Trump et le pire du « Sud global »

Portrait officiel de Donald Trump, photographie de Vladimir Poutine en 2025
(source Wikipédia)

Les dynamiques politiques internes aux pays occidentaux et les tensions géopolitiques externes avec le « Sud global » ne doivent pas, à mon sens, être disjointes. Bien au contraire :  je pense qu’elles s’emboîtent et se télescopent selon les tendances d’une évolution structurelle et historique profonde. Le texte qui suit est l’un des plus courts publiés à ce jour sur Routes et déroutes, alors que son sujet est certainement le plus vaste qui ait été abordé. La raison en est simple. Ce que j’y développe et argumente se présente sous la forme d’une brève grille de compréhension de ce qui se manifeste en pleine lumière aujourd’hui. Elle est fondée sur de nombreux articles publiés ou republiés ici. Ces derniers, avec leur propre documentation, sont repris par thématique dans les sources de ce texte. J’ai cette analyse en tête depuis plusieurs années, mais je ne l’avais jamais explicitée de cette manière. Outre les différents évènements que nous avons à l’esprit, la cérémonie d’hommage au « martyr MAGA » Charlie Kirk et les discours qui y ont été prononcés constituent un motif déclencheur. Ces propos entrent en résonance avec les affinités idéologiques et politiques liant Trump à Poutine. Notre continent, avec l’Ukraine, risque d’en faire les frais. Pourquoi cette « haine de l’Europe » ? Les États-Unis rejoindraient-ils le Sud global ?

« Nous devons assurer le retour de la religion en Amérique, car sans frontières, sans la loi et l’ordre et sans la religion, on n’a plus de pays (…) On veut le retour de Dieu »

Donald Trump, discours d’hommage au « martyr » Charlie Kirk
Glendale, Arizona, 21 septembre 2025

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Les évènements géopolitiques qui se manifestent aujourd’hui de manière accélérée et violente dans le monde ne me semblent pas « insaisissables », comme d’aucuns l’affirment. Ils me paraissent au contraire prendre leur sens et leur force aux confluences de deux dynamiques structurelles qui se déploient sur le temps long. Ces mouvements entrent en collision sous l’effet de la mondialisation marchande et humaine conjuguée à la décolonisation culturelle, cela à l’interne comme à l’externe. 

Les tensions au sein des pays occidentaux relèvent, d’une part, de leurs dynamiques propres et des conflits qui en résultent, mais, de l’autre, de heurts avec les parties du monde, anciennement colonisées ou non, qui n’ont pas la même histoire et rejettent chaque jour davantage le modèle démocratique occidental. Notamment en termes de valeurs sociétales (religieuses, familiales, statut de la femme, libertés individuelles).

La problématique migratoire, avec ses nombreuses variations en fonction des pays d’origine et des catégories sociales concernées, cristallise ces heurts au sein même des pays occidentaux. D’où la montée des populismes de droite et d’extrême droite, un mouvement qui a débuté dans les années 1980. Certaines communautés migrantes sont en effet perçues comme un « cheval de Troie » menaçant l’identité des populations autochtones (ainsi que des migrants occidentalisés voulant « fermer la porte » derrière eux), en particulier par les catégories populaires dites périphériques qui sont davantage en contact (quartiers, écoles) et en concurrence (emploi, logement, aide sociale…) avec les nouveaux venus.

Une problématique apparentée se manifeste dans le « Sud » (comprenant la Russie) où les groupes et organisations occidentalisés de la société civile apparaissent comme des « agents de l’étranger », un qualificatif qui a une longue histoire et peut viser des espions, des collectifs dissidents ou des minorités nationales. 

L’on voit bien que, au-delà de cette facilité de langage géographique sur « le Sud » et « le Nord », ou « The West and The Rest », ce sont des paradigmes politiques, culturels et sociétaux qui sont en jeu. Ils vont au plus profond, car il s’agit in fine de l’autonomie démocratique et de ses apories face à l’hétéronomie religieuse et à ses chaînes.

Les évolutions internes de la modernité occidentale, Europe et États-Unis avec leurs surgeons, consistent en une « sortie de la religion » ou perte progressive d’un garant métasocial extérieur au monde humain. Ce dernier légitimait et organisait les sociétés, leur donnait leur assise, leur structuration hiérarchique et leur sens. Cela du plus global (garant de la légitimité politique « de droit divin » ou « du sens de l’histoire ») au plus local, voire intime (famille, collectifs locaux, identité individuelle, etc.). 

