Savane allemande

Librairie à Quedlinburg (photographie de l’auteur)

« On ne peut tout de même pas se contenter d’aller et venir ainsi sans souffler mot »

Kenneth White

Des coteaux viticoles vertigineux surplombant la Moselle à la piscine Schwanseebad de style « Bauhaus » de Weimar – en passant par Göttingen et le Harz –, le pays tout entier semble accablé par la chaleur et la sécheresse. La plaine herbeuse autour de Quedlinburg, une vieille ville impériale de Saxe-Anhalt, offre un air de savane observée d’un chemin cycliste à flanc de colline. Ne manquent que les antilopes, les girafes ou les lions. Plus haut, la montagne du Harz est striée de plaques grises ; les épicéas sont attaqués par les scolytes. De nombreux arbres, fragilisés par la chaleur et le stress hydrique, ne peuvent lutter contre l’insecte. Quant à Göttingen, la ville chantée par Barbara, elle est tellement plombée par la touffeur qu’il faut se réfugier dans le café d’un antique jardin botanique, tenu par d’aimables Iraniens. Ce fut une belle virée automobile et cycliste, au début du Grand Réchauffement.

Le village de Bremm est à flanc de coteaux ; il faut gravir une pente très raide pour atteindre le logis situé sur les hauteurs, en bordure des vignobles. C’est une vieille maison aménagée en studios confortables, à côté d’une place ombrée par un tilleul centenaire jouxtant une fontaine et des bancs. Nous sommes non loin de Calmont, un des coteaux les plus escarpés de la Moselle, que les vignerons atteignent au moyen de petits trains à crémaillère s’élevant du bord de route. La viticultrice nous l’avait dit : « Il fait trop chaud, trop sec, les jeunes plants sont morts, dessiqués sur le Calmont ». La Moselle a un air de Côte rôtie, le vin va encore monter en degrés cette année.

Quant à l’eau de la large rivière qui se jette dans le Rhin à Coblence, elle barbote dans ses couleurs brunes où nagent des enfants au pied d’une église en ruine. Mais elle n’a pas baissé de niveau. « N’allez pas vous y plonger, elle est malpropre, mauvaise. Allez plutôt au Freibad un peu plus loin, une piscine en plein air. » En bordure de rivière, entre la piste cyclable et la route Trèves-Coblence, des centaines de vacanciers grisonnants s’abritent à l’ombre de leurs caravanes. Ils regardent la rivière, boivent de la bière, attendent le temps qui passe.

Traversées, montées raides, sueurs, rencontres

Sur l’autre rive de la Moselle, un bourg médiéval, surmonté d’un burg en ruine comme il se doit en Allemagne, est niché dans l’embouchure d’un affluent. Un bac fait la navette entre les deux rives pour les piétons et les cyclistes. Le vent nous rafraîchît le temps de la traversée, mais une fois de l’autre côté, il faut rapidement grimper le long des ruelles en forte pente de ce Mont Saint-Michel teuton. Une splendeur de vastes et hautes maisons à colombages, écrasée par le soleil et les badauds qui se pressent dans des passages étroits. Reste le burg, au bout d’un chemin de terre de plus en plus raide. De là, au frais, on admire les boucles de la rivière serpentant entre vignes et forêt. C’est encore vert.

La Moselle et les caravanes vues du haut du burg
(photographie de l’auteur)

Le lendemain, nous longeons la Moselle dans l’autre sens, vers Trèves. La piste cyclable est moche, les villages sont ternes et gris, la végétation flétrie par le soleil et la sécheresse. Il faut passer sous le pont d’une autoroute avant d’atteindre Bernkastel-Kues, une ville à cheval sur les deux rives, comme son nom l’indique. De la même manière que dans le bourg précédent, il vaut mieux quitter le nid bourdonnant de touristes se pressant entre maisons à colombages, avec enseignes moyenâgeuses, pour gagner l’altitude et le vent. On doit pousser les vélos musculaires, de robustes machines allemandes de marque Farrhad Manufaktur. La pente est trop raide, pavée, étouffante.

