Par-delà nature et culture, recension critique

Descola pdnetc

La nature n’existe pas comme une sphère de réalités autonomes pour tous les peuples, et ce doit être la tâche de l’anthropologie que de comprendre pourquoi et comment tant de gens rangent dans l’humanité bien des êtres que nous appelons naturels, mais aussi pourquoi et comment il nous a paru nécessaire à nous d’exclure ces entités de notre destinée commune.

Philippe Descola, Leçon inaugurale au Collège de France, 2001

La possibilité même d’un ouvrage comme Par-delà nature et culture serait tributaire et révélatrice, comme le souligne son auteur dans son avant-propos, des interrogations qui commenceraient à lézarder l’édifice dualiste structurant notre vision du monde. Depuis un ou deux siècles, l’Occident moderne rattache les humains aux non humains par des continuités matérielles et les en sépare par l’aptitude culturelle, l’opposition de la nature à la culture constituant le soubassement de notre ontologie. Si l’ouvrage de Descola vise à nous en démontrer la relativité — le naturalisme des modernes n’étant qu’une des manières possibles d’identifier et de classer les existants —, cela ne signifie pas pour autant que nous en soyons sortis ni qu’il le faille. Au demeurant, avant d’aborder cette question, il est peut-être utile de comprendre dans quoi nous sommes entrés et à partir de quels fondements nous produisons une « nature » inconnue sous d’autres latitudes ontologiques.

Lire la suite

Quatorze millions de morts, un rendez-vous mondain ?

Timothy Snyder

Timothy Snyder (Wikimedia Commons)

Ce lundi 7 mai à 16 heures 30, la pluie s’est enfin arrêtée. Fait banal pour un voyageur abrité, mais donnée importante pour un cycliste hydrophobe. En descendant l’avenue Jeanne, celui-ci aperçoit policiers et policières, voitures sombres et lustrées, hommes aux cheveux ras portant une oreillette au bout d’un fil torsadé. Des bandes de plastique rouge et blanc, hâtivement nouées et frémissant sous les bourrasques, interdisent l’accès des automobiles au péristyle d’un haut bâtiment gris. Le cycliste range sa bécane de l’autre côté de la rue, l’accroche par un cadenas d’acier à un pylône. Il entre et se dirige vers l’auditoire du premier étage. Dans le grand déambulatoire adjacent, le bourgmestre d’Ixelles vient de faire son entrée, écharpe tricolore nouée au ventre. Un échevin libéral au visage rubicond fait des ronds de jambes, des académiques d’âge et tenues variés devisent. Pas grand monde encore, une demi-heure avant la conférence, mais le nouvel entrant tenait à disposer d’une bonne place.

Bernard De Backer, 2012

Téléchargez le fichier pdf de l’article publié dans La Revue nouvelle : Quatorze millions de morts

À l’épreuve des Khmers rouges

Khmers rouges

Ossuaire de Tuol Sleng à Phnom Penh (source Wikipedia)

Article publié en mars 2012

Douch, ancien tortionnaire khmer rouge, est mort le mardi 1er septembre 2020

Cette nuit de Noël, un grand pan de ma naïveté tomba. J’avais été jusque-là pénétré de l’image rassurante du bourreau-monstre. Or l’homme de foi, qui regardait maintenant devant lui d’un oeil morne mêlé d’amertume, m’apparaissait tout d’un coup dans son immense solitude. Je me surpris, au moment précis où se révélait sa cruauté, à éprouver pour lui de l’affection.

Notre drame sur terre est que la vie, soumise à l’attraction du ciel, nous empêche de revenir sur nos erreurs de la veille, comme la marée sur le sable efface tout dans son renversement.

François Bizot, Le portail

Plus de trente ans après la chute du régime des « Frères » de l’Angkar, tombé sous les assauts de l’armée vietnamienne en janvier 1979, le tortueux procès de quelques dirigeants octogénaires livre ses premiers enseignements. Parmi les inculpés figure Douch, l’homme qui dirigea le camp de S-21 où furent « écrasées » plus de douze mille personnes, la plupart cadres du régime. Son histoire invite à tenter d’entrevoir une vérité, celle d’une machine idéologique criminelle aux racines hybrides, mais aussi celle de notre question humaine à tous.

