Zadig ou l’arme de comparaison massive

1980-85 MORLAIX

Michel Rocard
(Source Wikipédia)

Nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde. La France doit rester ce qu’elle est, une terre d’asile politique […] mais pas plus. […]

Michel Rocard, émission Sept sur sept sur TF1, 3 décembre 1989

Vingt-neuf ans, presque jour pour jour, après le célèbre propos rocardien cité en épigraphe, le samedi 1er décembre 2018 à Bruxelles, un groupe dénommé Zadig en Belgique tenait un Forum européen intitulé « Les discours qui tuent ». Cet événement, qui se déroulait dans un auditoire de l’Université Saint Louis, était organisé en collaboration avec le Réseau Interdisciplinarité-Société (Ris) de l’Université, avec le soutien de l’École de la Cause freudienne (ECF) et de la New Lacanian School (NLS), sous les auspices de l’EuroFédération de psychanalyse (EFP). Une coproduction, donc, entre l’Université catholique bruxelloise et quatre groupements psychanalytiques. Malgré leur diversité apparente, ces dernières organisations – Zadig inclus – sont toutes l’émanation de la seule École de la Cause freudienne[1], fondée après la mort de Jacques Lacan par son gendre, Jacques-Alain Miller (frère de Gérard Miller, également psychanalyste, proche de Jean-Luc Mélenchon et co-fondateur du site d’actualité en ligne Le Media).

Lire la suite

Allumettes suédoises

Fresque pour enfants dans la cathédrale d’Uppsala
(photographie de l’auteur)

À Greta Thunberg,
petite allumette suédoise qui a mis le feu aux marches des jeunes pour le climat

L’opinion de Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du Giec, sur Greta Thunberg.

Les élections suédoises du 9 septembre 2018 se sont déroulées dans une nation touchée par plusieurs crises. Les effets du changement climatique se sont fait ressentir de manière violente, avec une sécheresse et des températures jamais mesurées. Des incendies de forêt ont détruit des milliers d’hectares, des récoltes ont été perdues, du bétail abattu ; les îles baltiques de Gotland et d’Öland ont été touchées par de graves pénuries d’eau. Même le point culminant du pays, en Laponie, a fondu de quatre mètres. Ce choc survenait alors que la Suède, non membre de l’OTAN, avait vu sa population mise en « défense totale » par le gouvernement, suite à des incursions russes réitérées dans ses eaux territoriales et son espace aérien. Sa réputation était par ailleurs entachée depuis un an par le scandale du prix Nobel de littérature décrédibilisant les élites culturelles, la crise de l’Académie suédoise portant au grand jour des aspects peu reluisants des coteries d’initiés de Stockholm. Enfin, la problématique migratoire, dans une « superpuissance humanitaire » qui a accueilli un nombre très élevé de réfugiés en proportion de sa population en Europe, connaît des développements inquiétants. D’un côté, par des difficultés de cohabitation dans les trois grandes villes (Stockholm, Göteborg et Malmö) qui connaissent une hausse de la criminalité, du vandalisme et des actes antisémites, et, de l’autre, par l’euphémisation ou le déni de certaines réalités par une bonne partie des élites intellectuelles, politiques et médiatiques. Comme ailleurs en Europe, ce cocktail détonnant a creusé le fossé entre « le peuple et les élites », alimenté l’extrême droite ou « le populisme ». L’échiquier politique s’en est trouvé bouleversé. Éclairages au fil d’un voyage dans un Nord qui vire au Sud.

Lire la suite

Populisme, le parti pour le tout ?