En haut, un miracle se produit : les cyclistes affamés découvrent un restaurant aérien à flanc de colline, avec vue plongeante sur la rivière et les cités jumelles. Un homme prévenant les accueille. Il porte un tablier ancien à rayures bordeaux et jaune, arbore un nœud papillon blanc sous son sourire taquin. Les cyclistes sont adoptés. L’homme leur donne la meilleure place à l’ombre, après les avoir aidés à ranger leurs vélos. Ils deviennent amis en quelques minutes. Joseph est un Polonais de Mazurie, un coin où ils ont pédalé naguère. Les frites et le reste sont engouffrés dans la fraîcheur. Puis c’est la pose pour la photo avec Joseph, pour le livre d’or. Ils sont au pied d’un mur soutenant un vignoble, dont il leur dit grand bien en offrant un morceau de schiste.

Tout au long de ce voyage, nous avons croisé une Allemagne très diverse : Joseph le Polonais, un boulanger croate très drôle, des restaurateurs iraniens ou vietnamiens, une accordéoniste biélorusse ; et des Ukrainiennes avec leurs enfants, bien sûr, avalant des bratwürste à pleines dents face au Freibad bleu azur. Ils parlaient tous allemand, souvent mieux que moi. Le pays accueille, forme, intègre. Plutôt bien que mal. Et ceux que nous avons rencontrés étaient un peu moins raides que les autochtones, mais sans doute moins bien organisés.

En face de notre logement du village vigneron, une pièce sombre en demi sous-sol est ouverte sur la ruelle une bonne partie de la journée. On y trouve des boissons, des gâteaux, des fruits, un frigo, toutes sortes de nourritures éclairées par de discrètes lumières. Mais il n’y a personne pour recevoir les passants, rien qu’une caisse ouverte où nous sommes invités à déposer le prix des consommations. La confiance est totale sur ce chemin de randonnée qui longe la vallée, de la frontière luxembourgeoise à Coblence. Les épiceries ayant disparu pour laisser place à d’affreux supermarchés, les randonneurs sont attendus, mais par personne. Nous ne verrons pas davantage les propriétaires de logis, sauf à Göttingen. Tout se fait par code et messages sur la plate-forme.

« Es blühen wunderschöne Rosen, in Göttingen »

Quelques jours plus tard, nous franchissons le Rhin à Coblence pour gagner Göttingen. Le niveau du fleuve a sérieusement baissé, de larges plages grises et caillouteuses bordent les flots amaigris. La navigation aurait été entravée cet été. Mais Göttingen est encore loin, par monts et par vaux – vert et paille. Au passage d’un petit col avant d’arriver, nous écoutons la chanson de Barbara[1] qui fait concurrence à la ville sur le net. La version allemande est tout aussi déchirante.

« Es blühen wunderschöne Rosen, in Göttingen, in Göttingen. Doch sollten wieder Waffen sprechen, es würde mir das Herz zerbrechen ! Wer weiß, was dann noch übrig bliebe von Göttingen, von Göttingen.

Barbara singt Barbara, 1967

On ne va pas raconter l’histoire à rebondissements de cette chanson, qui est décrite avec détails et photographies dans Barbara 1964, en vente dans le Städtisches Museum Göttingen. Ni celle de L’Aigle noir ou de Nantes, « 25 rue de la Grange au Loup ». Mais c’est émouvant, « tout de même », d’entrer enfin dans cette ville.

Le livre consacré à Barbara
(source Städtisches Museum Göttingen)

Cette fois encore, nous débarquons dans un duplex sous les toits, mais nettement moins bourgeois. La propriétaire est une fleuriste, stressée par le wifi qui ne fonctionne pas. Elle est charmante dans son agitation. Une Allemande désordonnée, cela rassure quelquefois. Le grand espace est torride et un peu kitsch. « Mes fleurs souffrent » nous dit-elle. Il y a une terrasse bohème, avec un olivier épais en pot. C’est pour le Riesling du soir face au coucher de soleil. Enfin. Détente bien nécessaire après une virée dans la ville étudiante, une des plus importantes d’Allemagne avec une brassée de prix Nobel. Le centre est piétonnier, surchauffé bien évidemment. Des milliers de bicyclettes sont garées dans tous les coins de la ville, en particulier à la gare et devant les facultés. Mais il y a peu de cyclistes : ce sont les vacances et les bécanes sont au repos. On navigue d’autant plus facilement sur nos monstres d’acier, virevoltant dans les rues du centre-ville.