Lire la suite

Montagnes maudites du Kanun

Vallée de Valbona en Albanie, vue du col de Teth
(photographie de l’auteur, 1992)

La fameuse formule que les vivants ne sont que des morts en permission
dans cette vie trouve dans nos montagnes sa pleine signification.

Ismaïl Kadaré, Avril brisé

Le geste, sans doute, prêtait à confusion. Plusieurs billets de cent lekë, couleur sang de boeuf, avaient été jetés négligemment sur la table. Sur une face de ces larges coupures, un ouvrier à casquette, main droite posée par-dessus l’épaule d’un jeune pionnier hypnotisé, montrait de sa paume ouverte un barrage aux eaux mugissantes. À l’avers, deux sidérurgistes, debout côte à côte, fixaient un lieu hors champ recelant quelque merveille de l’industrie moderne. Le premier travailleur était moustachu, portait des lunettes relevées sur le front et tendait sa main gantée vers le prodige ; le second, glabre et plus jeune, brandissait une canule de métal arrondi. Son corps était couvert d’un vêtement ignifuge doté d’une large capuche souple, semblable à celle des anciens pêcheurs ostendais. Il suivait du regard la main tendue de son ainé. À l’arrière-plan, des derricks effilés et des hauts-fourneaux pansus se fondaient dans la brume. Les figurants de papier scrutaient tous le même horizon, un lointain laiteux où s’érigeaient les prodiges de la science et de la volonté, irradiant comme l’étoile qui surmontait une aigle à deux têtes, enserré dans un boisseau de blé courbé.

Lire la suite

Pray for Japan

Kyoto après l’averse du soir
(photographie de l’auteur)

Ainsi jamais ils n’en viennent à raconter leurs ennuis,
les torts qu’on leur a faits, ce dont ils ont à se plaindre ;
ils font profession d’être endurants en toute difficulté
et de montrer un grand coeur dans l’adversité, et donc digèrent,
du mieux qu’ils peuvent, en leur intérieur, ce dont ils ont à souffrir.

Alexandre Valignano, Les Jésuites au Japon. Relation missionnaire, 1583.

Le train traversant la préfecture de Shimane serpente péniblement le long de la côte sud-ouest de Honshu, la plus grande ile du pays. Ici, point de Shinkansen au museau d’ornithorynque filant sur des voies de béton surélevées pour transpercer des mégapoles proliférantes — comme celles qui bordent la mer intérieure du Japon, d’Osaka à Hiroshima. On ne croise que des villages et des petites villes abritées dans des baies bordées de plages nues et de barques, de vieilles industries, une atmosphère désuète qui évoque les rivages de la mer Noire. C’est le Pays de l’Envers, une région délaissée et faiblement peuplée, coincée entre montagnes raides et falaises courtaudes balayées par le vent de Mandchourie. L’hiver, la neige peut y atteindre plusieurs mètres de hauteur.

Voyage effectué en avril 2011, après le tsunami
et pendant la catastrophe nucléaire de Fukushima

Lire la suite

Dans le vent violent de l’histoire

Budapest 1956

Budapest 1956 (source Wikipedia)

Le bon coin pour le Snark ! » cria l’Homme à la Cloche,
Tandis qu’avec soin il débarquait l’équipage,
En maintenant, sur le vif de l’onde, ses hommes,
Chacun par les cheveux suspendu à un doigt.