Affiche américaine du XIXe siècle
(source Wikipédia)

Un spectre hante l’Europe, le populisme… Le propos est commode et racoleur, comme le « retour des années trente » ou le « réveil des vieux démons ». L’Europe abriterait un monstre increvable en son sein, toujours prêt à reprendre du service dans différentes circonstances, notamment celles d’une confrontation à « l’Autre ». Et si le peuple s’avère mauvais – car c’est quand même lui qui vote populiste –, il faudrait adopter la solution attribuée par Brecht à l’Union des écrivains et décider « d’en élire un autre ». Mais le phénomène semble dépasser le continent européen, à en croire politologues et journalistes qui utilisent le terme pour désigner des mouvements ou régimes qui vont des Philippines aux États-Unis, du Venezuela à la Pologne, de la Turquie au Danemark. On choisira ici d’examiner cette notion à la lumière de l’histoire de la démocratie et d’un parent proche auquel elle est parfois identifiée, le totalitarisme, le plus souvent dans sa version dite « fasciste ». Cela en tentant de se déprendre d’une vision universelle et intemporelle. Peut-on, en effet, mettre sur le même plan l’idéologie et l’action de Le Pen, Orban, Trump, Mélenchon, Wilders, Erdoğan, Chavez ou Kaczyński ? En dehors de la représentation exclusive du corps national revendiquée par un parti – la tentation « d’un-seul » incarnant « l’un-seul-vrai-peuple » –, les différences sont notables. Cependant, si la variabilité des trajectoires et des cultures politiques est évidente, des interactions souterraines relient peut-être ces phénomènes dans le cadre de la globalisation actuelle.

Lire la suite

Paniques démographiques à l’Est

Debrecen

Gare de Debrecen en Hongrie (photographie de l’auteur)

Trois Bulgares habillés en costume traditionnel japonais marchent dans les rues de Sofia, sabre à la ceinture. « Qui êtes-vous et que voulez-vous ? » leur demande une petite foule très perplexe. « Nous sommes les sept samouraïs et nous voulons faire de ce pays un endroit où vivre mieux » répondent-ils. « Mais alors pourquoi n’êtes-vous que trois ? » leur demande-t-on encore. « Parce que nous sommes les seuls à être restés ; les autres sont tous à l’étranger ».

Dans Ivan Krastev,  Le destin de l’Europe

Au printemps 2017, un long voyage en train de Bruxelles à la ville grecque de Vólos – en passant par Vienne, Debrecen, Sibiu, Bucarest, Roussé, Sofia et Thessalonique – m’a fait traverser pour la première fois la Bulgarie. L’avantage des voyages ferroviaires, surtout dans cette partie de l’Europe où le réseau est proche de l’apoplexie, c’est la lenteur. Mais également le partage des compartiments de seconde classe avec des populations locales qui ne peuvent se payer une voiture ou un billet d’avion. Loin des centres urbains rénovés pour les city-trip, des aéroports aseptisés et des avions survolant le continent en ignorant les campagnes et les bourgades en déshérence, le train nous fait côtoyer d’autres réalités.

Lire la suite

Les mutins du HMS Brexit

United_Kingdom_1843

Royaume-Uni en 1915, avant l’indépendance de l’Irlande

Article publié le 15 mars 2017

Á l’heure où « l’article 50 » va enfin être actionné par le gouvernement de Theresa May, l’Ecosse menace de prendre le large et l’Irlande du Nord connaît une poussée spectaculaire du Sin Fein, devenu tardivement pro-Européen. Il nous paraît dès lors instructif de revenir sur des dimensions sous-estimées du Brexit : les facteurs impériaux et nationaux. L’intérêt du cas britannique est de nous offrir un emboîtement de ces différents facteurs : les nations écossaises et d’Irlande du Nord[1] au sein d’un Royaume-Uni (UK) dominé par l’Angleterre post-impériale, et cette dernière enchâssée « à l’insu de son plein gré » au sein de l’UE. Il nous indique aussi combien les dimensions nationales peuvent être têtues, ce que la décomposition de la Tchécoslovaquie, de la République fédérative socialiste de Yougoslavie et de l’URSS nous avait déjà montré. Dans ces deux derniers cas, d’ailleurs, les ambitions serbes et russes offrent quelques ressemblances avec celles de l’Angleterre (même si ces dernières sont plus démocratiques et pacifiques ; mais n’oublions pas les violences récentes en Irlande du Nord, pacifiée par les « Accords du Vendredi saint » de 1998, aujourd’hui menacés).