Un petit snack nous allèche. Il propose de jolies pittas préparées par un homme raffiné. C’est un Iranien. Il y en a beaucoup à Göttingen ; un professeur spécialiste du pays y a enseigné et attiré des universitaires ou étudiants originaires de Perse. La diaspora s’est étoffée. On engouffre ce met délicieux, parfumé, croquant. Nous sommes sur le trottoir au bord d’une rue sans voitures. Le rêve urbain : on entend glisser les cycles, miauler les chats, babiller nos voisins. Le patron embrasse tout le monde, c’est une personnalité connue du quartier. Il couve des yeux les cyclistes qui ont visiblement quelques kilomètres au compteur.

Il faut nous réfugier sous les arbres et nous cherchons le jardin botanique, une antiquité près des anciens remparts. Plusieurs femmes y travaillent dans des carrés de plantes et de légumes. On regarde, on discute, on complimente. Et on parle aussi de la sécheresse et de l’eau, bien évidemment. Le café Botanik n’est pas loin, mais difficile à trouver. Il faut marcher en dessous d’un pan de muraille. Le voilà, sombre et frais, avec de grosses tables en bois. Une taverne, en sorte. Mais l’on y parle une drôle de langue au comptoir. C’est du persan. Un des responsables se nomme Manoucher Amin-Roudposhti. À Göttingen.

Mais il ne fait pas encore assez frais. Une exposition dont j’ai oublié le sujet se tient dans un vaste bâtiment universitaire hypermoderne, près de la gare aux dix mille vélos. Et elle est climatisée… On se baigne dans la fraîcheur en scrutant distraitement les installations, puis en grignotant dans une haute salle au design sophistiqué. Il faut retarder le moment de la sortie vers le pigeonnier de la fleuriste. L’expo ferme, on retraverse la ville en moulinant bien doucement. Le Riesling est délicieux face au soleil orange.

L’incantation du Harz

Le lendemain, c’est la grande expédition vers la petite ville de Gernrode avec vue sur Quedlinburg, distante de vingt kilomètres de notre logis. Comme notre but d’étape la plus longue est au pied de la montagne du Harz, que Goethe y a pris les bains et gravi le sommet pour son Faust, nous décidons de traverser le massif dans son épaisseur. À l’approche de la dernière rivière du piémont, les flancs du Harz se découpent sur un ciel sans nuages. Nous découvrons soudain le désastre frappant la forêt : de larges plaques grises sur les tempes et le crâne, comme sur la tête d’un vieux psoriasique. Je ne reconnais pas la montagne que j’ai longée en voyage cycliste vers la Pologne, quelques années plus tôt. Ce n’est plus le Harz que j’ai connu. Et encore moins celui de mon imaginaire d’adolescent, rêvant à la lecture d’un poème de Leconte de Lisle (1818-1894) décrivant la mort d’un loup dans la neige.

« Les lourds rameaux neigeux du mélèze et de l’aune. Un grand silence. Un ciel étincelant d’hiver. Le Roi du Hartz, assis sur ses jarrets de fer, Regarde resplendir la lune large et jaune. »

Ce poème m’avait fait trembler de peur et de ravissement. L’agonie et la solitude du « Roi du Hartz » en hiver étaient tétanisantes.