Les sociétés occidentales se perçoivent de plus en plus comme étant l’œuvre d’elles-mêmes, leurs citoyens comme des  « entrepreneurs de leur propre vie », jusque dans leur intimité sexuée, voire leur corps. De ce point de vue, le transgenre apparaît comme une sorte de « nouveau héros de notre temps ». Nos sociétés s’horizontalisent, d’où les dysfonctionnements divers que sont perte d’autorité, individualisation à outrance, difficulté à faire société, désarroi du sujet, monde sans limite, homme sans gravité, etc. 

La pointe extrême de ce projet issu des Lumières est le messianisme transhumaniste, soit le dépassement de la contingence biologique par la maîtrise totale du corps, associée aux biotechnologies et à l’intelligence artificielle. Dans cette fuite en avant, l’individu est menacé par l’IA et les collectifs risquent de se déliter.

Ces évolutions provoquent des craintes, voire bien davantage, dans des segments de la société, et donc des retours de bâton périodiques. Principalement entre les élites culturelles urbaines et les populations périphériques plus traditionnelles. C’est ce que l’on observe aujourd’hui dans la sociologie électorale en France, en Pologne, aux USA… Le populisme est en quelque sorte la révolte du « peuple » contre la démocratie libérale déstructurante des élites. Pour faire très court. C’est le sujet du dernier livre de Marcel Gauchet, Le nœud démocratique.

S’y joignent les évolutions extérieures au monde occidental après la décolonisation (dans ce que l’on appelle « le Sud global » ou « The Rest »). Cette partie non-occidentale du monde, dans laquelle il faut inclure la Russie, a été longtemps dominée économiquement et culturellement par l’Occident, en premier lieu par l’Europe coloniale. Elle s’en est affranchie de manière progressive : politiquement, économiquement et enfin culturellement. De plus, elle s’est enrichie et la mondialisation tourne au désavantage de l’Occident.

Elle possède une majorité des ressources (minières, énergétiques, démographiques et militaires) et bénéficie du transfert de capacités techno-scientifiques occidentales dans lesquelles elle innove à son tour (surtout la Chine, mais aussi l’Inde). En un mot : elle n’est plus sous la coupe de l’Occident, elle a la force de le rejeter, y compris et peut-être surtout comme modèle démocratique. 

D’où le « retour de la religion » en terre d’Islam, en Russie (le rôle symbolique de l’orthodoxie, l’eurasisme et le « rêve russe », etc.), en Inde (l’hindouisme politique), en Chine (sous la forme du confucianisme et des Légistes, mais aussi du communisme comme religion séculière). Sans oublier les répercussions déjà à l’œuvre et potentiellement considérables de cette bascule dans les institutions internationales : ONU, OMS, UNESCO, CPI, droit international, et bien d’autres. 

Comme vu plus haut, la problématique migratoire (en Europe et aux USA) et ses effets politiques sont à comprendre dans ce contexte. Après une première phase de gastarbeiders (travailleurs migrants temporaires sans leur famille), il y a eu le regroupement familial, puis de fil en aiguille la transplantation de communautés entières dont le pays d’origine rejetait de plus en plus le modèle occidental. Ce rejet, dans certains cas, se manifeste aussi à l’intérieur des populations de « nouveaux entrants » déjà déstabilisées par la culture du pays d’accueil et leur situation socio-économique. Avec les conséquences politiques que l’on sait. « L’Europe brunit », écrit le politologue Ivan Krastev dans une synthèse audacieuse.

Le « trumpisme » (ainsi que ses équivalents européens) est une résultante de ces deux évolutions structurelles : anti-woke (ou contre la dynamique culturelle de l’Occident dans sa version extrême) et anti-immigration, en lien avec le déclin des USA menacés sur plusieurs fronts. D’où, de manière surprenante à première vue, le vote pro-Trump d’hommes afro-américains et latinos qui a pesé dans son élection. Ils s’y retrouvaient dans leur virilisme et leur crainte des évolutions de la modernité occidentale. D’où, également, les affinités électives entre Trump et Poutine. En poussant le bouchon un peu plus loin : avec Trump, les USA rejoignent le pire du « Sud global ». Il s’agit d’une « crise du libéralisme » (au sens de démocratie libérale) à l’interne comme à l’externe, comme l’analyse Benjamin Olivennes dans Répliques.

Si, pour reprendre la formule de Marcel Gauchet, « la mondialisation est la mondialisation de la sortie de la religion » au sens de sortie de la « structuration sociale hétéronome », et donc de la démocratie comme gouvernement autonome des sociétés par elles-mêmes, force est de constater que ce mouvement historique passe par de surprenantes alliances et des affinités électives à front renversé. Ce que le philosophe et historien français n’avait peut-être pas prévu. L’Europe en fait aujourd’hui les frais. Serait-ce une ruse de l’histoire ?