Complément du 31 janvier 2023. Brexit is a ‘complete disaster’ and ‘total lies’, says Tory business boss. Private equity veteran Guy Hands says Boris Johnson ‘threw the country and the NHS under the bus’, The Guardian, 31 janvier.

Lire la suite

Vladimir l’Européen

Vladimir Poutine, mosaïque de destructions ukrainiennes
(source Igor Zhuk, Kyiv)

Des observateurs et analystes de la politique russe n’ont pas manqué de nous mettre en garde depuis plusieurs années. Loin de constituer uniquement un virage autoritaire visant à reprendre en main une Russie exsangue et humiliée après la chute de l’URSS et les années Eltsine, la politique de Vladimir Poutine adossée aux « structures de force » aurait, selon eux, une ambition bien plus vaste. Le président de la Fédération de Russie n’aspirerait pas seulement à s’affirmer comme protecteur des minorités russes hors du territoire national, à préserver son « étranger proche » d’une propagation démocratique risquant d’atteindre la Russie — et, bien sûr, à maintenir ces pays ex-soviétiques dans sa sphère d’influence. Il viserait également l’affaiblissement de l’Union européenne, voire sa réduction à une mosaique éclatée d’États nations.

Lire la suite

La flèche curonienne

Campeurs sur le versant lagunaire de la flèche dans les années 1930
(source Wikipedia)

Plus haut encore, c’était la ligne des dunes, inlassablement modelées et remodelées par le vent, qu’on s’efforçait de fixer en y semant de l’oyat, et au sommet desquelles on voyait parfois défiler la silhouette massive et archaïque d’une harde d’élans.

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes

De vieilles cartes postales donnent l’image d’une insularité grandiose, une enfilade rectiligne de dunes énormes, de lames ourlées d’écume, de pins majestueux au bord desquels se blottissent quelques villages de pêcheurs et d’artisans. Ce lieu singulier, surgi de la nuit des temps et des soulèvements marins, se trouvait sur la route reliant Königsberg – capitale de la Prusse orientale et ville de Kant – à Saint-Pétersbourg, en passant par Riga et Dorpat. Sur cette langue de sable piquetée de bois, large de quelques centaines de mètres et longue de cent kilomètres, les courriers et les diligences affrontaient les embruns, le vent contraire et le hareng saur aux étapes.

Lire la suite

Mondialisation, virus et anticorps

Les Ambassadeurs (Holbein)

Les Ambassadeurs de Hans Holbein (source Wikipedia)

« La religion a organisé la vie des sociétés et l’originalité moderne est d’échapper à cette organisation. Or, la sortie de cette organisation religieuse du monde se diffuse planétairement. D’une certaine manière, on pourrait dire que c’est le sens dernier de la mondialisation. La mondialisation est une occidentalisation culturelle du globe sous l’aspect scientifique, technique et économique, mais ces aspects sont en fait des produits de la sortie occidentale de la religion. De sorte que leur diffusion impose à l’ensemble des sociétés une rupture avec l’organisation religieuse du monde. »

Marcel Gauchet, Le Monde, 21 novembre 2015

Le tableau est célèbre, ce sont Les Ambassadeurs de Hans Holbein, une œuvre datée de 1533 et réalisée à l’occasion de la prise de fonction d’un ambassadeur du royaume de France à la cour d’Angleterre. Il s’agit d’une célébration de l’humanisme de la Renaissance, illustrée par les nombreux objets et symboles figurant en arrière-plan du double portrait. Ces objets ont notamment trait à la science, au commerce et à la géographie, contemporains des « Grandes découvertes » qui viennent de se produire. Le Nouveau Monde porte depuis peu le nom d’America, Magellan vient de faire le tour du globe et le globe terrestre en arrière-plan du tableau est inspiré de celui de Johann Schöner, produit à Nuremberg en 1523. La puissance naissante de l’Europe, au seuil de la modernité, s’incarne dans cette géopolitique de la conquête qui est en plein essor à l’aube de la mondialisation coloniale.