« Une braise rougit sa prunelle énergique ; Et, redressant ses poils roides comme des clous, Il évoque, en hurlant, l’âme des anciens loups Qui dorment dans la lune éclatante et magique. »

« L’incantation du loup », Poèmes tragiques, 1864

Le pays des sorcières et de la Nuit de Walpurgis est également évoqué par le poète, tout comme il l’avait été par Goethe dans son Faust. Mais aujourd’hui, c’est la forêt qui est menacée par le même prédateur qu’invoque le loup : « L’Homme, le massacreur antique des aïeux ». C’est lui qui a planté les épicéas et réchauffé la terre qui les tue.

Dans une petite ville du Harz (photographie de l’auteur)

Tout autour de nous, au fur et à mesure que nous gravissons lentement la montagne, des pans entiers de la forêt sont morts et gris, parfois abattus et déposés en larges rangées de troncs équarris. Une petite ville touristique pour amateurs de sports d’hiver est nichée près du sommet du massif, le Brocken (1.142 m). Triste et fonctionnelle, elle périra sans doute avec la fin de l’enneigement. Au loin, la plaine où se trouve Quedlinburg apparaît tremblante dans la brume de chaleur.

Bouddha chez les Ottoniens

On plonge de l’autre côté, descendant la face nord-est du Harz. Les épicéas sont moins nombreux, la montagne ombragée, couverte surtout de feuillus. Elle est verte et splendide. Nous arrivons à Gernrode, un bourg minutieusement rénové, en marge de son église Saint Cyriaque en style roman ottonien avec trois clochers pointus, dont deux couverts de bronze vert-de-gris. Les ruelles sont pavées au centre, très étroites et comportant de nombreux sens interdits. Il faut manœuvrer habilement pour trouver la maison du logis. Nous découvrons une haute et belle bâtisse du XIXe ou XVIIIe siècle, un lieu presque miraculeux. La porte s’ouvre sur un hall d’entrée avec carrelage en damiers noir et blanc, tel un jeu de dames, dans lequel débouche une cage d’escalier en bois épais. Une vision de tableau hollandais du Gouden Eeuw. Notre studio de trois pièces est gemütlich, avec une petite terrasse orientée à l’ouest, vers l’église Saint Cyriaque. Nous l’admirons se découpant au soleil couchant. Tous les quarts d’heure, un strident chant d’oiseau syncopé surgit à quelques rues. Quant à l’hôtel Gasthof Zum Bären, où j’ai dormi il y a quelques années, il est fermé définitivement.

Rue de Quedlinburg (photographie de l’auteur)

Quedlinburg n’est qu’à une vingtaine de kilomètres par la plaine. Autant y aller à bicyclette pour y tournoyer à notre aise. L’entrée de la ville est un peu désordonnée, mais la vielle cité est un joyau surmonté par le Münzenberg (ancien monastère) et le Schloßberg, son couvent et sa basilique ottonienne vertigineuse. Nous pénétrons dans un conte de Grimm en laissant vagabonder notre imagination. Il y a tant de choses à voir et tant de créativité dans l’appropriation contemporaine de la ville ancienne. A côté des ruelles étroites bordées de maisons à colombages colorés qui se penchent l’une vers l’autre, il y a des petits passages avec des bouquineries, un restaurant aménagé dans des ruines et aspergé par un fin brouillard pour rafraîchir la clientèle, des puits surmontés de fer forgé au milieu de la Grand-Place, des musées, des réparateurs de vélos.

Nous jetons notre dévolu sur un restaurant vietnamien, curieusement inséré dans une maison ancienne. Mais dès la porte franchie, le Mékong n’est pas loin. Le mot Viet Nam est écrit en grand et surmonte la porte de la cuisine, une carte stylisée du pays orne un mur, des paysages faits de paille colorée un peu partout, des chapeaux coniques, un Bouddha au-dessus des menus… Des rouleaux de printemps au pays de Goethe.

