser la totalité de l’univers matériel.

Gérald Bronner, après avoir décrit d’autres projets dans ce cadre, termine son livre l’analyse de la dimension religieuse du transhumanisme. Tout comme chez Jules Verne, la volonté d’aller « vers l’avant » dans la maîtrise totale du globe se termine bien souvent par un « grand bond en arrière » vers l’Âge d’or supposé des origines. Mais chez Verne, cet accès à l’absolu se termine la plupart du temps par une catastrophe ou par la folie, comme celle qui s’empara du capitaine Hatteras lorsqu’il atteignit le pôle Nord. Le réel se rebiffe et donne une claque au héros qui ne lui obéit pas.

Bernard De Backer, janvier 2026

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Sources

Sur Routes et déroutes

Croquer la pomme de l’IA (1), août 2025

Notes


[1] Cité dans le remarquable livre de Pierre-André Taguieff, Le sens du Progrès. Une approche historique et philosophique (2004) que j’avais recensé pour Etopia.

[2] Le mot « magie » prend un sens très large chez Bronner. Il y inclut toutes formes de croyances, religieuses ou non, qui ont pour point commun d’offrir un appui symbolique et des moyens (rituels, voyance, prières…) d’agir sur le réel, là où il résiste à nos désirs et à nos savoirs. Dans le cas princeps de Gilgamesh, il s’agit de vaincre la mort. Dans celui des chefs d’État, de réduire l’incertitude et l’angoisse.

[3] Le cas des sociétés non-occidentales qui se sont modernisées de manière exogène par importation des sciences occidentales est différent. Car c’est souvent en conservant des structures sociales plus traditionnelles, qui n’ont pas dû être subverties pour produire les sciences de manière endogène. Que l’on pense notamment à la Chine, à l’Inde, au Japon ou au monde musulman.

[4] Notamment Du bien-être au marché du malaise. La société du développement personnel, PUF, 2014. J’avais de mon côté étudié ce sujet de manière plus globale vingt ans plus tôt dans le cadre d’une Maîtrise en sociologie en 1996, ce qui avait notamment débouché sur un article publié par La Revue nouvelle la même année.

[5] La citation complète de l’économiste : « Quelqu’un qui change d’emploi pour gagner un meilleur salaire sera heureux quelque temps, il aura plus que ce à quoi il était habitué ; mais au bout d’un moment, son niveau d’exigence aura aussi augmenté, supprimant l’écart initial. Autrement dit, nous sommes pris au piège du hedonic treadmill – le tapis du bonheur roulant, on marche, mais le tapis reculant, on fait du surplace. »

[6] Gérald Bronner raconte que ce fut le cas de son oncle maternel, qui vécut toute sa vie reclus chez sa mère et aux crochets de celle-ci. « À force de tenir à distance la vie et ses incertitudes hors des quinze mètres carrés de sa chambre, il est mort avant ses 60 ans sans avoir jamais vécu ».

[7] Un phénomène similaire est à l’œuvre en psychanalyse (ou dans d’autres formes de psychothérapie d’une matrice similaire). Si la cure ne donne pas les effets escomptés, c’est parce que le patient résiste, qu’il n’a pas assez « perlaboré », et non pas parce que la théorie freudienne et sa pratique seraient inefficientes.

[8] La suédoise Eija-Ritta Eklöf, qui se fit rebaptiser Eija-Ritta Berliner-Mauer.

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