Lire la suite

Soljenitsyne et les Lumières d’Estonie

Fenêtre de la ferme de Kopli-Märdi à Vasula où fut écrit l’Archipel du Goulag
(source capture d’écran de L’Archipel du Goulag, une révélation, Arte 2024)

Les premières images d’Alexandre Nevski sont familières aux cinéphiles : mamelons herbeux où reposent crânes et ossements picorés par des corbeaux, flèches fichées dans le sable, casques reposant à terre, carcasses de drakkars dont les proues défient l’horizon. Bientôt, des pêcheurs drapés de lin, alignés en demi-cercle, halent un filet hors de l’eau baignés dans un flot musical signé Prokofiev. Derrière eux, est-ce la mer ? Pas une seule vague ne remue sur cette étendue d’eau parcourue de nuages blancs. C’est un lac étincelant, un lac immense aux confins de la Russie et des terres baltes que les chevaliers teutoniques ont conquises au début du XIIIe siècle, après avoir christianisé la Prusse. A quelques dizaines de kilomètres, sur l’autre rivage du lac Peïpous, ils ont fondé la ville de Dorpat qui deviendra bientôt membre de la Hanse. Après leur croisade contre les dernières terres païennes d’Europe, ils se lancent à l’assaut de la Russie pour y imposer le christianisme latin. Déjà, ils occupent Pskov, non loin de la frontière estonienne actuelle. Du côté russe, la cité-État de Novgorod élit Alexandre Nevski à sa tête pour affronter les chevaliers avec l’aide des archers mongols. Le Prince-évêque de Dorpat, Hermann von Buxhövden, qui a construit une cathédrale sur les hauteurs de la ville, mène les troupes teutoniques sur le lac gelé.

J’étais arrivé dans ce Tartu si cher à mon cœur par un matin de neige et de givre qui donnait un éclat particulier à son décor de très ancienne ville universitaire, et surtout la faisait paraître complètement étrangère, européenne… et pour la première fois de ma vie, je sentis s’installer en moi une impression de sécurité, comme si j’avais complètement échappé à la traque maudite…

Alexandre Soljenitsyne, témoignage cité par Natalia Soljenitsyne.
Préface de L’Archipel du Goulag

Vers la page d’accueil

Lire la suite

Eurasisme, revanche et répétition de l’histoire

Alexandre Douguine en 2018 à Téhéran
(source Wikipedia)

 Aujourd’hui M. Pascal consacre à Lénine le culte qu’il vouait naguère au petit père le Tsar. Il était de bonne foi avant 1917 comme il est maintenant sincère. C’est devant le maitre absolu de la Russie, c’est devant le principe d’autorité qu’il a fait hier et qu’il fait aujourd’hui la révérence. Il brule d’un amour mystique pour la Sainte Russie, il la vénère, et même quand elle massacre l’ancien autocrate, il voit en elle l’agent d’exécution des plans de l’Éternel. »

Ludovic Naudeau, En prison sous la terreur russe, 1920.
Cité par Sophie Cœuré (2014).

Depuis la fin de l’Union soviétique et la chute des régimes communistes vassaux, les tensions entre le monde euro-atlantique et la Fédération de Russie furent longtemps et communément perçues ou interprétées à travers le prisme des luttes géostratégiques, des intérêts économiques divergents et des enjeux de pouvoir. L’idéologie alternative du communisme s’étant évaporée, il semblait que la Russie s’était grosso modo convertie à la « démocratie-économie-de-marché », même si cette conversion se faisait à son rythme et selon ses modalités propres. Nous étions encore dans le récit populaire ou savant de la « fin de l’Histoire » (Hegel, Kojève, Fukuyama…), de l’extension irrésistible d’un modèle supposé universel, né en Europe occidentale, version libérale du défunt millénium marxiste. C’est cependant à La Revanche de l’histoire (titre d’un ouvrage du néo-eurasiste Alexandre Panarin) que l’on semble avoir progressivement assisté.

Lire la suite