Au pied du Schloßberg, des ruelles bordées de maisons minuscules entourent la montagne de pierre. Elles me font penser à la ruelle d’Or du Château de Prague. Le couvent est en rénovation, il faut monter par un escalier latéral qui traverse les jardinets en terrasse. Arrivé au sommet, une musique s’élève. Une jeune accordéoniste est assise sur un tabouret et sous un parasol, à l’entrée du petit parc surélevé faisant face à la basilique. La vue sur la ville et la plaine y est grandiose. Nous parlons ; elle vient de Minsk au Belarus. Je tente un russe hésitant ; elle sourit et raconte son histoire. Professeur au conservatoire de Minsk, elle vient régulièrement à Quedlinburg où elle a des amis. La musicienne a besoin d’argent, de sortir du pays puis d’y revenir. On évite de parler de Loukachenko, de la guerre en Ukraine. Ce n’est pas le moment. Dans une rue de la ville, le siège d’une députée écologiste est placardé d’affiches à l’intention des Ukrainiennes : associations d’entraide et de soutien, distribution de nourriture, donneries… L’accordéoniste est discrète et aime jouer. Nous l’écoutons sous le soleil.

En bordure de la ville, un musée est dédié au peintre Lyonel Feininger, un artiste lié au Bauhaus où il a enseigné jusqu’en 1933 sur l’invitation de Gröpius. Il dut fuir aux USA (où il était né), étant considéré comme un artiste « dégénéré ». Sa femme était juive. Curieusement, le peintre pratiquait le cyclisme et l’exposition montre une de ses montures. Toute l’histoire de la mise à l’abri de ses œuvres en Allemagne, sous le nazisme, et de leur redécouverte est racontée dans le détail. Ce sont elles qui sont exposées dans le musée. Lui aussi est climatisé…

« Le plus grand coucou du monde »

Au retour, nous découvrons le Harz couvert de nuages noirs. La pluie tant désirée se déverse sur les deux cyclistes qui n’en demandaient pas tant. La crête en face d’eux est zébrée d’éclairs : c’est un orage de chaleur de courte durée, dont les eaux resteront en surface. On peine face au vent et aux gifles d’eau, avant de remonter trempés vers Gernrode. L’orage s’arrête bientôt, mais le chant d’oiseau mécanique reprend de plus belle. Il provient d’une ancienne manufacture d’horloges, transformée en musée et restaurant. C’est là que nous pourrons manger, le beau temps étant revenu. À droite de l’entrée et donnant sur la terrasse, une petite maison de bois abrite un coucou qui sort tous les quarts d’heure pour lancer son cri. Il est suivi d’une musique populaire vaguement rock qui fait remuer tous les clients bras-dessus, bras-dessous. Le restaurant est tenu par de robustes femmes tatouées. Au mur, un diplôme du Guinness Book of Records atteste à qui veut le lire que le coucou est le plus grand du monde. Sans doute, mais le rock n’est pas dans son registre.

Le coucou de Gernrode, « Réveillez-vous ! »
(photographie de l’auteur)

Le lendemain, nous nous dirigeons vers le Freibad du coin, un petit lac alimenté par une rivière surgie du Harz. Il fait caniculaire et il nous faut encore pédaler sous le soleil, puis grimper par un sentier. Il y a beaucoup de monde, mais peu de gens dans le lac. Des maîtres-nageurs surveillent les quelques ébats. L’eau est délicieuse, fraîche, naturelle, presque pétillante. Les rivages sont ombragés. C’est quelques heures plus tard que nous découvrons Quedlinburg d’un chemin à flanc de colline. Il permet de rejoindre une sorte de kiosque dans une brèche entres les arbres, au bord d’une forte déclivité. La ville est devant nous, toute petite dans une vapeur de chaleur. Nous sommes en Afrique.