 Bernard De Backer, septembre 2025

Addendum

Ce texte volontairement succinct apparaîtra caricatural. Les dynamiques qui y sont synthétisées pourraient être affinées de multiples manières, selon les variables et les régions du monde concernées. Rien que l’expression « Sud global » devrait être dépliée, tant ses composantes ne forment pas un ensemble cohérent et sont en opposition sur plusieurs axes (notamment l’Amérique dite latine). Mais ce serait passer à côté de ce qui m’apparaît comme le facteur structurel essentiel, pointé en fin d’article. Enfin, la place très singulière de l’Europe au sens large, incluant les pays non membres de l’UE et leurs alliés (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande…), mériterait bien sûr un développement. Soulignons que ce sont des États-nations démocratiques limités par leurs frontières, plus des Empires. Trump, Poutine et Xi, eux, partagent l’ambition d’expansions territoriales. Enfin, les passages sur l’immigration concernent bien entendu la montée des partis politiques populistes de droite et d’extrême droite. Le discours fleuve de Donald Trump à l’ONU, ce 23 septembre 2025, en manifeste le caractère fondamental dans son idéologie politique.

Ceci étant, les États-nations ne sont pas que des États, ce sont également des Nations : des communautés humaines limitées dans l’espace et qui partagent une histoire, des traits culturels et bien d’autres choses encore, leur permettant de constituer une agora démocratique (unitaire ou fédérale, etc.). Ce point est souvent négligé par ceux que je nomme les « universalistes abstraits » (de gauche comme de droite) et explique leur aveuglement face à la problématique migratoire contemporaine.

P.S. Je découvre après publication de mon article la carte blanche publiée dans Le Soir du 28 février 2025 par François Polet, directeur du Cetri (Centre tricontinental) : « Trump II dans le Sud global : entre désastre annoncé et bienveillance paradoxale ». Extrait : « Plus surprenante est l’appréciation positive de Trump dans de larges pans des opinions publiques du Sud global, jusque dans ces pays qualifiés de shithole par l’intéressé lors de son premier mandat. Nombre d’indices montrent que cette bienveillance tient à l’existence de puissants courants d’opinion conservatrice dans les sociétés du Sud, en affinité avec les discours « anti-genre » de Trump (et Poutine…) ». En ce qui me concerne, cette appréciation positive n’a évidemment rien de surprenant. C’est plutôt la surprise de François Polet qui me surprend ! Mais à moitié, seulement, tant la grille de lecture marxisante ou universaliste libérale est encore dominante. C’est bien cette même « opinion conservatrice » qui a voté Trump chez les Afro-Américains et les Hispaniques aux USA, comme vu plus haut. En Allemagne, la communauté turque est tentée par le vote Afd dans la Ruhr pour des raisons semblables (valeurs conservatrices, « fermer la porte » aux nouveaux migrants).

Charlie Kirk accueilli par Jésus au Paradis
(image générée par IA et postée par des trumpistes)

Complément du 3 octobre 2025. « Quelle résistance européenne face à Trump et aux anti-Lumières », avec Bruno Colmant interviewé par Christophe d’Aloisio sur RCF. Interview extrêmement intéressante à partir du livre de Colmant, Donald Trump – Le spectre d’un fascisme numérique (Anthémis, 2025), qui a vécu aux États-Unis. Notamment sur la problématique religieuse et confessionnelle aux USA, associée aux projets transhumanistes de la tech. Mais curieusement rien sur l’immigration et le wokisme qui sont pourtant au cœur de l’idéologie trumpiste (ce qui ne l’empêche pas d’être effectivement proto-fasciste, en lien avec ces problématiques. Le nazisme était lui aussi une « réaction » anti-moderne xénophobe). Bien évidemment, ce qui apparaît étrange et très spécifique au trumpisme est l’association d’une religiosité anti-moderne et d’une technologie hyper-moderne, voir post-moderne ou post-Lumières. Une sorte d’utopie rétro-futuriste, comme en Russie. Ce n’est donc pas une situation unique. Mais J.-D. Vance est-il transhumaniste ?

Sources sur Routes et déroutes

1. Dynamiques de la modernité occidentale

2. Heurts de la mondialisation

3. Désoccidentalisation du Sud global

4. Problématique migratoire et populisme

5. Un cas à part : le Japon

5 réflexions sur “Trump et le pire du « Sud global »

  1. Un commentaire de Michel Guilbert (qui a eu des soucis avec WordPress)

    « Cher Bernard, non, ton texte n’est pas caricatural. Le télescopage (pour reprendre ton terme) de ces deux dynamiques est plus qu’inquiétant : glaçant. 