Lewis Caroll, La Chasse au Snark

Un regard de biais dominant le pont des Chaines qui relie la citadelle de Buda à la ville de Pest, une chevelure éparse et ébouriffée par un coup de vent, de grandes oreilles d’analyste et un profil d’aigle surmonté de lunettes. En haut à droite de la couverture de l’ouvrage où figure ce visage amaigri se découpant sur un fleuve gris et laiteux, le titre de la collection : « Paroles singulières ». Et, en effet, c’est bien de paroles qu’il s’agit, le récit de vie qu’il relate ayant été en grande partie enregistré et consigné au fil des conversations familiales et amicales, avant d’être transformé en livre. En épigraphe de cette histoire haletante qui court de la Transylvanie aux cénacles freudo-lacaniens, une citation de l’écrivain triestin Claudio Magris, que l’on imagine extraite de son célèbre Danube : « La Mitteleuropa a été le magnifique et mélancolique laboratoire du malaise de la civilisation. Elle a développé une culture de résistance, en particulier contre les grandes philosophies systématiques du XIXe siècle. »

Bernard De Backer, septembre 2011

Téléchargez le fichier pdf de l’article publié dans La Revue nouvelle : Dans le vent violent de l’histoire

À l’épreuve des totalitarismes

Totalitarismes

Avant que je poursuive mon histoire, permettez-moi une observation générale : on reconnait une intelligence de premier ordre à son aptitude à faire coexister dans l’esprit
deux idées contraires tout en continuant à fonctionner. Il faudrait par exemple pouvoir
constater que la situation est désespérée sans pour autant renoncer à vouloir la changer.
Francis Scott Fitzgerald, The Crack-Up (1936)

Le troisième tome de la tétralogie que Marcel Gauchet consacre à l’avènement de la démocratie est certainement le plus interpellant. Par son objet et la somme inouïe de souffrances physiques et morales qui lui sont liées, bien évidemment, mais aussi par l’analyse qu’il déploie et dont il ressort, in fine, que les hommes de cet âge des extrêmes, y compris ceux qui étaient aux postes de commandes, vivaient dans l’ignorance des forces profondes qui déterminaient la destinée dont ils furent les agents. Les qualificatifs désignant cette méconnaissance tragique reviennent de manière récurrente dans le corps du livre, consacré à la naissance, au déploiement et à la décomposition des trois régimes totalitaires européens qui constituèrent l’épreuve majeure à laquelle fut confrontée la démocratie sur notre continent.

Bernard De Backer, 2011

Téléchargez le fichier pdf de l’article publié dans La Revue nouvelle : A l’épreuve des totalitarismes

Une Ville entre chien et loup

Vue Kiev

Vue de la rive gauche du Dniepr à partir des hauteurs de Kiyv
(photographie de l’auteur)

Dans un sous-bois de feuillus épars, des bouleaux ployant sous des bourrasques ombragent un tapis d’herbes grises. Le regard du spectateur, guidé par une caméra qui se faufile entre futaies et touffes d’herbe, accompagne un couple qui arpente le bois. Ils se parlent, évoquent des évènements lointains, marchent d’un lieu à l’autre, franchissent des fondrières gonflées d’eau. Le vent forcit et écarte les branches alors que la caméra se rapproche du couple. Lui — un visage doux à la peau légèrement grumeleuse — raconte qu’un charnier se cache ici, sous terre. « C’est là que des gens de notre rue ont été enterrés ; la maison de mon père était à huit-cents mètres », dit-il d’une voix ferme, teintée de colère. Des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants sont morts, avant la Grande Guerre Patriotique. Un nom apparait dans l’image et indique que nous sommes dans le village de Khorshivka, dans l’oblast de Sumy. L’homme qui marche m’en rappelle soudainement un autre, originaire de cette même région proche de la Russie. Cette peau grêlée, ce visage doux, cette silhouette : ce doit être lui, l’ancien directeur de la banque nationale d’Ukraine qui était hanté par l’inflation et le spectre de la famine. Le plan suivant nous montre des champs en été. Alors qu’un choeur traditionnel a cappella s’élève dans un bruissement de blés murs et des stridulations d’insectes, une paysanne couverte d’un fichu noir émet un voeu. « Que personne n’ait plus jamais à souffrir d’une chose pareille ».

