Outre les données issues d’enquêtes diverses sur la santé[1], des évènements récents ont à nouveau focalisé l’attention sur un symptôme de masse qu’il est convenu de désigner par le terme de « dépression ». Parmi eux, la catastrophe de l’A320 de la Germanwings, filiale low-cost de la Lufthansa, a suscité une vive attention médiatique qui n’est sans doute pas le fruit du hasard. Dans une synchronie étonnante, la chaine franco-allemande Arte diffusait en effet le 24 mars 2015, soit le jour même du crash provoqué volontairement par le copilote soigné depuis des années pour troubles psychiques, une émission titrée « Dépression, une épidémie mondiale ? » Si les hypothèses sur la catastrophe imputaient d’abord celle-ci à une lente dépressurisation de l’avion, provoquant l’endormissement des pilotes et des passagers, il s’est avéré, à l’examen des deux « boites noires », que c’est dans le psychisme du copilote que résidait l’énigme de l’accident, qui fit cent-cinquante morts sur les flancs du massif des Trois-Évêchés.
Dès la frontière franchie, avant même de virer vers la Meuse dans une brassée d’air tourbillonnant, un curieux bouquet humain lui était apparu au bord de la route. Planté avec régularité entre fossé et bitume, le binôme figurait sur des panneaux de signalisation, deux silhouettes orangées se découpant sur fond blanchâtre, telles des fleurs revêches sur une sucette. L’un, visage ovale, glabre et poupin, portait une tignasse doublant le volume de son crâne, l’autre, presque chauve et à la barbe folle, avait l’air d’un satyre pensif. Le premier avait souvent marché le long du fleuve, étant natif de la région. Le second avait tenté de s’y établir, après un séjour à la prison de Mons, puis s’était fait embastiller une seconde fois, non loin de la ferme où son amant écrivit ses plus belles pages. La mémoire du cycliste le lâchait sur les détails, mais il savait qu’un village ardennais portait son nom.
Berlin, Deutsches Historisches Museum (photographie de l’auteur)
Au coeur de Berlin, le Deutsches Historisches Museum, dont le hall d’entrée exhibe côte à côte les statues d’un Lénine à casquette et d’un Aryen idéal, pose un regard sans concessions sur l’histoire allemande, notamment celle du nazisme. On pourrait passer des journées entières dans ses collections permanentes, explorer chaque salle après avoir longtemps médité sur la grande carte exposée à l’entrée, lumineuse et mouvante, affichant les incarnations politiques et les contours territoriaux successifs de la nation allemande. La cartographie est accompagnée, dans une belle mise en abyme réflexive, d’une analyse étymologique et historique des significations du mot Grenz (lui-même d’origine slave, venu donc de l’autre côté de ce qu’il désigne) : la « frontière ». Non seulement les Grenzen de la nation allemande ont varié, mais le mot lui-même a connu bien des significations dans le temps. Aujourd’hui, à quelques encablures de la porte de Brandebourg, les vestiges du mur et des points de contrôle ne sont plus que des attractions pour touristes. Mais il est d’autres passages, inscrits dans la mémoire et l’esprit, sur lesquels il est utile de revenir.
« Comment arrivais-je à m’arranger avec moi-même quant à ce qui se passait ? Je supposais que tout ce que Khan faisait de mal avec moi était justifié et que j’apprenais à accepter des vérités intimes ; que c’était extraordinairement douloureux mais que c’était l’essence d’une bonne et véritable analyse. Nous ne faisions pas l’une de ces analyses mollassonnes qu’imagine un public ignorant, au cours de laquelle un lamentable névrosé ne parle que de lui et est passivement écouté et complaisamment encouragé. »
Godley Wynne, « Sauver Masud Khan », traduit [1] dans la Revue française de psychanalyse, 2003.
L’histoire sulfureuse et instructive du psychanalyste britannique d’origine pakistanaise, Masud Khan (1924-1989), analysant — et éditeur — de Winnicott pendant une vingtaine d’années, remonte à la surface, avec la publication de sa biographie fouillée[2] par la psychanalyste américaine Linda Hopkins en projet de traduction en langue française. Ce « retour sur Khan » fut entrepris par le témoignage accablant du célèbre économiste britannique Godley Wynne, un de ses patients de 1959 à 1966, dans la London Review of Books en 2001. Wynne dont la seconde femme, Kathleen Epstein, avait épousé en premières noces le petit-fils de Sigmund Freud, le peintre Lucian Freud[3], et qui était elle-même en analyse avec Winnicott. Il faudrait sans doute construire un graphe, comme Michel Schneider l’avait fait pour le réseau analytique de Marylin Monroe[4], afin d’entrevoir le nouage des multiples relations psychanalytiques (cures, supervisions…), éditoriales, artistiques et mondaines du « beau Londres » de la seconde moitié du XXe siècle. C’est donc l’histoire d’un homme flamboyant et d’un analyste très en vue qui, à la fin de sa vie, finira par être exclu de la British Psychoanalytical Society. Mais c’est aussi celle d’une « communauté » analytique, — analystes, « étudiants » et « patients » —, dans la mesure où elle révèle, entre autres, la force d’attraction charismatique que les transgressions et les outrances d’un de ses membres exercèrent sur elle.