    Et ce retour de la religion, on y assiste aussi aux Etat-Unis. Le grande réunion d’hommage à Charlie Kirk mêlait politique et religion dans une ferveur mystique qui échappe à la raison. D’ailleurs – et Giulano Da Empoli l’explique bien dans « L’Heure des prédateurs » – la foi est en train de remplacer les faits et la raison, foi en la religion comme en l’IA et tout ce qu’elle implique.

    Au final, les victimes de ces dynamiques nationalistes, conservatrices et autoritaires seront – ou sont déjà – ceux-là mêmes qui sont convaincus qu’en s’y joignant ils s’opposent au « système ». Sans voir qu’ils tombent dans un autre, bien pire, qui va les étouffer, voire les broyer.

    Et dans le camp des démocrates, c’est  quasiment le silence. Plus personne ne semble en mesure de sortir de la sidération face à Trump, à Poutine, à cette grande entreprise de dénigrement et de démolition du système démocratique et de négation du pire danger qui menace réellement l’humanité aujourd’hui : le réchauffement climatique. « 

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    1. Merci Michel. Oui, bien sûr, j’évoque « le retour de la religion » aux USA avec la citation de Trump en épigraphe. Il emploie d’ailleurs cette expression texto.

      Le fait religieux dans l’histoire des USA est cependant très différent de ce qu’il était en l’Europe. Ce sont des dissidents protestants qui ont fondé les États-Unis, ce qui fait que « la religion » n’y est pas associé au pouvoir politique, comme en Europe, mais bien à la dynamique de libération de la tutelle anglaise et à une sorte d’identité messianique. Le champ religieux y est par ailleurs très éclaté, contrairement à l’Europe où c’est l’Église catholique qui dominait. C’est un vaste sujet.

      Je ne suis d’ailleurs pas certain que son assiste aux USA à un retour de la structuration de la société par la religion. Cela ne me semble guère possible. Par contre, Dieu est invoqué par Trump dans un sens anti-moderne, ou plus exactement « anti-woke », en conformité avec une partie de sa base MAGA, représentée notamment par J. D. Vance.

      C’est une sorte de « retour vers le passé » glorieux des USA sous la houlette d’un « Dieu » généraliste et parfois très kitsch (voire enfantin), comme dans la Russie de Poutine. J’ai lu L’Empire de l’Ombre. Guerre et terre au temps de l’IA dirigé par da Empoli, et j’en parlerai dans mon prochain article sur l’IA.

      Pour le climat, parfaitement d’accord. Je crois d’ailleurs que Trump ou le trumpiste suivant (Vance) va se heurter au réel sur ce point (incendies, inondations, sécheresses, montée des eaux, fonte du permafrost et des glaciers…) ou sur d’autres (santé publique, épidémies…).

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  2. Cher Bernard,

    Je termine à l’instant la lecture de ton article.
    Quelle synthèse exceptionnelle de l’évolution de notre société -monde. C’est vraiment cela que je ressens quand je réfléchi au pourquoi de notre difficulté de sortir des crises à répétition. Ces questions sont au cœur de l’article ‘jamais publié) que j’avais écrit après l’attentat contre Charlie Hebdo et que tu avais relu de façon très approfondie et pertinente. Je trouve pour ma part, les analyses de Wallerstein très complémentaires de ta réflexion. Ricoeur et Emmanuel Renaut peuvent aussi être des guides intéressant dans la réflexion.

    J’aimerais pouvoir échanger avec toi sur cette remarquable analyse que tu viens de publier.

    Merci pour ton travail intellectuel qui m’enrichit à chaque fois.
    Seras-tu présent à l’anniversaire du CAI le 28 novembre ?

    Amitiés

    Jojo

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    1. Merci beaucoup pour cette lecture, Jojo. Venant de toi, cela me stimule d’autant plus que je n’étais pas certain que nous ayons des analyses semblables ou complémentaires sur ce sujet immense que j’ai tenté de « réduire » ! Je ne connais par ailleurs pas bien les œuvres des auteurs que tu cites, mais je te contacte pour trouver un moment et un lieu d’échange plus approfondi. Á ce jour !

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  3. On pourrait également se demander si les USA, ancienne colonie anglaise, ne sont pas pris dans une certaine logique « décoloniale » qui s’accompagne d’un « retour du religieux ». Certes, il ne s’agit pas d’une situation similaire à celles d’anciennes colonies de peuples non européens (ou de civilisations non colonisées qui s’affranchissent du modèle occidental, comme la Russie et la Chine), mais le rejet radical par la base Maga du modèle européen me semble y participer. Sans compter Trump, une sorte d’autocrate maffieux qui se trouve des affinités avec ces pairs du « sud global ».

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