Vladimir l’Européen

Vladimir Poutine, mosaïque de destructions ukrainiennes
(source Igor Zhuk, Kyiv)

Des observateurs et analystes de la politique russe n’ont pas manqué de nous mettre en garde depuis plusieurs années. Loin de constituer uniquement un virage autoritaire visant à reprendre en main une Russie exsangue et humiliée après la chute de l’URSS et les années Eltsine, la politique de Vladimir Poutine adossée aux « structures de force » aurait, selon eux, une ambition bien plus vaste. Le président de la Fédération de Russie n’aspirerait pas seulement à s’affirmer comme protecteur des minorités russes hors du territoire national, à préserver son « étranger proche » d’une propagation démocratique risquant d’atteindre la Russie — et, bien sûr, à maintenir ces pays ex-soviétiques dans sa sphère d’influence. Il viserait également l’affaiblissement de l’Union européenne, voire sa réduction à une mosaique éclatée d’États nations.

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Moderne sans être occidental


Monument à la gloire des étudiants partis découvrir l’Occident au XIXe siècle
(Kagoshima, photographie de l’auteur)

Le « réveil » impérial de la Chine éclipse-t-il le rôle pionnier du Japon ? On parle certes toujours de l’archipel nippon contemporain, de ses robots, son Pokémon, ses poupées érotiques, ses mangas et ses centrales nucléaires. Et tout autant, bien entendu, du « Japon éternel » : ses cerisiers, sa cérémonie du thé, son théâtre Kabuki, ses estampes, ses temples et ses samouraïs. Mais le Japon dont on ne parle peut-être plus assez dans le contexte géopolitique actuel, c’est celui de l’ère Meiji (1868- 1912) — mot qui signifie gouvernement éclairé, une expression chinoise inspirée du Livre des mutations, mais dont le sens, par analogie et détournement significatifs, désignait aussi les Lumières. Celles qui viennent d’Occident, avec leurs puissances et leurs ombres, et dont l’Archipel a su tirer parti sans y perdre son « esprit ». Avec des tensions violentes, des embardées instructives et parfois meurtrières, à l’image de celles de son modèle européen ; ce qui ne l’a pas empêché de reprendre son cours démocratique, à la différence de la Chine.

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Qui a peur d’Orlando ?

Woolf Orlando

Première édition de Orlando (source Wikipedia)

Orlando : A Biography est le titre d’un roman et le nom d’un personnage androgyne de Virginia Woolf, ouvrage dédié à celle qui fut son amante, Vita Sackville-West. Il raconte l’histoire et les incarnations successives, sur quatre siècles, d’un aristocrate de l’époque élisabéthaine qui, après un long sommeil, se réveille dans le corps d’une femme. En partie autobiographique, cette œuvre serait une allégorie de la bisexualité de Virginia Woolf et de Vita Sackville-West[1]. Par un étonnant hasard au regard des évènements tragiques de Floride, la ville d’Orlando et le personnage de Woolf trouveraient tous deux l’origine de leur nom dans une pièce de Shakespeare, As You Like it (Comme il vous plaira), dans laquelle des protagonistes changent de sexe par déguisement. C’est notamment le cas de Rosalinde, aimée par le gentilhomme Orlando, qui se présente à lui travestie en Ganymède, amant et échanson de Zeus. Cette comédie se déroule par ailleurs à la même époque que le début du roman de Woolf[2]. Orlando est une œuvre emblématique du caractère parfois fluctuant des identités de genre, au regard des conceptions se référant à la « naturalité » des orientations sexuelles (au demeurant bien problématique dans ladite nature).

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Hétéronomes homonégatifs ?

Maïdan 2014

Place Maïdan à Kiev en 2014 (photographie Igor Zhuk)

L’Ukraine, pays machiste et terre des Femen, se démène comme elle peut dans sa position frontalière d’éternel « étranger proche ». Les évènements de Maïdan ont cependant fait surgir un nouveau spectre menaçant d’engloutir la patrie de Chevtchenko : la Gayrope ou « Euro-Sodom ». Agissant comme une pierre de touche et un révélateur, la question des droits des minorités sexuelles ouvre des réflexions beaucoup plus globales sur les liens entre homonégativité et hétéronomie religieuse assumée ou voilée.