Origine du pseudonyme de Pierre Ryckmans (source Wikipedia)
Dieu sait pourtant combien l’existence serait agréablement simplifiée si nous pouvions nous persuader que seule la Chine morte doit faire l’objet de notre attention ! Comme il serait commode de garder le silence sur la Chine vivante et souffrante, et de se ménager à ce prix la possibilité de revoir une fois encore cette terre tant aimée…
Simon Leys, avant-propos à Ombres chinoises.
Je n’ai vu Simon Leys qu’une fois, le 28 novembre 2006, lors d’une conférence sur la peinture chinoise de la dynastie des Song, au collège Saint-Michel à Bruxelles. L’homme était meurtri par la froidure belge, plutôt grognon, ses diapositives étaient mitées et le projecteur doté d’une focale indécise. Mais après un temps d’échauffement salutaire, ses commentaires étaient devenus passionnés, son intelligence sensible et rigoureuse de l’univers pictural chinois avait captivé l’auditoire qui l’écoutait dans un silence religieux.
J’y renouais avec une lecture ancienne — celle des Propos sur la peinture de Shi Tao, traduits et publiés par Pierre Ryckmans en 1966 — qu’un lacanien esthète m’avait confié, à la suite d’un échange sur la peinture de paysage. C’était un syllabus ronéotypé, bourré de notes et d’idéogrammes. Certains m’étaient devenus familiers, après un long voyage en Chine et quelques cours de mandarin qui avaient précédé la traversée en solitaire de l’empire (en juillet-aout 1989, les murs de Tiananmen portaient encore des traces de balles). Je réalisai rapidement que l’auteur était le même que celui des Habits neufs du président Mao, ouvrage détonnant à la couverture « situationniste », lu quasiment sous le manteau au milieu de la déferlante maoïste des années 1970. La fréquentation, durant cette même période, des écrits de Victor Segalen, notamment ses poèmes exaltés sur le Thibet, m’avait permis de dénouer certains implicites du pseudonyme choisi par ce Belge d’une famille illustre, en lieu et place de son nom flamand signifiant « homme riche ». Comme certains d’entre nous le savent, Ryckmans a choisi (par prudence pour ses proches et pour maintenir l’accès à la « terre tant aimée ») de se nommer Leys en hommage à un héros de Segalen, Pierre se muant bibliquement en Simon.
Vladimir Vladimirovitch Poutine enfant (source Wikipedia)
« L’Ukraine, c’est la “Nouvelle Russie”, c’est-à-dire Kharkov, Lougansk, Donetsk, Kherson, Nikolaev, Odessa. Ces régions ne faisaient pas partie de l’Ukraine à l’époque des tsars, elles furent données à Kiev par le gouvernement soviétique dans les années 1920. Pourquoi l’ont-ils fait ? Dieu seul le sait. »
Vladimir Poutine, déclaration à la télévision russe, 17 avril 2014
Dans l’actualité haletante, tortueuse et mortifère qui nous parvient d’Ukraine depuis l’automne 2013, il est une expression qui monte en puissance dans la bouche du président russe et de son pouvoir : la « Nouvelle Russie » (Novorossiya). Une commande d’État a même été faite auprès d’historiens russes pour en écrire l’histoire officielle. Ce nom désigne un espace géographique aux contours variables, mais situé dans la partie méridionale et orientale de l’Ukraine, pays pourtant souverain avec des frontières reconnues, dont la Fédération de Russie, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, s’était portée garante en 1994. C’est un peu comme si Paris, après avoir garanti l’inviolabilité du territoire belge, qualifiait la moitié du pays de « Nouvelle France », massait ses troupes à la frontière et disait à qui voulait l’entendre que la Belgique est un pays artificiel, intégré naguère à l’Empire sous Napoléon, dominé aujourd’hui par le mouvement fasciste flamand de Bart De Wever. De nombreux francophones de Mons et de Charleroi, ne captant que les médias parisiens, auraient pris les devants avec l’aide de soldats français dégriffés, en proclamant une « République du Hainaut oriental ». La comparaison s’arrête là. Bruxelles n’est pas supposée être « la Mère des villes franques » et le « Grand Prince des Francs » n’y reçut pas le baptême dans la Senne en 988.
