Les Carpates oubliées

Enfants et planches 2

Enfants face au mont Goverla, le sommet de l’Ukraine
(photographie de l’auteur)

« Car ils vivaient loin de lui, coincés entre l’Orient et l’Occident, entre la nuit et le jour, étant eux-mêmes des sortes de fantômes vivants que la nuit a enfantés et qui hantent le jour. »

Joseph Roth, La marche de Radetzky

AU MOIS D’AOÛT 1993, un peu moins de deux années après la dissolution de l’URSS dans une datcha de Biélorussie, je sortais d’un hôtel décomposé – gravats, poussière et indifférence –, à quelques kilomètres de la frontière entre l’Ukraine et la Roumanie ; en Transcarpatie, exactement. Un ciel clair couvrait la vallée ravagée par des inondations. Les usines abandonnées, la gare défaite et les casernes pour civils dont l’urbanisme soviétique avait fait grand usage – même dans les petites villes de province – s’éloignaient au fur et à mesure que je progressais dans la montagne. Mon chemin attaquait de front, sans finasser en courbes et virages, les mamelons bossus et humides des Carpates. Les ornières étaient profondes, creusées par le passage des charrettes et des camions qui desservaient les hameaux, descendaient les foins, les troncs d’arbres et les écoliers.

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L’innommable des hommes

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Ancien siège social de IG Farben à Francfort-sur-le Main
(source Wikipedia)

…quelque chose de sombre et d’indistinct que je rattachais bizarrement à ce qu’il avait appelé la question humaine.

François Emmanuel, La question humaine

Un livre, même fragmentaire, a un centre qui l’attire (…) Celui qui écrit le livre l’écrit par désir, par ignorance de ce centre. Le sentiment de l’avoir touché peut bien n’être que l’illusion de l’avoir atteint.

Maurice Blanchot, L’espace littéraire

Un auteur belge, écrivain et psychiatre, nous a offert récemment une fiction brève et prenante, La question humaine, mettant en scène un psychologue industriel prénommé Simon, le narrateur. Au début du récit, celui-ci travaille pour la filiale française, en pleine restructuration, d’une multinationale d’origine allemande au nom évocateur : SC FARB[1]. Au détour de ses travaux de sélection du personnel et d’animation de séminaire pour cadres, il est sollicité par un émissaire de la maison-mère, Karl Rose, pour mener une mission d’investigation sur l’état de santé mentale du directeur de la filiale, Mathias Jüst.

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Du mur à l’ouvert

Du mur à l'ouvert

Livre publié par les Éditions Luc Pire en 2001

Depuis le début des années 70, de larges secteurs de l’aide sociale se sont modifiés en profondeur. L’aide à la jeunesse et à la petite enfance, les centres d’accueil pour adultes en difficulté, l’aide aux personnes handicapées ont connu des transformations multiples et souvent liées. Elles affectent l’organisation du travail, les modèles pédagogiques, les modes d’intervention, sans parler des changements touchant les publics et leurs problématiques. En première ligne de ces diverses « mutations » : les professionnels des services. Les éducateurs, ces « gueules noires du social », y sont très largement représentés. Il sera donc surtout question d’eux dans cet ouvrage.

Du mur à l’ouvert est la synthèse de deux études menées entre 1996 et 2000, avec l’aide du Fonds social européen. La première était centrée sur les transformations du métier d’éducateur et la fatigue professionnelle (usure, burn out, perte de sens…), la seconde sur les besoins en compétences et en formation continuée des éducateurs et de leurs collègues intervenants psycho-sociaux (AS, psychologues, puéricultrices…), actifs dans les mêmes institutions. Cette synthèse donne largement la parole aux acteurs de terrain et nous conduit des premiers décloisonnements de la fin des années 60 au professionnalisme polyvalent de l’intervenant social en milieu ouvert, en passant par l’éducateur-référent en milieu résidentiel.

Bernard De Backer

Les conclusions du livre (ajout du 3 juillet 2024)

Post-scriptum d’octobre 2018. Ce livre écrit par Bernard De Backer était présent à l’exposition sur l’évolution du travail social (principalement axée sur la professionnalisation des assistants sociaux et des éducateurs) au Musée de l’emploi et du travail « La Fonderie » à Molenbeek du 18 décembre 2018 au 7 avril 2019.