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Mondialisation, virus et anticorps

Les Ambassadeurs (Holbein)

Les Ambassadeurs de Hans Holbein (source Wikipedia)

« La religion a organisé la vie des sociétés et l’originalité moderne est d’échapper à cette organisation. Or, la sortie de cette organisation religieuse du monde se diffuse planétairement. D’une certaine manière, on pourrait dire que c’est le sens dernier de la mondialisation. La mondialisation est une occidentalisation culturelle du globe sous l’aspect scientifique, technique et économique, mais ces aspects sont en fait des produits de la sortie occidentale de la religion. De sorte que leur diffusion impose à l’ensemble des sociétés une rupture avec l’organisation religieuse du monde. »

Marcel Gauchet, Le Monde, 21 novembre 2015

Le tableau est célèbre, ce sont Les Ambassadeurs de Hans Holbein, une œuvre datée de 1533 et réalisée à l’occasion de la prise de fonction d’un ambassadeur du royaume de France à la cour d’Angleterre. Il s’agit d’une célébration de l’humanisme de la Renaissance, illustrée par les nombreux objets et symboles figurant en arrière-plan du double portrait. Ces objets ont notamment trait à la science, au commerce et à la géographie, contemporains des « Grandes découvertes » qui viennent de se produire. Le Nouveau Monde porte depuis peu le nom d’America, Magellan vient de faire le tour du globe et le globe terrestre en arrière-plan du tableau est inspiré de celui de Johann Schöner, produit à Nuremberg en 1523. La puissance naissante de l’Europe, au seuil de la modernité, s’incarne dans cette géopolitique de la conquête qui est en plein essor à l’aube de la mondialisation coloniale.

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Le culturalisme dans tous ses états

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Source Wikimedia Commons

Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, pas dans les circonstances qu’ils ont choisies mais dans celles qu’ils ont directement trouvées, qui leurs furent données et transmises. La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur les cerveaux des vivants .

Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte

Un dossier de la revue Le Débat daté mai-août 2015, intitulé « Cultures : un enjeu contemporain », invite à revenir sur la dimension et la dynamique culturelle, y compris religieuse ou post-religieuse, comme matrices structurant l’agir humain, et donc le comportement des sociétés et des individus. Cette thématique acquiert une nouvelle portée aujourd’hui, dans le cadre de la globalisation accrue, des brassages de populations, de l’accélération de la mobilité des personnes, des biens et des messages ; et, par conséquent, des effets en sens divers qui en résultent à l’ère postcoloniale occidentale. Mais elle est aussi sensible et polémique, la référence à des facteurs de type culturel dans l’analyse de phénomènes sociaux étant souvent qualifiée de « culturaliste », une imputation qui se transforme rapidement en soupçon de racisme, avec les charges afférentes.

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L’hindouisme politique au travail

« L’inde indivisée » (Akhand Bharata)
De l’Afganistan à la Birmanie, de Sri Lanka au Tibet

Pendant que nous avons les yeux rivés sur les soubresauts du monde arabo-musulman, l’Union indienne vit à sa manière un redéploiement de ses tensions identitaires face à l’islam, à l’héritage colonial et à la partition de 1947. Si l’évènement qui provoqua une cristallisation majeure de l’hindouisme politique date d’il y a plus de vingt ans, la victoire électorale en mai 2014 du parti nationaliste hindou — le Bharatiya Janata Party — lui fournit de nouveaux leviers d’action. Bref survol des chemins tortueux qui oscillent entre British Raj, Ramraj et Swaraj, le régime britannique, le règne du Dieu Rama et le gouvernement par soi-même.

Complément du 30 novembre 2025. En Inde, l’emprise tentaculaire du suprémacisme hindou, Le Monde, 30 novembre 2025. Fondé il y a cent ans, le mouvement du Rashtriya Swayamsevak Sangh a infusé son idéologie nationaliste dans le tissu social, façonnant plusieurs générations d’Indiens. Malgré des tensions internes entre stratégie politique et idéologie, il n’a jamais été aussi puissant.

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Eurasisme, revanche et répétition de l’histoire

Alexandre Douguine en 2018 à Téhéran
(source Wikipedia)

 Aujourd’hui M. Pascal consacre à Lénine le culte qu’il vouait naguère au petit père le Tsar. Il était de bonne foi avant 1917 comme il est maintenant sincère. C’est devant le maitre absolu de la Russie, c’est devant le principe d’autorité qu’il a fait hier et qu’il fait aujourd’hui la révérence. Il brule d’un amour mystique pour la Sainte Russie, il la vénère, et même quand elle massacre l’ancien autocrate, il voit en elle l’agent d’exécution des plans de l’Éternel. »

Ludovic Naudeau, En prison sous la terreur russe, 1920.
Cité par Sophie Cœuré (2014).

Depuis la fin de l’Union soviétique et la chute des régimes communistes vassaux, les tensions entre le monde euro-atlantique et la Fédération de Russie furent longtemps et communément perçues ou interprétées à travers le prisme des luttes géostratégiques, des intérêts économiques divergents et des enjeux de pouvoir. L’idéologie alternative du communisme s’étant évaporée, il semblait que la Russie s’était grosso modo convertie à la « démocratie-économie-de-marché », même si cette conversion se faisait à son rythme et selon ses modalités propres. Nous étions encore dans le récit populaire ou savant de la « fin de l’Histoire » (Hegel, Kojève, Fukuyama…), de l’extension irrésistible d’un modèle supposé universel, né en Europe occidentale, version libérale du défunt millénium marxiste. C’est cependant à La Revanche de l’histoire (titre d’un ouvrage du néo-eurasiste Alexandre Panarin) que l’on semble avoir progressivement assisté.