Lire la suite

Des Nobel qui ne reflètent pas l’opinion

Liu Xiaobo 2010

Remise du Prix nobel de la paix à Liu Xiaobo en 2010

J’ai, par hasard, découvert le nom et croisé le destin de Carl von Ossietzky en traversant un monticule boisé dans les plaines marécageuses de l’Emsland, en Basse-Saxe. À l’orée du bois, des baraquements de la Bundeswehr longeaient les tourbières. Une grande stèle était érigée à l’entrée de ce qui fut autrefois le Konzentrationslager (KZ) d’Esterwegen, un des premiers camps mis en place par le régime nazi en 1933. La stèle ne comportait qu’un texte, gravé dans la pierre grise : « Carl von Ossietzky 1889-1938, im KZ Lager Februar 1934 bis mai 1936. Dort erhielt er den Friedens-Nobelpreiss. »

Ossietzky, né à Hambourg en 1889, avait développé une activité de journaliste pacifiste quand éclata la Grande Guerre, à laquelle il s’opposa. Il fut envoyé au front en 1916, malgré sa santé fragile. Il poursuivit ses publications après la guerre et lutta contre le nazisme en prenant fait et cause pour la République de Weimar. Ses écrits furent brulés durant l’autodafé (Bücherverbrennung) de 1933 et Ossietzky fut arrêté, emprisonné à Spandau, puis déporté dans les camps de l’Emsland (Sonnenberg, ensuite Esterwegen) où il asséchat les marais dans des conditions atroces. Selon des témoignages de codétenus, on lui aurait injecté le bacille de Koch. Le diplomate suisse Burckhardt rencontra Ossietzky à Esterwegen à l’automne 1935, un homme qui, selon son récit, était « une créature tremblante et pâle comme un mort, paraissant insensible, un oeil gonflé et les dents brisées ». Le prix Nobel de la paix lui fut attribué en 1936 (pour l’année 1935), alors qu’il croupissait dans le KZ d’Esterwegen, dévasté par une tuberculose que ses geôliers refusaient de soigner. Herman Göring lui enjoignit de décliner le Nobel en le menaçant d’exclusion de la Deutsche Volksgemeinschaft.

Bernard De Backer, 2011

Téléchargez le fichier pdf : Des Nobel qui ne reflètent pas l’opinion

Texte mis en ligne par La Revue nouvelle

Floralies à Pyongyang

Kim-jong-il

Kim Jong-il (image de propagande)

Selon la célèbre théorie de l’historien Ernst Kantorowicz, dite des « deux corps du Roi », le souverain médiéval possède un corps terrestre, tout en incarnant le corps politique, la communauté constituée par le royaume de ses sujets. Cette double nature du corps royal expliquerait l’exclamation proférée à la mort du souverain, « Le Roi est mort, vive le Roi ! ». Le corps politique du roi ne pouvait en effet mourir. Les derniers développements de la dynastie communiste « autosuffisante » de Corée du Nord — à savoir la désignation de Kim Jong-un comme successeur de son père Kim Jong-il et de son grand-père Kim Il-sung — peuvent peut-être trouver un bout d’explication dans cette incarnation physique du pouvoir politique et de la communauté humaine qu’il est censé représenter. Sauf qu’à défaut d’une loi de succession monarchique et héréditaire, il apparait bien nécessaire d’anticiper la défaillance finale du souverain régnant pour installer le corps de son successeur en position d’héritier, selon des formes politiquement présentables, mais biologiquement assurées. C’est ce que nous venons de vivre avec l’intronisation de Kim Jong-un (en lieu et place de Kim Jong-nam, le fils ainé), mais également avec la montée en grade de sa tante Kim Kyong-hui, belle-mère de la dynastie promue général quatre étoiles.

Bernard De Backer, La Revue nouvelle, éditorial de novembre 2010

Téléchargez le fichier pdf de l’article publié dans La Revue nouvelle : Floralies à Pyongyang

L’éditorial en ligne sur le site de La revue nouvelle