De Buchenwald à Weimar

On n’y avait pas accordé d’attention, notre esprit étant fixé sur la ville qui a donné son nom à la République éphémère. En scrutant la carte, j’aperçois une colline verdoyante qui surplombe Weimar, à quelques kilomètres du centre. Et au milieu des bois, ce nom : Buchenwald, « la forêt des hêtres ». Nous montons par de petites routes vers le camp créé en 1937 sur la colline de l’Ettersberg où venait méditer Goethe. Ce n’est pas l’objet ici de décrire ce lieu terrifiant où furent notamment déportés Léon Blum et Jorge Semprun. Son premier commandant, le SS-Standartenführer Karl Koch, fut condamné à mort, notamment pour détournement de fond, et fusillé par les nazis une semaine avant la libération de Buchenwald. Le mémorial est immense, comportant les vestiges du camp nazi avec la devise Jeden das Seine, mais aussi le camp soviétique qui lui a succédé, administré un temps par le Goulag (« administration centrale des camps » soviétique) et qui fit près de 7.000 morts de maladie ou de faim. Dans la grande librairie du mémorial, un nom qui résonne sinistrement aujourd’hui pour la partie soviétique, j’ai la surprise de découvrir la traduction allemande du livre de Julius Margolin, sous le titre Reise in das Land des Lager.

Le long de la descente vers la ville se dresse un emblématique panneau routier, associant administrativement Buchenwald et Weimar. Nous sommes vite arrivés et gagnons notre logis en remarquant avec délices que la piscine Schwanseebad (« la piscine du lac des cygnes ») est à proximité. Une fois de plus, personne pour nous accueillir, mais un code pour ouvrir la  boîte où se trouve la clé de la porte d’entrée. Pas un mot d’accueil ni même quelques informations pratiques. Un petit appartement design et un peu froid au rez-de-chaussée. Bienvenue.

Dans la maison de Goethe (photographie de l’auteur)

La petite ville de Thuringe est un oasis de beauté et de calme, aux rues ombrées et aux maisons sorties tout droit de l’Aufklärung, les Lumières germaniques. On passe devant celles de Goethe, de Schiller, le palais de la duchesse Anne-Amélie et tant d’autres, sans oublier le musée du Bauhaus – à l’écart du centre historique, bien évidemment. La canicule offre un air italien supplémentaire à cette cité presque miraculeuse et sans voitures. Même rouler à vélo est interdit sur les piétonniers, et tout le monde respecte la règle, comme il se doit ici. On ne décrira pas la maison de Goethe ni la bibliothèque baroque de la duchesse Anne-Amélie sauvée d’un incendie, ni tant d’autres choses. Rien que cette conversation avec un couple d’Allemands dans le parc où se trouve la première maison de Goethe : lui est un Wessi, elle une Ossie. De quoi avons-nous parlé ? De la réunification, bien entendu, de bien d’autres choses qui précédèrent ou suivirent, et dont ils témoignent. Il reste à plonger dans le Schwanseebad avant de quitter le pays. La piscine est olympique, avec une partie Freibad et une partie couverte. Elle est splendide dans son austérité et sa géométrie rigoureuse, faisant contrepoint au style baroque de la bibliothèque d’Anne-Amélie. Gageons qu’elle offrira un refuge aux futurs caniculés de Weimar.

Bernard De Backer, décembre 2022


[1] Barbara était juive. De son vrai nom Monique Andrée Serf, fille de Jacques Serf originaire d’Alsace, et d’Ester Brodksy d’Odessa selon le livre du musée de Göttingen – ou de Tiraspol selon d’autres sources.

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Copyright

Toutes les photographies ci-dessous sont de Bernard De Backer. Elles ne sont pas libres de droits. Toute utilisation de ces images est soumise à une autorisation préalable de l’auteur.

5 réflexions sur “Savane allemande

  1. Cet article m’a passionné. J’ai visité la région de la Moselle du Luxembourg à Coblence il y a près de 30 ans. Et nous -Cathie et moi- avons visité, il y a 10 ans, Weimar, Buchenwald et Iéna etc… en lisant « l’écriture ou la vie » de Jorge Semprun.
    Michel

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  2. Cher Bernard,
    Magnifique ! J’adore tes récits de voyage.
    Une très belle écriture, perceptions sensorielles, découvertes et rencontres, des liens culturels, chacun de tes voyages enmerveille fabuleusement la région où tu circules.
    Des photos magnifiques ! Cette jeune femme avec une chevelure d’arbres !
    Bravo
    Brigitte

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