Complément du 6 mars 2026. La vue-du-monde eurasiste, socle profond de la grande stratégie russe, par Jean-Sylvestre Mongrenier, Desk Russie, 1er mars 2026. Extrait : « Longtemps, on aura voulu se persuader que le maître du Kremlin et les siens étaient assimilables à un gang mafieux, avec le lucre pour seul moteur : leur volonté de puissance serait soluble dans l’affairisme et l’enrichissement personnel. D’une certaine manière, Steve Witkoff et Jared Kushner, tout à leur marchandage avec Kirill Dmitriev, illustrent cette illusion. Par-delà la dimension kleptocratique du régime, les ambitions du Kremlin sont plus larges : le grand motif de Vladimir Poutine et de ses siloviki est la domination géopolitique de l’espace autrefois soviétique, non pas dans une perspective néo-communiste mais dans celle d’une « Russie-Eurasie », à la pointe de l’opposition contre l’Occident. Ce programme géopolitique est sous-tendu par l’eurasisme, aux racines profondes et toujours vivantes. » Ce texte de Sylvestre Mongrenier rejoint, près de 11 ans plus tard, ce que j’ai écrit ci-dessous et publié dans La Revue nouvelle en mai 2015.

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La démocratie ne promet pas le Paradis

Situation du paradis terrestre
Localisation médiévale du Paradis terrestre sur le territoire actuel de Daech
(source Wikipedia

« Une autre direction de l’humanité s’impose ! La direction de l’humanité par l’Occident touche à sa fin, non parce que la civilisation occidentale a fait faillite sur le plan matériel […] mais parce que le monde occidental a rempli son rôle et épuisé son fonds de valeur qui lui permettait d’assurer la direction de l’humanité […] L’islam seul est pourvu de ces valeurs et de cette ligne de conduite »

Sayyid Qutb, Jalons sur la route de l’islam (1964)
Qutb est un des idéologues majeurs des Frères musulmans

Le débat sur la « radicalisation » et l’actualité à flux continu, qui nous occupera sans doute un certain temps, nous incite à republier un article par ailleurs congruent avec le cadre de ce blog. Publié une première fois en novembre 2001 par la revue belge Imagine, dans une version légèrement plus courte, ce texte retrace succinctement les fondements et la généalogie de l’islamisme, en lien avec d’autres mouvements radicaux opposés à la modernité démocratique. Nous le diffusons ici dans sa version plus complète, avec quelques ajustements. Même si le salafo-baasisme de Daech, notamment, semble supplanter Al-Qaïda, les causes structurelles de l’islamisme et de sa réception dans le monde musulman nous paraissent relever de la même dynamique « géo-religieuse ». Cette dernière n’est sans doute pas la seule à l’œuvre, mais nous serions bien aveugles de pas tenir compte de ses motivations croyantes en nous limitant aux seuls facteurs économiques ou sociopolitiques. La référence au « Paradis » fait bien entendu écho à celui qui avait été garanti aux pirates de l’air par Ben Laden, mais également aux promesses des « religions séculières » du XXe siècle — bien que seulement sur terre dans leur cas. Précisons que l’arabisant Yahya Michot, que nous évoquons ici, spécialiste et traducteur du théologien sunnite hanbalite Ibn Taymiyya, après avoir été exclu de Louvain-la-Neuve et d’Oxford, vit et enseigne aujourd’hui aux États-Unis, sur cette terre tant exécrée par le Frère musulman Sayyid Qutb.

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La dépression est-elle le copilote de la modernité ?

Dépression

Dépression (source Wikimedia Commons)

Outre les données issues d’enquêtes diverses sur la santé[1], des évènements récents ont à nouveau focalisé l’attention sur un symptôme de masse qu’il est convenu de désigner par le terme de « dépression ». Parmi eux, la catastrophe de l’A320 de la Germanwings, filiale low-cost de la Lufthansa, a suscité une vive attention médiatique qui n’est sans doute pas le fruit du hasard. Dans une synchronie étonnante, la chaine franco-allemande Arte diffusait en effet le 24 mars 2015, soit le jour même du crash provoqué volontairement par le copilote soigné depuis des années pour troubles psychiques, une émission titrée « Dépression, une épidémie mondiale ? » Si les hypothèses sur la catastrophe imputaient d’abord celle-ci à une lente dépressurisation de l’avion, provoquant l’endormissement des pilotes et des passagers, il s’est avéré, à l’examen des deux « boites noires », que c’est dans le psychisme du copilote que résidait l’énigme de l’accident, qui fit cent-cinquante morts sur les flancs du massif des Trois-Évêchés.

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