Filet de pêche face à Cochin (photographie de l’auteur)
« On pourrait tout aussi bien avancer que tout avait commencé des milliers d’années plus tôt. Bien avant l’arrivée des marxistes. Bien avant la prise de Malabar par les Britanniques ou le protectorat hollandais, bien avant l’arrivée de Vasco de Gama, bien avant la conquête de Calicut par Zamorin. Avant que trois évêques de l’Église de Syrie en robe de pourpre soient assassinés par les Portugais et que leurs corps soient retrouvés flottant sur les vagues, la poitrine couverte de serpents de mer, leurs barbes emmêlées serties d’huitres. On pourrait aller jusqu’à dire que tout avait commencé bien avant que le christianisme débarque de son bateau et se diffuse au Kerala comme le thé en sachet. Que tout avait commencé à l’époque où furent décrétées les lois sur l’amour. Les lois qui décidaient qui devait être aimé, et comment. Et jusqu’à quel point. »
Arundhati Roy, Le Dieu des Petits Riens
L’escalier de métal est solidement pitonné dans les flancs d’un immense bloc de granit poli par des moussons millénaires, arrondi et grisâtre comme la momie d’un pachyderme. Les marches vibrent sous la pression de groupes bruyants qui montent et descendent, maillons d’une chaîne humaine pivotant autour d’un axe invisible, blotti au cœur d’une caverne située là-haut, sous la roche. Parfois, les coups de sifflet d’un gardien ponctuent ses avertissements, éructés d’une voix nerveuse et rarement suivis d’effets. L’excitation de la foule, grisée par son mouvement giratoire et la perspective d’une plongée dans la grotte ancestrale, semble devenue un des objectifs principaux de l’ascension, commencée quelques kilomètres plus bas, au bout d’une route écrasée de lumière.
L’effort physique que je dépensais à le parcourir était quelque chose que je cédais, et par quoi son être me devenait présent. Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques
C’est un curieux livre que vient de publier l’auguste Bibliothèque des histoires[1], « pièce maîtresse du dispositif éditorial de Gallimard pour accompagner la recherche historique » (selon l’éditeur parisien). Après Michel Foucault, Georges Duby, Jacques Le Goff ou Timothy Snyder, voilà que la prestigieuse bibliothèque, fondée par Pierre Nora, publie les carnets très réalistes et parfois un peu trash d’un randonneur, historien au chômage, lecteur assidu de l’Équipe et passionné de cinéma. Est-ce un hasard si la liste habituelle des « volumes publiés dans la Bibliothèque » n’apparaît pas en fin d’ouvrage ? Comme si, soudain conscient de sa témérité, l’éditeur n’avait pas osé mentionner les auteurs célébrissimes de son écurie dans le même volume que celui du cinéphile, suant sur les traces du GR 5.
Kiev, descente Saint-André (photographie de l’auteur, 2004)
Un poète russe contemporain, Lev Rubinstein, a diffusé, le 1er mars 2014, un bref message, à la suite de l’invasion militaire du territoire ukrainien de Crimée par des troupes masquées et armées jusqu’aux dents. Il y écrivait notamment ceci : « Chers amis ukrainiens, Toutes nos pensées sont avec vous. Toute notre anxiété et tous nos espoirs sont avec vous. Tout notre désespoir et toute notre colère sont avec vous. Ceci est un moment où il est impossible d’être silencieux, mais où l’on ne sait que dire. Je vais probablement devoir prononcer des paroles un peu pathétiques : essayez de nous pardonner. Nous signifiant, hélas, les quelques Russes sains d’esprit qui ne sont pas encore empoisonnés par des gaz impériaux. Ce ne sont pas des gaz diffusés par Gazprom, ce sont des gaz qui, malheureusement, sont déposés beaucoup plus profondément. »
À contre-jour, une tête de Bouddha brun-doré offre son beau profil à l’angle d’une fenêtre, ouvrant sur un jardin japonisant percé d’un étang dans lequel batifolent des carpes dodues, entre bambous, rocailles et feuilles mortes. La haute pièce est éclairée par une lumière changeante, alternant des rayons d’arrière-saison filtrés par les arbres et de brusques nuées qui laissent l’Eveillé impassible. Une douce odeur d’omelette au lard se répand dans la tiédeur du matin, une desserte est garnie de fromages et de charcuteries, de pain, de beurre et de marmelades pour les hôtes de la maison. La demeure centenaire est située à proximité de la Marnixplaats[ii], un moyeu cerclé de métal formant la jointure de huit rues. Au centre du cercle, un monument imposant de style néorenaissance, érigé en 1883 et dénommé « Schelde vrij », célèbre le vingtième anniversaire du rachat, par Bruxelles, de la taxe de navigation sur l’Escaut due aux Pays-Bas. Le fleuve est symbolisé par une tête de faune crachant des flots au-dessus de chaînes brisées. Comme un écho redoublé de la légende de Brabo, tranchant la main du géant Antigoon qui rançonnait le passage fluvial et amputait ceux qui ne payaient pas. Deux sculptures illustrent ce combat mythique face à l’Hôtel de Ville, celle de Quinten Metsijs, datant du seizième siècle, et celle de Jef Lambeaux, érigée trois siècles plus tard.