David Le Breton ou « la connaissance par corps »

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Article publié par la revue belge Imagine en septembre 2000

Professeur à l’université de Strasbourg, sociologue et anthropologue, il est resté fidèle à l’expérience fondatrice qui marqua son entrée dans l’écriture, la réflexion sociologique et l’action sociale. Auteur de nombreux ouvrages sur le thème de la corporéité dans les sociétés contemporaines, David Le Breton est également un inlassable arpenteur des villes et des campagnes. Au départ d’un très bel Éloge de la marche, il nous confie ses émerveillements de marcheur et ses craintes face à une modernité extrême qui rêve de se défaire du corps.

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Voyage au Centre de l’Europe

Carpates barbelés

Carpates d’Ukraine (source Wikipedia)

Sur la route d’Ivano-Frankovsk, au creux d’une vallée étroite qui s’enfonce dans le flanc sud des Carpates ukrainiennes, un monument érigé par les Austro-Hongrois marque « le Centre de l’Europe ». Une inscription latine gravée dans un socle de pierre rose informe les voyageurs que les arpenteurs impériaux ont déterminé, en 1887, la position exacte du lieu « cum mensura gradum meridionalum et parallelorum ». La date, sans doute, n’est pas innocente : vingt ans après le compromis de 1867 qui reconnaissait l’indépendance de l’Etat hongrois, la localisation du centre géographique de l’Europe dans la partie magyare de la Double Monarchie constituait un arrimage symbolique de ses confins orientaux au sein de l’espace européen. L’Aigle à deux têtes étendait alors son ombre sur les croupes boisées des Carpates, recouvrant de ses ailes les rivages occidentaux de l’Ukraine qui échappaient aux Moscovites : Ruthénie, Galicie et Bucovine du Nord.

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Sous le regard de l’Inde

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Préface au livre du photographe Nicolas Springael, Orissa. Terre indienne, publié en 1999

Beaucoup d’entre nous, sans doute, ont dû rêver en contemplant l’Inde dans leur atlas d’écolier, fascinés par ce grand triangle renversé, adossé au socle gris de l’Himalaya et plongeant son immense couteau de terre dans la nappe bleutée des Océans. Ces espaces rêvés de notre enfance se peuplaient d’une vie extravagante, nourrie des récits de Jules Verne, de Kipling ou d’Hergé. C’était l’Inde merveilleuse des cobras, des fakirs, des temples et des bayadères. Plus tard vinrent des images de famine, de violence et de chaos urbain. Entre ces deux clichés, les « Oriental Sceneries » et les reportages-chocs, peu de place pour l’Inde quotidienne des campagnes où vivent plus des trois quarts de sa population.

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Kosovo : violence, holisme et mémoire historique

Kosovo

Kosovo (source US Department of Defense)

L’interminable tragédie du Kosovo, dont les prolongements actuels nous montrent le profond enracinement historique et social, ne se résume pas plus aux effets d’une manipulation historique perpétré par Milosevic qu’à l’impact local de stratégies géopolitiques sur l’échiquier mondial. En deçà des manoeuvres du pouvoir politique serbe dans la foulée de l’après-titisme et du « grand jeu » des puissances mondiales, elle est surdéterminée par le mouvement long de l’histoire, la force de la mémoire collective et la prégnance d’un habitus social qui semble échapper à de nombreux observateurs occidentaux. Un article publié il y a peu par La Revue nouvelle invite à mieux prendre la mesure de ces facteurs, tout en n’oubliant pas l’histoire récente et mal connue du Kosovo qui en constitue un relais essentiel.

Bernard De Backer, 1999

Téléchargez le fichier pdf de l’article publié dans La Revue nouvelle : Kosovo : violence, holisme et memoire

Développement, un facteur invisible ?

The Purloined Letter

Illustration de La lettre volée d’Edgar Poe (source Wikipedia)

En général, cette révolution ne dépend pas d’un afflux d’argent frais,
mais d’un esprit nouveau.

Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme

Les voyages, pour peu qu’ils nous confrontent de manière intense à d’autres cultures, peuvent faire vaciller les routines les plus solides qui constituent notre ancrage cognitif et émotionnel. Expérience qui, bien entendu, n’est pas sans risques. Les voyageurs le savent bien, et c’est sans doute pour cela qu’ils circulent le plus souvent en groupes – organisés de préférence. Mais lorsque la route déroute, elle peut aussi ouvrir les yeux. Les assurances les plus solidement ancrées se trouvent progressivement déboîtées par le jeu qui s’introduit dans leurs fondements. Une « fenêtre », au sens balistique du terme, permet alors d’apercevoir le caractère relatif d’une série de traits que l’on supposait universels[1]. Le modelage des corps et des esprits par l’incorporation de normes sociales apparaît dès lors d’une profondeur insoupçonnée, avec toutes les conséquences qui s’en suivent, notamment dans le domaine du développement économique et social[2].

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Apocalypse Mao. Adhérer au PTB comme entrer en religion ?

Mao et Staline

Staline et Mao (source pxhere)

Emporté par les évènements, le rapport de la commission parlementaire sur les sectes n’a pas vraiment suscité le débat escompté. La secte est pourtant, avec le réseau pédophile, l’une des grandes figures actuelles de la dangerosité sociale. Objet d’attraction autant que de répulsion, le groupe sectaire fascine par le caractère extrême de ses vues et la radicalité de l’engagement qu’il est supposé demander à ses membres, parfois jusqu’au sacrifice de leur vie. Les affinités entre groupes politiques radicaux et sectes religieuses constituent par ailleurs un  thème bien connu de la sociologie des mouvements sociaux. Nul surprise, donc, à voir ici le PTB interrogé sur ce registre. Serait-il la 190e secte belge ?

Bernard De Backer, 1997 (article paru dans Politique, revue de débats)

Téléchargez le fichier pdf : Apocalypse Mao

Complément du 20 mars 2023. « Fonctionnement sectaire », « pression financière » et sur les héritages: d’anciens membres du PTB témoignent. La Libre a contacté une dizaine d’anciens membres ou élus du PTB, issus de toutes les régions de Wallonie et de Bruxelles et qui, pour la plupart, ne se connaissent pas. Objectif : comprendre le fonctionnement interne du parti, notamment sur le plan pécuniaire.

New Age : entre monade mystique et neurone planétaire

Aquarian Conspiracy

Dans l’univers foisonnant des nouvelles formes religieuses, la nébuleuse New Age semble se répandre comme un effluve capiteux. Spiritualité totalitaire pour les uns,  bric-à-brac religieux pour les autres, le troublant parfum pourrait bien avoir gagné une position durable dans notre atmosphère spirituelle. S’interposant entre les villageois planétaires et l’immensité sidérale d’un ciel aussi vide que profond, les nuées du Verseau paraissent autant voiler l’abime extérieur que donner sens à la nostalgie la plus intime du sujet. Et si, de plus, elles se trouvent magnifier dans le registre religieux l’univers social où elles se sont développées, comment ne pas voir dans cette heureuse coïncidence une formation de compromis qui porte le joli nom de sumptôma en grec. Soit, littéralement, « ce qui arrive en même temps ». Mais que quoi, au fait ?

Bernard De Backer, 1996

P.-S. La Revue Nouvelle a écrit à Raphaël Liogier, suite à la publication de son livre Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale ? (Armand Colin, 2012), dans lequel le sociologue français fait une référence totalement erronée à notre article. Voir également ici, note 7. Nous avions échangé une correspondance antérieure avec lui sur cet sujet, et il connaissait notre analyse du New Age comme une religiosité inividualo-globaliste, ce qui rend sa citation d’autant plus étonnante et frisant la mauvaise foi. Il suffit de lire notre article. La lettre de la RN : Liogier 4 septembre 2012

Téléchargez le fichier pdf de l’article publié dans La Revue nouvelle : Entre monade mystique et neurone planétaire